Noctes Gallicanae

 

CIRCENSES


 

Nec te nobilium fugiat certamen equorum !

 

les jeux du cirque

consualia

circus

circenses

la procession

la « pompa »

editor

l’empereur

les portraits

les statues

en cas d’incident

la course

la présidence

les « carceres »

misit !

la « mappa »

les bornes

missus et spatia

sur la piste

l’arrivée

vicit

remissus, revocatus

les récompenses

entre deux courses

Circus Maximus

les auriges

agitator, auriga, cursor

servitia et sordida plebs

quand les empereurs s’encanaillent

un métier qui rapporte

une carrière souvent brève

potions magiques

les chevaux

élevage et sélection

de vrais professionnels

et quand l’âge venait ?

les chars

les attelages

une symbolique

les factions

des financiers

bleus et verts

Salve lucrum !

des personnels qualifiés

symbolique des couleurs

les paris

le public

tenue correcte exigée

allez les verts !

la populace

et les gens bien ?

le pouvoir face au peuple

épitaphes d'auriges

 

 


 

De quoi disposons-nous pour comprendre et pour décrire les Circenses ?

De mosaïques et de bas-reliefs, muets par nature ; de stèles et d’inscriptions funéraires dont certains détails, évidents pour les contemporains, nous échappent ; de quelques phrases glanées principalement chez les historiens qui décrivent évidemment des événements exceptionnels ; enfin nous trouvons nos sources les plus détaillées dans les quelques pages que des écrivains chrétiens consacrent aux spectacles en général et aux courses de chevaux en particulier … pour en détourner leurs lecteurs.

 

Inutile de préciser, je pense, que ces écrivains ne savaient pas grand-chose, pour ne pas dire rien, de toute la logistique, de tous les aspects financiers et techniques qui permettaient d’organiser les courses. Tout comme le spectateur installé au bord de la route pour voir passer les coureurs ignore tout de l’organisation du Tour de France.

 

Il paraît qu’en 549 le roi des Goths Totila, qui avait l’intention de transformer Rome en pâturage, fit disputer la dernière course dans le Cirque Maxime

Τουτίλας οὐ πολλῷ πρότερον παρὰ τῶν Φράγγων τὸν ἄρχοντα πέμψας, τὴν παῖδά οἱ γυναῖκα ἐδεῖτο γαμετὴν δοῦναι. Ὁ δὲ τὴν αἴτησιν ἀπεσείσατο, Ἰταλίας αὐτὸν οὔτε εἶναι οὔτε ἔσεσθαί ποτε βασιλέα φάσκων, ὅς γε Ῥώμην ἑλὼν ἔχεσθαι μὲν αὐτῆς οὐδαμῆ ἴσχυσε, μοῖραν δὲ αὐτῆς καθελὼν τοῖς πολεμίοις μεθῆκεν αὖθις. Διὸ δὴ τὰ ἐπιτήδεια ἐν τῷ παρόντι ἐς αὐτὴν ἐσκομίζεσθαι διὰ σπουδῆς εἶχε καὶ ἀνοικοδομεῖσθαι ὅτι τάχιστα πάντα ἐκέλευεν, ὅσα καθελών τε καὶ πυρπολήσας αὐτὸς ἔτυχεν, ἡνίκα Ῥώμην τὸ πρότερον εἷλε· τῶν τε Ῥωμαίων τοὺς ἐκ τῆς συγκλήτου βουλῆς καὶ τοὺς ἄλλους ἅπαντας, οὕσπερ ἐπὶ Καμπανίας ἐφύλασσε, μετεπέμπετο. Ἐνταῦθά τε ἀγῶνα τὸν ἱππικὸν θεασάμενος, τὴν στρατιὰν ἡτοίμαζε πᾶσαν, ὡς ἐπὶ Σικελίαν στρατεύσων. 1. Il avait envoyé une ambassade au roi de France, pour lui demander sa fille eu mariage; mais ce prince la lui avait refusée, à cause, disait-il, qu'il n'était pas roi d'Italie, et qu'il ne le serait pas, puisqu'il n'avait pu garder Rome, après l'avoir prise, mais qu'il en avait ruiné une partie, et l'avait laissé reprendre à ses ennemis. Voilà la raison qui excitait Totila à réparer tout ce qu'il avait ou brûlé, ou démoli dans Rome, à y assembler les Sénateurs, et les personnes de toutes sortes de conditions, et à y faire porter des vivres. Il assista ensuite aux jeux qui y furent représentés à cheval, et il tint les troupes prêtes pour la Sicile. Procope, Histoire de la guerre contre les Goths, III, 37.

 

Supposons que la première ait eu lieu sous le règne de Tarquin l’Ancien vers 500 av. J.-C., nous voyons des courses de chevaux sur une durée de 1000 ans. Durant ce millénaire, le cirque a été remanié et rebâti plusieurs fois, les auteurs nous le confirment. Il est certain que le déroulement des courses a évolué aussi, mais aucun témoignage ne nous permet de suivre cette évolution. Enfin, les charss ont couru un peu partout dans l’Empire romain mais rien ne nous garantit que les conditions aient été les mêmes partout. Un seul exemple : les auteurs chrétiens insistent sur la symbolique des douze stalles du Cirque Maxime d’où s’élancaient les attelages ; à Lyon, on sait par la mosaïque qui représente le cirque qu’il n’y en avait que huit ! Tant pis pour le zodiaque !

 

Les auteurs chrétiens proposent en effet toute une symbolique du cirque et des courses. Je ne sais pas dans quelle mesure les contemporains de Tarquin l’Ancien ou même de Néron assimilaient les courses à une représentation de l’univers, au parcours du soleil dans le zodiaque, au déroulement d’une vie humaine. Je soupçonne par contre les prédicateurs chrétiens, qui avaient du mal à détourner leurs ouailles des circenses, de vouloir par cette symbolique faire du cirque une manifestation d’inspiration idolâtre, voire satanique.

 

Alors ? On peut toujours essayer de reconstituer les choses, la partie émergée de l’iceberg.

 

Nos principales sources :

Denys d’Halicarnasse, vers 60 av. J.-C. - après l'an 8 av. J.-C., historien grec.

Tertullien, vers 155 - vers 220, polémiste chrétien, auteur d’un livre Sur les spectacles dont il veut détourner ses lecteurs.

Dion Cassius, vers 155- après 235, est un historien romain d'expression grecque.

Ammien Marcellin, vers 335 - vers 395, historien.

Cassiodore, vers 485 – vers 580, homme politique et écrivain latin, fondateur du monastère de Vivarium.

Isidore de Séville, vers 565 - 636, évêque d'Hispalis, auteur d’un livre d’étymologies.

 


Les jeux du cirque

 

Consualia

Selon la tradition, les courses de chevaux à Rome remontent à l’époque de Romulus. Comme ses voisins refusaient de donner leurs filles en mariage …

Cui tempus locumque aptum ut daret Romulus aegritudinem animi dissimulans ludos ex industria parat Neptuno equestri sollemnes; Consualia vocat

Romulus fit taire son ressentiment et, cherchant un moment et un lieu favorables à son projet, il organise des Jeux solennels en l'honneur de Neptune équestre; il les appelle « Consualia ». Tite-Live I, 9

On connaît la suite !

Tertullien précise l’origine du mot Consualia :

Exinde ludi Consualia dicti, qui initio Neptunum honorabant : eundem enim et Consum vocant. Dehinc Ecurria ab equis Marti Romulus dixit ; quamquam et Consualia Romulo defendunt, quod ea Conso dicaverit deo, ut volunt, consilii, eius scilicet quo tunc Sabinarum virginum rapinam militibus suis in matrimonia excogitavit. Probum plane consilium !

Puis les Consualia, appelés « Jeux » (Ludi), étaient à l’origine célébrés en l’honneur de Neptune : on nomme aussi ce dernier Consus. Après quoi Romulus consacra à Mars les Equirria, mot dérivé de « équestre ». Certains, cependant, attribuent aussi les Consualia à Romulus, arguant qu’il les avait consacrés à Consus, le dieu – c’est leur mot – « du Conseil », celui sur lequel par exemple il imagina alors l’enlèvement des jeunes filles sabines par ses soldats aux fins de mariage. Fameux conseil, cela va de soi ! (Spect., 5)

Etymologie évidemment fantaisiste.

 

Quant à Consus, il s’agit en réalité d’une ancienne divinité italique, dieu de la germination, honoré lors des Consualia le 7 juillet à la saison des moissons, le 21 août avant les semailles et le 15 décembre au moment du solstice d’hiver, à l'emplacement du futur Circus Maximus. La fête consistait en courses de chevaux, d'ânes et de mulets dans la Vallis Murcia autour de l’autel souterrain du dieu qui n'était dégagé qu'à l'occasion de ces jeux.

Ces informations nous ont été transmises par Tertullien (Spect., 5) :

et nunc ara Conso illi in circo demersa est ad primas metas sub terra cum inscriptione eiusmodi:

CONSVS CONSILIO MARS DVELLO LARES +COILLO +POTENTES.

Sacrificant apud eam nonis Iuliis sacerdotes publici, XII Kalend. Septembres flamen Quirinalis et virgines.

De nos jours encore, un autel consacré à ce fameux Consus dans le cirque est enseveli, près des bornes de départ, sous la terre, avec une inscription ainsi rédigée :

CONSUS POUR LE CONSEIL, MARS POUR LA GUERRE, LES LARES POUR LE CELLIER ONT PUISSANCE

Des sacrifices y sont pratiqués le jour des Nones de juillet (7 juillet) par les prêtres publics, le 12 des calendes de septembre (21 août) par le flamine quirinal (prêtre de Romulus) et les vierges Vestales.

Le mot COILLO, archaïque ou déformé, n’offre aucun sens satisfaisant. Celui que je propose ci-dessus s’inspire du grec κοῖλος « le creux, la cale du navire, la cave ».

image002.jpg

Course de biges en Étrurie :

des poteaux en forme de lances servent de bornes,

un char a « fait naufrage ».

 

En réalité, c’est en Etrurie qu’il faut chercher l’origine des courses. Les Etrusques connaissaient des compétitions athlétiques de toute nature qui s’inscrivaient bien sûr dans un contexte religieux. Ces jeux ont été importés à Rome par Tarquin l’Ancien pour célébrer sa victoire sur les Latins, avec tout le cérémonial que l’on déployait dans son pays d’origine, et comportaient des courses de chevaux, attelés ou montés, des combats de lutte ou de boxe, des courses à pied, etc.

Par la suite, les Romains ont conservé la cérémonie solennelle d’ouverture des jeux et les courses de chevaux mais ils ont abandonné les concours athlétiques auxquels ils préféraient les exercices militaires sur le Champ de Mars.

 

courses4.jpg

 

Circus

Le mot CIRCUS désigne au sens premier le « cercle », puis par métonymie l’endroit où se pratiquent les courses de chevaux, le « cirque ». Peu à peu ce dernier sens l’a emporté sur le premier et le cercle a été désigné par le diminutif circulus.

Locus idem Circus Maximus, dictus, quod circum spectaculis aedificatus ubi ludi fiunt, et quod ibi circum metas fertur pompa et equi currunt.

Le même lieu a été appelé Très grand cirque, parce qu'il a été construit avec des emplacements pour les spectateurs de part et d’autre (circum) du lieu où se déroulent les jeux, et qu'autour (circum) des bornes s’y déroulent la procession inaugurale et les courses de chevaux. Varron, L. lat., V.

 

DE CIRCO. Circus Soli principaliter consecratus est a paganis, cuius aedis in medio spatio et effigies de fastigio aedis emicat, quod non putaverint sub tecto consecrandum quem in aperto habent. Est autem circus omne illud spatium quod circuire equi solent. Hunc Romani dictum putant a circuitu equorum, eo quod ibi circum metas equi currant. Graeci vero a Circe Solis filia, quae patri suo hoc genus certaminis instituit, adserunt nuncupatum, et ab ea circi appellationem argumentantur. Fuit autem maga et venefica et sacerdos daemonum, in cuius habitu et opera magicae artis et cultus idolatriae recognoscitur.

LE CIRQUE. A l’origine, le Cirque est un lieu consacré par les païens au Soleil, dont le temple brille au milieu de la piste et dont l’image brille du haut de son temple, parce qu’ils n’ont pas estimé qu’il fallait consacrer un lieu abrité à celui que l’on a en plein air. On appelle cirque l’ensemble de la piste où les chevaux courent en circuit. Les Romains pensent que ce mot vient du circuit des chevaux, par le fait que là les chevaux courent autour (circum) des bornes. Par contre, les Grecs font venir cette dénomination de Circé, la fille du soleil qui inventa ce genre de compétition pour son père, et ils soutiennent que c’est de son nom que vient le mot « cirque ». Or, c’était bien une magicienne, une sorcière et une prêtresse de démons, et on retrouve dans tout son être les effets des pratiques magiques et les rites idolâtres. Isidore de Séville.

Circé était en effet la fille du Soleil :

Αἰαίην δ᾽ ἐς νῆσον ἀφικόμεθ᾽· ἔνθα δ᾽ ἔναιε

Κίρκη ἐυπλόκαμος, δεινὴ θεὸς αὐδήεσσα,

αὐτοκασιγνήτη ὀλοόφρονος Αἰήταο·

ἄμφω δ᾽ ἐκγεγάτην φαεσιμβρότου Ἠελίοιο

μητρός τ᾽ ἐκ Πέρσης, τὴν Ὠκεανὸς τέκε παῖδα.

Bientôt nous arrivons à l'île d'Éa, où habite

Circé à la belle chevelure ; Circé, redoutable déesse à la voix mélodieuse :

Circé, sœur du puissant Éétès :

tous deux naquirent du Soleil, qui éclaire les hommes,

leur mère était Persée qu’engendra l'Océan. Homère, Odyssée, X, 135-139.

Je ne sais pas quels Grecs trouvaient l’étymologie d’un mot latin dans un nom propre grec. Mais identifier le mot et donc le lieu qu’il désigne à une « idole », un « démon » (femelle qui plus est !) spécialisé dans la sorcellerie et la magie noire, voilà un argument propre à détourner les chrétiens de ce lieu maudit. N’oublions pas que Circé a la fâcheuse habitude de changer les hommes en cochons, qu’elle offre à Ulysse de partager sa couche et qu’elle l’envoie consulter les âmes au royaume des morts. Tout pour déplaire aux chrétiens !

 

courses4.jpg

 

Circenses

Circenses autem ludi ideo dicti, vel a circumeundo, vel quod, ubi nunc metae sunt, olim gladii ponebantur quos quadrigae circumibant; et inde dicti Circenses, ab ensibus circa quos currebant. Siquidem et in litore circa ripas fluminum currus agitantes, gladios in ordine in litore ponebant, et erat artis equum circa pericula torquere. Inde et Circenses dicti putantur, quasi circum enses.

Les jeux du cirque (circenses) tirent leur nom soit du fait qu’on y court de façon circulaire, soit parce qu’à l’endroit où se trouvent aujourd’hui les bornes, on plantait des glaives autour desquels tournaient les quadriges. Le mot circenses tire son origine des épées (enses) autour desquelles circulait la course. Il est possible aussi que, lorsqu’on faisait courir les chars sur une plage en passant d’une rive à l’autre des cours d’eau, on ait placé des glaives alignés sur la plage ; tout l’art des chevaux consistait alors à contourner ces obstacles dangereux. Le mot circenses peut aussi venir de là, c’est-à-dire de « autour des épées » (circum enses). Isidore de Séville.

Inutile de préciser que circum+enses n’a jamais donné circenses et qu’il aurait fallu des glaives immenses pour servir de bornes visibles de loin, tant pour les attelages que pour le public ! Circenses est plus prosaïquement l’abréviation de ludi circenses, « jeux du cirque ».

 

Les fêtes traditionnelles où l’on donnait des courses étaient

·       le 27 février, les Equirria ou Ecurria ou Equirria :

Equiria ab equorum cursu; eo die enim ludis currunt in Martio Campo.

Equiria : de « courses équestres », ce jour-là en effet on organise des courses sur le champ de Mars. Varron, Lang. lat., VI

Iamque duae restant noctes de mense secundo,

     Marsque citos iunctis curribus urget equos;

ex vero positum permansit Equirria nomen,

     quae deus in campo prospicit ipse suo.

Déjà il ne reste plus que deux nuits au second mois, et Mars presse les chevaux rapides attelés à leur char, c’est ce que dit le nom toujours en usage d’Equirria donné à ces jeux que le dieu lui-même vient suivre dans la plaine qui lui est consacrée (Campus Martius, « le Champ de Mars »). Ovide, Fastes, II, 857-860.

et le 15 mars :

altera gramineo spectabis Equirria Campo,

     quem Tiberis curvis in latus urget aquis; 

qui tamen eiecta si forte tenebitur unda,

     Caelius accipiat pulverulentus equos.

Tu assisteras à de nouveaux jeux Equirria, dans le champ herbeux que baignent les eaux du Tibre sinueux, et si le Tibre, sortant de son lit, a inondé cette plaine immense, que le Célius accueille les chevaux qui le couvriront de poussière. Ovide, Fastes, III, 517-522.

 

·       les 4-10 avril, les ludi Megalenses, en 204 av. J.-C. en l'honneur de la Magna Mater qui personnifiait la force productrice de la nature.

 

·       les 12-19 avril, les Cerealia en l’honneur de Cérès,

Proxima victricem cum Romam inspexerit Eos

     et dederit Phoebo stella fugata locum,

Circus erit pompa celeber numeroque deorum,

     primaque ventosis palma petetur equis.

Demain, quand l'Aurore viendra éclairer Rome victorieuse, et que les étoiles en fuyant auront laissé le ciel à Phébus, on verra s'avancer vers le Cirque une foule innombrable, avec les statues des dieux. Des chevaux rapides comme les vents disputeront le prix de la course. Ovide, Fastes, IV, 389-392.

·       les 6-13 juillet, les ludi Apollinares, en honneur d'Apollon, institués au cours de la deuxième Guerre punique,

 

·       le 21 août, les Consualia,

 

·       le 15 septembre, les ludi magni ou ludi Romani, institués par Tarquin l’Ancien vers ~500.

 

·       le 15 octobre, l’October equus, sacrifice du cheval de droite du char vainqueur : mort symbolique de la guerre,

 

·       le 15 décembre, les Consualia.

 

Et bien sûr, en particulier sous l’Empire, toutes les occasions étaient bonnes pour donner des jeux exceptionnels. Un seul exemple : en 54 Néron donne « des courses et une chasse pour la santé de Claude »

 . . .] ediditque pro Claudi salute circenses et venationem.

Un excellent moyen assurément de mesurer et d’asseoir sa popularité !

 

Sous l’Empire, on arrive à plus de soixante jours de courses par an.


 

POMPA

Le défilé inaugural des jeux

 

Les jeux commencent par une procession solennelle, la pompa circensis, tradition étrusque conservée à Rome.

 

Il est certain que, dans l’esprit des Romains, les courses de chevaux ont longtemps gardé un lien avec leur origine religieuse

Ludi Circenses sacrorum causa ac deorum gentilium celebrationibus instituti sunt: unde et qui eos spectant daemonum cultibus inservire videntur.

Les jeux du cirque ont été institués pour des raisons religieuses et pour honorer les dieux des païens. Ainsi donc, même les spectateurs ont l’air de participer au culte des démons. Isidore de Séville

 

Perinde apparatus communes [ludi] habeant necesse est de reatu generali idololatriae conditricis suae. Sed circensium paulo pompatior suggestus quibus proprie hoc nomen, pompa praecedens quorum sit in semetipsa probans de simulacrorum serie, de imaginum agmine, de curribus, de tensis, de armamaxis, de sedibus, de coronis, de exuviis.

De la même manière, il faut bien que tous les jeux aient en commun un faste issu de la nature même de ce péché d’idolâtrie qui les a créés. Mais les préliminaires des courses ont une organisation un peu plus pompeuse (c’est là seulement qu’on trouve le mot pompa) : cette procession en grandes pompes qui les précède indique par elle-même son origine quand on voit la succession de statues, le défilé d’images, les chars des divinités, les litières, les trônes, les couronnes, les costumes. Tertullien, Spect., 7.

tensa désigne le char sacré qui appartient à un dieu.

 

On peut se demander si, à la fin de la République et sous l’Empire, ce lien avec la religion n’était pas de pure forme :

Circenses multos addidit ex libidine potius quam religione et ut dominos factionum ditaret.

[L’empereur Commode] multiplia les jours de courses, plus par goût pour les divertissements que par esprit de religion. Et aussi pour enrichir les chefs de factions. Hist. Aug.

Rome était devenue une ville cosmopolite aux croyances diverses dont la population ne recherchait dans les courses qu’un divertissement. Et le pouvoir ne voyait dans les spectacles en général et dans les courses en particulier qu’un moyen de soigner sa popularité. Dion Cassius rapporte ce mot d’un danseur à qui Auguste faisait des reproches :

« συμφέρει σοι, Καῖσαρ, περὶ ἡμᾶς τὸν δῆμον ἀποδιατρίβεσθαι. » 

« C’est ton intérêt, César, que le peuple passe son temps à s’occuper de nous ! »

Il avait raison, un gladiateur et un aurige auraient pu dire la même chose.

 

courses4.jpg

La procession

Denys d’Halicarnasse, contemporain d’Ovide, nous décrit longuement, dans un chapitre consacré à l’époque de la Deuxième guerre punique (livre VII), comment se déroulait cette cérémonie. Mais il est bien possible qu’il décrive ce qu’il a vu lui-même :

 

Πρὶν ἄρξασθαι τῶν ἀγώνων, πομπὴν ἔστελλον τοῖς θεοῖς οἱ τὴν μεγίστην ἔχοντες ἐξουσίαν, ἀπὸ τοῦ Καπιτωλίου τε καὶ δι´ ἀγορᾶς ἄγοντες ἐπὶ τὸν μέγαν ἱππόδρομον

Avant de commencer les courses, ceux qui détenaient l'autorité souveraine, conduisaient la procession en l'honneur des dieux. Ils partaient du Capitole, passaient par le forum et se rendaient au grand cirque.

 

Ἡγοῦντο δὲ τῆς πομπῆς πρῶτον μὲν οἱ παῖδες αὐτῶν οἱ πρόσηβοί τε καὶ τοῦ πομπεύειν ἔχοντες ἡλικίαν, ἱππεῖς μέν, ὧν οἱ πατέρες τιμήματα ἱππέων εἶχον, πεζοὶ δ´ οἱ μέλλοντες ἐν τοῖς πεζοῖς στρατεύεσθαι

Ouvraient la marche leurs enfants entrés dans l’adolescence qui avaient donc l’âge de défiler. Ceux dont les pères avaient assez de bien pour être chevaliers, étaient à cheval, ceux qui serviraient plus tard dans l'infanterie, allaient à pied. …

 

Τούτοις ἠκολούθουν ἡνίοχοι τὰ τέθριππά τε καὶ τὰς συνωρίδας καὶ τοὺς ἀζεύκτους ἵππους ἐλαύνοντες

Suivaient des auriges, les uns sur des quadriges, d’autres sur des biges et d'autres à cheval.

 

Τελευταῖα δὲ πάντων αἱ τῶν θεῶν εἰκόνες ἐπόμπευον ὤμοις ὑπ´ ἀνδρῶν φερόμεναι …

Les statues des dieux fermaient la marche de cette procession, portées sur des brancards.

 

Συντελεσθείσης δὲ τῆς πομπῆς ἐβουθύτουν εὐθὺς οἵ θ´ ὕπατοι καὶ τῶν ἱερέων οἷς ὅσιον …

Dès que la procession se terminait, les consuls et les prêtres habilités sacrifiaient les boeufs. Denys d’Halicarnasse, Hist., VII

 

courses4.jpg

 

image006.jpgDe bon matin, la Pompa Circensis part du Capitole où se trouve le grand temple de Jupiter et où l’on procédait sans doute à un premier sacrifice propitiatoire. Elle passe par le Forum, où a peut-être lieu un second sacrifice. A partir de là, les sources divergent sur le trajet de la procession.

Selon Jérôme Carcopino, elle serait entrée dans le cirque par la porte Ouest : elle aurait donc traversé le forum par la voie Sacrée et suivi le chemin inverse des triomphes auxquels elle ressemblait par bien des aspects.

Selon Roland Auguet et d’autres, la procession aurait quitté le forum par le Vicus Tuscus, traversé le Vélabre et fait son entrée par la Porta pompae, « la porte de la parade », après un parcours de 750 mètres environ. Hypothèse que je trouve plus vraisemblable : la procession accomplit un tour complet du cirque dans le sens normal des courses, on dépose les statues sur le pulvinar, le préteur rejoint sa place au-dessus de la porte et les chariots vides peuvent évacuer la piste.

 

Annoncée sans doute par des sonneries de trompette et des roulements de tambour, cette grande parade fait son entrée dans le cirque. Le silence se fait :

Sed iam pompa venit : linguis animisque favete !

Mais voici qu’arrive la procession, taisez-vous et recueillez-vous. Ovide, Amours, III, 2.

 

L’editor

favete linguis : la formule initiale des sacrifices. Survivance de l’époque où les jeux étaient une forme de sacrifice pour se concilier la bienveillance du dieu que l’on célébrait :

Quanta praeterea sacra, quanta sacrificia praecedant, intercedant, succedant, quot collegia, quot sacerdotia, quot officia moveantur, sciunt homines illius urbis, in qua daemoniorum conventus consedit.

Combien de rites sacrés, combien de sacrifices ouvrent les jeux, les interrompent et les clôturent ; que d’associations, que de sacerdoces, que de magistratures ils déplacent : ils le savent bien, les gens de cette ville, cette ville où se réunit l’assemblée des démons. Tertullien, Spect., 7.

 

Le défilé entame un tour d’honneur du cirque, dont le nom viendrait en partie de cet usage selon une hypothèse rappelée par Varron :

circum metas fertur pompa et equi currunt

autour des bornes se fait la parade et courent les chevaux. (L. lat., 32)

 

Alors, raconte Ovide (Amours, III, 2), la foule salue la procession en applaudissant :

        Tempus adest plausus : aurea pompa venit.

Prima loco fertur passis Victoria pinnis,

C’est le moment des applaudissements : la procession dorée est arrivée.

En premier entre la Victoire aux ailes déployées …

 

Puis l’interminable cortège de ceux qui détiennent une parcelle plus ou moins grande « de l’autorité souveraine » et de leurs enfants.

Enfin voici qu’entre Jupiter en personne, incarné dans la personne de l’editor, le magistrat qui préside les jeux. Cette présidence lui coûte une petite fortune mais lui vaut l’honneur d’une sorte de triomphe. La procession imite en effet les vrais triomphes, avec toutefois cette différence fondamentale qu’au lieu de monter au Capitole, on en descend.

Quid si vidisset praetorem curribus altis

extantem et medii sublimem pulvere circi

in tunica Iovis et pictae Sarrana ferentem

ex umeris aulaea togae magnaeque coronae

tantum orbem, quanto cervix non sufficit ulla?

Qu’aurait dit [Démocrite] s’il avait vu debout tout en haut d’un char

le préteur qui domine la poussière au milieu du cirque

dans la tunique de Jupiter ? Il porte un rideau pourpre tombant de ses épaules :

sa toge brodée, il porte sa grande couronne,

cercle si lourd qu’aucune tête ne pourrait le porter.

Quippe tenet sudans hanc publicus et, sibi consul

ne placeat, curru servus portatur eodem.

Da nunc et volucrem, sceptro quae surgit eburno,

illinc cornicines, hinc praecedentia longi

agminis officia et niveos ad frena Quirites,

defossa in loculos quos sportula fecit amicos.

En fait, c’est un esclave public en sueur qui la soutient et, pour que le consul

ne s’y croie pas trop, un esclave se tient à côté de lui sur le même char.

Ajoutez encore l’aigle qui s’envole de son sceptre d’ivoire,

ici les trompettes, là devant lui le long cortège

des officiels et, près des mors, des Quirites de blanc vêtus

dont il s’est fait des amis avec ses largesses qu’ils ont enfouie dans leurs cassettes. Juvénal, X, 36-46

Beau costume ! Il semblerait que Juvénal, et sans doute beaucoup de ses contemporains, n’éprouvent plus beaucoup de respect pour cette incarnation de Jupiter. On est passé de la religiosité au folklore !

image008.jpg

Source : http://antique.mrugala.net/Rome/Images/Triomphe%20a%20Rome%20(source%20La%20Documentation%20par%20l'image%201952)(1).jpg

On peut imaginer les deux fils aînés du préteur montant les chevaux de volée, comme Tibère et Marcellus lors du triomphe d’Octave sur l’Egypte en ~29 :

Dehinc pubescens Actiaco triumpho currum Augusti comitatus est sinisteriore funali equo, cum Marcellus Octaviae filius dexteriore veheretur.

Ensuite, au début de son adolescence, lors du triomphe d’Actium, Tibère accompagna le char d’Auguste sur le cheval de volée de gauche, tandis que Marcellus, le fils d’Octavie montait celui de droite. Suétone, Tibère, 6.

 

Ce char de Jupiter, véritable monument sur roues, décoré sans doute d’un placage d’or, devait souffrir sur le long trajet au pavage irrégulier qui le conduisait du Capitole au cirque. Rien d’étonnant à ce qu’un accident se produise : en ~32, juste avant la rupture entre Octave et Antoine,

τε ὀχὸς τοῦ Διὸς ἐν τῇ τῶν ῾Ρωμαίων ἱπποδρομίᾳ συνετρίβη

le char de Jupiter se démantela dans le Cirque de Rome (Dion Cassius, L, 8),

annonçant ainsi qu’une catastrophe allait s’abattre sur la Ville.

 

courses4.jpg

L’empereur

Vient ensuite le Chef de l’Etat, lui aussi sur un quadrige conduit par un cocher.

Sauf évidemment circonstance exceptionnelle, comme cette maladie soudaine qui oblige Auguste à entrer couché dans une litière :

Accidit votivis circensibus, ut correptus valitudine lectica cubans tensas deduceret ;

A la suite d’une indisposition subite , un jour qu'on célébrait des jeux pour l'accomplissement d'un voeu, il dut ouvrir, couché dans sa litière, le défilé des chars sacrés. Suétone, Auguste, 43.

 

A l’entrée de l’empereur, on se lève, on applaudit et on crie : « Feliciter NCaesari ou Augusto ou imperatori ! »

 

Praeseditque nonnumquam spectaculis in Gai vicem, adclamante populo :

Feliciter patruo imperatoris !

Feliciter Germanici fratri !

[Claude] présida parfois [en tant que consul] les spectacles à la place de Caligula, sous les acclamations du peuple qui criait

Vive l’oncle de l’empereur !

Vive le frère de Germanicus ! d’après Suétone, Claude, 7.

Pauvre Claude : il est oncle de …, frère de …, mais personne ne crie « vive le consul Claude » !

 

Il est accueilli solennellement par les représentants des grands corps de l’état et de l’armée. Parfois avec une certaine agitation :

Καί ποτε θέας οὔσης, καὶ τῶν χιλιάρχων καὶ λοχαγῶν τὸ ῾Ρωμαίοις σύνηθες εὐτυχίαν ἐπευχομένων τῷ αὐτοκράτορι Γάλβᾳ, διεθορύβησαν οἱ πολλοὶ τὸ πρῶτον, εἶτα ταῖς εὐχαῖς ἐπιμενόντων ἐκείνων ἀντεφώνουν « Εἰ ἄξιος ».

Un jour à l’occasion de jeux, les tribuns et les centurions formulèrent, suivant l'usage des Romains, des vœux pour l'empereur Galba. La plupart des soldats manifestèrent bruyamment et, comme les officiers continuaient leurs vœux, les soldats s’écrièrent : « S'il en est digne ». Plutarque, Galba, 20.

 

A partir du règne d’Aurélien, on accueille l’empereur en agitant des mouchoirs :

Sciendum tamen congiara illum ter dedisse, donasse etiam p. R. tunicas albas manicatas ex diversis provinciis et lineas Afras atque Aegyptias puras, ipsumque primum primum donasse oraria p. R. quibus uteretur populus ad favorem.

Il faut savoir qu’il fit trois fois des largesses au peuple romain, qu’il lui donna même des tuniques blanches provenant de diverses provinces, des robes simples de lin d’Afrique et d’Égypte, enfin il est le premier qui lui ait donné les mouchoirs dont le peuple se sert pour exprimer son approbation.   Hist. Aug., Aurélien, 48.

 

Bien entendu, Caligula ne peut pas s’empêcher de bousculer le rituel :

τὸ ἅρμα τὸ πομπικὸν ἐφ´ οὗ ἤχθη ἓξ ἵπποι εἵλκυσαν· ὃ μηπώποτε ἐγεγόνει.

le char de la procession sur lequel il se tenait était tiré par six chevaux, ce qui n'avait jamais vu auparavant. (Dion Cassius, LIX, 7)

 

Vingt ans après, Néron lui aussi ouvre le défilé avec le vieux char sur lequel Auguste avait autrefois célébré son triomphe sur Cléopâtre et le fait tirer par des éléphants. Mais cette fois,

καὶ οἱ ἐλέφαντες οἱ τὴν τοῦ Αὐγούστου ἁρμάμαξαν ἄγοντες ἐς μὲν τὸν ἱππόδρομον ἐσῆλθον καὶ μέχρι τῆς τῶν βουλευτῶν ἕδρας ἀφίκοντο, γενόμενοι δὲ ἐνταῦθα ἔστησαν καὶ περαιτέρω οὐ προεχώρησαν

les éléphants qui tiraient le char triomphal d’Auguste entrèrent dans le cirque et s’avancèrent jusqu’aux places des sénateurs. Arrivés là, ils s’arrêtèrent et refusèrent d’aller plus loin (Dion Cassius, LXI, 16), dénonçant ainsi à leur manière inspirée l’assassinat d’Agrippine.

 

courses4.jpg

Les portraits

Denys n’en parle pas, mais après les officiels et avant les auriges et les chars, défilaient les portraits. Tertullien emploie le mot imago, que je traduis par « portrait » et qui correspond au grec εἰκών, « ce qui ressemble, l’icône »). Il désigne les portraits d’hommes illustres dont les Mânes étaient invités à assister aux courses, portés sur des brancards, fercula par les professionnels des jeux ou des personnalités. On peut s’en faire une idée avec cette description du défilé funèbre de Drusus, le fils de Tibère, mort en 23, que nous donne Tacite (Annales, IV, 9) :

Funus imaginum pompa maxime inlustre fuit, cum origo Iuliae gentis Aeneas omnesque Albanorum reges et conditor urbis Romulus, post Sabina nobilitas, Attus Clausus ceteraeque Claudiorum effigies longo ordine spectarentur Le défilé des portraits fut remarquable surtout pour ses funérailles : on y vit Énée, ancêtre de la famille des Jules, tous les rois d’Albe, Romulus, le fondateur de Rome, puis la noblesse sabine, Attus Clausus et les autres effigies des Claudes en un long cortège.

 

Tacite encore, Annales, II, 83, nous montre que le sénat décernait cet honneur posthume d’avoir son portrait dans la pompa, ici à Germanicus : Honores [. . .] decreti ut [. . .] ludos circensis eburna effigies praeiret

on décréta (entre autres honneurs) que son portrait en ivoire défilerait en tête de la procession des jeux.

 

En 39, pour célébrer l’anniversaire de sa sœur Drusilla, Caligula,

καὶ μετὰ τοῦτο ἐπανελθὼν πρὸς τὰ τῆς Δρουσίλλης γενέσια ἄγαλμα τε αὐτῆς ὑπἐλεφάντων ἐν ἁρμαμάξης ἐς τὸν ἱππόδρομον ἐσήγαγε, καὶ θέαν τῷ δημπροῖκα ἐπὶ δύο ἡμέρας ἀπένειμε.

il fit entrer dans le Cirque sa statue sur un char tiré par des éléphants et donna au peuple deux jours de spectacles gratuits (Dion Cassius, LIX, 13).

 

L’empereur Claude copie son neveu :

Aviae Liviae divinos honores et circensi pompa currum elephantorum Augustino similem decernenda curavit ; [. . . ] matri carpentum quo per circum duceretur

il fit décerner à son aïeule Livie les honneurs divins et, dans la procession du cirque, un char semblable à celui d’Auguste, tiré par des éléphants ; […] à sa mère un char sur lequel (son portrait) défilerait au cirque. Suétone, Claude, 11.

 

Antonin

tertio anno imperii sui Faustinam uxorem perdidit, quae a senatu consecrata est delatis circensibus atque templo et flaminicis et statuis aureis atque argenteis, cum etiam ipse hoc concesserit, ut imago eius cunctis circensibus poneretur.

La troisième année de son règne, il perdit sa femme Faustine à qui le sénat décerna l’apothéose et les honneurs de jeux du cirque, d’un temple, de prêtresses flaminiques et de statues d’or et d’argent. Il accepta qu’un portrait d’elle fût exposé lors de tous les jeux du cirque. Hist. Aug. , trad. A. Chastagnol.

 

Marc Aurèle en 171 perdit un fils âgé de sept ans.

Et quia ludi Iouis Optimi Maximi erant, interpellari eos publico luctu noluit iussitque, ut statuae tantum modo filio mortuo decernerentur, et imago aurea circensibus per pompam ferenda, et ut saliari carmini nomen eius insereretur.

Et comme on était en train de célébrer les jeux de Jupiter Optimus Maximus, il refusa qu'on les interrompît par un deuil public et décida qu'il suffirait de dédier à son fils mort des statues, de porter son portrait en or pendant la procession des jeux du cirque et d'introduire son nom dans les chants des saliens. Hist. Aug. , trad. A. Chastagnol.

 

courses4.jpg

Les statues

Viennent enfin les statues des dieux qui défilaient sur des plate-formes montées sur roues, les tensae, que Dion Cassius désigne par le mot ὄχος, « le véhicule » et Tertullien par le mot (je n’ose pas dire « laïc » !) plaustrum, « le chariot ». Des représentations plus légères étaient portées sur des brancards, fercula.

 

Les premiers spectateurs des courses sont en effet les dieux. Et lorsque au début de l’année ~44,

ἔς τε τὰ θέατρα τόν τε δίφρον αὐτοῦ τὸν ἐπίχρυσον καὶ τὸν στέφανον τὸν διάλιθον καὶ διάχρυσον, ἐξ ἴσου τοῖς τῶν θεῶν, ἐσκομίζεσθαι κἀν ταῖς ἱπποδρομίαις ὀχὸν ἐσάγεσθαι ἐψηφίσαντο.

le sénat décréta que le siège plaqué or de César et sa couronne rehaussée de pierres précieuses et d’or seraient, comme celles de dieux, portés dans les théâtres et que son char participerait au défilé qui précède les courses de chevaux (Dion Cassius, XLIV, 6), personne ne s’y trompe : César accepte de devenir un dieu vivant.

C’est aussi ce que dit Suétone, Div. Jul., 76 :

tensam et ferculum circensi pompa, templa, aras, simulacra iuxta deos, pulvinar, flaminem. . .

[il accepta] un char divin et un brancard dans la procession du cirque, des temples, des autels, ses statues à côté de celles des dieux, un lit de parade, un flamine…

 

Tertullien emploie le mot simulacrum que je traduis par « statues ». Il correspond au grec εἴδωλον, « représentation par la peinture, la sculpture » et désigne les statues des dieux, les « idoles ».

 

Ovide annonce l’entrée du premier dieu :

Plaudite Neptuno, nimium qui creditis undis !

Applaudissez Neptune, vous qui avez tellement confiance en ses flots !

On sait que Neptune (assimilé à Consus) avait donné le cheval aux hommes et se déplaçait lui-même sur un char tiré par de fougueux coursiers :

ἔνθἵππους ἔστησε Ποσειδάω ἐνοσίχθων

λύσας ἐξ ὀχέων παρὰ δἀμβρόσιον βάλεν εἶδαρ

ἔδμεναι ...

Là Poséidon qui ébranle la terre arrêta ses chevaux,

et quand il les eut détachés du char, il leur donna à manger une nourriture d’immortels. (Iliade, XIII, 34-36)

A Rome où religion et politique restent intimement liées, les dieux ont aussi valeur de symbole : en ~40, lors de la réconciliation d’Octave et d’Antoine,

Καὶ ἄλλα τε ἐπὶ θεραπείᾳ αὐτοῦ διεθρόουν, καὶ ἐν ταῖς ἱπποδρομίαις κρότῳ τε πολλῷ τὸ τοῦ Ποσειδῶνος ἄγαλμα πομπεῦον ἐτίμων καὶ ἡδονὴν ἐπ´ αὐτῷ πολλὴν ἐποιοῦντο au Cirque, les Romains honorèrent de nombreux applaudissements le char de Neptune pendant la procession, montrant ainsi la faveur qu’ils accordaient [à Sextus Pompée alors maître des mers] (Dion Cassius, XLVIII, 31).

 

Vient ensuite Mars, en l’honneur de qui on célébrait les Equirria et dont le nom figurait sur l’autel de Consus ; puis Phoebus, Phoebé, Minerve. Chacun salue son dieu protecteur en se levant ou en applaudissant :

Ruricolae, Cereri teneroque adsurgite Baccho !

        Pollucem pugiles, Castora placet eques !

Campagnards, levez-vous pour Cérès et pour le tendre Bacchus.

Le lutteur se rend propice Pollux, le cavalier Castor.

 

Evidemment, on en profite pour adresser au passage un vœu au dieu ou à la déesse. Ovide n’y manque pas :

Nos tibi, blanda Venus, puerisque potentibus arcu

        plaudimus ; inceptis adnue, diva, meis

daque novae mentem dominae : patiatur amari !

« Douce Vénus, je t’applaudis, toi et tes enfants armés d’un arc ;

approuve mes projets, Déesse,

et touche le cœur de ma nouvelle amie : fais qu’elle se laisse aimer. »

 

Si la statue, au hasard des mouvements de ses porteurs, répond d’un signe de tête, on sait que le vœu sera exaucé :

        Adnuit et motu signa secunda dedit.

La déesse hoche la tête et par ce mouvement me donne des signes favorables.

 

courses4.jpg

 

En cas d’incident …

Que se passa-t-il le jour où le char de Jupiter s’effondra dans le cirque pendant la procession et plus généralement, que se passait-il en pareil cas ?

On sait que le culte romain, et cette procession en est une manifestation, imposait le respect absolu des moindres détails. Un manquement à la règle, quel qu’il soit, entraînait l’annulation de la cérémonie. Mais les textes qui racontent les circenses sont muets sur ces incidents, dommage. Je voudrais bien savoir comment réagissait le public quand on lui annonçait que la journée de courses était reportée (ou comment il aurait réagi si on le lui avait annoncé).

 

Faut-il appliquer à la procession ces quelques lignes, trop vagues, de Dion Cassius (LX, 6) :

Εἰθισμένου τε, εἰ καὶ ὁτιοῦν περὶ τὰς πανηγύρεις ἔξω τοῦ νενομισμένου πραχθείη, αὖθις αὐτάς, καθάπερ εἴρηταί μοι, γίγνεσθαι, καὶ πολλάκις τούτου καὶ τρίτον καὶ τέταρτον πέμπτον τε, καὶ δέκατον ἔστιν ὅτε, τὸ μέν τι κατὰ τύχην τὸ δὲ δὴ πλεῖστον ἐκ παρασκευῆς τῶν ὠφελουμένων ἀπ'αὐτοῦ, συμβαίνοντος

Selon l'usage, si dans la célébration des jeux quoi que ce soit avait été fait en dehors des règles, on les recommençait, comme je l'ai dit. Ceci se produisait souvent trois, quatre, cinq et jusqu'à dix fois, tantôt par l'effet du hasard, tantôt (et le plus souvent) par volonté délibérée de ceux qui en profitaient…

L’empereur Claude met fin au scandale :

νόμῳ μὲν ἔταξε μίαν ἡμέραν τοὺς ἀγῶνας τῶν ἵππων δεύτερον γίγνεσθαι, ἔργῳ δὲ καὶ τοῦτο ὡς πλήθει ἐπέσχεν· οὐδὲν γάρ τι ῥᾳδίως, ἅτε μηδὲν μέγα ἀποκερδαίνοντες, οἱ τεχνώμενοι αὐτὸ ἐπλημμέλουν.

… il promulgua une loi selon laquelle les courses de chevaux n'auraient lieu qu'un seul jour s’il fallait les recommencer. Mais en réalité le plus souvent il empêcha même de les recommencer. Et les dirigeants des factions, n'y trouvant plus de gros profits à réaliser, cessèrent aisément leurs prévarications.

 

Comme on le verra ci-dessous, je pense que ce qui est fait « en dehors des règles » s’applique aux courses elles-mêmes et pas à la cérémonie inaugurale : annuler tout et reporter la journée entière, c’était risquer de provoquer une émeute. Si cela s’était produit, ne doutons pas Suétone ou Dion Cassius en auraient fait mention. Voilà qui tendrait à prouver que, contrairement à ce que soutiennent les chrétiens, la procession n’était plus vraiment sentie comme une manifestation du culte, mais plutôt comme une fête profane à laquelle on invitait les dieux par tradition.

 

Oculos pascamus !

Le préteur rejoint sa loge au-dessus des stalles de départ, on installe les dieux dans le pulvinar, l’empereur gagne sa loge, les chariots vides quittent le cirque. Place au spectacle :

. . . spectemus uterque

     Quod juvat atque oculos pascat uterque suos !

… Regardons tous les deux

ce que nous aimons et repaissons-en nos yeux tous les deux !

 

 


Déroulement d’une course

Nec te nobilium fugiat certamen equorum !

 

La présidence

Les courses étaient présidées par celui qui en assumait les frais, l’editor. (en grec ἀγωνοθέτης). A Rome l’empereur ou un haut magistrat : questeur, édile ou préteur, comme celui que Juvénal nous a décrit ci-dessus, en tenue de triomphateur.

 

Faut-il s’étonner si Commode un jour au mépris des usages les plus anciens :

dalmaticatus in publico processit atque ita signum quadrigis emittendis dedit.

participa à la procession sous les yeux du peuple revêtu de la tenue des auriges et donna ainsi vêtu le signal de départ aux quadriges. H. Aug.

On imagine le président de la République au stade de France, sifflant le début du match … habillé en joueur de foot !

 

image010.jpg

 

Redoutable et ruineux honneur !

Quaesturam magnificentissimam gessit

Il exerça la questure avec magnificence.

 

Auguste savait se montrer généreux envers les magistrats impécunieux :

Ludos feci m[eo no]m[ine] quater, ~ aliorum autem m[agistr]atuum vicem ter et viciens.

J’ai organisé des courses de chevaux en mon propre nom quatre fois, mais au nom d’autres magistrats vingt-trois fois. Res Gestae, IV, 22

Ce qui est confirmé par Suétone :

Fecisse se ludos ait suo nomine quater, pro aliis magistratibus, qui aut abessent aut non sufficerent, ter et vicies

il dit qu’il a organisé des jeux en son propre nom quatre fois, au nom d’autres magistrats qui se trouvaient loin de Rome ou qui n’avaient pas assez de ressources vingt-trois fois. Suétone, Auguste.

 

Il pouvait arriver que l’empereur délègue sa présidence à quelqu’un qu’il voulait honorer, comme le font Caligula :

oὐ μέντοι καὶ αὐτὸς τοῖς ἡνιόχοις ἀπεσήμηνεν, ἀλλ´ἐκ προεδρίας μετά τε τῶν ἀδελφῶν καὶ μετὰ τῶν συνιερέων τῶν Αὐγουστείων συνεθεάσατο.

néanmoins ce ne fut pas lui qui donna le signal aux conducteurs de chars ; il regarda les jeux d'une place d'honneur, au milieu de ses sœurs et du collège des prêtres d'Auguste. Dion Cassius, LXIX, 7.

 

ou Claude qui ne s’intéressait pas aux courses :

καὶ πολλάκις αὐτὸς μὲν ἀπελείπετο τῆς θέας, ἕτεροι δὲ ἀντ'αὐτοῦ ἐπετέλουν αὐτήν souvent il quitta le spectacle, et d'autres y présidèrent à sa place. Dion Cassius, LX, 23

 

Scandale : Néron met un affranchi à la place de l’empereur ou de magistrats appartenant à l’ordre sénatorial, dans le Grand Cirque !

aliquo liberto mittente mappam unde magistratus solent.

faisant lancer la serviette par l’un de ses affranchis de l’endroit même d’où les magistrats le font d’ordinaire. Suétone, Néron, 22.

Il faut préciser que Néron participait à la course. Suétone, malheureusement, ne précise pas dans quelles conditions. Il semble qu’en l’occurrence la compétition avait lieu en dehors des fêtes officielles, à titre privé en quelque sorte.

 

Caracalla par contre ne réservait pas cet honneur aux magistrats et l’accordait selon son bon plaisir, mais non sans arrière-pensées :

Ἀγωνοθέτην δὲ ἢ τῶν ἐξελευθέρων τινὰ ἢ τῶν ἄλλων τῶν πλουσίων ἐκάθιζεν, ἵνα καὶ ἐν τούτῳ ἀναλίσκηται

Il donnait la présidence des courses soit à un de ses affranchis, soit à d'autres personnes riches afin, là encore, de faire quelques économies. Dion Cassius, LXXVII.

J’aimerais être sûr que l’heureux élu avait été prévenu longtemps à l’avance.

 

Les « carceres »

Les attelages s’élançaient de douze stalles, carceres, six de chaque côté de l’entrée qui donnait sur le Forum Boarium, par laquelle se faisait l’entrée solennelle du défilé (pompa) inaugural des courses. Pour que tous les concurrents aient un parcours égal, les carceres étaient construits en courbe, de telle sorte que chacun soit à une égale distance d’un point situé sur l’axe médian de la piste, un peu en arrière de la borne de Consus.

image012.jpg

 

Ἡ δὲ λοιπὴ τῶν ἐλαττόνων πλευρῶν αἴθριος ἀνειμένη ψαλιδωτὰς ἱππαφέσεις ἔχει διὰ μιᾶς ὕσπληγος ἅμα πάσας ἀνοιγομένας.

De l'autre petit côté qui est à découvert, il y a des barrières en forme d'arcades, d'où partent ceux qui se disputent le prix à la course des chevaux ; elles s'ouvrent toutes ensemble par le moyen d'une seule et même barre. Denys d’Halicarnasse, III, 20.

In circo primo unde mittuntur equi, nunc dicuntur carceres, Naevius oppidum appellat. Carceres dicti, quod coercentur equi, ne inde exeant antequam magistratus signum misit. Quod ad muri speciem pinnis turribusque carceres olim fuerunt, scripsit poeta: Dictator / ubi currum insidit, pervehitur usque ad oppidum.

La première ligne du cirque, d'où l'on fait partir les chevaux, s'appelle de nos jours « les prisons ». Naevius lui donne le nom de « château ». « Prisons » (carceres) dérive de coercere (« enfermer »), parce que c'est là qu'on emprisonne les chevaux pour qu’ils n’en sortent pas avant que le président n’ait donné le signal. Comme ces prisons avec leurs créneaux et leurs tours ressemblaient autrefois à des remparts, le poète a écrit : « Lorsque le dictateur / est monté sur son char, on l’emporte au château ». Varron, L. lat., 5.

 

La loge du président se trouvait en effet au-dessus de la porte, ce qui lui offrait une vue sur l’ensemble du cirque et permettait aux spectateurs de voir les signaux donnés par la présidence.

 

L’attribution des stalles de départ était tirée au sort par le président. Le tirage se faisait un peu comme celui de notre loto : des boules de couleur roulaient hors d’une urne l’une après l’autre dans des godets numérotés indiquant l’ordre dans lequel chaque faction se rangerait dans les stalles de départ : les attelages les plus à gauche bénéficiaient d’une position plus favorable. On ne sait pas si ce tirage valait pour la journée ou si, comme je le pense, il était recommencé pour chaque course.

Tardus est illi praetor, semper oculi in urna eius cum sortibus volutantur.

Le préteur paraît bien lent au peuple dont les yeux roulent comme s’ils étaient dans l’urne avec les boules de couleur. Tertullien, Spect., 16.

 

Combien de chars à la fois ? De un à quatre de chaque faction, soit de quatre à seize en tout :

in factione russata vici LXXIIX [. . . ] singularum XLII, binarum XXXII, ternarum III, quaternarum semel.

avec la faction rouge, j’ai gagné 78 fois : dans les courses à 1 char (de chaque faction) 42 fois, à 2 chars (de chaque faction) 32 fois, à 3 chars (de chaque faction) 3 fois, à 4 chars (de chaque faction) 1 fois.  42+32+3+1=78.

D’après les inscriptions, il n’y avait le plus souvent que quatre ou huit attelages en compétition, les courses à douze étaient beaucoup rares.

Quant à seize chars en course, quatre de chaque faction … j’ai du mal à l’imaginer !Je me demande s’il ne faut pas associer les Bleus et les Rouges d’une part, les Verts et les Blancs d’autre part, ce qui ramènerait à huit le nombre d’attelages. Hypothèse gratuite, évidemment. Quoi qu’il en soit, les inscriptions montrent que ces quaternae étaient exceptionnelles.

 

Quatre, huit ou douze attelages : imaginons l’encombrement de la piste.

image014.jpg

 

Misit !

Les chars allaient se ranger dans les stalles. Au signal donné, on ouvrait les portes.

 

Selon certains auteurs, les attelages auraient alors, sous la conduite de moratores (« retardeurs ») à pied, rejoint au pas, en se tenant dans leur couloir, la « ligne blanche » qui marquait le vrai départ de la course :

alba linea non longe ab ostiis in utrumque podium quasi regula directa perducitur, ut quadrigis progredientibus inde certamen oriretur.

Une ligne blanche est tracée non loin des portes des stalles joignant en ligne pratiquement droite les deux bords du cirque, pour que les quadriges s’avancent jusque là et y prennent le départ. Cassiodore, III, 51.

image016.jpg

Les attelages se seraient donc alignés sur cette ligne, retenus par une corde blanchie à la craie tendue entre les gradins et la spina. Il arrivait, comme on le voit sur le détail de la mosaïque de Lyon ci-dessus, qu’un attelage s’emballe et fasse « naufrage » en trébuchant sur la corde.

Ce même dispositif était utilisé au XIXe s. dans les courses de chevaux libres qui se déroulaient à Rome à l’occasion du Carnaval :

Les chevaux choisis pour la course sont arrêtés, sur un seul rang, derrière une forte corde tendue au moyen de machines vers l'obélisque de la Porte du Peuple. […] Mais le sénateur de Rome donne le dernier signal ; la trompette sonne, la corde tombe, et (si la comparaison n'est pas trop ambitieuse), comme des flèches s'élancent d'un arc, les chevaux seuls, sans cavalier, volent au but. http://fr.wikipedia.org/wiki/Carnaval_de_Rome#cite_ref-24

image018.jpg

 

Mais …

j’avoue que je ne vois pas l’intérêt de donner un départ synchronisé depuis les carceres si c’est pour que les chars aillent au pas se ranger une centaine de mètres plus loin.

 

Et comment concilier cette histoire de ligne blanche ou de corde tendue avec ces vers de Virgile

. . . corripuere ruuntque effusi carcere currus

… les chars se ruent hors de la barrière  Géorg., III

d’Ovide

Iamque patent iterum reserato carcere postes ;

    evolat admissis discolor agmen equis.

Déjà s’ouvrent une deuxième fois les portes des boxes pour un nouveau départ,

la troupe bicolore des chevaux s’envole à bride abattue. Amours, III, 2.

Les chevaux « se ruent » et « s’envolent » bien « hors des stalles » lorsqu’on « ouvre les portes ». Et ces précisions de Virgile et d’Ovide ne manquent pas de valeur, dans la mesure où ce sont des témoins oculaires des courses, contrairement à Cassiodore !

 

Alors ?

La ligne blanche existait, c’est sûr. Pour concilier les différents textes, on peut imaginer, rien ne le prouve à ma connaissance, que les attelages se soient élancés depuis les carceres, mais avec l’obligation de rester dans leur couloir jusqu’à la ligne blanche, à partir de laquelle chacun pouvait choisir sa trajectoire …

… mais dans ce cas, comment interpréter ces vers d’Horace :

ut, cum carceribus missos rapit ungula currus,

instat equis auriga suos vincentibus, illum

praeteritum temnens extremos inter euntem.

Ainsi, quand au sortir des barrières les sabots emportent les chars,

l'aurige pousse ses chevaux pour rattraper ceux qui le devancent,

méprisant le char qu'il a dépassé et qui court dans les derniers. Horace, Satires, I, 1.

Il faut peut-être supposer que les règles qui régissaient le départ des chevaux ont pu varier au cours des siècles.

 

La « mappa »

Cretatam praetor cum vellet mittere mappam,

     Praetori mappam . . .

Au moment où le préteur allait lancer la serviette blanchie à la craie … Martial, XII, 28.

Pour donner le signal du départ de la course, l’editor, le président laissait tomber une serviette blanche, mappa, une « serviette de table » :

Dehinc ad signum anxii pendent, unius dementiae una vox est. Cognosce dementiam de vanitate : "MISIT", dicunt et nuntiant invicem quod simul ab omnibus visum est. Teneo testimonium caecitatis : non vident missum quid sit; mappam putant, sed est diaboli ab alto praecipitati figura.

Alors ils sont tous suspendus au signal, un même cri exprime une même folie. On reconnaît leur folie à l’inutilité de leur cri : « C’est parti ! », s’exclament-ils, et ils s’annoncent l’un l’autre ce que tous ont vu en même temps. J’y vois une preuve de leur aveuglement : ils ne voient pas ce qui a été lancé, ils croient que c’est une serviette, mais c’est l’image du diable qui tombe d’en haut. Tertullien, Spect., 16.

Et bien évidemment, cette « serviette » déclenchait sonneries de trompettes et roulements de tambours.

 

Cette « serviette » mappa en vient par métonymie à symboliser l’ensemble des courses :

interea Megalesiacae spectacula mappae

Idaeum sollemne colunt, similisque triumpho

praeda caballorum praetor sedet ...

Pendant ce temps, les spectacles de la serviette de Mégalé,

célèbrent le culte de la déesse de l’Ida et semblable à un triomphateur,

le préteur, proie de choix pour les chevaux, les préside... Juvénal, XI, 191 ...

Comprenons que le préteur se fait ruiner par les dirigeants des factions.

 

Pourquoi une serviette ?

Pourquoi pas ? Cassiodore propose une explication qui vaut ce qu’elle vaut...

Mappa vero, quae signum videtur dare circensibus, tali casu fluxit in morem. Cum Nero prandium protenderet et celeritatem, ut assolet, avidus spectandi populus flagitaret, ille mappam, qua tergendis manibus utebatur, iussit abici per fenestram, ut libertatem daret certaminis postulati. Hinc tractum est ut ostensa mappa certa videatur esse promissio circensium futurorum.

Quant à la serviette que l’on associe au départ des courses, elle est entrée dans l’usage à la suite de l’incident suivant : comme Néron prolongeait son repas et que le peuple impatient criait, comme à l’accoutumée, sa hâte de voir le spectacle, l’empereur fit jeter par sa fenêtre la serviette dont il se servait pour s’essuyer les mains, donnant ainsi la permission de commencer la course que l’on demandait. De là provient le fait qu’une serviette agitée devait désormais donner le signal de départ des courses du cirque. Cassiodore, III, 51.

Il est vrai que, sauf erreur, les auteurs qui parlent de serviette ont vécu après le règne de Néron : l’anecdote de Cassiodore est peut-être fondée. Peut-être s’agit-il d’une simple métonymie : le président d’une corrida communique à l’aide de « mouchoirs » qui n’ont jamais essuyé aucun nez !

 

L’expression traditionnelle est toujours mittere mappam, et d’ailleurs « la course » se dit missus. Pour ma part, j’imagine que le président ne « lançait » peut-être pas la serviette dans le vide, mais l’agitait et la laissait pendre (ostensa mappa dit Cassiodore) comme les présidents des corridas laissent pendre un « mouchoir » pour exprimer leurs ordres. C’est aussi ce que laisse penser la mosaïque de Lyon :

image020.jpg

On utilisait peut-être aussi, comme de nos jours à la corrida, un jeu de mouchoirs de couleur pour annoncer au public le résultat du tirage au sort des places de départ.

 

Dès que la mappa apparaît, une sonnerie de clairons retentit :

signa tubae dederant, cum carcere pronus uterque

emicat et summam celeri pede libat harenam...

Les clairons ont donné le signal, et les deux attelages tendus vers l’avant

s’élancent et font voler le sable sous leurs pieds rapides... Ovide, Métamorphoses, X, 652-653.

 

courses4.jpg

 

Les bornes

circus01.jpgDans le sens de la longueur, l’arène du cirque était partagée en deux par la spina « l’épine dorsale du cirque », sur laquelle s’accumulaient monuments et sanctuaires. A chaque extrémité de la spina, les attelages tournaient autour des metae « bornes » : meta prima « première borne », la plus proche des carceres, et meta ultima. Au Cirque Maxime, les bornes s’appelaient respectivement meta Consi, la « borne de Consus » et meta Murciae, la « borne de Murcia ».

 

DE METIS. Metarum quippe appellatione proprie terminum ac finem mundi designare volunt, ab eo quod aliqui emensus finis est, sive ad testimonium orientis occidentisque solis.

LES BORNES. Par le nom de metae « bornes », on veut évidemment symboliser à proprement parler le début et l’extrémité du monde, par ceci que toute mesure (e-metiri) implique une extrémité ou bien comme représentation du lever et du coucher du soleil. Isidore de Séville.

Ces bornes étaient faites d’une base semi-circulaire surmontée de trois cônes très allongés, qui ressemblaient à des cyprès … ou l’inverse :

metas imitata cupressus

le cyprès qui ressemble aux bornes … Ovide, Mét., X, 106.

Ipsae vero metae secundum zodiacos decanos ternas obtinent summitates, quas ad instar solis quadrigae celeres pervagantur.

Les bornes, autour desquelles à l’imitation du soleil tournent les rapides quadriges, comptent trois sommets comme les décans du zodiaque. Cassiodore, III, 51.

 

 

Missus et spatia

Les concurrents devaient effectuer sept tours de piste (spatia) par course (missus), ce qui représentait un total de treize dangereux virages autour des bornes. Si la spina mesurait bien 344 mètres (source : Wikipedia) et non 214 mètres comme l’indique Jérôme Carcopino, 7 tours de piste au cirque Maxime représentaient approximativement un parcours de 350 x 2 x 7 = 4900 mètres, 5000 en chiffres ronds.

A titre de comparaison : à Deauville, la piste plate mesure 2000 m, la piste de steeple propose un parcours de 3400 à 4300 m , à Vincennes, piste de trot : parcours proposé de 2250 à 2925 m ; à Longchamp, la grande piste mesure 2 750 mètres.

 

image002

 

Nonne vides, cum praecipiti certamine campum

corripuere ruuntque effusi carcere currus,

cum spes arrectae iuvenum, exsultantiaque haurit

corda pavor pulsans? Illi instant verbere torto

et proni dant lora, volat vi fervidus axis;

iamque humiles, iamque elati sublime videntur

aera per vacuum ferri atque adsurgere in auras;

nec mora nec requies; at fulvae nimbus harenae

tollitur, umescunt spumis flatuque sequentum:

tantus amor laudum, tantae est victoria curae.

Ne le vois-tu pas, quand précipités à l'envi dans la plaine les chars dévorent l'espace et se ruent hors de la barrière, quand l'espoir tend les jeunes gens et que les pulsations de la peur font battre leurs cœurs palpitants ? Ils enlèvent leur attelage d'un coup de fouet, et, penchés en avant, lâchent les guides ; l'essieu vole enflammé de l'effort ; ils semblent tantôt se baisser, tantôt se dresser dans l'espace, emportés par le vide de l'air, et monter à l'assaut des brises. Point de trêve, point de relâche ! Un nuage de poussière fauve s'élève ; ils sont mouillés de l'écume et du souffle de ceux qui les suivent : tant l'amour de la gloire est grand, tant ils ont la victoire à coeur! Virgile, Géorg., III, 103, trad. M. Rat

 

Pourquoi sept tours ?

Aulu-Gelle (III, 10) reproduit un texte de Varron, qui en fait n’explique rien, sinon que le nombre 7 a « une force et une puissance qui se remarquent dans de nombreux phénomènes naturels » :

Haec Varro de numero septenario scripsit [...] septem opera esse in orbe terrae miranda et sapientes item veteres septem fuisse et curricula ludorum circensium sollemnia septem esse et ad oppugnandas Thebas duces septem delectos.

Voilà ce qu’a écrit Varron sur le nombre sept ... il y a au monde sept ouvrages merveilleux, les sages des temps anciens étaient sept, les tours de piste des jeux sont traditionnellement sept et il y eut sept chefs choisis pour assiéger Thèbes.

 

On peut aussi chercher une origine symbolique. Les auteurs chrétiens ne s’en privent pas :

DE SEPTEM SPATIIS. Septem spatia quadrigae currunt referentes hoc ad cursum septem stellarum quibus mundum regi dicunt, sive ad cursum septem dierum praesentium, quibus peractis vitae terminus consummatur. Quorum finis est creta, id est iudicium.

LES SEPT TOURS. Les quadriges courent sept tours pour rappeler le cours des sept planètes qui, dit-on, gouvernent le monde, ou encore pour rappeler le cours des sept jours qui forment notre semaine et au bout desquels s’accomplit le terme de la vie. La fin des sept tours est une ligne tracée à la craie, c’est-à-dire le classement. Isidore de Séville

Les sept planètes, pourquoi pas ? Par contre, la division du temps en sept jours n’a été adoptée dans le monde romain qu’au IIIe siècle, même si on en trouve déjà un exemple à Pompéi.

 

courses4.jpg

 

Il y avait habituellement 12 missus (courses) par jour, ce qui compte-tenu du défilé inaugural et des diverses interruptions représente un programme chargé. La dernière course portait le nom de missus aerarius, parce que, paraît-il, elle était financée par une collecte au lieu de l’être par l’editor comme les précédentes.

 

« La vitesse moyenne des chevaux à cette allure [le galop] est de 21 km/h. Leur vitesse maximum est de 55 km/h, mais certains chevaux de course peuvent atteindre les 60 km/h. » http://fr.wikipedia.org/wiki/Allure_(%C3%A9quitation). Admettons que dans le cirque, poussés à la limite de leurs moyens, les chevaux aient couru à une vitesse moyenne de 24 km/h, soit 400 mètres par minute, compte-tenu de la distance et des dangereux virages autour des bornes. Nombre évidemment commode et que je ne choisis pas au hasard ! Je ne cherche qu’un ordre de grandeur.

Dans ces conditions, chaque missus de sept tours durait environ 12 minutes. Les chars au galop occupaient la piste pendant 12 x 14 = 144 minutes, 2h30 environ. Remise des récompenses, tours d’honneur, évacuation des chevaux morts ou blessés dans les « naufrages » (en août 2004, le cheval de la contrada de Bruco est tombé et a été piétiné car la course n'a pas été arrêtée. Le cheval est mort de ses blessures… Wikipedia, Le Palio de Sienne), lissage de la piste et mise en place des chars dans les carceres pour la course suivante, on peut compter de dix à vingt minutes, soit un total de 5 à 6 heures. Ajoutons le temps d’installation du public, la procession, les sacrifices, les interruptions éventuelles, etc., et nous avons une journée de 7 à 8 heures.

 

Avant Claude, il n’y avait habituellement que 12 courses. Caligula en profitait pour prolonger la journée en variant les « plaisirs » :

Edidit et circenses plurimos a mane ad vesperam interiecta modo Africanarum venatione modo Troiae decursione

Il donna souvent des jeux du cirque qui duraient du matin au soir, avec des intermèdes qui étaient soit une chasse d’animaux d’Afrique, soit une parade troyenne. Suétone, Caligula, 18

 

Claude préférait les spectacles sanglants aux courses de chevaux. En 44, lorsde son triomphe sur les Bretons,

τῶν δὲ δὴ ἵππων ἐπήγγειλε μὲν ἁμίλλας ὅσας ἂν ἡμέρα ἐνδέξηται, οὐ μέντοι καὶ πλείους τῶν δέκα ἐγένοντο· ἄρκτοι τε γὰρ μεταξὺ τοῦ δρόμου αὐτῶν ἐσφάγησαν καὶ ἀθληταὶ ἠγωνίσαντο, πυρρίχην τε ᾿Ασιανοί παῖδες μετάπεμπτοι ὠρχήσαντο.

Il promit autant de courses de chevaux qu'il pourrait y en avoir dans le jour, néanmoins il n'y en eut pas plus de dix : car, dans l'intervalle des courses, on égorgea des ours et on fit combattre des athlètes; des enfants, venus d'Asie, dansèrent la pyrrhique. Dion Cassius, LX, 23

 

Exceptionnellement, il était possible d’augmenter ce nombre, comme l’a fait Caligula en 38 :

ἵπποι δύο ἡμέραις ἠγωνίσαντο, τῇ μὲν προτέρᾳ εἰκοσάκις, τῇ δ´ ὑστέρᾳ καὶ τετταρακοντάκις διὰ τὸ τὰ γενέθλια αὐτοῦ τὴν ἡμέραν ἐκείνην εἶναι· ἦν γὰρ τελευταία τοῦ Αὐγούστου. Καὶ τοῦτο μὲν καὶ ἐπ´ ἄλλων πολλῶν, ὥς που καὶ ἔδοξεν αὐτῷ, ἐποίησε· πρότερον γὰρ οὐ πλείω τῶν δέκα ἄθλων ἐτίθετο.

Il y eut des courses de chevaux pendant deux jours, vingt le premier jour et vingt-quatre le second pour fêter son anniversaire le 31 août. Caligula renouvela cette mesure en maintes autres circonstances selon son bon plaisir. Auparavant, en effet, il n'y avait pas plus de douze courses. Dion Cassius, LXIX,7.

 

A la suite de Caligula, Claude augmenta régulièrement le nombre de courses pour plaire au peuple, au grand désespoir des magistrats qui devaient les financer :

τὰ γὰρ ἀναλώματα τὰ ἐν ταῖς ἱπποδρομίαις γιγνόμενα ἐπὶ πολὺ ἐκεχωρήκει· τετράκις γὰρ καὶ εἰκοσάκις ὡς πλήθει ἡμιλλῶντο

les dépenses pour les jeux du cirque étaient montées fort haut, et la plupart du temps il y avait vingt-quatre courses. Dion Cassius, LX, 27

 

Néron au contraire éprouvait une véritable passion pour les courses :

Neque dissimulabat velle se palmarum numerum ampliari ; quare spectaculum multiplicatis missibus in serum protrahebatur, ne dominis quidem iam factionum dignantibus nisi ad totius diei cursum greges ducere.

D'ailleurs, il ne cachait pas qu'il voulait voir augmenter le nombre des prix ; aussi, comme on multipliait les départs, le spectacle se prolongeait-il jusqu'à une heure tardive. Quant aux chefs des factions, ils ne daignaient plus amener leur troupe que pour le cours d'une journée entière. Suétone, Néron, 22

Comprenons que les domini factionum, les chefs des factions, ont poussé Néron à passer définitivement de 12 à 24 courses dans la journée. Ils y avaient tout intérêt.

 

Tout à fait exceptionnellement, Domitien a voulu faire courir cent courses dans la journée à l’occasion des Jeux séculaires qui, en théorie, avaient lieu une tous les cent ans :

Fecit et ludos Saeculares, computata ratione temporum et annum non quo Claudius proxime, sed quo olim Augustus ediderat ; in iis circensium die, quo facilius centum missus peragerentur, singulos a septenis spatiis ad quina corripuit.

Il célébra aussi des Jeux séculaires, fondant son calcul des années écoulées non pas sur les derniers donnés par Claude, mais sur ceux qu’avait donnés Auguste autrefois. Pour cette occasion, afin de pouvoir faire courir cent courses dans la journée, il réduisit pour chaque course le nombre de tours à cinq au lieu de sept. (Suétone, Domitien, 4).

Retenons d’abord qu’en cette occasion, encore une fois très exceptionnelle, chaque course symbolisait une année, d’où les cent courses dans la journée. Reprenons le petit calcul précédent. Cinq tours de piste font 3500 mètres, soit près de 9 minutes de course. Neuf cents minutes, 15 heures ! Quand on sait que le jour du solstice d’été, entre le lever et le coucher du soleil, la journée à Rome dure à peu près 15 heures, Domitien n’avait effectivement pas de temps à perdre. Connaissant la réputation de Domitien, je n’aurais pas voulu être garçon de piste ce jour-là !

 

Dion Cassius (LXXII, 16) raconte que Commode

ποτὲ μετὰ μεσημβρίαν ἐκ τοῦ προαστείου σπουδῇ ἐς τὴν Ῥώμην ἐλάσας τριάκοντα ἵππων ἁμίλλας ἐν δυσὶν ὥραις ἐποίησεν

une après-midi quitta tout à coup son faubourg et fonça dans Rome où il donna, en l'espace de deux heures, trente courses de chevaux.

Fin juin, au moment des jours les plus longs, l’heure antique (durée du jour divisée par douze) valait à peu près 75 de nos minutes. A raison de près de deux minutes par tour de piste, il faut comprendre que Commode a offert non pas trente courses, mais un certain nombre de courses sur trente tours de piste en tout. Peut-être six courses de cinq tours, à l’exemple de Domitien.

 

courses4.jpg

 

Sur la piste

Le parcours présentait de multiples difficultés et la première qualité d’un aurige était de savoir éviter le naufragium « naufrage ».

 

Beaucoup d’accidents devaient se produire quand les chars négociaient les virages autour des bornes qu’il fallait serrer de près pour gagner du terrain. Trajectoire difficile à apprécier pour un attelage seul, mais quand plusieurs quadriges abordaient le virage en même temps …

 

 

Les spectateurs n’hésitaient pas à essayer de favoriser leur faction en jetant des vases, des paniers et des objets divers sous les sabots des chevaux adverses …

Courses0B.jpg

… objets que de courageux garçons de piste tentaient de ramasser au risque de voir arriver sur eux un attelage lancé à toute vitesse. Il arrivait peut-être aussi qu’un parieur particulièrement passionné ou aviné se jette sous les sabots des chevaux qu’il voulait freiner.

image026.jpg

On peut même imaginer que, pour amuser le public, des acrobates aient tenté d’esquiver les chars qui arrivaient sur eux au galop :

Courses0A.jpg

Mais il est souvent difficile et hasardeux d’interpréter les représentations plastiques.

 

Le personnel du cirque

Generaliter ita omnes opinantur et utile videtur, ut neque thymelici, neque xystici, neque agitatores, nec qui aquam equis spargunt, coeteraque eorum ministeria, qui certaminibus sacris deserviunt, ignominiosi habeantur.

Tous les auteurs sont dans l’ensemble du même avis sur ce point et jugent utile que ni les musiciens, ni les lutteurs, ni les auriges, ni ceux qui jettent de l’eau sur les chevaux, ni enfin ceux qui occupent une fonction dans les courses sacrées ne soient considérés comme exerçant une activité infâmante.  Digeste, III, 2, 3 de his qui notantur infamia

 

Des garçons de piste, les hortatores, portant des tuniques aux couleurs des factions et munis d’un fouet, étaient chargés d’aider les auriges à tourner autour des bornes :

image029.jpg

D’autres, sous le nom de moratores, « retardateurs », intervenaient pour dégager la piste en cas d’accident ou écarter les chars au galop de l’équipage accidenté ;

image031.jpg

d’autres encore, les sparsores, arrosaient la piste ou les chevaux ou encore les chars, ou les trois, on ne sait pas …

image033.jpg

A une époque où le roulement à billes n’existait pas, faut-il prendre à la lettre l’expression de Virgile fervidus axis « l’essieu enflammé » ? Quoi qu’il en soit, le Cirque Maxime, s’il le fallait, était alimenté en eau par une dérivation prise sur un aqueduc :

Circus Maximus ne diebus quidem ludorum circensium nisi aedilium aut censorum permissu inrigabatur.

On n’arrosait pas le grand Cirque sans la permission des édiles ou des censeurs, même les jours où on célébrait les jeux. Frontin, De aquis, 97.

 

Selon Cassiodore, des desultores étaient chargés d’annoncer le départ de la course :

Equi desultorii, per quos circensium ministri missus denuntiant exituros, Luciferi praecursorias velocitate imitantur.

Les chevaux de voltige, par l’intermédiaire desquels le personnel du cirque fait annoncer le départ des courses, reproduisent par leur rapidité le trajet de l’Etoile du matin qui précède le soleil. Cassiodore, III, 51.

J’en conclus que, un peu à la manière des alguazils dans les corridas modernes, ils transmettaient les ordres de la présidence et assuraient la police de la piste. Imaginons les faisant un tour du cirque au grand galop pour s’assurer que la piste était bien dégagée.

image035.jpg

Un desultor (ou eques ?) de chaque faction accompagnait les chars, peut-être pour s’assurer de la régularité de la course, peut-être pour venir en aide à un attelage en difficulté.

 

L’arrivée

Le vainqueur était celui qui franchissait le premier une ligne blanche perpendiculaire à la spina.

peracto legitimo cursu ad cretam stetere

à la fin du parcours réglementaire, ils s’arrêtèrent sur la ligne (d’arrivée) tracée à la craie. Pline, VIII, 65.

Alia creta [. . .] vilissima qua circum praeducere ad victoriae notam [. . . ] instituerunt maiores.

Une sorte de craie très ordinaire dont nos ancêtres se sont servis pour tracer la marque de la victoire. Pline, XXXV, 58.

 

Mais où situer cette ligne ? Je n’ai trouvé l’information nulle part.

Je la situerais volontiers au bout de la dernière ligne droite devant le pulvinar : les dieux pouvaient jouir du spectacle de l’arrivée. Et puis le vaste espace qui s’étend entre la borne occidentale et les stalles de départ permettait aux concurrents de dégager l’arène plus facilement et plus vite.

A moins que l’alba linea qui servait de ligne de départ n’ait aussi servi de ligne d’arrivée après un quatorzième et dernier virage, à très haut risque dans ces conditions ?

Enfin, la mosaïque de Lyon montre une autre ligne tracée sensiblement au milieu de la première ligne droite, peut-être au niveau d’une loge qui se situerait hors du cadre.

image037.jpg

 

Vicit

Il y a plusieurs façons de gagner une course :

·       conserver la première place du début à la fin : occupavit et vicit ;

·       garder la deuxième place et prendre la tête au dernier moment : successit et vicit ;

·       laisser les autres s’essouffler et prendre la tête : praemisit et vicit ;

·       remonter les autres chars de manière inattendue, en outsider : eripuit et vicit ;

·       enfin, on pouvait être récompensé « dans différentes sortes de courses » variis generibus.

 

Citons

§  a pompa : expression obscure, faute de mieux je propose « dans la première course après la procession » ;

§  equis anagonibus : avec des chevaux qui n’ont jamais couru en compétition ;

§  pedibus ad quadrigam : en courant près du quadrige ;

Desultores nominati quod olim, prout quisque ad finem cursus venerat, desiliebat et currebat.

Le nom des voltigeurs vient du fait qu’autrefois lorsqu’on approchait du terme de la course, on sautait du char et on se mettait à courir. Isidore de Séville

ἕτερον δὲ παρ´ ὀλίγαις ἔτι φυλαττόμενον πόλεσιν Ἑλληνίσιν ἐν ἱερουργίαις τισὶν ἀρχαϊκαῖς, ὁ τῶν παρεμβεβηκότων τοῖς ἅρμασι δρόμος. Ὅταν γὰρ τέλος αἱ τῶν ἱππέων ἅμιλλαι λάβωνται, ἀποπηδῶντες ἀπὸ τῶν ἁρμάτων οἱ παροχούμενοι τοῖς ἡνιόχοις, οὓς οἱ ποιηταὶ μὲν παραβάτας, Ἀθηναῖοι δὲ καλοῦσιν ἀποβάτας, τὸν σταδιαῖον ἁμιλλῶνται δρόμον αὐτοὶ πρὸς ἀλλήλους.

L'autre exercice qu'un petit nombre de villes Grecques observent encore aujourd'hui dans les cérémonies de quelques anciens sacrifices, c'est la course de ceux qui montent en passagers sur les chars. Lorsque la course des chevaux était finie, ces hommes qui accompagnaient les auriges (et que les poètes appellent « parabates » et que les Athéniens appellent « apobates ») disputaient entre eux une course d’un stade. Denys d’Halicarnasse (VII)

« apobates » traduit exactement au latin desultor, « qui saute de … ».

Les « parabates » (« accompagnateurs ») combattaient sur un char conduit par un cocher :

αὐτὰρ Ἀχιλλεὺς

αὐτίκα Μυρμιδόνεσσι φιλοπτολέμοισι κέλευσε

χαλκὸν ζώννυσθαι, ζεῦξαι δ᾽ ὑπ᾽ ὄχεσφιν ἕκαστον

ἵππους· οἳ δ᾽ ὄρνυντο καὶ ἐν τεύχεσσιν ἔδυνον,

ἂν δ᾽ ἔβαν ἐν δίφροισι παραιβάται ἡνίοχοί τε...

Et Akhilleus ordonna aux braves Myrmidones

de se couvrir de leurs armes et de monter sur leurs chars.

Et ils se hâtaient de s'armer et de monter sur leurs chars,

guerriers [« parabates »] et conducteurs. Homère, Iliade, XXIII, trad . Leconte de Lisle.

On pratiquait de temps en temps, à titre de curiosité sans doute, la course que décrit Denys : l’aurige Aetius se vante d’avoir gagné 60 000 sesterces pedibus ad quadrigam « en courant près du quadrige ».

 

§  remissus : voyez ci-dessous.

 

Le vainqueur pouvait enfin recevoir sa palme … et ses récompenses. On peut imaginer les cris et les manifestations dans les gradins : quoique l'enthousiasme après la victoire soit extrême, la remise des prix est immédiate. Des bagarres entre partisans des différents quartiers se produisent parfois et les perdants sont souvent ridiculisés par les vainqueurs. (Wikipedia, Le Palio de Sienne) Remplaçons « quartier » par « faction » et je pense que nous ne serons pas loin de la réalité !

 

Remissus, revocatus

Il existe un cas particulier : l’aurige est revocatus ou remissus.

SISENNA STATILI L SCRIBONIO COS VIC(it) II R(evocatus) I S(ecundas tulit) V T(ertias tulit) V

C CAELIO L POMPONIO COS VIC(it) II R(evocatus) I S(ecundas tulit) IIX T(ertias tulit) VI

Sous le consulat de Sisenna Statilius et de Lucius Scribonius: vainqueur 2 fois, revocatus 1 fois, second 5 fois, troisième 5 fois ;

Sous le consulat de Gaius Caelius et de Lucius Pomponius: vainqueur 2 fois, revocatus 1 fois, second 8 fois, troisième 6 fois …

 

Comme le montre l’inscription, l’aurige dans ce cas n’est pas vainqueur (vicit), mais cette place est considérée comme supérieure à celle de second.

 

Il arrivait que le public en colère demande l’annulation de la course, debout en agitant sa toge, et le retour (revocare) des chars vers les carceres pour un nouveau départ (remissus). Il va de soi que le public, qui faisait hypocritement semblant d’exprimer son indignation, était ravi de trouver l’occasion d’une belle « bronca » :

favimus ignavo   sed enim revocate, Quirites,

    et date iactatis undique signa togis !

en, revocant !   ac ne turbet toga mota capillos,

    in nostros abdas te licet usque sinus.

Iamque patent iterum reserato carcere postes ;

    evolat admissis discolor agmen equis.

Nous encourageons un incapable ! Mais demandez donc qu’on recommence la course, citoyens !

et donnez partout le signal en agitant vos toges !

Ah ! on recommence ! attention, tous ces mouvements de toge vont te décoiffer !

Viens t’abriter contre moi, tout contre.

Déjà s’ouvrent les portes des stalles pour un nouveau départ,

la troupe multicolore des chevaux s’envole à bride abattue. (Ovide, Amours, III, 2).

 

Qu’est-ce qui a pu décider le président à accepter que l’on donne un nouveau départ ? Aucun texte à ma connaissance ne permet de répondre à ces questions, et le poème d’Ovide n’est d’aucun secours.

 

Tous les coups étaient-ils permis, un peu comme au Palio de Sienne : sur la piste, dangereusement glissante, les cavaliers ont le droit de se servir de leur cravache pour frapper les autres chevaux et cavaliers (Wikipedia). C’est effectivement possible, surtout si l’on en croit les péplums à grand spectacle, mais rien ne permet de l’affirmer.

 

Les irrégularités, quelles qu’elles soient, étaient souvent loin d’être involontaires. J’ai déjà cité plus haut ces lignes de Dion Cassius (LX, 6) :

Εἰθισμένου τε, εἰ καὶ ὁτιοῦν περὶ τὰς πανηγύρεις ἔξω τοῦ νενομισμένου πραχθείη, αὖθις αὐτάς, καθάπερ εἴρηταί μοι, γίγνεσθαι, καὶ πολλάκις τούτου καὶ τρίτον καὶ τέταρτον πέμπτον τε, καὶ δέκατον ἔστιν ὅτε, τὸ μέν τι κατὰ τύχην τὸ δὲ δὴ πλεῖστον ἐκ παρασκευῆς τῶν ὠφελουμένων ἀπ'αὐτοῦ, συμβαίνοντος

Selon l'usage, si dans la célébration des jeux quoi que ce soit avait été fait en dehors des règles, on recommençait, comme je l'ai dit. Ceci se produisait souvent trois, quatre, cinq et jusqu'à dix fois, tantôt par l'effet du hasard, tantôt (et le plus souvent) par volonté délibérée de ceux qui en profitaient…

et je pense que l’on ne recommençait pas la journée de courses pour un manquement à un rite religieux, mais que l’on recommençait une course à la suite d’un manquement à un règlement dont nous ignorons tout.

 

L’empereur Claude met fin à ces tricheries des factions :

νόμῳ μὲν ἔταξε μίαν ἡμέραν τοὺς ἀγῶνας τῶν ἵππων δεύτερον γίγνεσθαι, ἔργῳ δὲ καὶ τοῦτο ὡς πλήθει ἐπέσχεν· οὐδὲν γάρ τι ῥᾳδίως, ἅτε μηδὲν μέγα ἀποκερδαίνοντες, οἱ τεχνώμενοι αὐτὸ ἐπλημμέλουν.

… il promulgua une loi selon laquelle les courses de chevaux n'auraient lieu qu'un seul jour s’il fallait les recommencer. Mais en réalité le plus souvent il empêcha même de les recommencer. Et les dirigeants des factions, n'y trouvant plus de gros profits à réaliser, cessèrent aisément leurs prévarications.

 

Comprenons que les factions provoquaient volontairement des incidents pour que le public demande l’annulation de la course. Si ces incidents se reproduisaient jusqu’à dix fois dans la journée, on n’avait pas le temps de faire courir le nombre de courses prévues. Il fallait donc les reporter à un autre jour, aux frais de l’organisateur, cela va de soi, pour le plus grand bénéfice des factions. Et pour la plus grande joie du public !

 

courses4.jpg

 

Les récompenses

Le vainqueur descend de son char, monte sur la spina où il reçoit sa palme et son prix, praemium ou bravium (du grec βραβεῖον, que l’on trouve par exemple dans la 1ère Épitre aux Corinthiens de saint Paul) :

Ουκ οιδατε οτι οι εν σταδίω τρέχοντες πάντες μεν τρέχουσιν, εις δε λαμβάνει το βραβειον;

nescitis quod hii qui in stadio currunt omnes quidem currunt sed unus accipit bravium ?

Ne savez-vous pas que les coureurs dans le stade courent tous mais qu’un seul reçoit la récompense ?

image039.jpg

mosaïque de la Villa del Casale

Piazza Armerina

 

Ille tenet palmam : il tient sa palme et sans doute fait-il un tour d’honneur sous les acclamations de ses supporters et peut-être les huées des partisans des autres factions qui viennent de perdre leurs paris.

image041.jpg

 

Entre deux courses

Pendant ce temps, les attelages de la course suivante se mettent en place dans les carceres, les employés du cirque lissent le sable autour des bornes et dégagent les débris des chars qui ont « fait naufrage », on traîne aussi hors de l’arène les chevaux morts et ceux qu’il a fallu achever sur place ; mais déjà le public a les yeux rivés sur l’urne du préteur...

 

La foule romaine n’aimait pas les temps morts et appréciait que l’editor apporte un peu de variété dans les spectacles :

Circenses frequenter etiam in Vaticano commisit, nonnumquam interiecta per quinos missus venatione.

[Claude] donna souvent des jeux du cirque, et même dans le cirque du Vatican, avec parfois en intermède une chasse toutes les cinq courses. Suétone, Claude, 21.

 

Voltigeurs

Entre deux courses, des desultores, ceux dont nous avons vu le rôle d’agents de la présidence ou d’autres, se livraient à des prouesses équestres et à des exercices d’adresse.

image043.jpgimage045.jpgimage047.jpg

mosaïque de la villa Farnese

DE DESVLTORIBVS. Desultores nominati quod de equo in equum transiliebat.

LES VOLTIGEURS. Le nom des voltigeurs vient du fait on sautait d’un cheval sur un autre cheval. Isidore de Séville

Conduisant deux chevaux à la fois, ils parcouraient le cirque en sautant (comme leur nom l’indique) d’un cheval sur un autre à la façon des Numides que Tite-Live nous montre en action pendant les combats de la Seconde guerre punique :

binos trahentibus equos inter acerrimam saepe pugnam in recentem equum ex fesso armatis transultare mos erat; tanta velocitas ipsis tamque docile equorum genus est.

ils ont l'habitude de conduire avec eux deux chevaux au plus fort de la mêlée et de sauter tout armés du cheval fatigué sur le cheval frais, tant est grande et leur agilité et la docilité de cette race de chevaux. XXIII, 29

 

Aristocrates

Les jeunes aristocrates romains pratiquaient l’équitation et conduisait des chars, dans le domaine privé évidemment. De temps en temps, ils pouvaient se donner en spectacle, mais en amateurs. César puis Auguste tenaient ainsi à mettre en valeur aux yeux du peuple les talents de l’élite :

[in Circo] quadrigas bigasque et equos desultorios agitaverunt nobilissimi iuvenes.

les jeunes gens des plus nobles familles y conduisirent des quadriges et des biges ainsi que des chevaux de voltige. Suétone, César, 39

In Circo aurigas cursoresque et confectores ferarum, et nonnumquam ex nobilissima iuventute, produxit.

Il produisit dans le Cirque des auriges, des cavaliers et des chasseurs de fauves, parfois originaires de la plus haute noblesse. Suétone, Aug., 43

 

le Jeu troyen

Vieille tradition romaine sans doute d’origine étrusque, le Ludus Troianus ou Lusus Troiae ou encore Ludicrum Troiae a été remis à l’honneur et peut-être ainsi nommé par César qui voulait souligner l’origine troyenne et divine de la gens Iulia.

Virgile en fait au chant V de l’Enéide une description qui correspond à ce que ses contemporains pouvaient voir au Cirque. Je reproduis ci-dessous le texte de Virgile (Enéide, V, 553-602, avec des coupures) traduit par Maurice Rat.

 

Les enfants s'avancent, et, défilant en bon ordre sous les yeux de leurs parents, resplendissent sur leurs chevaux dociles au frein.

Ils forment en tout trois groupes de cavaliers, et trois chefs les commandent; chacun d'eux est suivi de deux fois six enfants, qui étincellent sur une double colonne avec un nombre égal d'écuyers.

Dès qu'ils ont fait à cheval le tour de l'assemblée et qu'ils se sont montrés aux yeux des leurs, ils se tiennent prêts : Epytide de loin leur donne le signal par un cri suivi d'un claquement de fouet. Les trois pelotons se dédoublent en courant et forment des troupes distinctes; à un nouveau commandement, ils font une conversion et courent les uns sur les autres la lance en avant. Puis ils commencent d'autres évolutions en avant et en arrière, se faisant face mais à distance, décrivant des cercles qui s'enlacent les uns dans les autres, et, sous les armes, font un simulacre de combat. Tantôt, fuyant, ils découvrent leur dos; tantôt, chargeant, brandissent leurs javelots; tantôt, faisant la paix, marchent en files parallèles.

C'est la tradition de cette course et ces concours qu'Ascagne, le premier, fit renaître, lorsqu'il ceignit de murs Albe-la-Longue, et qu'il enseigna aux anciens Latins à célébrer ces jeux, comme il faisait lui-même, étant enfant, et comme le faisait avec lui la jeunesse troyenne; les Albains les enseignèrent à leurs descendants, et c'est d'eux que, dans la suite des temps, les reçut la grande Rome, qui conserva la tradition ancestrale.

Troiaque nunc pueri, Troianum dicitur agmen.

Le jeu porte aujourd'hui le nom de Troie, et les enfants celui de troupe troyenne.

 

Sous César, ces Jeux gardent une certaine solennité :

Troiam lusit turma duplex maiorum minorumque puerorum.

Il donna des Jeux troyens où figurèrent deux escadrons d’enfants, des grands et des petits. Suétone, Cés., 39

 

Sous Auguste également :

Troiae lusum edidit frequentissime maiorum minorumque puerorum, prisci decorique moris existimans clarae stirpis indolem sic notescere.

Il fit très souvent donner des Jeux troyens par des enfants grands et petits, estimant suivre une tradition ancienne et respectable en montrant à tous la force de caractère d’une illustre lignée. Suétone, Aug., 43

Son beau-fils, le futur empereur Tibère, a participé à ces Jeux :

Troiam circensibus [lusit] ductor turmae puerorum maiorum.

Il participa aux Jeux troyens comme chef de l’escadron des grands. Suétone, Tib., 6.

 

Les choses changent avec Caligula :

Edidit et circenses plurimos a mane ad vesperam interiecta modo Africanarum venatione modo Troiae decursione,

Il donna aussi de très nombreux jeux du cirque qui duraient du matin jusqu’au soir, avec des intermèdes comme une chasse aux animaux d’Afrique ou des Jeux troyens. Suétone, Cal., 18.

Mettre sur le même plan des animaux d’Afrique et les Jeux troyens … et considérer ces Jeux comme des intermèdes !

 

Sous le règne de Claude, on voit le futur Néron participer brillamment à ces Jeux :

Tener adhuc necdum matura pueritia circensibus ludis Troiam constantissime favorabiliterque lusit.

Encore tout jeune, dans son enfance, il participa aux Jeux troyens avec une grande assurance et un grand succès. Suétone, Nér., 7.

mais en dehors de toute cérémonie, pendant une journée de courses :

Circo vero maximo … ac super quadrigarum certamina Troiae lusum exhibuit et Africanas, conficiente turma equitum praetorianorum, ducibus tribunis ipsoque praefecto.

Au Cirque Maxime, outre les courses de quadriges, il proposa des combats troyens et des animaux d’Afrique que tuèrent une troupe de cavaliers de la garde prétorienne commandés par leurs officiers et par le préfet en personne. Suétone, Cl.., 21.

 

Les Jeux troyens, liés sous César et sous Auguste aux cérémonies officielles concernant la gens Iulia, semblent donc tomber dans le domaine profane après Auguste et disparaître avec Néron, le dernier Julio-Claudien. Galba, Othon et Vitellius, issus de la haute noblesse et proches dans leur jeunesse de la famille impériale avaient sans doute participé à ces Jeux. Ont-ils continué la tradition ? Suétone ne le dit pas. Par contre, il semble que les Flaviens, issus de la bourgeoisie de province, n’aient pas perpétué la tradition.

 


Circus Maximus

 

image049.jpg

 

Le beau livre de Jean-Claude Golvin, L’Antiquité retrouvée, éd. Errance, propose une autre disposition du Cirque Maxime : en 6 la loge impériale ; en 11 « le temple du Soleil au pied duquel se trouvait la tribune des juges » et devant lequel on distingue la ligne d’arrivée.

 

image051.jpg

 


Les auriges

... victorque virum volitare per ora.

(puisse mon nom)

quand je serai vainqueur voler de bouche en bouche !

Virgile, Géorgiques, III, 9

 

Dans le cirque ébloui, vers le but et la palme,

Sept fois, triomphateur vertigineux et calme,

Il a tourné. Salut, fils de Calchas le bleu ;

 

Et tu vas voir, si l'oeil d'un mortel peut suffire

A cette apothéose où fuit un char de feu,

La Victoire voler pour rejoindre Porphyre.

José-Maria de Hérédia

 

O, cuicumque faves, felix agitator equorum !

Quel que soit celui que tu supportes, heureux cet aurige ! Ovide

 

LIBER NICA !

Vas-y, Liber !

nica : νίκα

ILS 5291

 

IN CIRCO PALMA SEMPER ET

LAVRVS VIRET NE DESIT

VNQVAM PRAEMIVM VICTORIBVS

AE 1941, 93

Dans le cirque, la palme toujours

et le laurier sont verts : que ne manque

jamais la récompense pour les vainqueurs!

 

image053.jpg

 

Les auriges faisaient l’objet d’une vénération parfois excessive :

Invenitur in actis, Felice russei auriga elato, in rogum eius unum e faventibus iecisse se.

On trouve dans les archives que le corps de Félix, aurige de la faction rouge, était sur le bûcher quand un de ses admirateurs s'y jeta. Pline, VII, 54.

 

Agitator, auriga, cursor

Ces trois mots désignent les conducteurs de chars, mais je n’ai pas réussi à déterminer précisément ce qui les distingue. Il semble qu’ils se désignaient eux-mêmes plus souvent par le nom agitator, parfois cursor. On ne rencontre pas souvent auriga dans les épitaphes, mais ceci ne prouve rien. Quoi qu’il en soit, une stèle funéraire distingue agitatores et auriga. Peut-être l’agitator conduisait-il les quadriges alors que l’aurige, plus jeune et moins gradé, ne conduisait que les biges ? Cursor pourrait être un terme générique. Hypothèses.

 

Incipiam hinc primum quod dicitur ago. . . Hinc dicimus agit gestum tragoedus et agitantur quadrigae . . .

Je rechercherai d'abord ce que signifie ago (« mettre en mouvement, agir »). C'est pourquoi on dit que le tragédien agit gestum (« gesticule ») et qu’on agitantur quadrigas conduit les quadriges ... Varron, L. VI, 41.

 

Isidore de Séville éprouve quelques difficultés à établir l’étymologie du mot « aurige » :

Auriga proprie dictus quod currum agat et regat, sive quod feriat iunctos equos. Nam aurit, ferit; ut Latus aurit apertum.

« Aurige » au sens propre viendrait de conduire (ago) et diriger un char, ou bien de « épuiser, frappe », comme Il lui perce le flanc.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’explication reste confuse. La citation est de Virgile, Enéide, X, 314 :

. . . huic gladio perque aerea suta,

per tunicam squalentem auro latus haurit apertum.

de son épée, il lui perce le flanc,

traversant sa cuirasse d'airain et sa tunique aux écailles d'or.

Ipse est et agitator, id est verberator, ab agendo dictus.

On l’appelle aussi « conducteur », c’est-à-dire fouetteur, d’après le verbe « conduire ».

 

Dans mes traductions, je garde le mot « aurige » pour éviter conducteur de chars, un peu lourd, et cocher qui me paraît, à tort ou à raison, évoquer davantage le fiacre que le quadrige !

 

courses4.jpg

 

« inter servitia et sordidam plebem »

Dans l’ancien temps de Rome, c’était le riche citoyen, le propriétaire des chevaux, qui participait aux courses pour l’honneur de sa famille. Soit en personne, soit en faisant courir un de ses esclaves. La récompense lui revenait de droit.

Semper tamen auctoritas vel ludicro quaesitarum fuit. Namque ad certamina in circum per ludos et ipsi descendebant et servos suos equosque mittebant. Inde illa XII tabularum lex : qui coronam parit ipse pecuniave eius, virtutis suae ergo duitor ei. Quam servi equive meruissent, pecunia partam lege dici nemo dubitavit. Quis ergo honos ? ut ipsi mortuo parentibusque eius, dum intus positus esset forisve ferretur, sine fraude esset inposita.

Toutefois, on a toujours fait grand cas même des couronnes gagnées dans les jeux. En effet, lors des jeux soit les citoyens descendaient eux-mêmes dans le cirque pour prendre part aux concours, soit ils y envoyaient leurs esclaves et leurs chevaux. De là cette loi des Douze Tables : « si quelqu'un gagne une couronne par lui-même ou par son argent, qu'elle lui soit donnée à cause de son mérite. » Il n'est pas douteux que par ces mots, gagnée par son argent, la loi n'ait entendu une couronne gagnée par ses esclaves ou ses chevaux. Quel l'honneur conférait-elle ? Après leur mort le vainqueur et ses parents avaient le droit d'être couronnés pendant que le corps était exposé dans la maison ou porté au lieu des funérailles. Pline, XXI, 5.

Les courses avaient gardé le caractère sacré de ses origines étrusques et le concours se déroulait entre gens bien sous les yeux du peuple. Peu à peu, sans qu’on puisse en décrire l’évolution, les courses changent de nature. Parallèlement à l’enrichissement général de Rome, les jeux deviennent de plus en plus coûteux, les chevaux de plus en plus chers et même les riches citoyens doivent. se regrouper en sociétés anonymes que l’on appellera les factions pour faire face à des dépenses qui dépassent les possibilités d’un particulier. Les courses deviennent alors affaire de professionnels. Cette évolution s’achève au début de l’Empire.

 

Recrutés parmi les esclaves et les affranchis comme les gladiateurs, les auriges appartenaient à des catégories sociales déshonorées et méprisées (infamis) et, comme les gladiateurs mais semble-t-il à un degré moindre, ils exerçaient sous l’empire une fascination malsaine sur les foules, les femmes et l’aristocratie. Pline dit à propos de je ne saisplus qui

nullius histrionum equorumque trigarii comitatior egressus in publico erat

aucun histrion, aucun palefrenier des cavales du Cirque n'avait, quand il sortait en public, un cortège plus nombreux. Pline, XXIX, 5

 

Les chevaux étaient bien nés et bien élevés. On aimerait pouvoir en dire autant des auriges professionnels !

Vetiti quadrigariorum lusus, quibus inveterata licentia passim vagantibus fallere ac furari per iocum ius erat ;

On interdit les amusements des conducteurs de quadriges, à qui il était permis par une tolérance ancienne de déambuler dans les rues en jouant des tours aux gens et les volant. Suétone, Néron, 16.

Une sorte de troisième mi-temps dans les rues de Rome …

 

Même l’empereur Commode, pourtant fort peu délicat à certains égards et qui n’hésitait pas à jouer au gladiateur, se cachait pour jouer à l’aurige des Verts :

Καὶ ἐν μὲν τῷ δημοσίῳ οὐδαμόθεν ἅρματα ἤλασε, πλὴν εἰ μή που ἐν ἀσελήνῳ νυκτί, ἐπιθυμήσας μὲν καὶ δημοσίᾳ ἁρματηλατῆσαι, αἰσχυνθεὶς δὲ καὶ ὀφθῆναι τοῦτο ποιῶν· οἴκοι δὲ συνεχῶς τοῦτ´ ἔπραττε, τῇ πρασίνῳ σκευῇ χρώμενος.

Jamais il ne conduisit de char en public, excepté peut-être par des nuits où il n'y avait pas de lune, retenu malgré son désir de pratiquer cet art devant tous, par la honte d'être vu s'y livrer ; mais, en privé, il s'y adonnait continuellement, vêtu de la livrée verte. Dion Cassius, LXXII, 17

A moins qu’il n’ait considéré que la vedette du cirque était moins virile que celle de l’amphithéâtre : Hercule, son idole et son modèle, n’a jamais été aurige …

 

Quand les empereurs s’encanaillent

Longtemps avant lui, des empereurs (parmi les moins recommandables) avaient été fascinés par les auriges.

 

Au premier rang desquels il faut placer Néron :

Τοσαύτη δ´ ἦν τοῦ Νέρωνος ἀκολασία ὥστε καὶ ἅρματα δημοσίᾳ ἤλαυνε.

Néron avait si peu de retenue qu'il conduisait des chars en public. Dion Cassius, LXIX, 15

Le scandale réside dans le fait de participer réellement à de vraies courses, pas dans le fait de jouer à l’aurige comme le fera Commode ! Mais chez Néron, il s’agissait d’une véritable vocation :

Equorum studio vel praecipue ab ineunte aetate flagravit plurimusque illi sermo, quanquam vetaretur, de circensibus erat.

Pour les chevaux, il eut, dès son plus jeune âge, une passion particulièrement vive, et la plupart de ses conversations roulaient, quoiqu'on le lui défendît, sur les courses. Suétone, Néron, 22

 

Mox et ipse aurigare atque etiam spectari saepius voluit positoque in hortis inter servitia et sordidam plebem rudimento universorum se oculis in Circo Maximo praebuit, aliquo liberto mittente mappam unde magistratus solent.

Bientôt il voulut conduire lui-même et, qui plus est, se donner souvent en spectacle : il fit donc son apprentissage dans ses jardins, au milieu des esclaves et de la lie du peuple, puis s'offrit aux yeux de tous dans le Très-grand Cirque, et ce fut un de ses affranchis qui jeta la serviette de la place où le font habituellement les magistrats. Suétone, Néron, 22

Suétone ne blâme pas le fait de conduire un char, l’aristocratie romaine pratiquait les sports équestres et se plaisait à imiter les héros homériques. Mais Néron fait un apprentissage d’aurige professionnel avec des professionnels, servitia et sordidam plebem ! Quant à cette course au Cirque Maxime, elle n’a pas lieu au cours d’une fête officielle, c’est un one man show où un affranchi (scandale !) occupe la place du préteur. Plus tard, l’empereur prendra part à des compétitions traditionnelles :

ἐπεὶ τοῖς γε ἵπποις οὐκ ἔστιν ὅτε οὐχ ἡμιλλᾶτο. ῎Εστι δὲ ὅτε καὶ ἑκὼν ἡττᾶτο ὅπως τά γε ἄλλα τὰ πλείω πιστεύηται ἐπἀληθείας κρατεῖν.

[Α son retour de Grèce, Néron] prit même part à presque toutes les courses de chevaux. Parfois il se laissa vaincre, à dessein d'accréditer l'opinion que, le plus souvent, les autres fois, il remportait véritablement l'avantage. Dion Cassius, LXIII, 15

δὲ Νέρων ἐπὶ τούτοις καὶ ἐκιταρῴδησε δημοσίᾳ καὶ ἡρματηλάτησε, τήν τε στολὴν τὴν πράσινον ἐνδεδυμένος καὶ τὸ κράνος τὸ ἡνιοχικὸν περικείμενος· ἐφοἷς Τιριδάτης αὐτὸν μὲν δυσχεραίνων τὸν δὲ Κορβούλωνα ἐπαινῶν ἓν αὐτοῦ τοῦτο μόνον τιᾶτο ὅτι τοιοῦτον δεσπότην ἔχων ἔφερεν.

Néron ensuite joua de la lyre en public et conduisit un char, vêtu de l'habit vert et coiffé du casque des auriges. Tiridate, indigné de ce spectacle, félicita Corbulon et ne lui reprocha qu’une seule chose : qu’il supporte un tel maître.  Dion Cassius, LXIII, 6.

 

Le comportement de Caligula avait été très différent :

Sed et aliorum generum artes studiosissime et diversissimas exercuit. Thra[e]x et auriga, idem cantor atque saltator, battuebat pugnatoriis armis, aurigabat extructo plurifariam circo . . .

Tour à tour gladiateur thrace et aurige, chanteur et danseur, il faisait de l’escrime avec les armes des combattants, conduisait des chars dans les cirques qu'il avait fait construire en divers endroits. Suétone, Caligula, 54

Il avait fait construire un cirque sur l'ager Vaticanus, qui fut en 65 ap. J.-C. sous le règne de Néron le cadre des premiers martyres de chrétiens à Rome, dont celui de saint Pierre en 67 ap. J.-C. « Une tradition immémoriale rapporte que la crucifixion de l'apôtre Pierre, eut lieu inter duas metas (« entre les deux bornes ») de la spina. » Wikipedia

Suétone ne dit nulle part que Caligula ait participé à une course formelle. Il avait simplement le goût de l’exhibition, de préférence dans l’arène où le risque était moindre … pour lui ! Il aimait par contre s’encanailler :

Prasinae factioni ita addictus et deditus, ut cenaret in stabulo assidue et maneret.

Il était tellement attaché à la faction des Verts qu'il mangeait souvent dans leur écurie et y passait la nuit. Suétone, Caligula, 55

Γάιος δὲ ἤρχετο μὲν καὶ ὑπὸ τῶν ἁρματηλατούντων καὶ ὑπὸ τῶν ὁπλομαχούντων, ἐδούλευε δὲ καὶ τοῖς ὀρχησταῖς καὶ τοῖς ἄλλοις τοῖς περὶ τὴν σκηνὴν ἔχουσι·

Gaius se laissait gouverner par des conducteurs de chars et par des gladiateurs ; il était l'esclave des danseurs et de tous les gens qui vivent de la scène. Dion Cassius, LXIII, 15

Sur un pont de bateaux, long de plus de 5 km, qu’il avait fait construire dans la baie de Baies, on a vu Caligula

quadrigario habitu curriculoque biiugi famosorum equorum

en tenue de conducteur de quadrige sur un char attelé de deux chevaux célèbres... Suétone, Caligula, 19

La tenue professionnelle, celle des conducteurs de quadriges … Mais pourquoi sur un bige ? parce que le pont n’était pas assez large pour un quadrige ? ou parce qu’un bige était plus facile à diriger ? c’était en effet le char des apprentis et des débutants.

 

A la même époque, Vitellius, le futur empereur, aimait lui aussi s’encanailler … mais pas toujours de façon désintéressée :

Omnibus probris contaminatus, praecipuum in aula locum tenuit, Gaio per aurigandi, Claudio per aleae studium familiaris, sed aliquanto Neroni acceptior, [. . .] propter eadem haec

S’adonnant à toutes les débauches, il occupa à la cour une place de premier plan : avec Caligula en conduisant des chars, avec Claude par son goût du jeu de dés, encore plus avec Néron pour les mêmes raisons… Suétone, Vitellius, 4.

C'était, dès le principe, un homme hantant les cabarets, les maisons de jeu, les danseurs et les conducteurs de chars ; il avait englouti à ce commerce des sommes fabuleuses, et il avait, par suite de cela, de nombreux créanciers. Dion Cassius, LXV, 2

 

courses4.jpg

 

Un métier qui rapporte

La palme n’est qu’un symbole honorifique, les prix en espèces peuvent atteindre des sommes considérables : au cours de ses 10 ans de carrière, de 115 à 124 ap. J.-C., l’aurige Crescens a gagné en tout 1 558 346 sesterces :

Image0.jpg

Un soldat des cohortes prétoriennes gagnait 2 deniers, soit 8 sesterces par jour et donc 29 200 sesterces en 10 ans !

 

L’aurige P. Aelius a fait élever son tombeau de son vivant. Outre les bas-reliefs, ce tombeau porte une inscription en trois parties. Je reproduis ci-dessous la partie inférieure qui résume la carrière d’Aelius et qui est intéressante à plusieurs titres.

Image1.jpg

ILS 5288, CIL VI, 10047

 

Les 1127 palmes mentionnées ci-dessus se répartissent de la façon suivante : j’ai remporté

 

dans la faction blanche 102 victoires.

·       [victoires dans des circonstances particulières :]

sur nouveau départ 2 victoires avec 1 récompense de 30 000 sesterces et 1 de 40 000,

première course après la procession : 4 victoires,

avec des chevaux débutants : 1 victoire.

·       avec 4 chars en course : 83 victoires ; avec 8 chars en course : 7 victoires ; avec 12 chars 2 victoires.

83+7+12=92. Il en manque 10 ! Il faut peut-être supposer une erreur du graveur et corriger par exemple binarum VII en binarum XVII.

2 récompenses exceptionnelles : 30000+40000=70000 sesterces.

 

dans la faction rouge 78 victoires.

·       [victoires dans des circonstances particulières :]

sur nouveau départ : 1 victoire,

1 récompense de 30 000 sesterces.

·       avec 4 chars en course : 42 victoires ; avec 8 chars en course : 32 victoires ; avec 12 chars en course : 3 victoires ; avec 16 ( ?) chars en course : 1 fois.

42+32+3+1=78. Le compte est bon.

1 récompense exceptionnelle de 30000 sesterces.

 

dans la faction bleue 583 victoires.

·       [victoires dans des circonstances particulières :]

17 récompenses de 30 000 sesterces,

1 victoire en char à 6 chevaux,

9 récompenses de 40 000 sesterces,

1 récompense de 50 000 sesterces,

première course après la procession : 35 victoires,

en trige : 2 victoires avec une récompense de 15 000 sesterces, 6 victoires avec une récompense de 20 000 sesterces,

avec des chevaux débutants : 1 victoire

aux Jeux capitolins : 1 victoire,

sur nouveau départ : 1 victoires.

·       avec 4 chars en course 334 victoires ; avec 8 chars 194 victoires ; avec 12 chars 65 victoires ;

334+194+65=593. Cette fois, nous avons 10 de trop. Il faut peut-être corriger binarum CLXXXXIV en binarum CLXXXXIV !

26 récompenses exceptionnelles : (30000x17)+(40000x9)+(50000)+(15000x2)+(20000x6)=1 020 000 sesterces.

 

dans la faction verte 364 victoires.

·       [victoires dans des circonstances particulières :]

1 récompense de 30 000 sesterces, 2 récompenses de 40 000 sesterces,

en courant près du quadrige 60 000 sesterces,

première course après la procession : 6 victoires ?

·       avec 4 chars en course : 116 victoires ; avec 8 chars : 184 victoires ; avec 12 chars : 74 victoires.

116+184+74=364. Le compte est bon.

3 récompenses exceptionnelles : 30000+(40000x2)+60000=170000 sesterces.

 

102+78+583+364=1127. Avec ses 1127 victoires, Aelius a mérité le titre envié de miliarius, « aurige aux mille victoires ».

 

Le total de ses 31 récompenses exceptionnelles s’élève à 1 290 000 sesterces. Je serais surpris que les 1096 autres victoires ne lui aient rapporté qu’une palme et un tour de piste !

 

Les gains des auriges pouvaient atteindre des sommes colossales … quand ils savaient provoquer une manifestation du public en leur faveur, comme nous voyons Caracalla le faire. Déguisé en aurige des Verts, il participait à une course (qu’il gagnait bien évidemment) et demandait à la présidence une récompense exceptionnelle … pour prestation exceptionnelle !

προσεκύνει τε αὐτοὺς κάτωθεν τῇ μάστιγι, καὶ χρυσοῦς ὥσπερ τις τῶν ταπεινοτάτων ᾔτει.

il les sollicitait d'en bas avec son fouet et leur demandait des pièces d'or comme le dernier des cochers. Dion Cassius, LXXVII.

Le verbe qu’emploie Dion Cassius ne manque pas d’intérêt : Caracalla se présente en position de suppliant comme Ulysse devant le Cyclope.

Ἡμεῖς δ᾽ αὖτε κιχανόμενοι τὰ σὰ γοῦνα

ἱκόμεθ᾽, …

Maintenant nous venons embrasser tes genoux … Odyssée, IX, 265

il est prosterné comme devant un roi oriental :

Ἅρπαγος μὲν ὡς ἤκουσε ταῦτα, προσκυνήσας ἤιε ἐς τὰ οἰκία.

Harpage s'étant, à ces paroles, prosterné devant le Roi, … s'en retourna chez lui Hérodote I, 119.

ou devant le Dieu des chrétiens !

Του δε Ιησου γεννηθέντος εν Βηθλέεμ της Ιουδαίας εν ημέραις Ηρώδου του βασιλέως, ιδου μάγοι απο ανατολων παρεγένοντο εις  Ιεροσόλυμα λέγοντες, Που εστιν ο τεχθεις βασιλευς των Ιουδαίων; ειδομεν γαρ αυτου τον αστέρα εν τη ανατολη και ηλθομεν προσκυνησαι αυτω.

cum ergo natus esset Iesus in Bethleem Iudaeae in diebus Herodis regis ecce magi ab oriente uenerunt Hierosolymam dicentes ubi est qui natus est rex Iudaeorum uidimus enim stellam eius in oriente et venimus adorare eum

Jésus étant né à Bethléhem en Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages d'Orient arrivèrent à Jérusalem, et dirent: Où est le roi des Juifs qui vient de naître? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus pour l'adorer.

Evangile selon Matthieu, 2.

 

Soyons sûrs que les quinze bourses qu’obtient Scorpus, en se comportant vraisemblablement comme le fera plus tard Carcalla, constituent une sorte de prime réclamée par le public et accordée par l’editor … qui sourit jaune :

Cum Scorpus una quindecim graves hora

Ferventis auri victor auferat saccos...

lorsque Scorpus en une heure emporte

s’il est vainqueur quinze sacs pesants d’or tout juste frappé... Martial, X, 74

 

En dehors des récompenses en argent, il arrivait que le peuple demande l’affranchissement d’un aurige esclave quand l’empereur présidait en personne. Il semble que l’on n’ait que rarement accédé à cette demande qui bousculait les règles du droit :

Divus Marcus prohibuit ex acclamatione populi manumittere.

L’empereur Marc [Aurèle] a défendu d’affranchir en cédant aux clameurs de la foule. Digeste, .

 

image055.jpg

Une carrière souvent brève

On commençait jeune :

Crescens agitator factionis veneti natione Maurus annorum XXII.

Quadriga primum vicit L. Vipstanio Messalla cos., [. . . ]

Ex Messalla in Glabrionem cos. [   ] miss(us) ost(io) DCLXXXVI, vicit XXXVII:

Crescens, aurige de la faction verte, Maure d’origine, âgé de 22 ans.

Il a remporté sa première victoire en quadrige sous le consulat de Lucius Vipstanius Messala (115 ap. J.-C.) …

Du consulat de Messala à celui de Glabrion (124 ap. J.-C.), il a couru 686 fois, il a gagné 37 fois. ILS 5285

Mort en 124 à 22 ans, né en 102, il a donc commencé sa carrière en quadrige à 13 ans!

 

Beaucoup mouraient jeunes. Quel âge pouvait avoir le tout jeune Florus qualifié d’infans « bébé » sur son épitaphe ?

Florus ego hic iaceo

bigarius infans [. . . ]

Je repose ici, moi, Florus,

tout jeune conducteur de bige. ILS, 5300

 

Commencées de bonne heure, les carrières pouvaient s’achever prématurément dans un de ces accidents (naufragium) dus à la maladresse ou à la malchance, dus parfois aussi à l’agressivité d’un concurrent plus habile qui coupait la route d’un autre attelage pour serrer la borne de plus près. Les mosaïques nous montrent le char disloqué, les chevaux attelés au timon renversés avec les antérieurs brisés pendant que les chevaux de volée tentent de s’échapper. Dans ce cas, l’aurige accidenté devait immédiatement trancher avec son couteau recourbé les rênes attachés autour de sa taille pour n’être pas traîné par ses chevaux, ce qui semble plus facile à dire qu’à faire. Sans compter qu’il risquait d’être piétiné par l’attelage du char qui le suivait.

ἐς τοῦθ' ἕως ἔσφηλε κἀνεχαίτισεν

ἁψῖδα πέτρῳ προσβαλὼν ὀχήματος.

Σύμφυρτα δ' ἦν ἅπαντα

σύριγγές τ' ἄνω

τροχῶν ἐπήδων ἀξόνων τ' ἐνήλατα,

αὐτὸς δ' ὁ τλήμων ἡνίαισιν ἐμπλακεὶς

δεσμὸν δυσεξήνυστον ἕλκεται δεθείς,

σποδούμενος μὲν πρὸς πέτραις φίλον κάρα

θραύων τε σάρκας, δεινὰ δ' ἐξαυδῶν κλύειν·

…jusqu'à ce qu'enfin la roue heurte le roc, le char se brise, et Hippolyte est renversé. Tout est dans la confusion ; les rayons des roues et les chevilles des essieux volent en éclats. Cependant l'infortuné, embarrassé dans les rênes, sans pouvoir se dégager de ces liens funestes, était traîné à travers les rochers, qui lui brisaient la tête et déchiraient son corps. Euripide, Hippolyte, 1232-1239

 

C’est ce qui est arrivé à Scorpus, idole des foules du temps de Martial, crédité de 2048 victoires dans la faction verte (X, 53) :

Ille ego sum Scorpus, clamosi gloria Circi,

Plausus, Roma, tui deliciaeque breves,

Invida quem Lachesis raptum trieteride nona,

Dum numerat palmas, credidit esse senem.

Je suis le célèbre Scorpus, moi, la gloire du cirque hurlant,

celui que tu applaudissais, Rome, et qui a fait tes brèves délices :

celui que la jalouse Lachesis a enlevé à neuf fois trois années :

elle a compté mes palmes et m’a pris pour un vieillard !

 

Le plus chanceux et le plus habile fut sans aucun doute le fameux Dioclès omnium agitatorum eminentissimus. Originaire de Lusitanie (Portugal), Dioclès a vécu sous les règnes d’Hadrien et d’Antonin, il a gagné ses premières courses à l’âge de 18 ans, en 122 :

Image2.jpg

 

Gaius Appuleius Dioclès, aurige de la faction rouge, originaire de Lusitanie, âgé de 42 ans, 7 mois et 23 jours.

Il a commencé sa carrière d’aurige dans la faction blanche en 122,

il a remporté sa première victoire dans cette faction en 124.

Il a continué sa carrière dans la faction verte en 128.

Il a remporté sa première victoire dans la faction rouge en 131.

Total : il a conduit des quadriges pendant 24 ans et participé à 3267 courses, il a remporté 1462 victoires [et 3000 dans les courses de biges].

Il a gagné 36 863 120 sesterces.

ILS 5287, CIL VI, 10048

 

Potions magiques

Leur prestige les faisait considérer par certains comme des magiciens ... sinon comment expliquer leurs victoires ?

Certains (ou la plupart ? ou tous ?) n’hésitent pas à recourir à des produits … j’allais dire dopants … à des produits magiques pour se prémunir contre les coups du sort :

Denique post huius modi vindicata conplura Hilarinum aurigam convictum atque confessum, vixdum pubescentem filium suum venefico tradidisse docendum secretiora quaedam legibus interdicta, ut nullo conscio adminiculis iuvaretur internis, capitali animadversione damnavit, qui laxius retinente carnifice subito lapsus confugit ad ritus Christiani sacrarium, abstractusque exinde ilico abscia cervice consumptus est.

Enfin, après de nombreuses condamnations pour cette cause, il condamna à la peine capitale le cocher Hilarin, convaincu après ses aveux d'avoir livré son fils, à peine adolescent, à un magicien qui devait lui enseigner des secrets interdits par les lois; il voulait bénéficier à l’insu de tous de l’aide apportée par des potions magiques. Mal surveillé par le bourreau, le coupable s'échappa, et courut se réfugier dans un temple chrétien. Mais il fut arraché du sanctuaire et décapité. Ammien Marcellin, LV, 28.

 

Ces pratiques sont si bien connues et les auriges si bien associés aux jeteurs de sorts dans l’opinion générale que si l’on veut faire accuser quelqu’un de sorcellerie, on s’adresse à un aurige :

Alius si creditorem suum flagitare molestius adverterit debitum, ad aurigam confugit audentem omnia praelicenter, eumque ut veneficum curat urgeri

Un autre, qui veut se débarrasser d'un créancier qui le presse de le rembourser, s'en va trouver un aurige (ces gens ont toutes les audaces) et s’arrange pour qu’il accuse son créancier de sorcellerie. Ammien Marcellin, XXVIII, 25

 

Mais, c’est le revers de la médaille, les auriges étaient aussi victimes de maléfices et de mauvais sorts envoyés par les parieurs des factions adverses ou même un aurige d’une autre faction. Des formules magiques gravées sur une tablette en plomb que l’on enterre sous la piste ou que l’on cache dans un tombeau, près des dieux infernaux, et le tour est joué !

Adiuro te, daemon, quicumque es, et demando tibi ex hac hora ex hac die ex hoc momento ut equos prasini et albi crucies, ocidas ; et agitatores Clarum et Felicem et Primulum et Romanum ocidas, collidas, neve spiritum illis relinquas. Adiuro te per eum qui te resoluit temporibus, deum pelagicum aerium. Iao Iasdao oorio aeia

Je te conjure, divinité, qui que tu sois, et je te confie le soin, dès cette heure, dès ce jour, dès ce moment, de blesser à mort et de tuer les chevaux des Verts et des Blancs ; et de tuer les cochers Clarus, Félix, Primulus et Romanus, de les briser, de leur faire perdre l’âme. Je te conjure, par celui qui s’est acquitté envers toi en temps et en heure, divinité des mers et des airs. Iao Iasdao oorio aeia.  AE 1893, 0027; AE 1902, 0054

 


Les chevaux

Elevage et sélection

On peut imaginer que l’élevage et la sélection des chevaux de course se faisait selon des critères et des procédés comparables aux nôtres.

Quod ipsum tripartito dividitur. Est enim generosa materies, quae circo sacrisque certaminibus equos praebet. Est mularis, quae pretio foetus sui comparatur generoso. Est et vulgaris, quae mediocres feminas maresque progenerat.

La race chevaline elle-même se divise en trois catégories : il y a en effet le produit noble qui fournit les chevaux pour le cirque et les compétitions sacrées ; il y a l’espèce mulassière, qui lui est comparable par le noble prix de sa progéniture ; il y a l’espèce commune qui produit des femelles et des mâles ordinaires. Columelle, VI, 27

Generosam convenit alternis continere, quo firmior pullus lacte materno laboribus certaminum praeparetur.

Une jument de race ne doit mettre bas qu’une année sur deux, afin que le poulain soit rendu plus robuste pour les fatigues des compétitions grâce au lait maternel. Columelle, VI, 27

 

Cum vero natus est pullus, confestim licet indolem aestimare, si hilaris, si intrepidus, si neque conspectu novae rei neque auditu terretur, si ante gregem procurrit, si lascivia et alacritate interdum et cursu certans aequales exsuperat, si fossam sine cunctatione transilit, pontem flumenque transcendit.

Lorsque le poulain est né, il faut immédiatement se faire une idée de son caractère : il doit être vif, courageux, ne pas s’effrayer à la vue ou au bruit de choses nouvelles, courir en tête du troupeau, l’emporter sur les autres par sa joie de vivre, son ardeur parfois et son désir de se mesurer à la course, sauter un fossé sans hésiter, franchir un pont et un fleuve. Columelle, VI, 29.

 

Après avoir ensuite longuement décrit les qualités physiques d’un bon poulain, Columelle (VI, 29) ajoute :

Nam hi et ad obsequia reperiuntur habiles, et ad certaminum labores patientissimi. Equus bimus ad usum domesticum recte domatur ; certaminibus autem expleto triennio ; sic tamen ut post quartum demum annum labori committatur.

Voilà en effet ceux que l’on trouve propres à rendre des services et les plus adaptés à supporter les fatigues des compétitions. On dresse correctement pour son usage personnel un cheval de deux ans, il faut cependant attendre les trois ans accomplis pour les compétitions, mais en veillant à ne lui faire subir l’épreuve des courses qu’après sa quatrième année.

 

Un cheval commençait donc son entraînement à trois ans, commençait à courir dans le cirque à cinq ans et poursuivait ensuite une longue carrière.

Diversa autem circo ratio quaeritur. itaque cum bimi in alio subiungantur imperio, non ante quinquennes ibi certamen accipit.

Mais pour le Cirque on suit des règles différentes. Aussi ne les y reçoit-on pas au combat avant cinq ans, tandis que pour les autres services on commence à les dresser à deux ans. Pline, VIII, 66.

 

Les chevaux les plus réputés provenaient d’Espagne, d’Afrique (on lit sur la mosaïque ci-dessous le mot « Getuli ») et même de la lointaine Cappadoce ; on les transportait à bord de navires spécialement aménagés, appelés hippago.

Ceux de la Cappadoce se sont acquis une distinction glorieuse dans la conduite des chars : on croit que ceux d'Espagne leur disputent la palme dans le Cirque, ou que peu s'en faut. La Sicile en fournit aussi au Cirque qui ne leur sont guère inférieurs, mais l'Afrique donne assez communément les plus rapides de tous les chevaux : ce sont des chevaux de race espagnole. Végèce, Vét. IV, 6.

 

courses4.jpg

De vrais professionnels

Tout comme les auriges, les chevaux pouvaient connaître la gloire :

...Nempe volucrem

sic laudamus equum, facili cui plurima palma

fervet et exultat rauco victoria circo;

nobilis hic, quocumque venit de gramine, cuius

clara fuga ante alios et primus in aequore pulvis.

N’est-ce pas ainsi que nous chantons les louanges du cheval, rapide comme l’oiseau,

qui par ses multiples victoires facilement acquises fait bouillir et transporte le cirque qui s’enroue ;

il est noble, de quelque pâture qu’il vienne, lui dont

la course brillante distance les autres et qui le premier fait voler la poussière de la piste. Juvénal, VIII, 57-61

 

Ils méritaient d’ailleurs cette gloire car, tout comme les auriges, les chevaux du cirque étaient de vrais professionnels :

Claudi Caesaris saecularium ludorum circensibus, excusso in carceribus auriga albati Corace, occupavere primatum, optinuere opponentes, effundentes omniaque contra aemulos, quae debuissent peritissimo auriga insistente, facientes, cum puderet hominum artes ab equis vinci, peracto legitimo cursu ad cretam stetere.

Pendant les courses des jeux séculaires de l'empereur Claude, un aurige de la faction blanche nommé « le Corbeau », fut jeté à terre au départ : les chevaux prirent la tête et y restèrent, s'opposant, s’élançant et faisant contre leurs rivaux tout ce qu'ils auraient pu faire avec le plus habile aurige; on avait honte de voir la technique des hommes mise en échec par des chevaux qui, à la fin d’un parcours dans les règles, s'arrêtèrent à la ligne d’arrivée. Pline, VIII, 65

 

Lucius Verus, gendre de Marc Aurèle, tombe dans des excès qui rappellent ceux de Caligula :

Volucri equo prasino aureum simulacrum fecerat, quod secum portabat ; cui quidem passas uuas et nucleos in uicem hordei in praesepe ponebat, quem sagis fuco tinctis coopertum in Tiberianam adadduci iubebat, cui mortuo sepulchrum in Vaticano fecit. In huius equi gratiam primum coeperunt equis aurei uel brabia postulari.

L. Verus s'était fait faire de Volucer (« Ailé »), un cheval des Verts, une statuette en or qu'il emportait toujours avec lui. Il mettait dans la mangeoire de l'animal des raisins secs et des amandes au lieu d'orge et donnait ordre qu'on le lui amenât au palais de Tibère, recouvert d'un caparaçon de pourpre. A sa mort, il lui éleva un tombeau au Vatican. C'est grâce à ce cheval qu'on commença à réclamer pour les chevaux des pièces d'or ou des prix. Du reste, ce cheval était si prisé que les membres de la faction des Verts réclamaient souvent pour lui un boisseau de pièces d'or. Hist. Aug. , trad. A. Chastagnol.

Pour le cheval … ou pour eux ?

 

Publius Aetius, comme bien d’autres auriges, ne manque pas de faire graver sur son monument (érigé de son vivant) le nom des chevaux qui lui ont donné ses victoires, du moins le nom du cheval de volée de gauche :

P. Aetius, Mari Rogati fil(ius), Gutta Calpurnianus mill[e] palmas complevi in factione prasina equis his:

Danao b(adio) af(ro) XIX,

Oceano n(igro) c(appadoce) CVIIII,

Victore r(ufo) c(appadoce) CCCXXIV,

Vindice b(adio) c(appadoce) LVII [. . .]

Publius Aetius Gutta Calpurnianus, fils de Marius Rogatus. J’ai gagné mille palmes dans la faction verte avec les chevaux suivants :

Danaus (« Grec »), bai, originaire d’Afrique, 19 palmes,

Oceanus (« Océan »), noir, originaire de Cappadoce, 109 palmes,

Victor (« Vainqueur »), alezan, originaire de Cappadoce, 324 palmes,

Vindex (« Vengeur »), bai, originaire de Cappadoce, 57 palmes […]. ILS 5288

                 Honesti

spadices glaucique, color deterrimus albis

et gilvo.

           On estime

le bai brun et le gris pommelé; la couleur la moins estimée est le blanc

et l'alezan. Virgile, Géorgiques III, 81-83.

 

Comme de nos jours, on l’a vu ci-dessus, les chevaux portaient des noms flatteurs et il paraît que les turfistes compétents savaient les reconnaître au premier coup d’œil :

Agitatores illos, equos illos, quos procul noscitant, quorum clamitant nomina . . .

ces fameux auriges, ces fameux chevaux qu’ils reconnaissent de loin, dont ils crient les noms, … Pline le Jeune, IX, 6.

 

VICIT SCORPVS EQVIS HIS

PEGASVS ELATES ANDRAEMO COTYNVS

Vicit Scorpus equis his : Pegasus, Elates, Andraemo, Cotynus.

Scorpus vainqueur avec ces chevaux-ci :

Pegasus, Elates, Andraemon et Cotynus. CIL 06, 10052

 

Non sum Andreamone notior caballo.

Je ne suis pas plus connu que le cheval Andreamon. Martial, 10, 9.

 

image012

La mosaïque donne le nom du cheval de volée de gauche, le plus important de l’attelage,

Inluminator « celui qui fait briller ».

 

duobus introiugis

Cotyno et Pompeiano vicit LXXXXVIIII LX(milia) I L(milia)

IIII XL(milia) I XXX(milia) II

... avec son attelage de deux chevaux,

Cotynus et Pompeianus, il a gagné 99 fois : 1 fois le prix de 60 mille sesterces, 4 fois le prix de 50 mille sesterces,

1 fois le prix de 40 mille sesterces, 2 fois le prix de 30 mille sesterces... CIL 06, 10048

 

introiugis tribus Abigeio Lucido

Parato L(milia) vicit VIII

... avec son attelage de trois chevaux, Abigeius, Lucidus,

Paratus, il a gagné 8 fois le prix de 50 mille sesterces... CIL 06, 10048

 

Incitato equo, cuius causa pridie circenses, ne inquietaretur, viciniae silentium per milites indicere solebat, praeter equile marmoreum et praesaepe eburneum praeterque purpurea tegumenta ac monilia e gemmis domum etiam et familiam et supellectilem dedit, quo lautius nomine eius inuitati acciperentur ; consulatum quoque traditur destinasse.

La veille des jeux du cirque, il ordonnait à des soldats d'imposer silence à tout le voisinage pour que rien ne troublât le repos de son cheval Incitatus (« Impétueux »). Il lui fit faire une écurie de marbre, une crèche d'ivoire, des housses de pourpre et des licous garnis de pierres précieuses. Il lui donna un palais, des esclaves et un mobilier, afin que les personnes invitées en son nom fussent reçues plus magnifiquement. On dit même qu'il voulait le faire consul.  Suétone, Caligula, 55

J’imagine en effet Caligula capable de menacer les consuls de leur donner son cheval pour collègue. Contrairement à ce qu’on lit ici et là, jamais il n’aurait osé mettre cette menace à exécution. Un jour, au cours d’un banquet, il éclate de rire. Les consuls lui demandent pourquoi et il répond qu’il riait à l’idée que sur un simple signe de tête, il pouvait les faire égorger sur le champ. La tête des consuls … mais Caligula ne l’a pas fait !

 

courses4.jpg

 

Et quand l’âge venait ?

Les Romains ne connaissaient ni les lasagnes, ni les canneloni. Et ils répugnaient à manger de la viande de cheval. Le seul témoignage que j’aie trouvé est bien tardif :

Ταύτην μὲν οὖν τὴν ἡμέραν Παῦλός τε καὶ οἱ τετρακόσιοι ἀπόσιτοι διαγεγόνασι, τήν τε νύκτα οὕτως ηὐλίσαντο· τῇ δὲ ἐπιγενομένῃ ἐβουλεύσαντο μὲν σιτίζεσθαι τῶν ἵππων τισὶν, ὄκνησις δὲ αὐτοὺς τῷ τῆς ἐδωδῆς οὐ ξυνειθισμένῳ διεκρούσατο μέχρι ἐς δείλην ὀψίαν, καίπερ πιεζομένους τῷ λιμῷ ἐς τὰ μάλιστα.

Paul et ses quatre cents compagnons passèrent le jour entier et la nuit suivante sans prendre de nourriture. Le lendemain ils débattirent pour décider s'ils mangeraient leurs chevaux ; mais l'aversion que la nature donne d'un aliment aussi extraordinaire que celui-là, leur fit consumer tout le jour à délibérer, bien qu'ils fussent extrêmement pressés de la faim. Procope, Histoire de la guerre contre les Goths.,III, 36.

 

Si on ne les mange pas, qu’en faire ? Certaines époques ont été privilégiées pour les vedettes vieillissantes de l’hippodrome :

Περὶ μὲν οὖν τὰς ἱπποδρομίας τοσαύτῃ σπουδῇ ὁ Νέρων ἐκέχρητο ὥστε καὶ τοὺς ἵππους τοὺς ἀγωνιστὰς τοὺς ἐπιφανεῖς τοὺς παρηβηκότας στολῇ τε ἀγοραίῳ ὡς ἄνδρας τινὰς κοσμῆσαι καὶ χρήμασιν ὑπὲρ σιτηρεσίου τιμῆσαι.

Néron avait une telle passion pour les courses de chevaux, que, lorsqu'ils avaient passé l'âge, il décorait les coursiers illustres d'une toge traditionnelle comme des hommes, et leur payait une pension alimentaire. Dion Cassius, LX.

 

Sinon, en temps normal, les meilleurs étalons abordaient une nouvelle carrière pendant quelques années :

Generat mas ad annos XXXIII, utpote cum a circo post vicesimum annum mittantur ad subolem.

L'étalon engendre jusqu'à 33 ans, et en effet c'est après leur vingtième année que du Cirque on les envoie saillir les juments. Pline, VIII, 65

 

Après quoi ils allaient rejoindre leurs congénères au moulin pour tourner la meule :

Ταύτην μὲν οὖν τὴν ἡμέραν Παῦλός τε καὶ οἱ τετρακόσιοι ἀπόσιτοι διαγεγόνασι, τήν τε νύκτα οὕτως ηὐλίσαντο· τῇ δὲ ἐπιγενομένῃ ἐβουλεύσαντο μὲν σιτίζεσθαι τῶν ἵππων τισὶν, ὄκνησις δὲ αὐτοὺς τῷ τῆς ἐδωδῆς οὐ ξυνειθισμένῳ διεκρούσατο μέχρι ἐς δείλην ὀψίαν, καίπερ πιεζομένους τῷ λιμῷ ἐς τὰ μάλιστα.

Ces quatre cents hommes passèrent le jour entier, et la nuit suivante, sans prendre de nourriture. Le lendemain ils délibérèrent s'ils mangeraient de la chair de leurs chevaux ; mais l'aversion que la nature donne d'un aliment aussi extraordinaire que celui-là, leur fit consumer tout le jour à délibérer, bien qu'ils fussent extrêmement pressés de la faim. Procope, Histoire de la guerre contre les Goths, III, 36.

 

Les Romains ne consommaient pas de viande de cheval, les fauves de l’amphithéâtre n’avaient peut-être pas les mêmes délicatesses.

 

Certains coursiers avaient même l’honneur d’un tombeau et d’une épitaphe :

IVSSV AVGVSTI EQVO ADMIRABILI

Phosphore, clamosi spatiosa per aequora circi

septenas solitus victor obire vias,

inproperanter agens primos a carcere cursus,

fortis praegressis ut potereris equis

(promptum et veloces erat anticipare quadrigas,

victores etiam vincere laus potior).

Hunc titulum vani solacia sume sepulcri

et gradere Elysios praepes ad alipedes.

Pegasus hinc dexter currat tibi, laevus Arion

funalis, quartum det tibi Castor equum.

                        Pour un cheval admirable, commande de l’empereur

Phosphorus , tu parcourais toujours vainqueur, aux acclamations du Cirque, les sept tours de sa vaste carrière ; tu modérais ton premier élan en sortant de la barrière, pour dépasser ensuite avec plus de vigueur les coursiers qui t'avaient précédé. Tu devançais sans peine les rapides quadriges, et tu mettais de préférence ta gloire à vaincre les vainqueurs eux-mêmes. Reçois cette épitaphe pour te consoler de la vanité du sépulcre, et vole avec vitesse vers les coursiers ailés de l'Élysée. Là, que Pégase coure à ta droite, Arion à gauche à la volée, et que Castor te donne le quatrième. Ausone, Épitaphes, 32.

 


Les chars

 

image003

 

La peinture ci-dessus permet de se faire une idée de la légèreté et de la fragilité du char, simple structure en bois, dépourvue de plancher. Un tablier d’osier protège l’aurige des projections de sable.

 

Les attelages

Les attelages les plus courants étaient les quadriges (quadriga) tirés par quatre chevaux.

 

image059.jpg

http://auriges-attelage-arles.blogspot.fr/2012/06/char-romain-attele-en-quadrige.html

 

DE QVADRIGIS. Erictonius autem, qui regnavit Athenis, primus quattuor equos iuncxisse fertur; sicut Vergilius auctor est dicens :

Primus Erictonius currus et quattuor ausus

Iungere equos, rapidisque rotis insistere victor.

LES QUADRIGES. On dit qu’Erichton, qui régna à Athènes, fut le premier à atteler quatre chevaux, comme l’atteste Virgile dans les vers suivants [Géorgiques, III, 113] :

Le premier, Érichthon, osa inventer les chars et y atteler quatre

chevaux, et, se tenir, rapide vainqueur, sur des roues.

Fuit autem Minervae et Vulcani filius de caduca in terram libidine, ut fabulae ferunt, procreatus, portentum daemonicum, immo diabolus, qui primus Iunoni currum dedicavit. Tali auctore quadrigae productae sunt.

Erichton était un fils de Minerve, né de la semence de Vulcain répandue à terre, selon les légendes. C’est ce monstre diabolique, ou plutôt le diable, qui le premier consacra le char à Junon. Voilà le genre d’inventeur à qui nous devons le quadrige !

Quadrigarum vero currus duplici olim temone erant perpetuoque et qui omnibus equis iniceretur iugo. [2] Primus Clisthenes Sicyonius tantum medios iugavit, eisque singulos ex utraque parte simplici vinculo adplicavit, quos Graeci seiraforous, Latini funarios vocant, a genere vinculi, quo prius alligabantur.

Les quadriges étaient autrefois équipés d’un double timon fixe auxquels tous les chevaux étaient reliés par un joug. Clisthène de Sicyone fut le premier à n’atteler que les chevaux du milieu, et de chaque côté il leur attacha à chacun par une simple courroie les chevaux que les Grecs appellent σειραφόρους et que les Latins appellent « de volée (funalis : « de corde »), du nom du lien par lequel à l’origine on les attelait. Isidore de Séville

 

Deux chevaux (iugales), les timonniers, étaient attelés au timon du char par un joug de garrot et fournissaient la puissance de traction. Le timonnier de droite était considéré comme le plus important des deux, puisque c’est lui qui dans les virages devait fournir l’effort plus important.

 

Les deux chevaux de volée (funales) étaient attelés aux deux autres par des courroies (funis). Le cheval de gauche, placé à l’intérieur, jouait un rôle essentiel : c’est lui qui assurait le trajet de l’attelage dans les virages serrés autour des bornes, ce qui exigeait à la fois de la force et une grande docilité aux ordres de l’aurige.

 

Le bige (biga) à deux chevaux était réservé aux débutants, comme l’indique l’épitaphe du jeune Eutychès, mort à 22 ans :

iam qui quadriiugos auderem scandere currus,

et tamen a biiugis non removerer equis.

Moi qui osais déjà aspirer aux quadriges,

et qui dus en rester aux chars à deux chevaux ! ILS 5299

 

image061.jpg

http://auriges-attelage-arles.blogspot.fr/2011/10/char-de-reconstitution-antique.html

 

On connaît aussi des « triges », chars à trois chevaux (triga), en vogue dans certaines régions de l’Empire :

Tό τε περὶ τὰ τρίπωλα τῶν ἁρμάτων, ὃ παρ´ Ἕλλησι μὲν ἐκλέλοιπεν, ἀρχαῖον ὂν ἐπιτήδευμα καὶ ἡρωικόν, ᾧ ποιεῖ τοὺς Ἕλληνας Ὅμηρος ἐν ταῖς μάχαις χρωμένους· δυσὶ γὰρ ἵπποις ἐζευγμένοις, ὃν τρόπον ζεύγνυται συνωρίς, τρίτος παρείπετο σειραῖος ἵππος ῥυτῆρι συνεχόμενος.

L'une [de ces compétitions] est celle du char attelé de trois chevaux qui est très ancien, mais dont l'usage a cessé parmi les Grecs. Leurs héros s'en servaient autrefois dans les combats, comme nous le témoigne Homère. Outre les deux chevaux attelés de front, on en attachait un troisième avec des courroies. Denys d’Halicarnasse, Hist., VII.

 

Et, plus rarement, des chars à six (seiuga), huit et même dix chevaux (decemiuges), mais plus rarement et sans doute plus en démonstration qu’en compétition.

Aurigavit quoque plurifariam, Olympiis vero etiam decemiugem, quamvis id ipsum in rege Mithradate carmine quodam suo reprehendisset

Néron fit aussi l’aurige en divers endroits, il conduisit même à Olympie un char à dix chevaux, bien qu’il eut reproché la même chose au roi Mithridate dans l’un de ses poèmes. Suétone, Néron, 24

 

Symbolique

Isidore de Séville propose une symbolique des différents chars, symbolique dont je ne saurais dire si elle est ancienne ou si elle est une invention chrétienne pour déconsidérer les courses :

DE EQVIS QVIBVS CVRRIMVS. Quadrigae et bigae, et trigae et seiugae a numero equorum et iugo dicti. Ex quibus quadrigas soli, bigas lunae, trigas inferis, seiugas Iovi, desultores Lucifero et Hespero sacraverunt. Quadrigam ideo soli iungunt quia per quattuor tempora annus vertitur: vere, aestate, autumno et hieme. Bigas lunae, quoniam gemino cursu cum sole contendit, sive quia et nocte et die videtur : iungunt enim unum equum nigrum, alterum candidum. Trigas diis inferis, quia is per tres aetates homines ad se rapit: id est per infantiam, iuventutem atque senectam. Seiuga maximus currus currit Iovi, propter quod maximum deorum suorum eum esse credunt.

LES CHEVAUX DE COURSE. Les mots quadriges, biges, triges, séjuges sont formés du nombre de chevaux et du radical de « joug ». On a consacré les quadriges au Soleil, les biges à la Lune, les triges aux Enfers, les sejuges à Jupiter, les voltigeurs à l’Astre du matin et à l’Astre du soir. On joint les quadriges au Soleil parce que l’année se déroule sur quatre saisons : printemps, été, automne, hiver. On joint les biges à la Lune car elle rivalise avec le Soleil dans leur double course, ou bien parce qu’on la voit tantôt le jour, tantôt la nuit : dans l’attelage en effet l’un des chevaux est noir, l’autre blanc. On joint les triges aux dieux infernaux : à trois époques de leur vie, l’enfer ravit et emmène chez lui les hommes : pendant leur enfance, pendant l’âge adulte, pendant leur vieillesse. On joint les séjuges, les plus grands des chars, à Jupiter parce que les païens croient qu’il est le plus grand de leurs dieux.

J’ai osé « séjuges » pour les besoins de la traduction !

 

Le mot rota a pu désigner le char ou plus spécialement le quadrige par métonymie. Isidore de Séville explique pourquoi :

Ideo autem rotis quadrigas currere dicunt, sive quia mundus iste circuli sui celeritate transcurrit, sive propter solem, quia volubili ambitu rotat; sicut ait Ennius :

Inde patefecit radiis rota candida caelum.

Quant aux quadriges, on dit qu’ils courent sur des « disques » (rota, « la roue, le disque ») soit parce que l’univers se déplace à la vitesse de son mouvement circulaire, soit à cause du Soleil parce qu’il tourne dans un mouvement giratoire, comme le dit Ennius :

Le disque brillant éclaire le ciel de ses rayons. Ennius, Annales, 558.

 

Neve operis famam posset delere vetustas,

instituit sacros celebri certamine ludos,

Pythia de domitae serpentis nomine dictos.

hic iuvenum quicumque manu pedibusve rotave

vicerat, aesculeae capiebat frondis honorem.

nondum laurus erat.

Pour que le temps qui passe ne puisse effacer la gloire de son exploit, Apollon institua des jeux solennels aux concours réputés qui furent appelés Pythiens d’après le nom du serpent vaincu. Le jeune athlète, vainqueur de la main (lutte), des pieds (course) ou de la roue, recevait l'honneur d'une couronne de chêne.  Le laurier n'existait pas encore. Ovide, Mét., I, 445-450.


Les factions

Des financiers

La tradition a imposé le mot « faction » pour désigner les écuries qui s’affrontaient dans le cirque. Les mots « association » ou plutôt « club » parleraient mieux à nos imaginations.

 

Les factions sont également désignées par les mots grex, « une troupe » et nappus, « le chiffon de couleur ». Elles étaient symbolisées par des couleurs : albus blanc, venetus bleu, russeus rouge, prasinus vert.

 

Les factions étaient des écuries professionnelles chargées de fournir chevaux, auriges, chars et personnel divers. Chaque faction formait ses auriges mais, semble-t-il, elles n’hésitaient pas à engager les meilleurs conducteurs de chars des factions adverses, ou les plus prometteurs. On voit les auriges célèbres passer dans les quatre factions au cours de leur carrière.

 

Selon Tertullien, les deux premières factions apparaissent au début du premier siècle de notre ère: les Verts et les Bleus.

Namque initio duo soli fuerunt, albus et russeus. Albus hiemi ob nives candidas, russeus aestati ob solis ruborem voti erant. Sed postea tam voluptate quam superstitione provecta russeum alii Marti, alii album Zephyris consecraverunt, prasinum vero Terrae matri vel verno, venetum Caelo et Mari vel autumno.

A l'origine, il n’y avait que deux couleurs : le Blanc et le Rouge. Le blanc était consacré à l'hiver, à cause de l'éclat de la neige; le rouge à l'été, à cause de la rougeur du soleil. Par la suite, plaisir intellectuel et progrès de la superstition, les uns rattachèrent le rouge à Mars, les autres le blanc aux Zéphyrs, le vert à la Terre-mère ou au Printemps; le bleu au Ciel, à la Mer ou à l'Automne.

 

En réalité, dès 70 av. J.-C., on voit des conducteurs de chars en rouge (poeciluri) ou blanc (albi), mais les quatre couleurs existaient peut-être déjà.

 

Vers la fin du troisième siècle de notre ère, les Verts et les Bleus ont fini par dominer les deux autres factions. Les Verts fusionnent avec les Blancs, les Bleus avec les Rouges. Cette fusion apparaît bien sur les tablettes de malédiction qui vouent au naufrage soit les Verts et les Blancs, soit les Bleus et les Rouges.

Adiuro te, daemon, quicumque es, et demando tibi ex hac hora ex hac die ex hoc momento ut equos prasini et albi crucies, ocidas ; et agitatores Clarum et Felicem et Primulum et Romanum ocidas, collidas, neue spiritum illis relinquas. Adiuro te per eum qui te resoluit temporibus, deum pelagicum aerium. Iao Iasdao oorio aeia

Je te conjure, divinité, qui que tu sois, et je te confie le soin, dès cette heure, dès ce jour, dès ce moment, de blesser à mort et de tuer les chevaux des Verts et des Blancs ; et de tuer les cochers Clarus, Félix, Primulus et Romanus, de les briser, de leur faire perdre l’âme. Je te conjure, par celui qui s’est acquitté envers toi en temps et en heure, divinité des mers et des airs. Iao Iasdao oorio aeia. AE 1893, 0027; AE 1902, 0054

 

Si bien qu’Isidore de Séville ne connaît plus à son époque que les Verts et les Bleus :

Aurigae autem duobus coloribus sunt, quibus speciem idolatriae vestiunt. Nam prasinus terrae, venetus caelo et mari a paganis dicatus est.

Il existe deux couleurs par lesquelles les auriges revêtent les caractéristiques de l’idolâtrie : les païens ont en effet consacré le vert à la terre et le bleu au ciel et à la mer.

 

L’empereur Domitien ajoute deux factions : Or (Aurati) et Pourpre (purpurei) :

Multa etiam in communi rerum usu novavit : sportulas publicas sustulit, revocata rectarum cenarum consuetudine ; duas circensibus gregum factiones aurati purpureique panni ad quattuor pristinas addidit.

Il réforma beaucoup de choses de la vie quotidienne :  […] il ajouta deux clubs d’écuries pour les jeux du cirque, les Ors et les Pourpres, aux quatre traditionnels. Suétone, Domitien, 7.

Ces deux nouvelles factions, qui ont disparu avec leur créateur, n'ont pas obtenu le succès escompté. Même Martial (XIV, 55), pourtant prompt à flatter un pouvoir auquel il doit beaucoup, persifle :

Proficies nihil hoc (caedas licet usque) flagello,

Si tibi purpureo de grege currit equus.

Tu n’obtiendras rien, et frappe tant que tu peux, avec ce fouet

si ton cheval court dans la faction des Pourpres.

Mais rien ne prouve que Domitien, farouche partisan des Verts, ait soutenu les factions qu’il avait créées. Voyez ci-dessous.

 

Bleus et Verts

On est « supporter » d’une couleur plus que d’un aurige ou d’un cheval :

Si tamen aut velocitate equorum aut hominum arte traherentur, esset ratio non nulla; nunc favent panno, pannum amant, et si in ipso cursu medioque certamine hic color illuc ille huc transferatur, studium favorque transibit, et repente agitatores illos equos illos, quos procul noscitant, quorum clamitant nomina relinquent.

Si seulement ils étaient attirés soit par la vitesse des chevaux soit par la technique des hommes, on y comprendrait quelque chose ; en réalité, ils encouragent une faction ; une couleur, voilà ce qu’ils aiment. Si dans le déroulement de la course, si en pleine épreuve cette couleur-ci était échangée contre celle-là, celle-là contre celle-ci, intérêt et encouragements changeraient de côté et aussitôt ces fameux auriges, ces fameux chevaux qu’ils reconnaissent de loin, dont ils crient les noms, ils les laisseraient tomber ! Pline le Jeune, IX, 6.

 

Les Bleus

Il semble que les Bleus aient reçu l’adhésion des classes favorisées alors que les Verts avaient la faveur des couches populaires.

·       Trimalchion qui se veut lautissimus homo « un individu très chic » taquine son cuisinier qui supporte les Verts

« Cario, etsi prasinianus es famosus … »

« Carion, bien que tu sois notoirement partisan des Verts… »

et qui veut à toute force engager des paris avec son maître :

coepit … dominum suum sponsione provocare si prasinus proximis circensibus primam palmam ».

il commença à vouloir à toute force engager un pari avec son maître, affirmant qu’aux prochaines courses les Verts l’emporteraient.

Pourtant on trouve chez Trimalchion un certain nombre d’objets verts : la balle de ses exercices de fitness, la tenue de son portier…

In aditu autem ipso stabat ostiarius prasinatus, cerasino succinctus cingulo,

Dans l’entrée même se tenait un concierge, vêtu de vert, la tunique retenue par une ceinture cerise…

Puer autem lippus, sordidissimis dentibus, catellam nigram atque indecenter pinguem prasina involuebat fascia,

C’était un garçon chassieux, aux dents dégoûtantes, qui était en train d’envelopper dans une bande d’étoffe vert poireau une petite chienne noire…

De là à imaginer que Trimalchion a changé de camp en s’embourgeoisant … Pétrone, Satiricon, trad. P. Grimal.

 

·       Vitellius, peut-être issu de la haute noblesse, était partisan des Bleus :

A Galba in inferiorem Germaniam contra opinionem missus est. Adiutum putant T. Vinii suffragio, tunc potentissimi et cui iam pridem per communem factionis Venetae conciliatus esset.

Galba, à la surprise générale, confia [à Vitellius] la Basse-Germanie. On pense qu’il fut aidé par l’appui de Titus Vinius, alors au faîte de son influence et qui s’était depuis longtemps attaché à lui grâce à leur adhésion commune aux Verts.

Quosdam et de plebe ob id ipsum, quod Venetae factioni clare male dixerant, interemit, contemptu sui et nova spe id ausos opinatus.

Il fit même exécuter des gens de la plèbe pour le motif qu’ils avaient insulté en public la faction des Verts, prétextant qu’ils l’avaient fait pour outrager sa personne et dans l’espoir d’une révolution. Suétone, Vitellius.

Mais une phrase de Dion Cassius donne à penser que dans sa jeunesse il aurait assidûment fréquenté les Verts :

En effet, lorsqu'on voyait […] monter sur un royal coursier et revêtir la pourpre celui qu'on savait avoir vu, en habit vert, essuyer la sueur des chevaux de course […] on ne pouvait s'empêcher de rire.

image063.jpg

 

Les Verts

Par contre, certains empereurs se montrent ostensiblement partisans des Verts : Caligula, Néron, Domitien, L. Verus, Commode, Elagabal…

·       Nous avons vu Caligula s’inviter chez les Verts :

Prasinae factioni ita addictus et deditus, ut cenaret in stabulo assidue et maneret

Il était à ce point entiché et partisan des Verts qui’il dînait souvent dans leurs écuries et qu’il y passait la nuit.

 

·       Néron, encore tout jeune,

quondam tractum prasinum agitatorem inter condiscipulos querens, obiurgante paedagogo, de Hectore se loqui ementitus est.

un jour, avec ses camarades de classe, il s’apitoyait sur un aurige des Verts qui s’était fait traîner par ses chevaux. Comme le maître élevait la voix, Néron prétendit qu’il parlait d’Hector.

 

·       Sous Domitien, les Bleus faisaient de gros efforts pour ne pas gagner, tout en ayant l’air de vouloir arriver en tête pour donner le change. Personne évidemment n’était dupe, peut-être pas même l’empereur :

Vapulat adsiduo veneti quadriga flagello

     nec currit : magnam rem, Catiane, facit.

Il frappe du fouet sans arrêt, ce quadrige des Bleus,

et il n’avance pas ! C’est ça l’exploit, mon cher Catianus ! Martial, VI, 46.

Humour ! Je me demande si Domitien a lu ce distique... Par contre, dans le suivant Martial se laisse aller, avec une certaine ingratitude envers un empereur auquel il devait beaucoup, mais dont il a attendu prudemment la mort pour publier son livre :

Saepius ad palmam prasinus post fata Neronis

     pervenit et victor praemia plura refert.

I nunc, livor edax, dic te cessisse Neroni:

     vicit nimirum non Nero, sed prasinus.

Assez souvent, depuis la mort de Néron, le Vert

obtient la palme et, vainqueur, il remporte beaucoup de récompenses.

Va donc, Jalousie bleue de rage, dis que tu as obéi à Néron,

Le vainqueur, ce n’est certes pas Néron, c’est un Vert !  Martial, XI, 30.

Il emprunte peut-être à son ami Juvénal le surnom de « Néron chauve » pour désigner Domitien, à moins que ce surnom n’ait été connu de tout le monde :

cum iam semianimum laceraret Flavius orbem

ultimus et calvo serviret Roma Neroni,

Comme le dernier Flavien déchirait un monde à demi-mort,

que Rome était asservie par ce Néron chauve …

Autrement dit, depuis la mort de Domitien, les victoires des Verts sont de vraies victoires qui méritent palmes et récompenses, alors que du vivant du Néron chauve, les autres factions les laissaient prudemment gagner.

 

·       L. Verus, le gendre de Marc Aurèle,

Amavit et aurigas prasino favens . . . nam et Volucri equo prasino aureum simulacrum fecerat, quod secum portabat 

aima les auriges et soutenait les Verts … il alla jusqu’à faire pour « Ailé », un cheval des Verts, une statuette d’or qu’il transportait avec lui.

Denique etiam praesens et cum Marco sedens multas a venetianis est passus iniurias, quod turpissime contra eos faveret ;

Il lui arriva même, un jour qu'il assistait aux courses aux côtés de Marc, de subir les insultes de la faction des Bleus contre lesquels il prenait parti de façon indécente.

Son co-empereur et beau-père par contre confesse dans ses Pensées sa reconnaissance

Παρὰ τοῦ τροφέως τὸ μήτε Πρασιανὸς Βενετιανὸς γενέσθαι

A [son] précepteur, de n'avoir jamais été de la faction des Verts ou des Bleus…

 

·       Commode, qui préférait de beaucoup les jeux sanglants, soutenait les Verts en privé :

οἴκοι δὲ συνεχῶς τοῦτ´ ἔπραττε, τῇ πρασίνῳ σκευῇ χρώμενος.

en privé, il s' adonnait continuellement [à la conduite de chars], vêtu de la livrée verte. Dion Cassius, LXXII, 17

 

·       Caracalla et Geta

ὑπὸ […] ὑπερβαλλούσης σπουδῆς ἡνιοχείας τε καὶ ὀρχήσεως τὰ ἤθη διεφθείροντο. […] καὶ οὐδενὶ ἀμφότεροι ὁμοίως ἠρέσκοντο, ἀλλὰ πᾶν τὸ τῷ ἑτέρῳ φίλον τῷ ἄλλῳ ἐχθρὸν ἦν. 

ruinaient leur force morale à cause de leur passion des chars et de la danse. En outre, ils n’étaient jamais d’accord sur rien : ce qui plaisait à l'un déplaisait nécessairement à l'autre. Hérodien IV

Comprenons que Geta prenait parti pour les Bleus alors que Caracalla soutenait ouvertement les Verts :

Ἡρματηλάτει τε [ἐν] τῇ οὐενετίῳ στολῇ χρώμενος. […] Καὶ ἔλεγε κατὰ τὸν Ἥλιον τῇ ἁρματηλασίᾳ χρῆσθαι, καὶ ἐσεμνύνετο ἐπ´ αὐτῇ.

Il conduisait aussi des chars revêtu de la casaque verte. Il disait qu'en conduisant des chars, il imitait le soleil et se faisait gloire d'en conduire.

 

·       Quant à Elagabal, comme Commode, il aime jouer à l’aurige et organise des circenses privés où les femmes de sa famille, des sénateurs et les soldats de sa garde tiennent le rôle de l’editor et des différents officiels :

Ἤλαυνε μὲν γὰρ ἅρμα τῇ πρασίῳ στολῇ χρώμενος, ἰδίᾳ τε καὶ οἴκοι, […]  καὶ ἐθεῶντο αὐτὸν καὶ ἁρματηλατοῦντα καὶ χρυσοῦς ὥσπερ τινὰ τῶν τυχόντων αἰτοῦντα, τούς τε ἀγωνοθέτας καὶ τοὺς στασιώτας προσκυνοῦντα.

Il conduisait des chars vêtu de la livrée des Verts, en privé chez lui …[ses invités] le voyaient conduire un char, demander des pièces d'or comme un aurige ordinaire et s'incliner respectueusement devant le président des courses et les soldats. Dion Cassius, 79.

 

Pourquoi tous ces empereurs, mal aimés par l’Histoire et généralement à juste titre, soutenaient-ils les Verts ? Peut-être cherchaient-ils à marquer leur méfiance à l’égard de l’aristocratie qui se méfiait d’eux, à juste titre. Peut-être aussi cherchaient-ils à affermir ainsi le soutien des masses populaires. Peut-être encore les historiens anciens, qui appartenaient tous à l’aristocratie, ont-ils cherché un argument supplémentaire pour déconsidérer davantage des empereurs excentriques, déséquilibrés … ou révolutionnaires.

image065.jpg

 

Salve lucrum !

Les empereurs avaient la haute main sur l’approvisionnement des arènes en bêtes sauvages et surveillaient de près les écoles de gladiateurs. Par contre, toute l’infrastructure de l’élevage, du commerce, du dressage et du transport des chevaux était restée dans le domaine privé, tout comme la formation des différents personnels et des auriges. Sous le règne de Néron, quand le nombre de courses et de jours de courses augmente, quand le public commence à connaître un véritable engouement pour les circenses, les domini factionum, PDG de grosses entreprises capitalistes, essaient de tirer profit de cette conjoncture favorable et augmentent leurs prix.

Ἐπαιρομένων δὲ δὴ καὶ τῶν ἱπποτρόφων καὶ τῶν ἡνιόχων τῇ παρ´ αὐτοῦ σπουδῇ, καὶ δεινῶς τούς τε στρατηγοὺς καὶ τοὺς ὑπάτους ὑβριζόντων, Αὖλος Φαβρίκιος στρατηγῶν ἐκείνοις μὲν μὴ βουληθεῖσιν ἐπὶ μετρίοις τισὶν ἀγωνίσασθαι οὐκ ἐχρήσατο, κύνας δὲ διδάξας ἕλκειν ἅρματα ἀντὶ ἵππων ἐσήγαγε. Γενομένου δὲ τούτου οἱ μὲν τῇ λευκῇ τῇ τε πυρρᾷ σκευῇ χρώμενοι τὰ ἅρματα εὐθὺς καθῆκαν, τῶν δὲ δὴ πρασίων τῶν τε οὐενετίων μηδ´ ὣς ἐσελθόντων ὁ Νέρων τὰ ἆθλα τοῖς ἵπποις αὐτὸς ἔθηκε, καὶ ἡ ἱπποδρομία ἐτελέσθη.

Cette passion de Néron avait enorgueilli les éleveurs de chevaux et les auriges qui se montraient outrageants envers les préteurs et les consuls. Comme ils refusaient d’organiser les courses pour un prix raisonnable, Aulus Fabricius, durant sa préture décida de  se passer d'eux : à la place des chevaux, il amena dans le cirque des chiens dressés à tirer des chars. Devant cette situation, les Blancs et les Rouges lancèrent aussitôt leurs chars, les Verts et les Bleus refusèrent. Néron alors offrit sur sa cassette des prix pour les chevaux et les courses purent avoir lieu. Dion Cassius, LX.

 

Les rapports entre le pouvoir et les domini factionum manquaient parfois (souvent ? toujours ?) de transparence :

Circenses multos addidit ex libidine potius quam religione et ut dominos factionum ditaret.

[L’empereur Commode] multiplia les jours de courses, plus par goût pour les divertissements que par esprit de religion. Et aussi pour enrichir les chefs de factions. Hist. Aug.

 

Des personnels qualifiés

Les factions étaient organisées en « familles », succursales ou franchisées, je ne sais pas. L’une de ces familles avait fait construire un monument pour ses membres, à moins qu’il ne s’agisse d’une de ces associations funéraires dont parle Pétrone. Nous retrouvons sur la stèle (ILS 5313) de ce tombeau un certain nombre de professions des decuriones employés de cette familia quadrigaria qui appartenait sans doute à la faction rouge. Seuls les « décurions » y étaient admis, c’est-à-dire ceux qui avaient du personnel, des esclaves, sous leurs ordres.

La troupe était dirigée par un quaestor, « intendant », responsable des finances. On trouve ensuite, par ordre alphabétique

 

agitator, conducteur de char

auriga, aurige

conditor, chef d’écurie

medicus, vétérinaire

morator, garçon de piste

sellarius, bourrelier

spartor, cordier

succonditor, palefrenier

sutor, cordonnier

tentor, chargé d’atteler

viator, voyageur (chargé de conduire les chevaux au cirque ?)

vilicus, trésorier, comptable

 

J’ajoute, rencontrés ici et là

 

doctor, entraîneur

hortator, garçon de piste, chargé d’exciter les chevaux

iubilator, garçon de piste, chargé d’exciter les chevaux

magister, entraîneur

sarcinator, tailleur

sparsor, arroseur

 

 

Symbolique des couleurs

Les auteurs chrétiens insistent sur la symbolique des couleurs des factions. Il est possible que cette symbolique soit ancienne et qu’elle ait été clairement perçue par les contemporains de Caligula ou de Néron. Peut-être s’est elle développée avec l’essor à Rome des différentes religions orientales, plus sensibles aux différentes symboliques que ne l’était la religion officielle de Rome. Quoi qu’il en soit, toute cette symbolique ne peut être que suspecte aux yeux des chrétiens préoccupés de combattre l’idolâtrie et les tentations de polythéisme.

 

DE COLORIBVS EQVORVM. Circa causas quoque elementorum idem gentiles etiam colores equorum iunxerunt, russeos enim soli, id est igni, albos aeri, prasinos terrae, venetos mari adsimilantes. Item russeos aestati currere voluerunt, quod ignei coloris sint, et cuncta tunc flavescant. Albos hiemi, quod sit glacialis, et frigoribus universa canescant. Veri prasinos viridi colore, quia tunc pampinus densatur.

LES COULEURS DES CHEVAUX. Les gentils ont associé des couleurs aux chevaux en assimilant les Rouges au soleil, autrement dit au feu, les Blancs à l’air, les Verts à la terre, les Bleus à la mer. De même, ils ont voulu que les Rouges courent pour l’été puisqu’ils sont de la couleur du feu et que c’est la saison où tout flamboie ; que les Blancs courent pour l’hiver puisqu’il est glacé et que tout est blanchi par le froid ; que pour le printemps courent les Verts à la couleur émeraude parce que c’est la saison où abondent les bourgeons.

Item russeos currere Marti sacraverunt, a quo Romani exoriuntur, et quia vexilla Romanorum cocco decorantur; sive quod Mars gaudet sanguine. Albos zephyris et serenis tempestatibus, prasinos floribus et terrae, venetos aquis vel aeri, quia caeruleo sunt colore, luteos, id est croceos, igni et soli, purpureos Iri sacraverunt, quam arcum dicimus, quod is plurimos colores habeat.

De même, ils ont consacré les courses des Rouges à Mars dont descendent les Romains et parce que les enseignes des Romains sont ornées d’écarlate, ou encore parce que Mars aime le sang ; ils ont consacré les Blancs aux Zéphyrs et au temps clair ; les Verts aux Fleurs et à la Terre ; les Bleus aux Eaux ou à l’Air parce qu’ils sont de couleur azur ; les Jaunes (ou Safrans) au Feu et au Soleil ; les Pourpres à Iris que nous appelons « Arc-en-ciel » parce qu’elle possède un très grand nombre de couleurs.

Sicque, dum hac spectatione deorum cultibus atque elementis mundialibus profanantur, eosdem deos atque eadem elementa procul dubio colere noscuntur. Vnde animadvertere debes, Christiane, quod Circum numina inmunda possideant. Quapropter alienus erit tibi locus quem plurimi Satanae spiritus occupaverunt: totum enim illum diabolus et angeli eius repleverunt.

Ainsi, alors que dans ce spectacle on désacralise les honneurs rendus aux dieux et les éléments du monde, on sait, et personne n’en doute, qu’on rend un culte à ces mêmes dieux et à ces mêmes éléments. C’est pourquoi tu dois bien prendre conscience, Chrétien, que des divinités détestables habitent le Cirque. Raison pour laquelle ce lieu doit te rester étranger, ce lieu qu’ont possédé tant d’esprits envoyés par Satan : c’est le cirque tout entier que le diable et ses démons ont rempli. Isidore de Séville.

 

Elagabal ne peut pas ne pas penser aux couleurs des factions quand il conçoit des festins colorés :

Deinde aestiva convivia coloribus exhibuit, ut hodie prasinum, vitreum alia, alia die venetum et deinceps exhiberet, semper varie per dies omnes aestivos.

Puis il donna des banquets d’été sur des thèmes de couleur : aujourd’hui vert, un autre jour blanc, un autre jour encore bleu et ainsi de suite, avec une couleur toujours différente pour toutes les journées d’été.

 


Les paris

 

Quo tu, quo, liber otiose, tendis [. . . ] ?

Sunt illic duo tresve qui revolvant

nostrarum tineas ineptiarum,

sed cum sponsio fabulaeque lassae

de Scorpo fuerint et Incitato.

Dis donc, toi, livre paresseux, où vas-tu ? […]

Il y aura bien quelque part deux ou trois lecteurs qui ouvriront

ce livre d’où tomberont les mites et mes bêtises.

Mais seulement quand ils seront lassés des paris et des pronostics

sur Scorpus et Incitatus. Martial, XI, 1.

 

Il existait un système de paris (sponsiones) certainement mis en place et géré par les factions. Mais on ne misait pas seulement à Rome. Pline raconte qu’un dirigeant d’une faction avait trouvé un moyen de communiquer rapidement les résultats des courses aux parieurs de sa ville de Volaterra (aujourd’hui Volterra), à environ 280 km de Rome :

Caecina Volaterranus equestris ordinis, quadrigarum dominus, conprehensas in urbem secum auferens victoriae nuntias amicis mittebat in eundem nidum remeantes inlito victoriae colore.

Caecina de Volterra, de l'ordre équestre, dirigeant de faction, emportait avec lui à Rome des hirondelles en cage. Il les relâchait pour annoncer le vainqueur à ses amis : elles revenaient à leur nid, teintes de la couleur du vainqueur. Pline, Hist. Nat., X, 34.

A ses amis ? Je n’y crois guère. Nous avons affaire à un bookmaker bien organisé : un bureau à Rome et une succursale à Volaterra. Je suppose que, « en toute amitié », Caecina prélevait son pourcentage et que ses hirondelles lui permettaient de fidéliser les pigeons de sa province.

 

Je ne peux pas m’empêcher de faire un rapprochement avec Lucius Verus, le gendre de Marc Aurèle, qui suivait de près l’actualité du cirque Maxime :

Circensium tantam curam habuit, ut frequenter provincia litteras causa circensium et miserit et acceperit.

Il avait une telle passion pour les courses que, de la province qu’il gouvernait, il entretenait une correspondance suivie à leur sujet. Hist. Aug.

 


Le public

Les premières rangées de places étaient réservées aux sénateurs ; la lex Roscia de 67 av. J.-C. réservait aux chevaliers les quatorze gradins immédiatement au-dessus.

Cum spectaculo ludorum gregarium militem in quattuordecim ordinibus sedentem excitari per apparitorem iussisset . . .

Un jour, pendant des jeux, il avait fait expulser par un licteur un simple soldat assis sur l’un des quatorze gradins … Suétone, Auguste, 14.

 

Peu à peu pourtant, la foule envahit les places réservées ; sénateurs et chevaliers se plaignent :

« turba premimur et inquinamur ! »

« Nous sommes serrés et empuantis par la populace ! » Martial, V, 8.

 

Claude réagit en faveur des sénateurs, sans lendemain semble-t-il :

propria senatoribus constituit loca promiscue spectare solitis ;

Il fit attribuer des places spéciales aux sénateurs qui assistaient aux spectacles mélangés à la foule. Suétone, Claude, 21.

 

Domitien met fin (provisoirement !) à ce scandale :

Edictum domini deique nostri,

quo subsellia certiora fiunt

et puros eques ordines recepit.

Par un édit de notre seigneur et dieu

les places au spectacle sont réservées

et l’ordre des chevaliers se retrouve sans promiscuité. Martial, V, 8.

 

Le peuple se partageait le reste des places, sans distinction de fortune ou de catégorie sociale. Les esclaves n’étaient tolérés que dans les rangées les plus élevées.

 

Au cirque, contrairement aux autres spectacles, les femmes n’avaient pas de places séparées et se mélangeaient aux hommes, pour le plus grand bonheur d’Ovide, entre autres !

. . . Spectent juvenes, quos clamor et audax

Sponsio, quos cultæ decet assedisse puellæ.

Spectent hoc nuptæ, juxta recubante marito,

Que les jeunes assistent aux courses : les cris et les paris hasardeux, le voisinage d’une jeune fille [ou de leur maîtresse ?] pomponnée, c’est de leur âge. Que les épouses assistent aux courses, penchées tout contre leur mari. Juvénal, XI, 201-203.

 

Tenue correcte exigée

Alors qu’au début de l’Empire Rome devenait de plus en plus cosmopolite, Auguste a essayé d’imposer aux citoyens romains le port de la toge sur le forum. Tenue traditionnelle des Romains, tenue officielle aussi (le costume cravate chez nous !), la toge blanche en effet était réservée aux citoyens.

Etiam habitum vestitumque pristinum reducere studuit, ac visa quondam pro contione pullatorum turba indignabundus et clamitans : "en Romanos, rerum dominos, gentemque togatam !" negotium aedilibus dedit, ne quem posthac paterentur in Foro circave nisi positis lacernis togatum consistere.

Il s’efforça même de faire reprendre la tenue et le costume d’autrefois. Il vit un jour à l’assemblée du peuple une foule de gens vêtus de sombre. Il s’écria indigné : « C’est ça,

Les Romains, les maîtres du monde, le peuple à la toge ! »

Il donna donc mission aux édiles de ne laisser entrer sur le forum ou dans ses environs immédiats que les gens en toge et sans manteau. Suétone, Auguste, 40.

Auguste cite le vers 282 du premier chant de l’Enéide.

²

Les empereurs ont donc généralement veillé à la bonne tenue des premiers rangs.

Equester ordo . . . spectaculis advenienti assurgere et lacernas deponere solebat.

Les chevaliers avaient coutume, lorsque Claude arrivait au spectacle, de se lever et d’enlever leurs manteaux. Suétone, Claude, 14.

 

Avec parfois quelques tolérances :

Τά τε προσκεφάλαια τοῖς βουλευταῖς, ὅπως μὴ ἐπὶ γυμνῶν τῶν σανίδων καθίζωνται, πρῶτον τότε ὑπετέθη· καὶ πίλους σφίσι τὸν Θετταλικὸν τρόπον ἐς τὰ θέατρα φορεῖν, ἵνα μὴ τῇ ἡλιάσει ταλαιπωρῶνται, ἐπετράπη.

Pour la première fois [en 37], des coussins furent placés sur les bancs des sénateurs, pour leur éviter d’être assis sur le bois nu, et il leur fut accordé de porter pendant les spectacles des chapeaux thessaliens, afin de ne pas être incommodés par le soleil. Dion Cassius, LIX 7.

Il semble que le peuple se soit empressé de profiter de ces tolérances:

Causea.   In Pompeiano tecum spectabo theatro:

Chapeau à larges bords   Avec toi, j’assisterai aux spectacles du théâtre de Pompée. Martial, XIV, 29.

 

Dion Cassius, sénateur lui-même, exprime sa surprise quand Commode ordonne aux sénateurs

ἔν τε τῇ στολῇ τῇ ἱππάδι καὶ ἐν ταῖς μανδύαις ἐς τὸ θέατρον ἐσελθεῖν, ὅπερ οὐκ ἄλλως ποιοῦμεν ἐσιόντες ἐς τὸ θέατρον εἰ μὴ τῶν αὐτοκρατόρων τις μεταλλάξειε.

de venir au théâtre en toge de chevaliers [sans les bandes rouges des toges de sénateurs] et en manteau d’hiver, costume que nous ne prenions pour aller au théâtre que lors de la mort d'un empereur. Dion Cassius, LXXII, 21.

²

Caligula a su montrer parfois une grande tolérance :

Καὶ ἐξῆν καὶ ἀνυποδήτοις τοῖς βουλομένοις θεάσασθαι, νομιζόμενον μέν που ἀπὸ τοῦ πάνυ ἀρχαίου καὶ δικάζειν τινὰς ἐν τῷ θέρει οὕτως, καὶ πολλάκις καὶ ὑπὸ τοῦ Αὐγούστου ἐν ταῖς θεριναῖς πανηγύρεσι γενόμενον, ἐκλειφθὲν δὲ ὑπὸ τοῦ Τιβερίου.

Caligula permit aussi à quiconque le voudrait d'assister aux spectacles sans chaussures, coutume de la plus haute antiquité, observée parfois, en été, dans les tribunaux, pratiquée souvent par Auguste lui-même dans les assemblées pendant l'été, et abandonnée par Tibère. Dion Cassius, LIX 7.

Aller pieds nus était en effet, en dehors des situations extrêmes, une marque d’humilité et une manifestation de deuil. Lors des funérailles d’Auguste

Reliquias legerunt primores equestris ordinis, tunicati et discincti pedibusque nudis, ac Mausoleo condiderunt.

Les représentants de l’ordre équestre, en tunique, sans ceinture et pieds nus receuillirent ses cendres et les déposèrent au Mausolée. Suétone, Auguste, 100.

 

Mais il y a eu peu à peu un certain laisser-aller et quarante ans plus tard Domitien doit remettre de l’ordre :

Herbarum fueras indutus, Basse, colores . . .

non nisi vel cocco madida vel murice tincta

   veste nites et te sic dare verba putas.

Bassus, tu t’habillais couleur herbe …

[maintenant] ce n’est qu’en habits trempés dans le rouge ou teints couleur pourpre

que tu resplendis, et tu crois donner le change ! Martial, V, 23.

Comprenons que Domitien, lui-même partisan des Verts, ne peut que tolérer la couleur d’une faction qu’il a créée. Bassus n’est qu’un vil flatteur !

 

Certains ont même pris l’habitude de ne pas ôter le manteau sombre qu’ils portent par-dessus leur toge. Ils en oublient qu’au spectacle Domitien exige que les citoyens romains portent la toge :

Spectabat modo solus inter omnes

nigris munus Horatius lacernis,

cum plebs et minor ordo maximusque

sancto cum duce candidus sederet.

L’autre jour, seul de tous les spectateurs,

Horatius regardait les jeux en manteau noir,

alors que la plèbe et les deux ordres, le petit et le plus grand

siégeaient en blanc avec notre chef bien-aimé. Martial, IV, 2.

 

A la rigueur, un manteau blanc pouvait être toléré par mauvais temps :

Lacernae albae

Amphitheatrali nos commendamus ab usu,

     Cum teget algentes alba lacerna togas.

Nous nous recommandons pour un emploi à l’amphithéâtre

lorsqu’un manteau blanc recouvrira des toges sous lesquelles on souffre du froid. Martial, XIV, 130.

²

Et les autres ? La foule, la populace ? Difficile à dire ! Pouvons-nous les imaginer, vêtus d’une tunique ou d’un manteau aux couleurs de leur faction, comme le laisse penser Martial ?

     Lacernae coccineae

Si veneto prasinove faves, quid coccina sumes?

     Ne fias ista transfuga sorte, vide.

     Sur un manteau écarlate, prix d’une loterie

Si tu supportes les Bleus ou les Verts, pourquoi tirer l’écarlate ?

   Attention, tu passeras pour un transfuge avec ce lot !  Martial, XIV, 131

Pouvait-on voir sur les gradins du cirque des taches vertes, blanches, bleues et rouges ? Un peu comme le public de l’émission Intervilles à qui on distribuait à l’entrée des tee-shirts rouges ou bleus, et que l’on regroupait dans les gradins par couleur de prétendus partisans des Rouges ou des Bleus.

image067.jpg

Rien ne permet de l’affirmer.

 

Allez les Verts !

Totam hodie Romam circus capit, et fragor aurem

Percutit, eventum viridis quo colligo panni !

Le cirque occupe aujourd’hui Rome toute entière, un fracas vient frapper

mon oreille : je sais que le chiffon vert vient de gagner ! Juvénal, XI, 198-199.

 

Le public en effet se déchaîne, toutes catégories sociales confondues. On imagine les sénateurs et les chevaliers de bonne famille hurlant de concert avec la plèbe, les affranchis et les esclaves :

ex eo itaque itur in furias et animos et discordias et quicquid non licet sacerdotibus pacis. inde maledicta, convicia sine iustitia odii, etiam suffragia sine merito amoris.

alors c’est la furie, la passion, la discorde et tout ce qui est interdit aux apôtres de la paix. De là les imprécations, les injures qu’aucune haine ne justifie, les applaudissements sans amour qui les provoque.  Tertullien, Spect., 16.

 

Hoc tamen dicimus omnimodis stupendum, quod illic supra cetera spectacula fervor animorum inconsulta gravitate rapiatur. transit prasinus, pars populi maeret: praecedit venetus et ocius turba civitatis affligitur. nihil proficientes ferventer insultant: nihil patientes graviter vulnerantur et ad inanes contentiones sic disceditur, tamquam de statu periclitantis patriae laboretur.

Nous ferons cependant remarquer un point surprenant : au cirque, plus encore que dans les autres spectacles, les esprits s’enflamment avec une force incontrôlable. Le Vert est en tête ? une partie du peuple s’afflige. Le Bleu passe devant ? la populace de la cité est plus vite encore anéantie ! Ils se démènent tout feu tout flamme alors qu’ils n’ont rien à gagner, ils se sentent grièvement blessés alors qu’ils sont parfaitement indemnes et ils se divisent dans des discussions stériles avec la même énergie que si on était menacé par la situation d’une patrie en danger.  Cassiodore, III, 51.

 

La police veille pour éviter les bagarres et la loi est sévère :

Atrocem injuriam quasi contumeliosiorem et maiorem accipimus. Atrocem autem iniuriam, aut persona, aut tempore, aut re ipsa fieri Labeo ait. Persona atrocior iniuria fit, ut cum magistratui, cum parenti, cum patrono fiat. Tempore, si ludis, et in conspectu : nam praetoris in conspectu, an in solitudine iniuria facta sit, multum interesse ait : quia atrocior est quae in conspectu fiat. Re atrocem iniuriam haberi Labeo ait, utputa si vulnus illatum, vel os alicui percussum.

On appelle « aggravée » l’atteinte à la personne qui est plus outrageante ou plus dommageable. Labéon dit qu’une atteinte à la personne devient plus grave selon la personne qui la subit, selon les circonstances, selon la nature de l’atteinte.

Selon la personne, elle est aggravée quand elle atteint un magistrat, un patron ou un ascendant.

Selon les circonstances, si c’est pendant les jeux ou en public ; en effet Labéon dit qu’il y a une grande différence entre l’atteinte à la personne faite en présence du préteur ou en privé : celle qui se fait en public est aggravée.

Selon sa nature, l’atteinte à la personne est aggravée, dit Labéon, en cas de coups et blessures ou de coups portés au visage. Digeste, 47, 10, 7

Sed est quaestionis, quod dicimus re iniuriam atrocem fieri, utrum si corpori inferatur, atrox sit : an et si non corpori, utputa vestimentis scissis, comite abducto, vel convicio dicto. Et ait Pomponius, etiam sine pulsatione posse dici atrocem iniuriam, persona atrocitatem faciente.

Mais il reste une question à résoudre lorsque nous parlons de l’atteinte à la personne selon sa nature : à savoir si pour qu’elle soit grave il faut que ce soit une atteinte physique ou non. Par exemple en déchirant les vêtements, en séparant quelqu’un de ses accompagnateurs, en proférant des insultes. Et Pomponius dit ou au forumque même si aucun coup n’a été porté, on peut parler d’atteinte grave en fonction de la personne.

Sed et in theatro, vel in foro caedit et vulnerat, quanquam non atrociter, atrocem iniuriam facit ... Si atrocem iniuriam servus fecerit, si quidem dominus praesens sit, potest agi de eo. Quod si abfuerit, praesidi offerendus est, qui eum flagris rumpat.

Au théâtre ou au forum, coups et blessures, même sans gravité, constituent une grave atteinte à la personne… Si un esclave a commis une grave atteinte à une personne en présence de son maître, on peut poursuivre le maître. Si celui-ci était absent, on livrera l’esclave à l’autorité compétente qui le fera sévèrement fouetter. Digeste, 47, 10, 9

Marcus Antistius Labeo est un juriste romain contemporain d’Auguste ; Sextus Pomponius est un juriste romain du milieu du IIe siècle.

 

La populace

Ammien Marcellin se montre sévère avec les supporters des classes « défavorisées » :

Hi omne, quod vivunt, vino et tesseris inpendunt et lustris et voluptatibus et spectaculis: eisque templum et habitaculum et contio et cupitorum spes omnis Circus est Maximus: et videre licet per fora et compita et plateas et conventicula circulos multos collectos in se controversis iurgiis ferri, aliis aliud, ut fit, defendentibus.

Tous ces gens, leur vie c’est le vin et les dés, les bouges, les prostituées. Pour eux temple, foyer, assemblée, tous leurs espoirs, c’est le cirque Maxime. Marchés, carrefours, places, partout où l’on peut se rassembler, on peut voir quantité de groupes en cercle qui se querellent et s'injurient, chacun évidemment soutenant son opinion.

Ne parlons pas des vieux, qu’on pourrait espérer plus sages :

Inter quos hi qui ad satietatem vixerunt, potiores auctoritate longaeva, per canos et rugas clamitant saepe, rem publicam stare non posse, si futura concertatione quem quisque vindicat, carceribus non exiluerit princeps et funalibus equis parum cohaerenter circumflexerit metam.

Et parmi ces gens-là, ceux qui ont bien assez vécu, forts de l'autorité que leur donne le grand âge, braillent au nom de leurs cheveux blancs et de leurs rides que l’empire va s’effondrer si, dans la prochaine course, leur aurige favori ne sort pas en tête et ne tourne pas autour de la borne en synchronisant assez les mouvements de chevaux de volée.

 

Foule paresseuse, foule oisive qui traîne en ville ou autour du cirque …

et ubi neglegentiae tanta est caries . . .

ils croupissent totalement dans leur paresse ...

 

… mais foule capable de se lever longtemps avant le soleil les jours de courses :

exoptato die equestrium ludorum inlucescente, nondum solis puro iubare, effusius omnes festinant praecipites ut velocitate currus ipsos anteeant certaturos . . .

Mais quand le jour des courses qu’ils ont tant attendu se lève, la lumière du soleil n’éclaire pas encore et les voilà qui se hâtent complètement affolés tête première si bien qu’ils dépassent en vitesse les chars qui vont courir …

 

Bien avant le lever du soleil, mais pas en silence ! Déjà, trois siècles plus tôt, une foule semblable qui se pressait vers le cirque avait eu le malheur de réveiller Caligula :

Inquietatus fremitu gratuita in circo loca de media nocte occupantium, omnis fustibus abegit ; elisi per eum tumultum uiginti amplius equites R., totidem matronae, super innumeram turbam ceteram.

Réveillé par le bruit des gens qui, dès le milieu de la nuit, voulaient emparer au cirque des places gratuites, il les fit chasser à coups de bâton. Plus de vingt chevaliers romains, autant de matrones et une foule immense d'autres spectateurs furent écrasés dans la bousculade. Suétone, Caligula, 26.

Ce qui prouve qu’il ne fallait pas déranger Caligula … ou le cheval de Caligula !

Plus sérieusement ce fait divers prouve que les bourgeois aussi se ruaient vers le cirque au milieu de la nuit, et avec madame !

Plus sérieusement encore, nous apprenons incidemment que les places étaient généralement payantes.

 

L’entrée du cirque fait l’objet d’une surveillance policière :

[Praefectus] interdicere poterit et spectaculis…

Le préfet pourra aussi interdire à quelqu’un l’entrée des spectacles … Digeste. I, 12, 1, 13

 

Enfin, les voilà arrivés, installés dans les gradins, supporters des Verts ici et supporters des Bleus là. On évite de se mélanger :

Super quorum eventu discissi votorum studiis anxii plurimi agunt pervigiles noctes.

Et pour attendre le début des courses, la plupart passent la nuit sans sommeil, regroupés par factions.

 

Les gradins sont durs et la journée sera longue. On achète (ou on loue, comme de nos jours à la corrida) un coussin, qui pourra le cas échéant servir d’ultime projectile :

Tomentum concisa palus circense vocatur.

     Haec pro Leuconico stramina pauper emit.

On appelle « rembourrage de cirque » le roseau haché :

C’est le coussin qu’achète le pauvre en lieu et place de paille gauloise.  Martial, XIV, 160.

 

Ils ont apporté leur sportula, le casse-croûte. Mais juste un en-cas, les marchands de boissons et de victuailles de toute sorte ne manquent pas :

. . . [quod] otiosae

vendit qui madidum cicer coronae, . . .

[quod] viles pueri salariorum,

[quod] fumantia qui tomacla raucus

circumfert tepidis cocus popinis,

celui qui vend à un cercle de badauds des pois chiches bouillis,

les minables petits esclaves des charcutiers,

le gargotier à la voix éraillée qui propose à la ronde

des saucisses fumantes dans des casseroles chaudes … Martial, I, 41.

 

Même les bourgeois prennent leurs précautions :

Eques Romanus, ad quem in spectaculis bibentem cum misisset Augustus qui ei diceret: "ego si prandere volo, domum eo", "tu enim" inquit "non times ne locum perdas".

Auguste vit un jour au spectacle un chevalier romain en train de boire. Il lui fit apporter un message qui disait : « Moi, quand je veux déjeuner, je rentre chez moi ». Le chevalier lui fit répondre : « Toi, tu n’as pas peur de perdre ta place ! ».  Quintilien, VI, 3.

 

On peut aussi compter sur une distribution gratuite de paniers-repas, ça se fait parfois.

 

Mais la nuit est longue, on fait garder sa place par un copain et on va faire un petit tour. Les boutiques ne manquent pas autour des cirques et on trouve tout ce dont on a besoin : des artistes de rue pour passer un petit moment, des conseils auprès d’un astrologue, à boire et à manger chaud ou froid, sans compter les nombreux lupanars avec leurs célébrités :

Deliciae populi, magno notissima circo,

      Quintia, vibratas docta movere nates

Délices du peuple, célébrité sans pareille du cirque Maxime,

Quintia qui sais si bien bouger tes fesses ondulantes … Priapées, 26.

Indro Montanelli décrit très bien les hommes qui « avec des mouchoirs aux couleurs de l’équipe de leur cœur, faisaient une halte, avant d’entrer, dans les bordels flanquant l’entrée. » Ils mettaient en pratique cette réflexion de Sénèque qui affirme que les nuits semblent plus courtes quand on les passe dans les bras des prostituées ou dans le vin :

at contra quam exiguae noctes videntur, quas in complexu scortorum aut vino exigunt!

 

Le temps passe, le jour se lève. Sonneries de clairons, la procession entre dans le cirque et fait le tour de la piste. On patiente en attendant la fin de la procession, en guettant parfois un signe favorable de l’une ou l’autre statue. Enfin, le préteur a tiré au sort la place des premiers attelages, alors

tanto namque impetu concitantur animi in furorem, quanto illic impetu curritur; ut jam plus spectaculi exhibeant, qui spectandi gratia veniunt, cum exclamare, et efferri, et exilire coeperint.

les spectateurs entrent dans une fureur égale en l'impétuosité à l’impétuosité avec laquelle on court sur la piste. Et le spectacle se trouve davantage chez les spectateurs avec leurs hurlements, leurs gesticulations et leurs bonds. Lactance, Inst. Div. VI.

 

Au milieu de tous ces hurlements, on voit l’empereur Claude participer avec enthousiasme aux réjouissances populaires. Certes, on l’a déjà dit, il préférait les combats de gladiateurs et les chasses, mais il ne boudait pas son plaisir aux courses, c’est ce que dit Suétone :

Nec ullo spectaculi genere communior aut remissior erat, adeo ut oblatos victoribus aureos prolata sinistra pariter cum vulgo voce digitisque numeraret ac saepe hortando rogandoque ad hilaritatem homines provocaret, dominos identidem appellans, immixtis interdum frigidis et arcessitis iocis ; qualis est ut cum Palumbum postulantibus daturum se promisit, si captus esset.

C’est le genre de spectacle où il se montrait le plus familier et le plus prêt à plaisanter. Il rendait la main gauche, comme la populace, et comptait tout haut sur ses doigts les pièces d'or offertes aux vainqueurs. Ses exhortations et ses prières provoquaient le rire des spectateurs, il appelait sans cesse « messieurs », avec de temps en temps des plaisanteries qui tombaient à plat et qui venaient de loin. Par exemple, comme le peuple demandait le gladiateur Colombe, il promit de le faire venir « dès qu'on l’aurait attrapé » (Claude, 21)

 

Tous ces bruits et tous ces cris se fondent en un grondement qui s’entend dans toute la ville. Sénèque (Lettres, X, 83) l’entend de chez lui :

Ecce circensium obstrepit clamor; subita aliqua et universa voce feriuntur aures meae, nec cogitationem meam excutiunt, ne interrumpunt quidem. Fremitum patientissime fero; multae voces et in unum confusae pro fluctu mihi sunt aut vento silvam verberante et ceteris sine intellectu sonantibus.

Mais voici que retentit la clameur du Cirque : un cri soudain, universel est venu frapper mes oreilles, sans toutefois m'arracher à mes réflexions ni même les interrompre. Je supporte très patiemment le bruit : des voix nombreuses et qui se confondent en une seule sont pour moi comme le flot qui gronde, comme le vent qui fouette la forêt, comme tout ce qui ne produit que d'indistincts retentissements.

Il paraît même que l’on entendait cette clameur jusqu’à Ostie le 31 octobre 417:

Saepius attonitae resonant circensibus aures.

A plusieurs reprises, retentissent les bruits du cirque à mes oreilles étonnées. Rutilius Namiatianus, I, 201

image069.jpg

Et les gens bien ?

πολλὴ γὰρ ὡς ἀληθῶς ἡ ἱππομανία καὶ πολλῶν ἤδη σπουδαίων εἶναι δοκούντων ἐπείληπται.

La manie des chevaux est effectivement générale, et elle s'est emparée d'un grand nombre d'hommes qui sont regardés comme de fort honnêtes gens. Lucien, Nigrinus ,29.

 

Certains intellectuels n’avaient pas peur de reconnaître leur passion pour le cirque, comme Fronton, le précepteur de Marc-Aurèle :

[…] Je souffre de la main droite de cruelles douleurs. Je me suis cependant fait porter au cirque malgré ces douleurs. Me voilà saisi encore une fois de la passion des courses. Lettres, II, 3

 

Les plus délicats, comme Pline le Jeune (IX, 6), qui à mon avis en rajoute un peu, restaient tranquillement chez eux ou passaient la journée à la campagne pour ne pas entendre les déferlantes de hurlements :

Omne hoc tempus inter pugillares ac libellos iucundissima quiete transmisi. 'Quemadmodum' inquis 'in urbe potuisti?' Circenses erant, quo genere spectaculi ne levissime quidem teneor. Nihil novum nihil varium, nihil quod non semel spectasse sufficiat. Quo magis miror tot milia virorum tam pueriliter identidem cupere currentes equos, insistentes curribus homines videre.

J’ai passé tout ce temps au milieu de mes notes et mes livres dans la plus douce tranquillité. Je t’entends : « A Rome ? Comment est-ce possible ? ». Il y avait des courses, et ce genre de spectacle ne m’intéresse pas le moins du monde ! Rien de nouveau, rien de différent, rien qu’il ne suffise d’avoir vu une fois. Raison de plus pour s’étonner que tant de milliers d’adultes retombés en enfance se pressent pour voir courir des chevaux et des hommes debout sur des chars.

 

D’autres, comme Ovide, profitaient de la promiscuité pour essayer de séduire une charmante spectatrice, profitant de ce que le papa ou le mari ou le grand frère, qui ne devaient pas être bien loin, n’avaient d’yeux que pour les auriges et les chevaux.

Nec te nobilium fugiat certamen equorum;

    Multa capax populi commoda Circus habet. [. . .]

Proximus a domina, nullo prohibente, sedeto,

    Iunge tuum lateri qua potes usque latus;

Et bene, quod cogit, si nolis, linea iungi,

    Quod tibi tangenda est lege puella loci.

Hic tibi quaeratur socii sermonis origo,

    Et moveant primos publica verba sonos.

Cuius equi veniant, facito, studiose, requiras:

    Nec mora, quisquis erit, cui favet illa, fave.

N'oublie pas l'arène où de généreux coursiers disputent le prix de la course; ce cirque, où se rassemble un peuple immense, est très favorable aux amours. […] Assieds-toi près d'elle, côte à côte, le plus près que tu pourras : rien ne s'y oppose; le peu d'espace te force à la presser, et lui fait, heureusement pour toi, une loi de le souffrir. Cherche alors un motif pour lier conversation avec elle, et ne lui tiens d'abord que les propos usités en pareil cas. Des chevaux entrent dans le cirque : demande-lui le nom de leur maître; et, quel que soit celui qu'elle favorise, range-toi aussitôt de son parti. Ars amat. I, 135-146, trad. Nisard.

Mutatis mutandis, c’est au cirque, mais pendant un combat de gladiateurs, que la belle Valeria séduit le peu commode Sylla :

ἔτυχε πλησίον τοῦ Σύλλα καθεζομένη γυνὴ τὴν ὄψιν εὐπρεπὴς καὶ γένους λαμπροῦ· Μεσσάλα γὰρ ἦν θυγάτηρ, ῾Ορτησίου δὲ τοῦ ῥήτορος ἀδελφή, Οὐαλλερία δὲ τοὔνομα· συνεβεβήκει δὲ αὐτῇ νεωστὶ πρὸς ἄνδρα διάστασις. Αὕτη παρὰ τὸν Σύλλαν ἐξόπισθεν παραπορευομένη τήν τε χεῖρα πρὸς αὐτὸν ἀπηρείσατο καὶ κροκύδα τοῦ ἱματίου σπάσασα παρῆλθεν ἐπὶ τὴν ἑαυτῆς χώραν. Ἐμβλέψαντος δὲ τοῦ Σύλλα καὶ θαυμάσαντος, “Οὐδέν,” ἔφη, “δεινόν, αὐτόκρατορ, ἀλλὰ βούλομαι τῆς σῆς κἀγὼ μικρὸν εὐτυχίας μεταλαβεῖν.” τοῦτο ἤκουσεν οὐκ ἀηδῶς ὁ Σύλλας…

Sylla se trouva, par hasard, à côté d’une femme très-belle, et de noble famille : elle était fille de Messala, et sœur de l’orateur Hortensius ; Valéria était son nom, et elle avait fait naguère divorce avec son mari. Elle s’approcha de Sylla par derrière, appuya sa main sur lui, arracha un poil de sa robe, et alla reprendre sa place. Sylla, ayant fixé sur elle un regard étonné : « Seigneur, ce n’est rien, dit-elle, qui te puisse fâcher ; mais je veux, moi aussi, avoir quelque part à ton bonheur. » Le mot ne déplut nullement à Sylla ... Plutarque, Sylla.

 

Enfin Marc Aurèle est resté célèbre pour son indifférence aux courses de chevaux :

Fuit autem consuetudo Marco, ut in circensium spectaculo legeret audiretque ac suscriberet. Ex quo quidem saepe iocis popularibus dicitur lacessitus.

Pendant les jeux du cirque, Marc avait l’habitude de lire, d’accorder des audiences et de signer des documents. Ce qui lui valut, dit-on, de subir les moqueries du peuple. Hist. Aug.

 


Le pouvoir face au peuple

 

Sous l’Empire, depuis l'époque d'Auguste, c'est au cirque (ainsi qu’au théâtre ou à l’amphithéâtre) que le peuple réuni pouvait manifester son opinion et exprimer des requêtes.

Pour les empereurs, les spectacles étaient l’occasion de mesurer leur popularité.

Ἐν τούτῳ δ' ἱπποδρομίαι ἦσαν· καὶ σπουδάζεται γὰρ Ῥωμαίοις ἥδε ἡ θεωρία δεινῶς, συνίασίν τε προθύμως εἰς τὸν ἱππόδρομον καὶ ἐφ' οἷς χρῄζοιεν δέονται τῶν αὐτοκρατόρων κατὰ πλῆθος συνελθόντες, οἱ δὲ ἀναντιλέκτους τὰς δεήσεις κρίνοντες οὐδαμῶς ἀχαριστοῦσιν.

A ce moment-là il y avait des courses de chevaux, spectacle très en faveur chez les Romains. Ils se réunissent avec empressement à l'hippodrome et là, assemblés en masse, ils font entendre aux empereurs ce qu'ils désirent ; les empereurs, quand ils jugent leurs prières fondées, n'opposent pas de refus. Flavius Josèphe, XIX 24

 

Le refus par contre tombe parfois sèchement :

Ἦγε δὲ καὶ τὸν δῆμον τῶν Ῥωμαίων ἐμβριθῶς μᾶλλον ἢ θωπευτικῶς· καί ποτε ἰσχυρῶς αἰτοῦντί τι ἐν ὁπλομαχίᾳ οὔτε ἔνειμε, καὶ προσέτι ἐκέλευσε τοῦτο δὴ τὸ τοῦ Δομιτιανοῦ κηρυχθῆναι « σιωπήσατε ».

Hadrien menait le peuple romain avec plus de sévérité que de courtoisie. Un jour où, pendant un combat de gladiateurs, on lui demandait quelque chose avec instance, il ne l'accorda pas. De plus il donna l'ordre au héraut de répéter le mot de Domitien : « Taisez-vous ! » Dion Cassius, LXIX, 6.

et pourtant, Hadrien était loin de se comporter en tyran comme l’avait fait Domitien une quarantaine d’années plus tôt.

 

Auguste refuse de traiter une question importante pendant les courses, il convoque le peuple sur le forum un peu plus tard :

Ἐπειδή τε οἱ ἱππῆς πολλῇ ἐν αὐταῖς σπουδῇ τὸν νόμον τὸν περὶ τῶν μήτε γαμούντων μήτε τεκνούντων καταλυθῆναι ἠξίουν, ἤθροισεν ἐς τὴν ἀγορὰν χωρὶς μὲν τοὺς ἀγυναίους σφῶν χωρὶς δὲ τοὺς γεγαμηκότας ἢ καὶ τέκνα ἔχοντας […]

Comme, pendant ces jeux, les chevaliers demandaient avec instance l'abrogation de la loi relative aux citoyens qui n'avaient ni femme ni enfants, il assembla séparément, dans le Forum, d'un côté ceux d'entre eux qui n'étaient pas mariés, de l'autre ceux qui l'étaient et qui avaient des enfants … [et leur tint deux discours pour annoncer un renforcement de la loi en question]. Dion Cassius, LXIX, 6.

 

Galba communique (prudemment ?) son refus après les jeux, par la voie officielle :

Οὐδενὸς γὰρ οὕτω θεάματος ἐρασθεὶς ὁ ῾Ρωμαίων δῆμος ὡς τοῦ Τιγελλῖνον ἰδεῖν ἀπαγόμενον, οὐδὲ παυσάμενος ἐν πᾶσι θεάτροις καὶ σταδίοις αἰτούμενος ἐκεῖνον, ἐπεπλήχθη διαγράμματι τοῦ αὐτοκράτορος …

Le spectacle que le peuple romain désirait le plus, c’était voir Tigellin conduit au supplice. Comme il le demandait et le redemandait au théâtre et au cirque, l'empereur le leur reprocha vivement par une affiche publique … Plutarque, Galba, 18.

 

Καί ποτε θέας οὔσης, καὶ τῶν χιλιάρχων καὶ λοχαγῶν τὸ ῾Ρωμαίοις σύνηθες εὐτυχίαν ἐπευχομένων τῷ αὐτοκράτορι Γάλβᾳ, διεθορύβησαν οἱ πολλοὶ τὸ πρῶτον, εἶτα ταῖς εὐχαῖς ἐπιμενόντων ἐκείνων ἀντεφώνουν « Εἰ ἄξιος ».

Un jour à l’occasion de jeux, les tribuns et les centurions formulèrent, suivant l'usage des Romains, des vœux pour l'empereur Galba. La plupart des soldats manifestèrent bruyamment et, comme les officiers continuaient leurs vœux, les soldats s’écrièrent : « S'il en est digne ». Plutarque, Galba, 20.

 

Il n’était pas toujours prudent de manifester directement son mécontentement ou de présenter des revendications.

Sous Caligula par exemple :

Ἐκέλευον δὴ καὶ τὸν Γάιον ἐκθύμῳ τῇ ἱκετείᾳ χρώμενοι τῶν τε τελῶν ἐπανιέναι καὶ τῶν φόρων ἐπικουφίζειν τι τοῦ ἐπαχθοῦς. Ὁ δ' οὐκ ἠνείχετο, καὶ πλέον τι τῇ βοῇ χρωμένων ἄλλους ἄλλῃ διαπέμψας κελεύει τοὺς βοῶντας λαβεῖν τε καὶ μηδὲν εἰς ἀναβολὰς ἀνελεῖν προαγαγόντας. Καὶ ὁ μὲν ἐκέλευε ταῦτα καὶ οἷς προσετέτακτο ἔπρασσον, πλεῖστοί τε ἦσαν οἱ ἐπὶ τοιούτοις ἀποθανόντες. Καὶ ὁ δῆμος ἑώρα μέν, ἠνείχετο δὲ παυσάμενος τῆς βοῆς, ἐν ὀλίγῳ ἕνεκα τῶν χρημάτων ὀφθαλμοῖς ὁρῶντες τὴν ἐπὶ τοιούτοις παραίτησιν εἰς θάνατον αὐτοῖς φέρουσαν.

On demanda à Caligula, avec d'instantes prières, un allègement des impôts et une remise des droits qui étaient intolérables. Mais il ne voulait pas de cela et comme les clameurs augmentaient, il envoya de deux côtés des soldats pour arrêter les manifestants et les mener sans délai à la mort. A peine donnés par lui, les ordres furent exécutés par ses agents ; il y eut beaucoup de victimes. Le peuple, à cet aspect, se tint coi et cessa même ses cris, car il voyait de ses yeux que ceux qui demandaient à être dispensés du tribut étaient rapidement mis à mort. Flavius, XIX 24

 

La prudence conseillait donc de manifester indirectement, par exemple en manifestant contre la faction ou le gladiateur que soutenait l’empereur.

 

Certains empereurs savent accepter cette forme de contestation – si contestation il y a –, comme Trajan :

Iam quam libera spectantium studia, quam securus favor! Nemini impietas, ut solebat, obiecta, quod odisset gladiatorem: nemo e spectatore spectaculum factus, miseras voluptates unco et ignibus expiavit.

Et quel respect pour les goûts des spectateurs ! Comme on peut sans souci afficher ses préférences ! Personne n’a été, comme naguère, accusé de lèse-majesté parce qu’il n’aimait pas un gladiateur. Personne n’est passé de spectateur à spectacle, n'a expié par le croc ou par les flammes de malheureux plaisirs.  Pline le Jeune, Panégyrique de Trajan, 33.

 

D’autres n’hésitent pas sur le sens qu’il convient de donner à l’attitude du peuple :

Demens ille  qui [...] se despici et contemni, nisi etiam gladiatores eius veneraremur, sibi maledici in illis [...] interpretabatur.

Folie de celui qui se croyait méprisé, avili, si nous n’applaudissions pas ses gladiateurs ; il prenait pour lui le mal qu'on disait d'eux ! Pline le Jeune, Panégyrique de Trajan, 33.

Folie ? Non : Domitien, mort quatre ans, plus tôt interprétait fort justement les manifestations populaires.

 

Mais même ce genre de manifestation n’allait pas sans risque quand l’empereur se sentait impopulaire et menacé, comme Vitellius :

Quosdam et de plebe ob id ipsum, quod Venetae factioni clare male dixerant, interemit, contemptu sui et nova spe id ausos opinatus.

Il fit même exécuter des gens de la plèbe pour le motif qu’ils avaient insulté en public la faction des Verts, prétextant qu’ils l’avaient fait pour outrager sa personne et dans l’espoir d’une révolution. Suétone, Vitellius.

 

La manifestation peut commencer en silence, quand la plèbe envahit les sièges réservés aux sénateurs et aux chevaliers :

cum ludos circenses Iulianus Romae daret, et indiscrete [se] subsellia Circi maximi repleta essent . . .

à l'occasion de jeux du cirque que donnait à Rome Julianus, le peuple, après avoir occupé indifféremment toutes les catégories de sièges du Cirque Maxime …

avant de tourner à l’émeute :

ingentique iniuria populus adfectus esset . . .

et avoir accablé Julianus de violentes invectives …

Apparemment, cette fois-là, la manifestation se termine plutôt bien.

 

En 189, le préfet de l’annone Papirius cherche à évincer un certain Cléandre qui avait la faveur de l’empereur Commode.

Ἱπποδρομία τις ἦν, μελλόντων δὲ τὸ ἕβδομον τῶν ἵππων ἀγωνιεῖσθαι πλῆθός τι παιδίων ἐς τὸν ἱππόδρομον ἐσέδραμε, καὶ αὐτῶν παρθένος τις μεγάλη καὶ βλοσυρὰ ἡγεῖτο, ἣν δαίμονα ἐκ τῶν μετὰ ταῦτα συμβάντων ἐνόμισαν γεγονέναι. Τά τε γὰρ παιδία συνεβόησαν πολλὰ καὶ δεινά, καὶ ὁ δῆμος παραλαβὼν αὐτὰ οὐδὲν ὅ τι οὐκ ἐξέκραγε, καὶ τέλος καταπηδήσας ὥρμησε πρὸς τὸν Κόμμοδον ἐν τῷ Κυιντιλίῳ προαστείῳ ὄντα, πολλὰ μὲν ἐκείνῳ κἀγαθὰ ἐπευχόμενος, πολλὰ δὲ καὶ κατὰ τοῦ Κλεάνδρου καταρώμενος.

On célébrait les jeux du cirque ; au moment où allait commencer la septième course de chevaux, une multitude de petits enfants s'élancèrent dans le cirque ; ils étaient conduits par une jeune fille d'une taille élevée et d'un aspect farouche dont on pensa qu’il s’agissait d’une divinité étant donné ce qui se passa ensuite. Ces enfants poussèrent des cris terribles, et le peuple en les voyant arriver poussa des clameurs de toute sorte ; il finit même par courir en désordre chez Commode dans le faubourg Quintilius où il se trouvait, en lui souhaitant le meilleur et en réclamant le pire pour Cléandre. Dion Cassius, LXX, 13.

Cléandre envoie la troupe pour mettre fin à la manifestation, on compte de nombreux blessés et des morts. Mis au courant, Commode s’affole et livre Cléandre à la vindicte populaire. Pas mal, le coup de la divinité, bien joué Papirius !

 

Quelques années plus tard, c’est Caracalla en personne qui envoie les CRS de l’époque réprimer la manif avec les méthodes de l’époque :

ἱπποδρομίαν μὲν ἐθεᾶτο, ἀπέσκωψε δέ τι τὸ πλῆθος ἐς ἡνίοχον, περὶ ὃν ἐκεῖνος ἐσπουδάκει· ὃ δὲ οἰηθεὶς αὐτὸς ὑβρίσθαι κελεύει τῷ πλήθει προσπεσεῖν τὸ στράτευμα, ἀπάγειν τε καὶ φονεύειν τοὺς κακῶς τὸν ἡνίοχον εἰπόντας.

il assistait aux courses ; le peuple osa faire quelques plaisanteries sur un conducteur de char qu'il protégeait. Aussitôt, pensant que cette insulte s'adresse à lui, il ordonne à ses soldats de se précipiter sur le peuple, d'arrêter et de massacrer ceux qui avaient outragé l’aurige.  Dion Cassius, LXXVII, 5

 

Nihil novi sub sole : certains haut responsables savaient déjà très bien manipuler l’opinion. Sous le règne de son père, Titus en tant que Préfet du prétoire (en quelque sorte ministre de l’Intérieur !) dirigeait la police :

Siquidem suspectissimum quemque sibi, summissis qui per theatra et castra quasi consensu ad poenam deposcerent, haud cunctanter oppressit.

Il plaçait des hommes à lui aux théâtres ou dans les camps qui demandaient prétendument au nom de tous, le supplice de ceux qui lui étaient suspects et il les faisait exécuter sans délai.  Suétone, Titus, 6.


 

0chouette accueil.jpg

 

Si vous souhaitez m’écrire :

 

alain.canu02@orange.fr