Noctes Gallicanae

Epigraphie latine

Les obélisques de Rome

 

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Dans le livre XXXVI de son Histoire naturelle, Pline l’Ancien après avoir rappelé que

Trabes ex eo fecere reges quodam certamine, obeliscos vocantes Solis numini sacratos Les rois d’Égypte avaient d’une certaine façon rivalisé entre eux pour tailler dans cette pierre (le granite de Syène) des poutres qu’ils appelaient obélisques et qu’ils dédiaient au dieu Soleil.

décrit les deux obélisques qu’Auguste fit rapporter d’Égypte :

 

Is autem obeliscus, quem divus Augustus in Circo magno statuit, excisus est a rege Psemetnepserphreo, quo regnante Pythagoras in Aegypto fuit, LXXXV pedum et dodrantis praeter basim eiusdem lapidis ; is vero, quem in campo Martio, novem pedibus minor, a Sesothide. Inscripti ambo rerum naturae interpretationem Aegyptiorum philosophia continent.

« Cet obélisque, que le divin Auguste fit ériger dans le Grand cirque, fut taillé sur ordre du roi Psemetnepserphreus, sous le règne duquel Pythagore séjourna en Égypte. Il mesure 85 pieds ¾ (25,21 m), sans compter sa base faite de la même pierre. Quant à celui du Champ de mars, qui fait 9 pieds de moins (soit 22,56 m), il date de Sesothis. Sur les deux se trouvent des inscriptions sur la conception de la nature selon la science égyptienne.

 

Ei, qui est in campo, divus Augustus addidit mirabilem usum ad deprendendas solis umbras dierumque ac noctium ita magnitudines, strato lapide ad longitudinem obelisci, cui par fieret umbra brumae confectae die sexta hora paulatimque per regulas, quae sunt ex aere inclusae, singulis diebus decresceret ac rursus augeresceret, digna cognitu res, ingenio Facundi Novi mathematici. Is apici auratam pilam addidit, cuius vertice umbra colligeretur in se ipsam, alias enormiter iaculante apice, ratione, ut ferunt, a capite hominis intellecta.

« De celui du Champ de Mars, Auguste fit une surprenante utilisation : à partir de l’ombre créée par le soleil, il marque les longueurs des jours et des nuits. On plaça un pavage de pierre à la distance voulue en fonction de la hauteur de l’obélisque pour l’ombre le touche à midi le jour du solstice d’hiver, puis pour qu’elle touche peu à peu des marques de bronze, scellées dans le pavage, au fur et à mesure que l’ombre croissait et décroissait jour après jour. Intéressant sujet d’étude mené par le mathématicien Facundus Novus. Celui plaça au sommet de l’obélisque une boule dorée, au sommet de laquelle l’ombre se concentrait en elle-même, faute de quoi l’ombre du sommet se serait démesurément étendue. On dit qu’il en découvrit le principe en observant l’ombre de la tête humaine.

 

Haec observatio XXX iam fere annis non congruit, sive solis ipsius dissono cursu et caeli aliqua ratione mutato sive universa tellure a centro suo aliquid emota (ut deprehendi et aliis in locis accipio) sive urbis tremoribus ibi tantum gnomone intorto sive inundationibus Tiberis sedimento molis facto, quamquam ad altitudinem inpositi oneris in terram quoque dicuntur acta fundamenta.

« Cette échelle de mesure ne correspond plus à la réalité depuis une trentaine d’années, soit par une anomalie dans la course du soleil lui-même due à quelque changement dans l’ordonnancement céleste, soit par un certain décalage de l’ensemble de la terre par rapport à son centre (ce qu’on observe aussi en d’autres lieux, selon certaines sources), soit par une déformation purement locale de ce cadran liée aux vibrations de la ville, soit à un dépôt de sédiments apportés par les crues du Tibre et qui aurait soulevé l’ensemble de la masse ; les fondations auraient pourtant été assises en terre à une profondeur égale au poids de l’ouvrage qu’elles devaient supporter. »

 

Précisons que Pline a dû confondre les deux obélisques : celui du cirque Maxime (actuellement sur la piazza del Popolo) daterait du règne de Ramsès II (1348-1282), appelé Sesothis ou Sesostris par les Grecs ; celui du Champ de Mars (actuellement piazza di Montecitorio, devant la Chambre des députés) daterait du règne de Psammétique II (594-589).

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Les socles des deux obélisques portaient la même inscription :

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Rome, inscription de l’obélisque de la piazza del Popolo

d’après R. Bloch, L’épigraphie latine, Que sais-je ?

 

IMP CAESAR DIVI F

AVGVSTVS

PONTIFEX MAXIMVS

IMP XII COS XI TRIB POT XIV

AEGYPTO IN POTESTATEM

POPVLI ROMANI REDACTA

SOLI DONVM DEDIT

Imperator Caesar divi filius Augustus, pontifex maximus, imperator XII, consul XI, tribunicia potestate XIV, Aegypto in potestatem populi Romani redacta, Soli donum dedit.

CIL 6, 701 et 702

L’imperator César Auguste, fils du divin (César), grand pontife, salué imperator 12 fois, consul fois, revêtu de la puissance tribunicienne pour la 14ème fois, après la soumission de l’Égypte à la puissance du peuple romain, a fait don (de cet obélisque) au Soleil.

 

Auguste ayant compté ses puissances tribuniciennes à partir de 23 av. J.-C., l’érection du monument se situe entre juillet 10 et juillet 9 av. J.-C.

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Au XVIe siècle, le pape Sixte-Quint (1585-1590) fait placer au centre de la piazza del Popolo, place du Peuple, l’obélisque du cirque Maxime, avec l’inscription suivante :

ANTE SACRAM

AEDEM

AVGVSTIOR

LAETIORQVE SVRGO

CVIVS EX VTERO

VIRGINALI

AVG IMPERANTE

SOL IVSTITIAE

EXORTVS EST

« Je m’élève plus auguste et plus joyeux devant la demeure sacrée de celle dont le ventre virginal, sous le règne d’Auguste, donna naissance au soleil de la justice. »

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L’inscription fait allusion à l’église Santa Maria del Popolo, construite par le pape Pascal II (1099 – 1118) sur l’emplacement, dit-on, du tombeau de Néron ! De fait, Reliquias Egloge et Alexandria nutrices cum Acte concubina gentili Domitiorum monimento condiderunt quod prospicitur e campo Martio impositum colli Hortulorum. In eo monimento solium porphyretici marmoris, superstante Lunensi ara, circumsaeptum est lapide Thasio Eglogé et Alexandria, ses nourrices, avec sa maîtresse Acté ensevelirent ses cendres dans le monument familial des Domitii que l’on aperçoit du Champ de Mars, sur la colline des Jardins [le mont Pincio qui domine l’actuelle piazza del Popolo]. Dans l’enceinte de ce monument, son sarcophage de porphyre, surmonté d’un autel en marbre de Luna, est entouré d’une balustrade en pierre de Thasos (Suétone, Néron, 50).

 


Caligula fit à son tour transporter un obélisque à Rome en 37 :

 

Tertius est Romae in Vaticano Gai et Neronis principum circo — ex omnibus unus omnino fractus est in molitione —, quem fecerat Sesosidis filius Nencoreus. Eiusdem remanet et alius centum cubitorum , quem post caecitatem visu reddito ex oraculo Soli sacravit.

« Le troisième obélisque se trouve à Rome dans le cirque du Vatican édifié par les empereurs Caligula et Néron. Il est le seul de tous à avoir été brisé dans le transport. Il a été taillé sous Nencoreus, le fils de Sesosis. Il en existe un autre taillé par le même roi et haut de 100 coudées (44,1 m) qu’il a consacré au Soleil d’après un oracle, alors qu’il avait recouvré la vue après être devenu aveugle. » (Pline, ibid.)

 

Le texte de Pline pose ici un problème : l’obélisque de Caligula qui se trouve depuis le XVIème sur la place Saint-Pierre ne présente aucune trace de fracture. Par contre, si on lit d’après quelques manuscrits FACTVS EST IN IMITATIONE EIVS QVEM FECERAT au lieu de FRACTVS EST IN MOLITIONE QVEM FECERAT, « il fut fait sur le modèle de celui qu’avait fait Nencoreus, etc. », on obtient un sens satisfaisant et qui correspond à l’observation de certains spécialistes selon lesquels cet obélisque serait une copie romaine.

 

Caligula consacra cet obélisque à ses deux prédécesseurs :

 

Rome
Obélisque du Vatican

Rome, inscription de l’obélisque du Vatican

d’après R. Bloch, L’épigraphie latine, Que sais-je ?

 

DIVO CAESARI DIVI IVLI F(ILIO) AVGVSTO

TI(BERIO) CAESARI AVGVSTI F(ILIO) AVGVSTO

SACRVM

CIL 6, 882

« Consacré au divin César Auguste, fils du divin Jules, à Tibère César Auguste, fils du divin Auguste ».

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Sixte-Quint fit relever l’obélisque qui traînait à terre. Surmonté d’une croix qui renfermerait « une parcelle de la vraie croix », il se dresse depuis 1585 devant la basilique Saint-Pierre. Son piédestal (je n’ai pas pensé à le vérifier moi-même, grand merci à qui pourra me le confirmer ou l’infirmer !) porterait, outre la dédicace de Caligula, les deux inscriptions suivantes :

CHRISTVS VINCIT

CHRISTVS REGNAT

CHRISTVS IMPERAT

CHRISTVS AB OMNI MALO

PLEBEM SVAM

DEFENDAT

Le Christ est vainqueur, le Christ règne, le Christ commande : que le Christ préserve son peuple de tout mal.

 

ECCE CRVX DOMINI

FVGITE

PARTES ADVERSAE

VICIT LEO

DE TRIBV IVDA

Voici la croix du Seigneur : fuyez, puissances ennemies, le lion de la tribu de Juda est vainqueur.

 

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au sommet

de l’obélisque


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devant le Panthéon

 

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Trinità dei Monti

 


On peut voir aussi Die römischen Obelisken (en allemand), et Chasing obelisks in Rome (en anglais).

Pour tout savoir sur les obélisques : http://www.egipto.com/obeliscos/links.html

 


 

épigraphie : sommaire

 


 

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