Noctes Gallicanae

 

Poésie grecque

 
traduction : Yves Gerhard

 


 

Mimnerme de Colophon

 

Amours (Fr. 1 W. et D.)

Quelle vie et quel charme à l’écart d’Aphrodite d’or ?

  Que je meure au cas où je ne m’en soucie plus !

Amours secrètes, doux cadeaux, plaisirs du lit,

  Telles sont les aimables fleurs de la jeunesse

Pour l’homme et pour la femme ; et lorsque survient la vieillesse

  Pénible, qui rend l’homme à la fois vil et laid,

Sans cesse le tourmentent les soucis cruels,

  Les rayons du soleil ne charment plus sa vue,

Mais haï des garçons, il est aussi odieux aux femmes,

  Tant le dieu a rendu la vieillesse effroyable !                     10

 

Jeunesse et vieillesse (Fr. 2)

Nous, comme les feuilles qui poussent au printemps fleuri,

  Lorsque les font surgir les rayons du soleil,

Nous jouissons un court instant des fleurs de la jeunesse,

  En ignorant le mal, par la grâce des dieux,

Comme le bien. Mais les sombres Destins sont près de nous :

  L’un conduit droit au seuil de l’odieuse vieillesse

Et l’autre au terme de la mort. Le fruit de la jeunesse

  Ne dure qu’un moment, tel l’éclat du soleil.

Mais lorsqu’elle a passé, la borne de cet âge,

  La mort est désirable et vaut mieux que la vie.           10

Alors dans notre âme se pressent mille maux nouveaux :

  Ou la maison décline et survient la misère ;

Ou l’on n’a pas d’enfants, et c’est le regret le plus grand

  Au moment de partir chez Hadès, sous la terre ;

Ou bien l’on est frappé d’un mal qui détruit le courage.

  Aucun homme n’échappe aux maux que Zeus envoie.

 

Fr. 3

Autrefois le plus beau, dès que sa jeunesse est passée,

  Un père n’est plus apprécié, ni honoré

Même de ses enfants.

 

Solon critiquera cet avis pessimiste dans son fr. 21.

 

Fr. 4, tiré de Nannô, comme les fr. 5, 8, 9 et 12 W.

A Tithon Zeus permit d’avoir une peine éternelle :

  La vieillesse, bien pire que la mort cruelle.

 

Le héros troyen Tithon, ou Tithônos, amoureux de l’Aurore, obtint de Zeus l’immortalité, mais non la jeunesse éternelle. Il ne cessa de vieillir et de se ratatiner, jusqu’à ce que l’Aurore le transforme en cigale.

 

Fr. 5

Aussitôt, sur ma peau, coule une sueur abondante ;

  Et je frémis en regardant la fleur de l’âge,

Si belle et si charmante ; elle aurait dû se prolonger,

  Mais comme un songe, elle ne dure qu’un instant,

La jeunesse appréciable. Et la vieillesse affreuse et laide,

  Menace sans tarder, suspendue sur nos têtes,

Odieuse et méprisable ; on ne reconnaît plus notre homme,

  Elle attaque nos yeux et brouille notre esprit.

 

Fr. 6

Que loin des maladies et des soucis pénibles

A soixante ans je voie le destin de la mort !

 

Solon répondra et corrigera ce vœu dans son fr. 20.

 

Fr. 7

Charme ton propre cœur ! Parmi tes ennemis,

  L’un te traitera mal, l’autre dira du bien.

 

Fr. 8

           … Et que la franchise soit là,

Vers toi, vers moi : de tous les biens, c’est le plus juste.

 

Fr. 9 W. = 12 D.

Ayant quitté… et Pylos de Nélée,

  Nous avons abordé dans l’agréable Asie,

Et nous nous installâmes dans l’aimable Colophon,

  Chefs violents et doués d’une vigueur immense.

Puis franchissant le fleuve Halente, avec l’aide des dieux,

  Nous pûmes conquérir Smyrne l’Eolienne.

 

Ce « nous » représente les aïeux des Ioniens, venus du Péloponnèse (Pylos, sur la côte ouest, où l’on visite le « Palais de Nestor »), qui ont ôté aux Eoliens la possession de Smyrne. Nélée est un personnage légendaire : fils du roi d’Athènes Codros, il quitta Pylos et la Messénie pour venir fonder Milet, à la tête d’une colonie d’Ioniens, chassés par l’invasion des Héraclides.

 

Fr. 11

Jamais Jason n’aurait ramené la grande toison

De Colchide, à la fin de son affreux voyage,

Accomplissant un rude exploit pour l’orgueilleux Pélias,

  Ni touché le beau cours de l’Océan lointain…

 

Il faut bien sûr restituer la proposition hypothétique : « … si l’amour de Médée ne l’avait secouru. »

Rappelons la légende héroïque : Pélias, roi d’Iolcos en Thessalie, avait usurpé le trône qui revenait à son neveu Jason. Pour se débarrasser de lui, il lui ordonna de ramener de Colchide (auj. la Géorgie) la toison d’or, surveillée par un dragon. Avec l’aide des Argonautes, Jason surmonta ces épreuves ; Médée, fille d’Aiétès, roi de Colchide, s’éprit du héros et lui permit de s’emparer de la toison d’or et de quitter le pays, malgré leurs poursuivants. Après un long périple par le Danube, le Pô, les « lacs celtes », le Rhin et le Rhône, les Argonautes arrivèrent à Marseille, d’où ils regagnèrent la Grèce.

Ce mythe, considéré comme bien connu par l’auteur de l’Odyssée (chant XII, vers 70), a été raconté par Apollonios de Rhodes dans les Argonautiques (vers 250 avant J.-C.).

 

Fr. 11 a

… la ville d’Aiétès, là où les rayons du Soleil

  rapide se répandent dans leur chambre d’or,

aux bords de l’Océan, d’où partit le divin Jason.

 

Fr. 12 W. = 10 D.

Après avoir vaincu les Titans (Hésiode, Théogonie, v. 617-735), Zeus répartit entre les dieux les privilèges et les charges. Au Titan Hélios (le Soleil), fils d’Hypérion, il infligea sa course quotidienne.

 

Car le Soleil reçut une peine pour chaque jour ;

  Jamais aucun répit ne lui est accordé,

Non plus qu’à ses chevaux, dès que l’Aurore aux doigts de roses,

  Délaissant l’Océan, apparaît dans le ciel.

Car à travers les vagues* l’emporte un aimable lit,

  Ciselé, fabriqué par les mains d’Héphaistos,

En or précieux, équipé d’ailes, pour le ramener,

  Endormi, sur les eaux, de chez les Hespérides

En terre d’Ethiopie**, où l’attendent son char rapide

  Et ses chevaux, jusqu’au matin quand vient l’Aurore.

Lors le fils d’Hypérion part sur un nouvel attelage.

 
* Les vagues de l’Océan, fleuve circulaire qui entoure les continents. Le lit du Soleil se trouve au fond d’une barque qui le ramène au Levant durant la nuit.
** Le jardin des Hespérides se trouve « loin dans l’Océan, où elles veillent sur les pommes d’or » (Hésiode, Théogonie, v. 215-216), donc à l’ouest du monde ; il faut donc comprendre la « terre d’Ethiopie » comme indiquant l’est.

 

Fr. 13

Témoignage donné par Pausanias : Mimnerme fit des élégies sur la bataille des Smyrniotes contre Gygès et les Lydiens ; dans le prélude, il dit que les Muses les plus anciennes sont filles d’Ouranos, et que d’autres, plus récentes que celles-là, sont filles de Zeus. Ce poème s’appelle La Smyrnéide.

 

Fr. 13 a W. = 12 a D.

Donc les proches du Roi, lorsqu’il leur eut donné ses ordres,

  Partirent, protégés par leurs boucliers creux.

 

Fr. 14 W. = 13 D.

La force et le courage héroïque de ce soldat,

  Je les connais par mes ancêtres, qui l’ont vu

Des cavaliers lydiens chasser les phalanges serrées

  Sur le sol de l’Hermos*, ce valeureux piquier.

Non, jamais Pallas Athéna n’avait dû exhorter

  L’âpre vigueur de son courage, quand au premier rang

Il s’engageait dans la mêlée de la guerre sanglante

  Et repoussait les traits aigus des ennemis.

Car aucun adversaire n’était plus vaillant que lui

  Pour se précipiter dans la rude bataille,                    10

Tant qu’il vivait sous les rayons du rapide soleil.

 
* L’Hermos est le fleuve qui coule de Sardes dans la plaine qui s’étend au nord de Smyrne. Le contexte indique la guerre entre Smyrne et les Lydiens, conduits par Gygès, mais on ignore le nom de cet hoplite de Smyrne dont Mimnerme veut réhabiliter la mémoire.

 


Μίμνερμος ὁ Κολοφώνος

 

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