Noctes Gallicanae

Karoli Magni

Capitulare « De villis »

 

commentaires de Benjamin Guérard

 

 

 

 

XII. Ut nullus iudex obsidem nostrum in villa nostra commendare faciat.

Qu’aucun intendant ne confie à un autre un otage que nous avons placé dans notre domaine.

 

La brièveté de cet article n’en rend pas l’explication plus facile. Les deux mots embarrassants sont obsidem et commendare. Le premier peut signifier à la fois un otage et une caution, comme dans la bonne latinité. Toutefois, je ne trouve pas d’auteur du moyen âge, avant le onzième siècle, qui l’ait employé dans le dernier sens. Le terme de fidejussor est celui dont ils se servent habituellement, jusqu’à cette époque, pour désigner une caution, un répondant, praes, sponsor. Puis les noms. d’obses et de plegius viennent en usage, Je suis donc porté à traduire par otage l’obsidem de notre texte. C’est d’ailleurs l’acception propre de ce mot dans tous les temps, et les écrivains du siècle de Charlemagne en fournissent particulièrement une foule d’exemples. Ce prince, qui fit continuellement la guerre et des traités jusque vers les dernières années de son règne, reçut un grand nombre d’otages. Or, nous savons que, dès la première race, ils étaient distribués en plusieurs endroits et confiés à la garde, de différentes personnes. Ainsi, au rapport de Grégoire de Tours, les rois Thierri et Childebert, qui avaient fait alliance entre eux et s’étaient donné mutuellement des otages, s’étant brouillés de nouveau (en 533), les otages furent réduits en servitude par leurs gardiens : Multi tunc filii senatorum in hac obsidione dati sunt [pour obsides dati sunt] ; sed, orto iterum inter reges scandalo, ad servitium publicum sunt addicti ; et quicumque eos ad custodiendum accepit, servos sibi ex his fecit.

Mais Charlemagne lui-même, dans l’acte célèbre par lequel il partagea son empire entre ses trois fils, Charles, Pepin et Louis, auxquels il donna le titre de rois, s’exprime ainsi en parlant des otages : « Quant aux otages, dit-il, qui ont été donnés pour retés, et que nous avons envoyés en garde dans divers lieux, nous voulons que le roi dans les États duquel ils sont, ne leur permette pas de revenir dans leur patrie, sans la volonté du roi, son frère, dans les États duquel ils ont été pris ; mais que, plutôt, à l’avenir, lorsqu’il s’agira de prendre des otages, le frère prête une aide mutuelle à son frère, aussitôt qu’il en sera légitimement sollicité par lui. Nous ordonnons la même chose à l’égard de ceux qui, par leurs actes coupables, ont été ou seront envoyés en exil. De obsidibus autem qui propier credentias dati sont, et a nobis per diversa loca ad custodiendum destinati sunt, volumus ut ille rex in cujus regno sunt, absque voluntate fratris sui, de cujus regno sublati sunt, in patriam eos redire non permittat ; sed potius, in futurum, in suscipiendis obsidibus alter alteri mutuum ferat auxilium, si frater fratrem hoc facere rationabiliter postulaverit. Idem jubemus et de his qui, pro suis facinoribus, in exilium missi vel mittendi sunt. Cette disposition fut reproduite mot pour mot, par Louis le Débonnaire, dans la charte qu’il rédigea, d’après celle de son père, pour le partage de l’empire.

Il n’est guère possible, toutefois, de voir ici, dans ces obsides, des otages de guerre, donnés par un roi à un autre roi ; car il n’y eut pas, et il ne pouvait y avoir, sous un gouvernement aussi fort que celui de Charlemagne, des guerres civiles entre ses fils, comme celles qui désolèrent le règne de son indigne. successeur. Il s’agit donc, très vraisemblablement, d’otages politiques, pris par l’empereur dans un des royaumes francs, et emmenés dans un autre, soit pour gage -de l’exécution de certaines conventions ; soit par mesure de sûreté publique. Toujours est-il qu’il résulte, du texte cité en dernier lieu et du précédent passage de Grégoire de Tours, que les otages en général étaient distribués en différents endroits et confiés à la garde ou d’officiers royaux, ou peut-être aussi, à celle de simples particuliers. Il ne faut donc pas s’étonner de trouver des obsides dans les terres du roi.

Maintenant que devons-nous entendre par cette défense de les faire commendare, suivant l’expression même employée dans le texte ? C’est une défense à l’intendant de confier à autrui la garde de l’otage dont il reste lui-même personnellement chargé.

Enfin, on peut ajouter qu’après avoir défendu à ses officiers, par l’article 11, de prendre des logements chez ses hommes ou chez des hommes étrangers, le roi ne fait ici que rester fidèle à cet article, en voulant que son otage, qui doit être logé par son intendant, ne soit à la charge de personne.

 

retour


 

 

XVI. Volumus ut quicquid nos aut regina unicuique iudici ordinaverimus aut ministeriales nostri, sinescalcus et butticularius, de verbo nostro aut reginae ipsis iudicibus ordinaverit, ad eundem placitum sicut eis institutum fuerit impletum habeant ; et quicumque per neglegentiam dimiserit, a potu se abstineat postquam ei nuntiatum fuerit usque dum in praesentia nostra aut reginae veniat, et a nobis licentiam quaerat absolvendi. Et si iudex in exercitu aut in wacta seu in ambasiato, vel aliubi fuerit, et iunioribus eius aliquid ordinatum fuerit, et non conplacuerint, tunc ipsi pedestres ad palatium veniant, et a potu vel carne se abstineant, interim quod rationes deducant propter quod hoc dimiserunt ; et tunc recipiant sententiam, aut in dorso aut quomodo nobis vel reginae placuerit.

Nous voulons que tout ce que nous même ou la reine ordonnerons à un intendant, quel qu’il soit, ou ce que l’un de nos officiers, sénéchal ou bouteiller, en notre nom ou en celui de la reine aura ordonné aux dits intendants, soit exécuté avec le même empressement que celui que nous leur avons prescrit, et que celui, quel qu’il soit, qui n’aura pas exécuté cet ordre par négligence s’abstienne de boisson à compter du moment où on le lui aura notifié jusqu’au moment où il comparaîtra en notre présence ou en celle de la reine et où il nous demandera la faveur d’être pardonné. Et si un intendant se trouve à l’armée, ou sur les frontières, ou en ambassade, ou en tout autre lieu, et qu’il ait ordonné à ses subordonnés quelque chose qu’ils n’aient pas exécuté, alors qu’ils viennent en personne à pied au palais, qu’ils s’abstiennent de boisson ou de viande jusqu’à ce qu’ils aient donné les raisons pour lesquelles ils n’ont pas exécuté l’ordre reçu et qu’ils aient reçu leur châtiment soit sur le dos, soit de telle manière qu’il nous plaira, à nous ou à la reine.

Le roi s’associait la reine, non seulement pour l’administration de ses domaines, comme le prouvent cet article et plusieurs autres qui viendront après, mais encore pour le gouvernement de ses États, ainsi que le témoignent les auteurs contemporains.

Le sénéchal dont il est ici question appartenait à la classe des grands officiers du palais, et n’a rien de commun avec le seniscalcius de la loi des Allemands, qui était un serf investi, dans la maison de son maître, d’une espèce d’autorité sur les autres serfs qui l’habitaient. Marculf nomme les sénéchaux entre les domestici et les cubicularii, parmi les juges de la cour du roi. Ils sont mentionnés avant les référendaires dans un diplôme, fort mutilé, de Clotaire III, de l’an 658 ; tandis que d’autres diplômes les placent après tous les autres juges, mais avant le comte du palais, toujours désigné le dernier. Ils ne figurent jamais en plus grand nombre que deux dans les documents de la première race. Sous la deuxième race, il n’y avait plus qu’un sénéchal, et son pouvoir avait dû recevoir un grand accroissement par la suppression de l’office de maire du palais. Sous la troisième, il occupa la première dignité du royaume ; car alors il fut le chef de l’armée, il rendit la justice, fut le principal officier de la maison du roi, et signa toujours le premier aux diplômes royaux.

Adalard, dans Hincmar, nomme le sénéchal et le bouteiller immédiatement après le camérier et le comte du palais, parmi les grands officiers qui prenaient rang à la suite de l’apocrisaire et du grand chancelier, et qui avaient l’administration du palais du roi : Post eos vero [i. e. apocrisiarium et summum cancellarium] sacrum palatium per hos ministros disponebatur : per camerarium videlicet et comitem palatii, senescalcum, buticularium, comitem stabuli, mansionarium, venatores principales quatuor, falconarium unum.

D’après le romantique et romanesque moine de Saint-Gall, le sénéchal, qu’il appelle magister mensœ regiae, n’était tout au plus précédé, à la cour de Charlemagne, que par les cubicularii.

Tout ce qui concernait le service de la maison royale, particulièrement les provisions de bouche et la table du roi, était placé dans ses attributions. Elles répondaient, par conséquent, à celles de grand maître de l’hôtel dans les temps modernes.

Nous voyons ici, dans notre article, le sénéchal et le bouteiller commander, au nom du roi et de la reine, aux judices, et dans un des articles suivants (§47), aux veneurs et aux fauconniers, apparemment pour les choses qui rentraient principalement dans leurs offices, c’est-à-dire qui avaient rapport aux provisions de bouche.

Le sénéchal allait à la guerre, et avait sans doute un commandement à l’armée. Le sénéchal Eggihardus fut tué avec Roland au passage de Roncevaux : In quo proelio, Eggihardus, regiae mensae praepositus, Anselmus comes palatii, et Rotlandus, Britannici limitis praefectus, cum aliis compluribus interficiuntur. On remarquera que le sénéchal est nommé le premier. En 786, lorsque Charlemagne voulut réduire les Bretons, qui refusaient de lui payer le tribut accoutumé, il envoya contre eux son sénéchal Audulfus, encore appelé regiae mensae praepositus par Éginhard, dans son style pur et classique pour le temps ; tandis qu’il est désigné sous le titre de sinescalcus par d’autres écrivains. Dans Réginon il est qualifié princeps coquorum, qualification qui convient en effet au sénéchal.

Le bouteiller, dont il n’est peut-être pas fait mention, au moins sous le nom de buticularius, dans un document plus ancien que notre Capitulaire, est, comme on l’a vu, nommé par Hincmar parmi les grands officiers du palais, entre le sénéchal et le comte de l’étable. Le même auteur fait entendre qu’il avait en particulier l’intendance des vins.

 

Les autres mots, tels que wacta, garde, et ambasiatum, mission, n’ont pas besoin de commentaires : ils s’entendent et se traduisent sans difficulté. Cependant les passages où il est enjoint aux judices et à leurs lieutenants de s’abstenir de boisson, potus, et de chair, caro, jusqu’à ce qu’ils se soient rendus au palais pour se justifier, n’ont pas été entendus, je crois, par Tresenreuter ni par Anton. Le premier suppose qu’on leur défend de boire, pour qu’ils ne se présentent pas en état d’ivresse devant le roi. Le second dit que la défense porte seulement sur l’usage du vin, de la bière et de la viande, les autres boissons et aliments n’étant pas interdits. Mais ces explications me paraissent trop subtiles. Et quels moyens concevoir d’ailleurs pour assurer l’exécution d’une pareille ordonnance ? Cette manière de s’exprimer revient simplement, je pense, à dire qu’ils devront venir aussitôt qu’ils seront mandés, qu’ils partiront sans délai, sans perdre un instant, sans même prendre le temps de boire ou de manger. On voulait ainsi que la justification ou la punition fussent promptes, pour ne pas laisser à la faute le temps de se déguiser. On observera de plus que les inculpés ne devaient pas avoir beaucoup de chemin à faire pour se rendre au palais ; d’abord parce qu’ils en recevaient directement les ordres, et qu’on doit croire qu’il ne s’agit ici que des personnes de la résidence royale habitée actuellement par le roi ; ensuite parce que le cas est prévu où ils seraient éloignés ou empêchés. Enfin on ne s’étonnera pas que les lieutenants ou remplaçants du juge soient menacés de la flagellation ou d’autres peines corporelles, attendu qu’ils ne jouissaient pas de la liberté. Aucun châtiment de cette nature n’est, au contraire, prononcé contre les judices, qui tous appartenaient à la classe des hommes libres, comme nous le verrons plus tard.

 

retour


 

 

 

XXVII. Casae nostrae indesinenter foca et wactas habeant, ita ut salvae sint. Et quando missi vel legatio ad palatium veniunt vel redeunt, nullo modo in curtes dominicas mansionaticas prendant, nisi specialiter iussio nostra aut reginae fuerit. Et comes de suo ministerio vel homines illi qui antiquitus consueti fuerunt missos aut legationes soniare, ita et modo inantea et de parveridis et omnia eius necessaria solito more soniare faciant, qualiter bene et honorifice ad palatium venire vel redire possint.

Que nos habitations aient en tout temps du feu et des gardiens, de manière qu’elles n’éprouvent aucun dommage. Et lorsque nos commissaires ou les envoyés étrangers viennent à notre cour ou, en repartent, qu’ils ne prennent aucun gîte dans nos manoirs, sans un ordre particulier de nous ou de la reine ; mais qu’ils continuent d’être logés et défrayés soit par le comte, soit par les hommes auxquels cette charge est depuis longtemps imposée par !a coutume. Quant aux chevaux de conduite, qu’ils leur soient fournis avec soin, selon l’usage, avec toutes les autres choses qui leur sont nécessaires, afin qu’ils puissent se rendre au palais et s’en retourner commodément et honorablement.

Casa s’entend de toute espèce d’habitation, de celle d’un homme libre comme de celle d’un serf.

Foca est employé dans le sens d’ignes, comme dans la loi des Allemands - Si quis super aliquem focum in nocte miserit, ut domum ejus incendat.

Waclas est expliqué par un décret de Clotaire, dans lequel nous lisons : Ut qui ad vigilias, hoc est, ad wactas, etc. Le mot wactas, en allemand Wache, en français guet, signifie aussi bien le service fait par les hommes libres pour la défense des villes et des frontières contre les ennemis du dehors, que le service imposé aux serfs comme aux hommes libres pour la garde des maisons et des autres propriétés contre les malfaiteurs. C’est de ce dernier service qu’il s’agit ici et au § 16.

Le roi défend à ses envoyés, et aux personnages chargés d’une mission auprès de lui, de loger et de prendre des vivres, sans son ordre ou celui de la reine, dans les maisons royales. Les logements avec la table, appelés mansionatici à l’article 11, sont désignés ici sous le nom de mansionaticas ; mais c’est une faute ; car ce substantif est toujours du masculin, excepté dans un petit nombre de documents où il prend le genre neutre. Les envoyés publics étaient logés et défrayés par les comtes ou par les gens auxquels l’obligation de les recevoir était imposée ; les autres habitants, d’après un capitulaire de l’empereur Louis II, leur devaient seulement, aux lieux de passage, le couvert, le feu, l’eau et la paille : Neque indigenae per solita loca lectum, focum, aquam et paleam hospitibus denegare, aut sua carius quam vicinis audeant vendere. Une formule ancienne contient une disposition du même genre. Les capitulaires, les formules, les chartes, font connaître les diverses espèces de fournitures à faire aux envoyés publics, dont l’itinéraire et les gîtes furent aussi réglés par Charlemagne et par son successeur. In illis vero locis, dit Louis le Débonnaire, ubi modo via et mansionatici a genitore nostro et a nobis per capitulare ordinati sunt, etc.

Les parveridi, plus correctement paraveredi, sont les chevaux de conduite dont j’ai parlé au long dans le Polyptyque de SaintGermain.

Soniare est un mot barbare qui veut dire curare, et d’où est venu notre verbe soigner.

retour


 

 

XXIX. De clamatoribus ex hominibus nostris unusquisque iudex praevideat, ut non sit eis necesse venire ad nos proclamare et dies quos servire debent per neglegentiam non dimittat perdere. Et si habuerit servus noster forinsecus iustitias ad querendum, magister eius cum omni intentione decertet pro eius iustitita ; et si aliquo loco minime eam accipere valuerit, tamen ipso servo nostro pro hoc fatigare non permittat, sed magister eius per semetipsum aut suum missum hoc nobis notum facere studeat.

Que chaque intendant veille à ce que ceux de nos hommes qui ont des procès, ne soient pas dans la nécessité de venir les poursuivre devant nous, et qu’il ne laisse pas perdre par sa négligence les jours de service qu’ils nous doivent. Et si un de nos serfs a des droits à réclamer dans une terre étrangère, que son chef fasse tout ce qu’il pourra pour qu’il obtienne justice. Dans le cas où le serf ne parviendrait pas à l’obtenir, que son chef ne souffre pas qu’il se fatigue dans ses poursuites, mais qu’il ait soin de nous en informer par lui-même ou par un messager.

Cet article a pour objet, d’abord, d’empêcher les hommes du roi de négliger leurs services pour venir sans nécessité porter leurs causes au tribunal du palais ; ensuite, d’aider les serfs royaux dans la poursuite de leur droit, pour épargner leur temps et leur éviter des déplacements inutiles.

Le mot clamator signifie un plaideur en général, soit à titre de demandeur, soit à titre de défendeur. Charlemagne, importuné par le bruit des plaideurs qui affluaient à sa cour, et craignant qu’ils ne parvinssent à surprendre sa justice par des mensonges, prescrivit à ses commissaires et aux comtes d’envoyer après eux des agents pour contrôler leurs témoignages.

L’expression homines nostri est synonyme de familia nostra, et signifie, comme au §11, tant les hommes libres que les serfs qui vivaient dans la dépendance particulière du roi.

Au lieu du singulier debet, de la même phrase, qui est une faute évidente, corrigée dans toutes les anciennes éditions, et reconnue par le dernier traducteur, on doit nécessairement lire debent, car ce verbe a pour sujet le pluriel homines, qui précède.

Dans la seconde phrase, le mot justitias doit s’entendre, non seulement de la justice, mais encore de toute espèce de droit qu’un serf peut avoir à poursuivre. Ce terme, employé surtout au pluriel, répond en grande partie, je crois, à celui de justa, dont Columelle se sert fréquemment en,parlant des droits des esclaves. Nous trouvons plus loin (§§52 et 56) justitiam avec le sens de droit, justice ; comme au §4.

Mais quelle était la condition du magister mentionné dans les deux dernières phrases ? Faut-il le classer parmi les hommes libres ou parmi les serfs ?

Pour déterminer la condition de cette espèce d’officiers, il faut nécessairement recourir aux documents. Or, dans notre capitulaire, au §61, nous lirons que les intendants, lorsqu’ils amenaient leurs brais ou leur malt au palais, avaient ordre de se faire suivre de maîtres capables de fabriquer une bonne qualité de bière : Et simul veniant magistri, qui cervisiam bonam ibidem facere debeant. Ces magistri sont évidemment des brasseurs, ou des maîtres brasseurs, s’ils commandent à des ouvriers de leur profession. Or, les fabricants de bière sont placés, au § 45, parmi les artisans, généralement de condition servile, entretenus par les judices dans leurs districts. Il se pourrait donc que ces magistri, ouvriers ou maîtres ne fussent pas des hommes libres.

Je passe à d’autres textes. D’après un capitulaire de l’année 817, les serfs, servi, des églises, des comtes et des vassaux de l’empereur, qui refusaient les deniers de bon aloi, devaient recevoir cinquante coups de verge pour châtiment ; et leur maître ou leur avoué, de condition libre, s’ils ne les représentaient pas au comte ou au commissaire impérial, quand ils en étaient requis, encouraient le ban ou l’amende de soixante sous : Si magister eorum vel advocatus, qui liber est, eos vel comiti vel misso nostro jussus praesentare noluerit, etc. C’est qu’en effet, s’il s’agissait d’un serf, il serait puni non d’une amende, mais de la flagellation. Toutefois, la locution magister qui liber est semble impliquer la possibilité de celle-ci, magister qui liber non est ; alors il en résulterait que le magister servorum était tantôt un homme libre et tantôt un serf.

D’après l’article, que nous examinons, le magister des serfs devait veiller à leurs intérêts. C’était peut-être, sous un autre nom, dans l’ordre civil, le même officier que l’advocatus dans l’ordre ecclésiastique ; avec cette différence que les avoués paraissent dès l’origine, ou au moins de très bonne heure, avoir été des hommes libres et avoir souvent joué un rôle important. Ce n’est pas qu’on ne puisse citer aussi des magistri parmi les grands personnages, tels que le magister des cubicularii, celui des ostiarii, celui des pincernae, etc., qui figurent dans les documents de la seconde race ; mais comme ils n’ont que bien peu de rapport avec les magistri des serfs, nous n’avons pas à nous en occuper.

retour

 


 

 

 

XXXI. Ut hoc quod ad provendarios vel genicias dare debent modo unoquoque anno separare faciant et tempore oportuno simili pleniter donent et nobis dicere sciant, qualiter inde faciunt vel unde exit.

Qu’ils fassent de même mettre en réserve, tous les ans, ce qu’ils doivent donner aux prébendiers et aux ateliers féminins ; et que le moment venu ils le donnent intégralement, et qu’ils sachent nous rendre compte de ce qu’ils en font et d’où ils le prennent.

Charlemagne veut que ses intendants mettent de même en réserve tous les ans la part destinée aux prébendiers et aux gynécées, qu’ils la distribuent intégralement en temps opportun, et qu’ils sachent lui rendre compte de ce qu’ils en font et d’où ils la prennent.

Les provendarii sont les employés et ouvriers de tous genres qui reçoivent la provenda, dont il est parlé à l’article 50, c’est-à-dire les aliments et l’entretien. Genitia (pour gynaecea) est, aux §§ 43 et 49, le nom donné aux logements ou ateliers des femmes occupées à des travaux de leur sexe dans les maisons royales. Dans notre article, au lieu de genitias, qui paraît être une faute de copiste, on doit probablement lire soit genitia, comme aux autres paragraphes du capitulaire, soit genitiarias, employé pour désigner les femmes des gynécées. Cette dernière leçon s’accorderait mieux avec provendarios qui précède.

Les mots vel unde exit de la fin sont un peu obscurs. Je crois qu’on doit nécessairement les rapporter à scire, sans passer par l’intermédiaire de qualiter ; de manière que cela signifie que les intendants doivent savoir d’où ils ont pris ce qu’ils ont distribué.


Toutes les femmes attachées à une maison, en qualité d’épouses, de concubines et de servantes, vivaient ensemble dans l’intérieur du logis, où nul homme ne pénétrait sans la permission du maître. Le local réservé aux femmes se nommait gynécée, chez les Francs comme chez les Gallo-lorrains (en latin gynaeceum, en grec gunaÛkeon). Le mot gynæceaum s’était corrompu de plusieurs manières, selon les dialectes barbares qui l’avaient adopté, et nous le voyons écrit genecium, genicium, genecaeum et genizeum, dans les auteurs de la basse latinité. Ce local était plus ou moins spacieux, en raison de l’importance de la maison. Il se composait de plusieurs chambres ou de plusieurs corps de bâtiment ; il renfermait souvent différents ateliers et un grand dortoir, qui rapprochait toutes les conditions et tous les âges. La maîtresse de la maison, soit l’épouse, soit la principale concubine, avait sous sa direction les travaux du gynécée. Ces travaux comprenaient plus particulièrement ceux qui regardent l’industrie de la fabrique des étoffes et de la confection des vêtements. En ce temps-là, de même que dans toute l’antiquité, les hommes auraient rougi de mettre la main à ces ouvrages, de femme (muliebre opus), et, dans les arts domestiques, ils ne s’appliquaient qu’à des oeuvres de cognée et de marteau. Les anciens glossaires sont d’accord sur ce point, que l’apprêt des laines appartenait en tout au gynécée du Nord ; le filage de la soie au gynécée du Midi. Papias dit que le gynécée s’appelle textrinum (atelier), « parce que les femmes qui y sont réunies travaillent à la laine » (quod ibi conventus feminarum ad opus lanificii exercendum conveniat). Pollux dit que le gynécée peut être appelé sayrie, parce que c’est là que les femmes travaillent à la soie. Ces gynécées existaient, avec destination analogue, chez les Romains de l’empire d’Orient ; ils étaient même établis sur une plus vaste échelle à Constantinople, et l’on ne peut plus douter qu’ils n’aient donné naissance aux sérails, que le mahométisme ne fit pas aussi laborieux, en les consacrant exclusivement au mariage. Chez les Romains d’Orient, il y avait des gynécées pour les deux sexes, qui y travaillaient séparément ou collectivement, selon le bon plaisir du maître ; mais, dans ces gynécées considérables, on ne recevait que des esclaves qui subissaient la contrainte la plus rigoureuse et qui s’inclinaient sous le fouet et le bâton. Aussi, les gynécées des empereurs, des magistrats et des officiers impériaux, étaient-ils des ateliers pénitentiaires où l’on envoyait, pendant un temps fixé par l’arrêt de condamnation, les pauvres et les vagabonds qui avaient commis un délit et qui ne pouvaient payer l’amende. Il est dit dans la Passion de saint Romain que le saint fut revêtu d’une chemise de laine et enfermé dans un gynécée, en signe de mépris (ad injuriam). Lactance, dans son livre De la mort des persécuteurs, dit que les mères de famille et les dames patriciennes qu’on soupçonnait de s’être converties à la foi des chrétiens étaient jetées honteusement dans un gynécée (in gynaeceum rapiebantur).

A l’instar des empereurs de Byzance, les rois mérovingiens et carlovingiens eurent des gynécées dans leurs habitations rurales, et ces gynécées renfermaient toute une population de femmes, parmi lesquelles ces souverains ne dédaignaient pas de choisir les plaisirs capricieux de leur lit royal. Le capitulaire de Villis énumère les différents ouvrages qui s’exécutaient dans ces vastes ateliers où travaillaient aussi des esclaves et des eunuques : « Qu’en nos gynécées, dit Charlemagne, se trouve tout ce qu’il faut pour travailler, c’est-à-dire le lin, la laine, la gaude, la cochenille, la garance, les peignes, les laminoirs, les cardes, le savon, l’huile, les vases et toutes les choses qui sont nécessaires dans ce lieu-lit. » Un autre capitulaire, de l’année 813, ajoute : « Que nos femmes, qui sont employées à notre service (feminae nostrae quae ad opus nostrum servientes sunt), tirent de nos magasins la laine et le chanvre, avec lesquels elles fabriqueront des capes et des chemises. » On voit, dans le livre des Miracles de saint Bertin (Act. SS. Bened., t. I, p. 134), que les jeunes enfants étaient mis en apprentissage dans les gynécées des grands, où ils apprenaient à filer, à tisser, à coudre, à faire toutes sortes d’ouvrages de femme (in genecio ipsius, nendi, cusandi, texendi, omnique artificio muliebris operis edoctus). Un maître, quel qu’il fût, était fort jaloux de ses gynéciaires, et il ne permettait à personne l’entrée de son gynécée, que protégeait, comme un sanctuaire, la législation des barbares. « Si quelqu’un, dit la loi des Allemands, a couché avec une fille d’un gynécée qui ne lui appartient pas, et cela contre la volonté de cette fille, qu’il soit taxé à 6 sous d’or (si cum puellä de genecio priore concubuerit aliquis contras voluntatem ejus). Le texte de la loi diffère dans les manuscrits, mais le sens ne varie pas beaucoup ; seulement, Charlemagne, dans une nouvelle rédaction de cette loi, jointe à ses capitulaires, en punissant le viol accompli et non les tentatives de séduction (si quis alterius puellam de genicio violaverit) a fait disparaître l’incertitude qui s’attachait à l’espèce de violence que la gynéciaire pouvait dire avoir été exercée contre sa volonté.

Il est certain que les gynécées n’étaient pas tous du même ordre, ou du moins qu’ils avaient différentes catégories que réglait la nature des travaux plus pénibles ou moins désagréables les uns que les autres. Ainsi, les plus rudes devaient être attribués à des esclaves subalternes ou à des ateliers de discipline. Ce n’est pas à dire cependant, comme Ducange essaie de le prouver dans son Glossaire (au mot Gynaceum), que la plupart des gynécées suppléaient aux lupanars et n’étaient que des foyers de Prostitution. Le texte, que Ducange emprunte à la loi des Lombards, ne conclut pas à l’induction qu’il veut en tirer : « Nous avons statué que si une femme, sous un déguisement quelconque, est saisie en flagrant délit de débauche (si femina, quae vestem habet mutatam, moecha deprehensa fuerit), elle ne soit pas mise au gynécée, comme ç’a été la coutume jusqu’ici, attendu qu’après s’être prostituée à un seul homme, elle ne perdrait pas l’occasion de se prostituer à plusieurs. » Ce texte prouverait, au contraire, que la loi veillait à la pureté des moeurs gynéciaires. Cependant les gynécées, ceux des particuliers comme ceux des rois, méritèrent souvent leur mauvaise réputation et même, au dixième siècle, leur nom devint synonyme de lieu de débauche. Le maître de maison n’avait que faire d’un pacte concubinaire avec ses servantes et ses ouvrières, qui se disputaient l’honneur de partager sa couche : « Si quelqu’un, dit Réginon (De Eccles. discip., t. Il, c. 5), consent à commettre un adultère dans sa propre maison avec ses servantes ou ses gynéclaires... » Ce passage paraît indiquer que les gynécées, outre les servantes, admettaient des femmes pensionnaires qui se louaient à certaines conditions. L’entretien d’un gynécée coûtait donc fort cher : le chapitre 75 d’un synode de Meaux, cité par Ducange, parle de laïques qui avaient des chapelles à eux, et qui s’autorisaient de cela pour lever des dînes qui leur servaient à nourrir des chiens et-des gynéciaires (inde canes et gyneciarias suas pascunt). Les gynécées se restreignirent à des proportions moins ambitieuses, à mesure que les manufactures s’établirent et que le commerce, en distribuant partout ses produits, rendit inutile la fabrication d’une foule de tissus et d’objets dans le domicile des particuliers. Mais la vie des femmes ne cessa pas d’être commune, et, malgré l’émancipation que la chevalerie leur avait apportée en certaines circonstances solennelles, la vie privée resta murée ; alors il n’y avait plus de concubines dans ces sanctuaires de la famille, où la femme légitime, entourée de ses servantes et de ses enfants, leur donnait l’exemple du travail, de la décence et de la vertu. Dufour, Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde, tome 3, Séré, Paris 1852.

 

retour


 

 

LXII. Ut unusquisque iudex per singulos annos

[quid] ex omni conlaboratione nostra quam cum bubus quos bubulci nostri servant, quid de mansis qui arare debent, quid de sogalibus, quid de censis, quid de fide facta vel freda, quid de feraminibus in forestis nostris sine nostro permisso captis, quid de diversis conpositionibus, quid de molinis, quid de forestibus, quid de campis, quid de pontibus vel navibus, quid de liberis hominibus et centenis qui partibus fisci nostris deserviunt, quid de mercatis, quid de vineis, quid de illis qui vinum solvunt, quid de feno, quid de lignariis et faculis, quid de axilis vel aliud materiamen, quid de proterariis, quid de leguminibus, quid de milio et panigo, quid de lana, lino vel canava, quid de frugibus arborum, quid de nucibus maioribus vel minoribus, quid de insitis ex diversis arboribus, quid de hortis, quid de napibus, quid de wiwariis, quid de coriis, quid de pellibus, quid de cornibus, quid de melle et cera, quid de uncto et siu vel sapone, quid de morato, vino cocto, medo et aceto, quid de cervisa, de vino novo et vetere, de annona nova et vetere, quid de pullis et ovis vel anseribus id est aucas, quid de piscatoribus, de fabris, de scutariis vel sutoribus, quid de huticis et cofinis id est scriniis, quid de tornatoribus vel sellariis ; de ferrariis et scrobis, id est fossis ferrariciis vel aliis fossis plumbariciis, quid de tributariis, quid de poledris et putrellis habuerint

omnia seposita, distincta et ordinata ad Nativitatem domini nobis notum faciant, ut scire valeamus quid vel quantum de singulis rebus habeamus.

Que tous les ans, sur des comptes séparés, précis et ordonnés, à date de naissance du Seigneur, chaque intendant porte à notre connaissance afin que nous puissions savoir ce que nous avons de chaque chose et en quelle quantité, à savoir :

le compte, parmi toutes nos terres labourées, de celles qui le sont avec les bœufs que nos bouviers conduisent, le compte de celles qui le sont par les possesseurs des fermes qui nous doivent le labour ;

le compte des porcs ;

le compte des cens, le compte des obligations contractuelles et des amendes ;

le compte du gibier pris dans nos bois sans notre permission ;

le compte des divers contrats ;

le compte des moulins, le compte des forêts, le compte des champs, le compte des ponts ou des bateaux ;

le compte des hommes libres et celui des villages assujettis à notre fisc ;

le compte des marchés ;

le compte des vignes, le compte de ceux qui nous doivent du vin ;

le compte du foin ;

le compte du bois à brûler et des torches ;

le compte des planches et autres bois de construction ;

le compte des tourbières ( ?) ;

le compte des légumes ;

le compte du millet et du panic ;

le compte de la laine, du lin ou du chanvre ;

le compte des fruits des arbres, le compte des noyers ou noisetiers, le compte des arbres greffés de toutes les espèces ;

le compte des produits des jardins, le compte des navets ;

le compte des viviers ;

le compte des cuirs, le compte des peaux, le compte des cornes ;

le compte du miel et de la cire ;

le compte de la graisse et du suif ou savon ;

le compte du vin de mûres, du vin cuit, de l’hydromel et du vinaigre, le compte de la bière, du vin nouveau et du vin vieux ;

du blé nouveau et du blé ancien ;

le compte des poules et des œufs ainsi que celui des canards, c’est-à-dire des oies ;

le compte des pêcheurs, des forgerons, des fabricants d’écus et des cordonniers ;

le compte des fabricants de huches et de coffres c’est-à-dire de hottes, le compte des tourneurs et des selliers ;

celui des producteurs de fer et de plomb c’est-à-dire des mines de fer et autres mines de plomb ;

le compte des tributaires ;

le compte des poulains et pouliches.

Nous trouvons ici le détail des travaux et des produits compris, sous le nom de conlaboratus, aux §§ 6, 30 et 33. On peut diviser les produits en plusieurs branches, savoir : l’agriculture, l’horticulture et les bois ; les moulins, rivières et étangs ; les brasseries ; les haras ; les porcheries, la basse-cour, les abeilles ; la laine, les peaux, les cornes et la graisse des animaux ; le savon, les métiers, les mines ; les droits payés par les hommes libres, les droits de justice, de marché, de paisson et de navigation, les péages et les tributs.

Les produits ne sont pas rangés suivant leur nature, et l’on en peut observer, dans le capitulaire, un assez grand nombre qui ne sont point rappelés dans notre paragraphe. Je citerai, pour exemples, la plus grande partie du bétail du § 23 ; la plupart des provisions de bouche du § 34, et plusieurs du § 44, telles que le fromage et le beurre ; les oiseaux du § 40 ; les objets fabriqués dans les gynécées (§§ 31, 43, 49) et par diverses sortes d’artisans (§ 45) ; quelques meubles, outils et armes des §§ 42, 64 et 68 ; etc.

Quoique la plupart des mots du texte se traduisent sans difficulté, plusieurs expressions ont besoin d’être expliquées, et il y a quelques termes dont il me semble bien difficile de connaître la signification.

Ex omni conlaboratione nostra... habuerint : j’entendrai ce passage des labourages des terres du domaine royal, faits d’un côté par les boeufs du roi, de l’autre par les manses tributaires assujettis à ce service. Et, en effet, les labours dus au seigneur par ses tenanciers sont marqués, dans les polyptyques, avec le même soin que les redevances.

Les censa pourraient embrasser les diverses espèces de cens, payés, ou en argent ou en nature, à quelque titre que ce soit ; toutefois, j’aime mieux n’appliquer ce nom, comme dans le § 36, qu’aux cens payés pour le droit de paisson dans les bois du roi, non seulement parce que la mention des censa vient immédiatement après celle des porcs ; mais encore parce que les autres cens peuvent facilement rentrer dans les articles qui suivent.

De fida facta ou plutôt de fide jacta : il s’agit des droits payés pour un jugement rendu ou pour un accord conclu à la suite d’un différend. Celui qui ne remplissait pas son engagement envers un créancier était contraint judiciairement de lui payer sa dette et de plus une indemnité dont le comte avait sa part. Ainsi les engagements violés ou éludés donnaient lieu à des indemnités ou amendes, suivant la législation des Francs saliens ; et si l’engagement avait été pris entre des hommes du roi, ce qui est le seul cas à supposer dans notre capitulaire, il n’est pas douteux que la portion de l’indemnité due au juge ne profitât exclusivement au trésor royal ; attendu que les affaires de ces hommes n’étaient pas de la compétence du juge ordinaire, et qu’ils étaient eux-mêmes soumis à une juridiction exceptionnelle et domestique, en rapport avec leur condition ordinairement servile. Toujours est-il que la violation de la fides jacta, sinon l’acte même de l’engagement, était une source de revenus pour le roi, et qu’il est naturel qu’il en soit tenu compte dans le paragraphe qui nous occupe.

Le mot suivant, frida, conserve ici sa signification ordinaire, qui est celle d’amende, payée surtout dans les procès criminels, et distinguée de l’indemnité ou des dommages-intérêts. Les compositions diverses sont ensuite mentionnées sous le nom de compositiones.

Les droits payés pour le passage des ponts, pontatica, ceux de navigation, ripatica, telonea navalia, et les droits de marché, qui suivent, sont l’objet d’un règlement de l’an 820.

Quid de liberis hominibus … desertiunt. Il s’agirait de droits payés par les hommes libres et par les centaines chargées de services ou de redevances au profit du roi. Ce qui suppose ou que des cantons étaient assignés, dans les terres royales, aux hommes libres qui desservaient celles-ci, ou que ces hommes formaient entre eux des associations particulières, semblables aux centaines de Childebert II et de Clotaire II, et comparables aux décanies ou dizaines formées par les colons et les serfs dans les deux plus grands fiscs de l’abbaye de Saint-Germain.

Quid de vineis désigne la récolte des vignes seigneuriales ; et quid de illis qui vinum solvant, le vin dû par les tenanciers. Lignarium est un tas de bois à brûler, un bûcher ; facula, une torche faite avec des bois résineux ou avec de l’écorce de certains arbres ; axilus, axilis, axiculus, une planche ou volige ; materiamen, du bois d’oeuvre.

Le mot suivant proterariis est assez embarrassant à expliquer. Proterariis, qui doit être la bonne leçon, attendu qu’elle est justifiée par d’autres documents anciens, concernant des possessions situées de même près du Rhin, désigne vraisemblablement une certaine espèce de terre. Le quid de proterariis de notre paragraphe peut s’entendre du produit des terres vaines, c’est-à-dire des droits de vaine pâture ou autres semblables.

Napibus est pour napis, navets.

On a vu, au § 34, ce que c’était que le moratum et le medum. Les scutarii, dont il a déjà été question au § 45, sont appelés escuciers dans la Taille de 1292. C’étaient des fabricants d’écus ou boucliers, scuta. « Scutarii, dit Jean de Carlande, prosunt civitatibus totius Galliae, qui vendunt militibus scuta tecta tela, corio et oricalco, leonibus et foliis liliorum depicta ».

Hutica est une espèce d’armoire ou de buffet, que l’on désigne vulgairement sous le nom de huche, et qui sert, ou qui servait à faire ou à serrer le pain.

Confinus, pour cophinus, signifie un coffre, une boite, un étui, et non plus une corbeille. La même signification est donnée par notre texte au mot scrinium. Les fabricants d’écrins ou d’étuis étaient appelés escriniers. Les sellarii sont les selliers.

Dans la phrase suivante, le mot ferrariis est pour officinis ferrariis. Scrobis (au lieu de scrobibus) est l’équivalent de fossis, comme le texte l’indique. Joint aux adjectifs ferrariciis et plumbariciis, il désigne des mines de fer et des mines de plomb.

Charlemagne, après avoir ainsi enjoint à ses intendants ele lui adresser chaque année, à Noël, un compte exact, clair et méthodique de tous les produits de ses domaines, revient sur toutes les prescriptions qu’il leur a faites, et les avertit avec bonté de ne pas les trouver trop rigoureuses ; car il veut que tout ce qu’il requiert d’eux, ils le requièrent pareillement eux-mêmes, et sans dureté, ou sans injustice des officiers placés sous leurs ordres. C’est ce qui est exprimé dans le paragraphe suivant

retour


 

 

LXIV. Ut carra nostra, quae in hostem pergunt basternae, bene factae sint, et operculi bene sint cum coriis cooperti, et ita sint consuti, ut, si necessitas evenerit aquas ad natandum, cum ipsa expensa quae intus fuerit transire flumina possint, ut nequaquam aqua intus intrare valeat et bene salva causa nostra, sicut diximus, transire possit. Et hoc volumus, ut farina in unoquoque carro ad spensam nostram missa fiat, hoc est duodecim modia de farina ; et in quibus vinum ducunt, modia XII ad nostrum modium mittant ; et ad unumquodque carrum scutum et lanceam, cucurum et arcum habeant.

Que nos chariots, ceux qui vont à l’armée, les basternes, soient bien construits et que les ridelles soient bien couvertes de pièces de cuir et soient cousues de telle sorte que s’il se trouve nécessaire de se mettre à l’eau, ils puissent traverser les rivières avec le chargement qu’ils contiennent sans qu’en aucune façon l’eau ne réussisse à y entrer et que notre bien puisse, comme nous l’avons dit, traverser sans dommage. Et nous voulons ceci, à savoir que l’on charge pour notre dépense dans chaque chariot de la farine, c’est-à-dire douze muids ; dans ceux qui transportent du vin, douze muids conformes à notre muid ; et qu’il y ait dans chaque chariot un écu, une lance, un carquois et un arc.

Carra nostra (carra pour carri) désignait des chars, connus aussi sous le nom de basternes, et qui servaient au roi et à sa maison, dans ses guerres. Ils devaient être recouverts de cuirs, de manière qu’ils fussent en état de nager sur les eaux et de traverser les fleuves, sans dommage pour les provisions et les armes qu’ils portaient. Quoique la rédaction soit assez incorrecte, le sens général a peu d’obscurité ; mais il n’est pas facile de déterminer la forme de ces chars de guerre.

La seule difficulté est dans les mots operculi cooperti cum coriis et consuti. Que devons-nous entendre, en effet, par ces opercules couverts ou recouverts de cuirs et cousus ensemble ? D’abord s’agit-il uniquement de la couverture supérieure des chars ? Évidemment non ; car à quoi aurait-il servi, pour faire passer l’eau à des chars, de les fermer et garnir de cuirs par en haut seulement ? Certes, si une pareille précaution était nécessaire, c’était surtout pour les parties basses, destinées à plonger dans l’eau. Il fallait donc que les opercules fussent aussi placés sur les côtés et peut-être même encore sur le fond des chars. Ce point me paraît difficile à contester.

Ensuite, de quoi pouvaient-ils être faits ? ce n’était pas de planches d’osier, par exemple, puisqu’on devait les coudre ensemble, c’était nécessairement de toile ou de drap, les seules matières, avec le cuir, dont on les doublait, qui fussent susceptibles d’être cousues. Par conséquent, les operculi auraient consisté dans des pièces de toile ou de drap, étendues sur le haut et sur les côtés des chars, à l’exception, toutefois, de la partie antérieure et supérieure, qui devait rester libre pour le service et la conduite. Mais alors je dois faire observer que, les opercules étant dits recouverts de cuir, le cuir n’était sans doute considéré que comme l’accessoire, attendu qu’il aurait été évidemment la partie principale de la couverture, si les operculi n’avaient été formés que d’un simple tissu de fil ou de laine. Il me semble donc difficile de donner aux opercules si peu d’épaisseur et de solidité, et de ne pas croire qu’ils étaient composés vraisemblablement d’une espèce de fond rembourré et piqué, d’une telle consistance, que le cuir appliqué par-dessus pouvait étre considéré comme une doublure.

On conçoit, au reste, que des chars ainsi construits pouvaient passer les fleuves, à la manière d’un bac, au moyen d’une traille ou corde tendue d’une rive à l’autre. Il a déjà été question, au § 30, de chars de guerre.

L’expression aquas ad natandum ne peut s’expliquer grammaticalement ; mais le sens en est parfaitement clair ; c’est comme s’il y avait (necessitas) aquas transnatandi ou transnandi.

On a vu, au § 24, qu’on devait entendre ici par expensa les provisions, et par spensa la consommation.

On observera que le mot causa doit se traduire par chose, comme aux §§ 5 et 53 ; que le verbe fiat est employé pour l’auxiliaire sit, de même qu’au § 65 qui suit, et que cucurum signifie un carquois, pharetra, en allemand Köcher, κούκουρον chez les Grecs du Bas-Empire.

retour

 


 

Les JUDICES

 

Je vais maintenant, pour achever mes explications, traiter la question que j’ai réservée, savoir, celle qui concerne les judices ou les intendants, Je ferai observer qu’il s’agit seulement ici des judices villarum, et non des judices en général, dont les titres, les rangs et les fonctions sont très variés et n’entrent pas dans mon sujet. Or il résulte des divers paragraphes de notre capitulaire

1° Que leurs districts embrassaient plusieurs villa ou terres (§ 17) ; qu’ils avaient l’administration, la police et la justice des terres royales, et l’autorité sur tous les hommes du roi, libres, colons ou serfs, qui habitaient dans leurs districts (§ 1, 2, 3, 4, 6, 7, 9, 11, 12, 16, 25, 27, 29, 51, 52, 53, 54, 56, 57, 67) ; qu’ils commandaient aux maires, doyens, forestiers, cellériers et autres officiers subalternes (§§ 10, 17, 26, 47, 50, 60), et qu’ils les nommaient (§ 60) ; mais qu’ils n’avaient aucune juridiction sur les hommes libres étrangers à la maison royale (§ 4, 53, 56) ;

2° Qu’ils étaient chargés de présider au labourage, à la moisson, à la fauchaison, aux vendanges, à l’achat des semences, à la conservation des fruits et des récoltes, et généralement à tous les travaux de la campagne (§§ 5, 8, 25, 32, 33, 37, 46, 48) ;

3° Qu’ils devaient acheter, assurer et apprêter les provisions de toute espèce (§§ 8, 17, 18, 19, 22, 23, 24, 34, 35, 38, 44, 55, 59, 61, 62, 63, 65, 66) ; en tenir des états (§§ 55, 62) et vendre le superflu (§§ 33, 39, 65) ;

4° Qu’ils percevaient les droits, les cens et autres redevances dus au roi ; et qu’ils lui en rendaient compte (§§ 4, .8, 10, 20, 28, 36, 39, 62) ;

5° Qu’ils devaient entretenir les bâtiments, les clôtures et les parcs ; les cuisines, brasseries, boulangeries, pressoirs, et tout le mobilier (§§ 27, 40, 41, 42, 46, 48, 49, 63) ; les viviers, vacheries, porcheries et bergeries, les troupeaux de chèvres, les boucs et les chiens (§§ 21, 23, 58, 65) ;

6° Qu’ils avaient la direction et la surveillance des ateliers d’hommes et de femmes (§§ 31, 43, 45, 49) ;

7° Qu’ils préparaient les chariots et les approvisionnements de guerre (§§ 55 30, 64, 68) ;

8° Que l’administration des haras rentrait dans leurs attributions (§§ 13, 14, 15, 50) ;

9° Qu’ils avaient le soin de nourrir les poules, les oies, les paons ; les faisans, les canards, les pigeons, les perdrix, les tourterelles ; les faucons et les éperviers des maisons royales (§§ 18, 19, 36, 40) ;

10° Que la destruction des loups était mise à leur charge (§ 69) ;

11° Qu’ils avaient l’inspection sur les jardins, et devaient y faire cultiver toutes les plantes usuelles et les principales espèces d’arbres fruitiers (§ 70) ;

12° Qu’ils rendaient compte tous les ans au roi de l’administration de ses terres, et lui adressaient des états particuliers des manses vacants et des serfs achetés (§§ 28, 55, 62, 67) ;

13° Enfin, qu’ils recevaient directement les ordres du roi, de la reine, du sénéchal et du bouteiller, et correspondaient avec eux (§§ 13, 15, 44, 47, 55, 57, 58, 62, 67) ;

Les judices villarum regiarum résidaient sur les terres de leurs districts, comme on doit le conclure de leurs attributions ; et, attendu qu’ils relevaient immédiatement, ainsi qu’on vient de le voir, du roi, de la reine et de deux grands officiers du palais, ils devaient être à peu près indépendants de l’autorité des comtes, pour pouvoir exercer une juridiction exceptionnelle et privilégiée. Néanmoins le comte d’un pagus avait le droit et l’obligation de poursuivre les criminels sur les terres d’immunité, et d’exiger du juge royal leur comparution à la cour du comté et leur extradition.

Le villicus, dont il est question dans un capitulaire de Charlemagne, paraît répondre au judex villae, plutôt qu’au major. Les attributions du villicus ressemblent, comme on voit, à celles de notre judex. Le villicus et le major sont distingués l’un de l’autre, au treizième siècle, dans le cartulaire de Lausanne. Le villicus se présente aussi, chez les Visigoths, avec tous les caractères d’un véritable magistrat.

Pour nous résumer, les judices villarum ne sont autres que les intendants des terres royales : c’étaient des hommes libres et souvent puissants, qui réunissaient à leur autorité domestique un pouvoir public sur tous les hommes du roi établis dans leur ressort.

Benjamin GUERARD

 

Deux expressions juridiques, dans le texte du capitulaire, paraissent à M. Dopsch indiquer une origine aquitaine : le fonctionnaire chef de domaine y est dit à plusieurs reprises « judex » ; mais M. Dopsch reconnaît lui-même que ce terme (selon lui étranger à la Germanie) est commun à toute la Gaule : en fait, ainsi que d’innombrables textes le prouvent, il a été appliqué très anciennement par les chancelleries franques à toute espèce de fonctionnaire. Le § 62 signale « les hommes libres et les centaines qui dépendent de nos domaines » (de liberis hominibus et centenis qui partibus fisci nostri deserviunt) ; le passage est difficile à interpréter ; il semble pourtant probable que, selon l’opinion traditionnelle, ces centaines étaient des communautés rurales, composées d’hommes libres ; il est d’ailleurs incontestable que la centaine forme une des constitutions les plus mystérieuses du droit mérovingien et carolingien ; mais elle se rencontre partout dans l’État franc ; on ne saurait trouver aucune espèce de raison valable pour voir, dans sa mention par le Capitulare de villis, un trait spécial aux coutumes de la Gaule méridionale ou, comme M. Dopsch, une allusion aux immigrants espagnols établis en Septimanie.

Marc BLOCH.

retour