Noctes Gallicanae

 

CACATOR CAVE MALVM

 

Les latrines de Pompéi

 

 

 

ad lasanum

le dernier salon où l'on cause

cacator cave malum

Hic bene cacavi

latrines privées

latrines publiques

pot de chambre

Aux ch… Tibère !

 

Quaeras, censeo, si legi laboras,

Nigri fornicis ebrium poetam,

Qui carbone rudi putrique creta

Scribit carmina, quae legunt cacantes.

Tu devrais t’adresser, je crois, si tu tiens à ce qu’on lise ton nom,

à un poète aviné pilier de noir bordel,

le genre de poète qui écrit, avec un bout de charbon ou une craie pourrie,

des poèmes que lisent des gens qui font caca…

Martial, XII, 61, vers 7 à 10.

 

Abordons maintenant avec des références littéraires ce sujet fort intéressant mais délicat à traiter si l’on ne veut pas outrepasser les limites du bon goût.

 

 

Le mot latrina appartient à la famille du verbe lavare : la[va]trina. La salle de bains ou le lavabo, les toilettes.

Lasanum (emprunt au grec λάσανον) et matella (diminutif de matula « vase ») désignent le pot de chambre.

 

 

 

Voyons d’abord l’incontournable Trimalchion de Pétrone qui a tout prévu lorsqu’il fréquente les thermes :

 

Notavimus etiam res novas : nam duo spadones in diversa parte circuli stabant, quorum alter matellam tenebat argenteam, alter numerabat pilas, non quidem eas quae inter manus lusu expellente vibrabant, sed eas quae in terram decidebant.

Cum has ergo miraremur lautitias, accurrit Menelaus : « Hic est, inquit, apud quem cubitum ponitis, et quidem iam principium cenae videtis. » Et iam non loquebatur Menelaus cum Trimalchio digitos concrepuit, ad quod signum matellam spado ludenti subiecit. Exonerata ille vesica aquam poposcit ad manus, digitosque paululum adspersos in capite pueri tersit.

Nous remarquâmes encore deux nouveautés : deux eunuques se tenaient des deux côtés du groupe, l'un avait à la main un pot de chambre d'argent, l'autre comptait les balles, non, d'ailleurs, celles qui voltigeaient, en cours de jeu, de main en main, mais celles qui tombaient à terre.

Pendant que nous étions en train d'admirer ces raffinements, Ménélas accourut : « Voici l'homme, dit-il, chez qui vous allez vous faire rincer, et d'ailleurs, vous voyez déjà le début du dîner. » Ménélas avait à peine terminé que Trimalchion claqua des doigts. A ce signal, l'eunuque lui tendit le pot sans qu'il s'arrêtât de jouer. Sa vessie une fois soulagée, il demanda de l'eau pour les mains et après s'être rincé le bout des doigts, les essuya aux cheveux d'un esclave. (27)

 

Un pot de chambre en argent ? Quel luxe, mais Pétrone n’exagère pas. Martial a vu mieux encore :

Ventris onus misero, nec te pudet, excipis auro,

   Basse, bibis vitro : carius ergo cacas.

Tu reçois le fardeau dont se soulage ton ventre, et tu n’en rougis pas, dans de l’or, pauvre or !

Bassus, tu bois dans du verre, donc ça te coûte plus cher encore de faire caca. (Martial, I, 37).

 

Il est vrai que ces objets sont utilisés en public, il n’est donc pas surprenant qu’ils soient à la mesure de la richesse que veulent étaler leurs propriétaires.

 

 

Nous retrouvons Trimalchion qui, au milieu du festin qu’il offre à Encolpe, le narrateur, ad lasanum surrexit, « se lève pour aller aux toilettes ». Il quitte le triclinium avec une certaine discrétion, non sans avoir de toute évidence expliqué où il allait. Le voici de retour :

Trimalchio intravit et detersa fronte unguento manus lavit ; spatioque minimo interposito : « Ignoscite mihi, inquit, amici, multis iam diebus venter mihi non respondit. Nec medici se inveniunt. Profuit mihi tamen maleicorium et taeda ex aceto. Spero tamen, iam veterem pudorem sibi imponet. Alioquin circa stomachum mihi sonat, putes taurum. Itaque si quis vestrum voluerit sua re causa facere, non est quod illum pudeatur. Nemo nostrum solide natus est. Ego nullum puto tam magnum tormentum esse quam continere. Hoc solum vetare ne Iovis potest. Rides, Fortunata, quae soles me nocte desomnem facere ? Nec tamen in triclinio ullum vetuo facere quod se iuvet, et medici vetant continere. Vel si quid plus venit, omnia foras parata sunt : aqua, lasani et cetera minutalia Credite mihi, anathymiasis si in cerebrum it, et in toto corpore fluctum facit. Multos scio periisse, dum nolunt sibi verum dicere ».

Trimalchion entra et, après s'être essuyé le front, se lava les mains avec du parfum. Puis, après un temps d'arrêt : « Pardonnez-moi, je vous prie, mes amis, il y a plusieurs jours que mon ventre ne s'est pas montré docile, et les médecins n'y comprennent rien. Ce qui m'a fait du bien, pourtant, c'est de l'écorce de grenade et une infusion de pin dans du vinaigre. J'espère cependant qu'il retrouvera son ancienne obéissance. Autrement, il se produit des bruits autour de mon estomac, on croirait un taureau qui mugit. Aussi, si l'un d'entre vous veut faire ses affaires, il n'a pas à se gêner. Nul d'entre nous n'est venu au monde sans une fente. Moi, je ne connais pas de plus grand supplice que de se retenir; il n'y a que cela que Jupiter même ne puisse empêcher. Tu ris, Fortunata, toi qui, la nuit, m'empêches de dormir? Même à la salle à manger, je n'interdis à personne de se soulager ; d'ailleurs, les médecins défendent de se retenir. Et, si vous avez une plus grosse envie, tout est préparé à la porte : l'eau, les pots, et tous les accessoires. Croyez-moi, si les gaz vous montent au cerveau, ils provoquent aussi des flux dans tout le corps. J'en connais beaucoup qui sont morts de la sorte, en refusant d'être francs envers eux-mêmes. » (chap. 47, traduction de Pierre Grimal).

 

Trimalchion ne fait que répéter une idée qui avait connu son heure de gloire quelques années plus tôt, quand l’empereur Claude Dicitur etiam meditatus edictum, quo veniam daret flatum crepitumque ventris in convivio emittendi, cum periclitatum quendam prae pudore ex continentia repperisset aurait réfléchi à un décret par lequel il autoriserait de lâcher à table vents et bruits intestinaux, parce qu’il avait entendu dire qu’un homme qui s’en était retenu par politesse en était mort. (Suétone, Claude, 32).

 

Trimalchion prononce une phrase intéressante : « vel si quid plus venit, omnia foras parata sunt : aqua, lasani et cetera minutalia et, si vous avez une plus grosse envie, tout est préparé à la porte : l'eau, les pots, et tous les autres accessoires ».

Des pots, de l’eau, tout cela va de soi ; parmi les autres accessoires figure l’éponge fixée à un manche en bois. Notons aussi que Trimalchion s’est lavé les mains avant de reprendre le cours du repas, et qu’il l’a fait en public : c’est que chacun se servant dans le plat avec ses doigts était en droit d’espérer que les mains des autres fussent propres ! Je sais que, pour la même raison, il est de bon ton dans certains pays où l’eau est rare de ne mettre que la main droite dans le plat, l’autre étant réservée au maniement des cetera minutalia. J’ignore, par contre, si cette dernière habitude était en usage à Rome.


Le dernier salon où l’on cause.

 

Une chose est sûre : on ne cherchait pas à s’isoler pour « soulager son ventre de son fardeau », les latrines de l’antiquité romaine étaient à plusieurs places, comme parfois en Chine de nos jours, et constituaient un lieu de rencontre.

 

Cette fois, c'en est trop; l'agitateur a dépassé les bornes ; il sape les bases mêmes de la civilisation. Apronius est indigné ; mais pas mécontent, car la colère vient de produire l'effet secrètement désiré. Il pénètre à l'intérieur des Thermes. Sa première étape est la salle des « Dauphins ». C'est une enceinte bien éclairée, plaisante et sévère à la fois, entièrement en marbre. Le long des murs, des sièges de marbre, dont les bras artistement sculptés simulent des dauphins, vrais trônes qui permettent les conversations discrètes, les entretiens circonspects, les échanges intellectuels, tandis que les corps s'épanchent en même temps que les esprits. La salle des « Dauphins » n'a d'autre but que l'harmonie dans cette double activité. La fureur d'Apronius se mue en allégresse ; sa joie grandit d'apercevoir, sur l'un des trônes ornés de dauphins, la forme corpulente de Lentulus Batuatus, le directeur de l'école de gladiateurs. Le siège voisin est juste-ment libre ; Apronius relève majestueusement sa toge et prend place en poussant un soupir de satisfaction. Sa main caresse affectueusement la tête polie des dauphins de marbre. La rage causée par Fulvius a réellement produit le meilleur effet. Avec une pieuse émotion, le greffier paie son tribut aux dauphins en observant à la dérobée Monsieur le directeur.

Arthur Koestler, Spartacus.

 

On y poursuivait les conversations commencées au forum ou à la basilique, on pouvait s’y fixer rendez-vous, on pouvait même y provoquer des rencontres prétendument fortuites, par exemple dans l’espoir de se faire inviter à dîner le soir. On peut imaginer les Pompéiens qui ont gravé sur les murs de la basilique

quisque me ad cenam vocarit valeat

Tous mes voeux à qui m’aura invité à dîner.

CIL IV, 1937

Luci Istacidi ad quem non ceno barbarus ille mihi est

Lucius Istacidius, celui chez qui je ne suis pas invité à dîner, pour moi c’est un barbare.

CIL IV, 1880

employant la même technique que le Vacerra de Martial (XI, 77) :

In omnibus Vacerra quod conclavibus

consumit horas et die toto sedet,

cenaturit Vacerra, non cacaturit.

Si Vacerra passe des heures dans toutes les toilettes

et reste assis toute la journée,

c’est que Vacerra a envie de dîner, pas de faire caca.

Lucius Istacidius devait éviter de fréquenter les latrines du forum !

 

Le même Martial se plaint d’être poursuivi jusque sur la chaise percée par un casse-pieds qui veut absolument lui lire ses vers (III, 44) :

Et stanti legis et legis sedenti,

currenti legis et legis cacanti.

Tu me les lis quand je suis debout, tu me les lis quand je suis assis,

tu me les lis quand je cours, tu me les lis quand je fais caca.

Reconstitution
Dessin extrait de l'excellent album
"De mémoire de ROMAINS"
édité chez Hachette

Illustration de l’album « De mémoire de Romains », Hachette

 

Il se plaint aussi des « embrasseurs » (XI, 98) :

Effugere non est, Flacce, basiatores. (. . .)

Febricitantem basiabit et flentem,

dabit oscitanti basium natantique,

dabit cacanti. (. . .)

Impossible, Flaccus, d’échapper aux « embrasseurs ».

Il t’embrassera quand tu as de la fièvre, et même quand tu pleures,

il te donnera un baiser quand tu bâilles et quand tu nages,

il t’en donnera un quand tu fais caca.

 

 


Aux ch… Tibère !

 

N’imaginons pas quand même que ces lieux fussent dépourvus de toute connotation : Dion Cassius raconte (LVIII, fragm.) que « Tibère fit mettre à mort un homme de l’ordre sénatorial en l’accusant d’avoir gardé dans un pli de sa toge une pièce de monnaie à l’effigie de l’empereur alors qu’il s’était rendu aux latrines (εἰς ἄφοδρον ἀπεχώρησεν) ». D’après Suétone (Tibère, 58), il s’agirait de l’effigie d’Auguste : [haec capitalia erant] nummo vel anulo effigiem impressam latrinae aut lupanari intulisse [il fut considéré comme crime capital] d’avoir sur soi pour aller aux latrines ou au lupanar une pièce ou une bague frappés à son image.

 


cacator_cave_malum.jpg

 

Nombreux sont les avertissements peints sur les murs pour mettre en garde ceux qui auraient eu envie de se soulager sur le trottoir, à commencer par cette affiche de 7,60 m de long et 50 cm de haut le long d’un mur de la région 3 :

cacator cave malum

aut si contempseris habeas

Iovem iratum

CIL IV, 7716

Gare aux ennuis pour qui fera caca ici !

Que Jupiter tourne sa colère

sur qui n’aura pas tenu compte de l’avertissement.

 

Et si Jupiter ne suffit pas, on fait appel à tout l’Olympe :

Duodecim deos et Deanam et Iovem optumum maximum habeat iratos quisquis hic mixerit aut cacarit

Qu’il s’attire la colère des douze dieux, de Diane et de Jupiter très bon très grand quiconque aura pissé ou fait caca ici.

 

Si l’on en croit Tertullien (De Spect., 21), certains in publico vix necessitate vesicae tunicam lev[an]t, pressés par les besoins de leur vessie ne soulèvent qu’à peine leur tunique en public, mais Tertullien qui a vécu dans la 2ème moitié du IIe s. était un homme bien élevé et tous les Pompéiens n’avaient pas ce genre de délicatesse :

si qui hic urinam fecerit habebit Martem iratum

Que Mars punisse celui qui aura uriné ici.

AE 1949, 48

 

Un ami de « Noctes Gallicanae », que je ne connais que sous le pseudo de « Silène », m’a adressé deux magnifiques « cacator ». Je l’en remercie bien sincèrement. Je reproduis également ci-dessous en bleu foncé les messages qui accompagnaient les images.

Le premier est un graffiti, le second a été peint plus soigneusement.

cacatorIsis

« Un beau "cacator cave malum" (IX, 7, 21-22), au dépôt du musée de Naples (inv. 112.285) ;

sur une représentation isiaque - scanné sur le fascicule sur le temple d'Isis édité par le musée de Naples.

 

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cacator sic valeas

ut tu hoc locum trasia[s] (=transeas)

toi qui veux faire caca, porte-toi d’autant mieux

que tu iras un peu plus loin !

Ce que je trouve intéressant dans les deux cas que je vous ai fait parvenir, c'est la présence des deux serpents infernaux, qui incarnent le "malum" promis au cacator, comme si c'était les étrons eux-même qui se transformeraient (voir leur couleur, et les quelques différences avec les serpents des larariums). On aurait là un autre sens à donner au symbole du serpent, et peut-être que certains serpents peints sur les murs de Pompéi résumaient pour tous l'avertissement "cacator cave malum" sans avoir à le formuler par des mots, où l'affiche, après avoir été accompagnée dans un second temps d'une image, est remplacée à la fin par cette dernière. »

Personnellement, je verrais plutôt dans les deux cas le désir des propriétaires de ne pas voir le sol souillé au pied de leurs laraires extérieurs.

 

 

stercorari

ad murum

progredere si

pre(n)sus pueris poena(m)

patiare necese

est cave

CIL IV, 7038

Va faire tes besoins au pied du mur.

Si on te prend sur le fait, il faudra bien subir le châtiment. Attention. (pueris pour fueris).

 

Cette inscription, gravée au poinçon et non peinte comme les précédentes, contient peut-être une menace obscène (l’expression poenam patiare se trouve employée dans ce sens dans la Priapée 35 par exemple :

[...] ut poenam patiare et hanc et illam,

pedicaberis irrumaberisque.

pour que tu subisses à la fois le premier et le second châtiment

tu seras sodomisé et tu devras sucer.

 

Mais le plus souvent l’inscription se résume à l’essentiel et la menace reste vague :

cacator

cave malum

CIL IV, 3782

cacator ca

ve malum

CIL IV, 5438

Si on fait caca ici, gare aux ennuis !

 

cacator sic valeas

ut tu hoc locum tra(n)sea(s)

CIL IV, 6641

Toi qui as envie de faire caca, puisses-tu avoir la force d’aller un peu plus loin.

 

Un Pompéien lassé du sans-gêne de ses concitoyens avait inscrit ce même avertissement au charbon de bois, en attendant peut-être de faire appel à un peintre :

cave malum cacator

CIL IV, 4586

 

De tels avertissements se retrouvent aussi dans les couloirs qui mènent aux latrines des maisons particulières et servaient à rappeler au personnel domestique qu’il ne devait pas faire ses besoins ailleurs que dans les latrines. Ainsi dans cette maison (9, 7, 1) près d’une peinture qui représente un homme en train de déféquer entre deux serpents, on pouvait lire

cacator

cave malum

CIL IV, 3832

 

Les tombeaux qui bordaient les routes à la sortie des villes n’étaient évidemment pas à l’abri des outrages des passants à qui ils fournissaient de petits coins commodes pour faire leurs besoins. De nombreuses inscriptions funéraires se terminent par NOLI FACERE STERCVS, c’est-à-dire à peu près « Va faire tes ordures plus loin ! ». Dans le roman de Pétrone, Trimalchion s’efforce d’assurer la propreté de son futur tombeau :

Ceterum erit mihi curae, ut testamento caveam ne mortuus iniuriam accipiam. Praeponam enim unum ex libertis sepulchro meo custodiae causa, ne in monumentum meum populus cacatum currat. (71)

Ensuite je veillerai à prendre soin par testament à ne pas subir d’outrages après ma mort. L’un de mes affranchis sera ainsi affecté à monter la garde près de mon tombeau pour que les gens ne s’y précipitent pas pour y faire leurs besoins.

 

Ce thème a inspiré des épitaphes comme celle que l’on peut lire sur le cippe de Julia Fericula et de son mari Evaristus à Rome (CIL VI, 2357) :

HOSPES AD HVNC TVMVLVM NI MEIAS OSSA PRECANTVR

TECTA HOMINIS <SET> SI GRATVS HOMO ES MISCE BIBE DA MI.

Passant, ne pisse pas sur ce tumulus, les ossements de l’homme enterré ici t’en supplient.

Mais si tu es un chic type, fais le mélange de vin et d’eau, bois et donne-m’en !

 

Une très belle inscription à l’encre (Reg 3, ins 5, n 4) parodie cette épitaphe en faisant intervenir une autre voix que celle du mort :

 

image010

 

Hospes ad hu(n)c tumuli ni meias ossa prec(antur)

nam si vis (h)uic gratior esse caca

Urticae monumenta vides discede cacator

non est hic tutum culu(m) aperire tibi

Passant, les ossements te prient de ne pas pisser sur ce tumulus.

Car si tu veux lui être vraiment agréable, il faut faire caca.

– Le tombeau que tu vois, c’est celui d’Urtica-l’Ortie ! Va-t’en, toi qui veux faire caca :

Tu cours des risques à te mettre le cul à l’air ici.

CIL IV, 8899

(le génitif tumuli est difficile à interpréter ici)

L’inscription de Rome et sa parodie sont des distiques.

 


Hic bene cacavi

A Pompéi comme ailleurs, les latrines offrent une gamme variée de graffitis.

 

On y entend la voix de gens heureux de se soulager :

Secundus

hicacat

hi...at

hic cacat

CIL IV, 3146

Secundus fait caca ici, fait [caca] ici, fait caca ici.

 

quoniam fuit voluntas animi et corporis

Satur nitere

CIL IV, 5254

Puisque telle fut la volonté de ton âme et de ton corps, Satur, pousse !

 

On pense à ce passage de Suétone, Vespasien (20) : [Vespasianus fuit ] vultu veluti nitentis : de quo quidam urbanorum non infacete, siquidem petenti, ut et in se aliquid diceret : "Dicam," inquit, "cum ventrem exonerare desieris il avait l’expression de visage de quelqu’un qui pousse, ce qui lui valut ce trait assez spirituel d’un humoriste à qui il demandait de faire une plaisanterie sur son compte : « Je n’y manquerai pas quand tu auras soulagé ton ventre de son fardeau ! ».

Il est vrai que l’on ne tenait pas à avoir une tête de constipé :

Vtere lactucis et mollibus utere maluis :

   nam faciem durum, Phoebe, cacantis habes. (Martial, III, 89).

Mange de la laitue et de la mauve qui relâche :

tu as, Phébus, la tête de quelqu’un qui fait des cacas durs.

 

Λεχω ημι

CIL IV, 10203

Je vais accoucher [d’un caca].

Je pense à ce passage de Dion Cassius (LXII) où il montre Néron se préparant dans les coulisses du théâtre :

ἔτερος δὲ ἐρομένου τινὸς «τί ποιεῖ ὁ αὐτοκράτωρ;» ἀπεκρίνατο ὅτι «τίκτει»   quelqu’un demande « où est l’empereur ? » et reçoit cette réponse : « il accouche » parce que, précise l’historien, il jouait ce soir-là un rôle de femme. Je me demande si la réponse n’était pas à double sens !

 

Apollinaris medicus Titi Imp

hic cacavit bene

CIL IV, 10619, à Herculanum

Apollinaris, médecin de l’empereur Titus,

a fait ici un beau caca.

 

quodam quidem testis eris quid senserim

ubi cacaturiero veniam

cacatu

CIL IV, 5242

Un jour au moins tu pourras témoigner de ce que j’ai ressenti...

Quand un besoin pressant de faire caca me prendra, je viendrai ici me soulager !

 

D’autres laissent simplement un souvenir de leur passage en ces lieux :

memoria

CIL IV, 5243

Souvenir !

 

VI K Sep masimus

Popeis

CIL IV, 10202 (dans les latrines d’une taverne).

Nous avons séjourné à Pompéi le 6 des calendes de septembre (27 août).

 

(semper) ubique fortis

hoc cum fe

m[ini]s a[gam ?] XVVI ( ?)

CIL IV, 8482, Reg 2 ins 05

Courageux toujours partout, je ferai ça avec les femmes ...

 

On profite même de son passage en ces lieux pour inscrire une petite annonce :

mentula

V HS

CIL IV, 8483, Reg 2 ins 2 n 02, dans la maison de Loreius Tiburtinus

Une bite pour 5 sesterces.

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Un graffiti des latrines de la maison du Centenaire conserve le souvenir d’une mésaventure arrivée à une esclave, sans doute d’origine juive comme l’indique son nom :

Marthae hoc trichilinium

est nam in trichilinio

cacat

CIL IV, 5244

C’est ça la salle à manger de Martha, puisqu’elle fait caca dans la salle à manger.

 

D’autres inscriptions, gravées ailleurs que dans des latrines, font allusion à des incidents du même genre, celle-ci se trouve à l’entrée d’une taverne :

Felixs cacas

CIL IV, 2075

Felix, tu fais caca

 

Cette autre dans le vestibule de la maison de Vénus ; le mot salute(m) peut se comprendre au sens de « bonjour » ou de « à la tienne ! ».

Je vous laisse imaginer avec quoi Lesbianus a écrit son « bonjour » :

Lesbiane cacas scribisque [sa]lute

CIL IV, 10070

Lesbianus, tu fais caca et tu écris « bonjour » !

 

Cet autre graffiti en vers trouvé à l’entrée d’une auberge du forum ne doit peut-être s’interpréter que comme une plaisanterie convenue :

miximus in lecto fateor peccavimus hospes

si dices quare nulla fuit matella

CIL IV, 4957

Nous avons pissé au lit. Je l’avoue, patron, nous avons eu tort.

Mais si tu veux savoir pourquoi, c’est qu’il n’y avait pas de pot de chambre.


Latrines publiques

Sous les rues de Pompéi court un réseau d’égout, encore mal fouillé, qui collectait les eaux usées mêlées aux eaux pluviales. Un collecteur par exemple, nettoyait les latrines de la Grande palestre, un autre (ou le même ?) celles du forum, etc.

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Les latrines du forum sont constituées d’une pièce sensiblement carrée, de dix mètres de côté, précédée d’un vestibule où l’on pouvait se procurer broc d’eau, éponge « et autres accessoires ».

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Au-dessus d’une large rigole, de fortes pierres encastrées dans le mur supportaient des bancs de bois percés.

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La rigole conduisait un flot d’eau courante qui se déversait dans une bouche d’égout au fond du local.

 

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Latrines publiques à Ostie

 

Dans certaines latrines, devant les sièges, un petit caniveau permettait de mouiller et de nettoyer l’éponge fixée à un bâton (tersorium) qui jouait le rôle de notre papier hygiénique. Sénèque nous rapporte une bien étrange histoire :

Nuper in ludo bestiariorum unus e Germanis, cum ad matutina spectacula pararetur, secessit ad exonerandum corpus - nullum aliud illi dabatur sine custode secretum ; ibi lignum id quod ad emundanda obscena adhaerente spongia positum est totum in gulam farsit et interclusis faucibus spiritum elisit. Sénèque, Lettres à Lucilius, LXX, 20.

Récemment, dans un combat de bestiaires, l’un des Germains qui se préparait pour le spectacle du matin s’écarta sous prétexte d’aller se soulager (il ne disposait d’aucun autre lieu retiré sans surveillance) ; là il prit le bâton, celui auquel est attachée l’éponge et qui sert à se nettoyer de ses saletés, l’enfonça tout entier dans sa gorge et les voies respiratoires bouchées mourut étouffé.

 

Grâce à une échancrure pratiquée sur la partie verticale du siège, on pouvait se nettoyer en restant assis.

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Latrines à Dougga (Tunisie)

 

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Les latrines privées

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Latrines de la villa de Poppée à Oplontis

Les latrines des maisons particulières se trouvent, comme partout dans le monde romain, à proximité de la cuisine : la même rigole sert ainsi à évacuer les excréments et les déchets.

Une cloison en bois sépare les toilettes des hommes de celles des femmes.

 

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Latrines de la « Maison de la Chasse » à Pompéi

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Dans bien des cas, les maisons n’étant pas raccordées à un système d’égout, le tout s’écoule dans une fosse qu’il faut périodiquement vidanger, ainsi que l’atteste peut-être un graffiti d’Herculanum, si l’interprétation qu’on en fait est la bonne :

exemta

stecora

a XI

CIL IV, 10606

Payé 11 as pour faire vidanger la fosse aux excréments.

 

 


Une maison de Vaison-la-Romaine

 

Je sais : Vaison-la-Romaine n’a rien à voir avec Pompéi. Mais ce plan m’a paru intéressant dans la mesure où il montre bien comment les différentes pièces humides, cuisine, thermes et latrines se trouvent rassemblées et comment elles se raccordent à l’égout. Cette maison possédait en outre deux latrines, les unes au rez-de-chaussée, les autres accessibles par l’escalier 8 à l’étage : celles des maîtres et celles de la domesticité ?

 

Maison des Messii
Vaison-la-Romaine

 

1 vestibule d'entrée ; 2 atrium ; 3 petite pièce avec mosaïque au sol ; 4 tablinum ; 5 chambre à coucher ( ?) ; 6 péristyle ; 7 salle utilitaire (peu de décor) ; 8 montée d'escalier donnant accès aux latrines 23 ; 9 oecus ; 10 et 11 Quelques panneaux d'enduit peint et l'inscription à Messia Alpina, d'où le nom de maison des Messii ; 12 triclinium ; 13 cuisine ; 14 cour de la chaufferie ; 15 praefurnium ; 16 caldarium ; 17 tepidarium ; 18 apodyterium ; 19 cour de service ; 20 latrines ; 21 vide sanitaire ; 22 égout ; 23 latrines.

 


 

 

© Alain Canu

 

Si vous souhaitez m’écrire :

 

alain.canu02@orange.fr

 


 

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