DES NORMANDS A PARIS EN 1793

 

 

 

La ville de Paris, au cours de son histoire, s'agrandit peu à peu ou par brusques poussées de fièvre de croissance si bien que le pouvoir royal dut, lorsque cela devenait nécessaire, revoir le découpage de la cité. On passa ainsi de 4 quartiers sous Hugues Capet à 8 quartiers sous Philippe Auguste, puis à 16 sous Charles V et enfin à 20 quartiers en 1702. L’agglomération poursuivant son agrandissement, il fallut envisager d'autres subdivisions et l'on créa 60 districts en avril 1789 qui devinrent 48 sections en mai 1790, soit la Commune de Paris. En 1795, sous le Directoire, il parut plus judicieux de découper Paris en 12 municipalités distinctes de 4 sections chacune, municipalités qui prirent, sous le Consulat en 1800, le nom d'arrondissements. Les avatars de la capitale se stabilisèrent, peut-être n'est-ce que provisoire, en 1860 lors de la création des 20 arrondissements parisiens.

 

 

 

Le samedi 16 juillet 1791, le Conseil Général de la Commune de Paris, au cours de ses délibérations, statua sur "l'état et l'inscription des habitants de la ville de Paris", en application des trois premiers articles du titre premier de la loi sur la police municipale du 5 juillet 1791.

 

En vertu d'un arrêté du Conseil Général, le secrétaire-greffier de la municipalité doit faire disposer "le plus promptement possible 96 registres égaux, divisés en autant de colonnes qu'il sera ci-après indiqué", il est aussi précisé que "deux de ces registres seront envoyés à chaque comité, pour recevoir les inscriptions et mentions prescrites par la loi; qu'un de ces registres restera déposé au comité, où chacun des membres pourra en prendre communication, et que le double registre sera apporté au secrétariat-greffe de la municipalité..."

 

La loi sur la police municipale dont il est question ci-dessus fixe, dans son Titre 1er, les "dispositions d'ordre public pour les villes de vingt-mille âmes et au-dessus" et stipule, dans son article II, que les registres destinés à enregistrer "l'état des habitants" (registres tenus en double par les comités des 48 sections constituant la Commune de Paris) devront mentionner "les déclarations que chacun aura faites de ses noms, âge, lieu de naissance, dernier domicile, profession, métier et autres moyens de subsistance. Le déclarant, qui n'aurait à indiquer aucun moyen de subsistance, désignera les citoyens domiciliés dans la municipalité dont il sera connu, et qui pourront rendre bon témoignage de sa conduite."

 

L'article III précise que "ceux qui, dans la force de l'âge, n'auront ni moyens de subsistance, ni métier, ni répondants, seront inscrits avec la note de gens sans aveu. Ceux qui refuseront toute déclaration seront inscrits sous leur signalement et demeure, avec la note de gens suspects. Ceux qui seront convaincus d'avoir fait de fausses déclarations seront inscrits avec la note de gens malintentionnés." L'arrêté du 22 juillet 1791 donnait enfin une précision supplémentaire à propos du recensement général des habitants de Paris "considérant que dans les circonstances présentes il est utile et même indispensable de connaître le nombre des personnes non domiciliées à Paris, qui y résident depuis quelque temps, ou qui y arrivent journellement ... tous les citoyens seront tenus de déclarer au comité de leur section les noms et qualités des personnes non domiciliées à Paris, qui habitent ou qui viendront habiter dans leurs maisons, et que ces déclarations seront faites au plus tard dans les 24 heures ..."

 

En fait, le registre était tenu non par un secrétaire confirmé mais par le citoyen sectionnaire qui, par hasard, se trouvait présent lorsqu'un déclarant se présentait, et ce citoyen sectionnaire éprouvait parfois d'énormes difficultés à transcrire plus ou moins correctement les renseignements fournis par le déclarant d'autant plus que ce dernier avait souvent conservé son accent du terroir et les toponymes, plus encore que les patronymes, étaient quelquefois fort mal perçus et transcrits de telle manière qu'ils sont pratiquement indéchiffrables. Par ailleurs, la division de la France en départements était toute récente (décret de l'Assemblée Constituante du 22 décembre 1789, modifié par une loi de janvier 1790), si bien que le déclarant ne savait pas toujours situer avec exactitude son lieu de naissance et, cela va de soi, le sectionnaire non plus. De sorte que lorsque le département est précisé, ce qui est relativement rare, la plus grande fantaisie règne en ce domaine, il arrive même que le département indiqué n'ait aucune existence réelle.

 

Lorsque le déclarant était régulièrement inscrit, on lui délivrait une carte, dite "carte de sûreté", bleue, blanche ou rouge. Il ne nous a pas été possible d'opérer une distinction entre ces cartes dont la couleur varie; il ne semble pas, d'après nos relevés, que l'on ait pris en compte l'âge, ni la situation, ni la section lors de la délivrance d'une carte de sûreté, soit bleue, soit blanche, soit rouge.

 

Les divers renseignements qui, théoriquement, doivent figurer sur l'état sont bien souvent absents, ce qui nous a posé de nombreux problèmes pour effectuer un relevé aussi complet que possible. Comment, en effet, repérer dans ces conditions les citoyens originaires de Normandie quand ni le lieu de naissance ni le département ne sont indiqués ? Fallait-il, dans les cas litigieux, s'en tenir aux patronymes à consonance normande ? Procédé discutable et dangereux un nom de famille se terminant en -VILLE n'est pas forcément normand, et la Normandie comprend, entre autres, de nombreux MARTIN ou AUBERT, ce qui n’a rien de typique. Nous n'avons personnellement retenu que les déclarants dont le lieu de naissance se situe indiscutablement en Normandie ou est susceptible de se situer en Normandie, quand le département n'est pas précisé, comme les nombreuses paroisses portant un nom de saint : Saint-Pierre, Saint-Nicolas ... Cependant, nous nous efforcerons, dans l'étude des professions exercées par les Normands à Paris en 1793, de ne retenir que ceux dont l'origine normande ne fait aucun doute.

 

Il convient de signaler que de nombreux registres font défaut, et particulièrement les registres des sections du nord-ouest parisien; ce qui est regrettable car vraisemblablement ces quartiers étaient habités par de nombreux Normands qui avaient dû, selon une règle bien connue, se fixer au plus près des voies menant vers leur province.

 

Le dépouillement des sections "Bondy", "Armée de Bondy", "Faubourg du Nord", "Bonne-Nouvelle" et "Droits de l'Homme" nous a permis de relever 1796 Normands, ou supposés tels. Il est évident que les renseignements que nous donnerons ci-après sur le nombre d'individus exerçant telle ou telle profession ne peuvent en aucun cas préjuger des activités de l'ensemble des Normands de Paris, et ne sont cités qu'en référence à ces 1796 personnes habitant dans les cinq sections en question.

 

 

 

Un point particulier a, dès l'abord, provoqué notre étonnement et nous a amené à effectuer une recherche ponctuelle. Il s'agit du numérotage des maisons figurant dans les adresses des déclarants. Si l'on consulte un plan de Paris, légèrement postérieur à l'époque révolutionnaire certes mais comportant encore des rues, actuellement disparues, figurant dans les dites adresses, on peut se demander où se situaient par exemple le n° 386 de la rue Neuve-de-l'Egalité, le n° 331 de la rue Neuve-Saint-Sauveur, ou le n° 673 de la rue des Petits-Carreaux qui était limitée alors, comme aujourd'hui, par la rue Saint-Sauveur et la rue de Cléry et l'on voit mal où l'on peut placer, dans une artère aussi courte, le n° 673 !

 

 

 

Pendant très longtemps, on se contenta, en guise d'adresse, d'indiquer une particularité propre à la maison que l'on souhaitait désigner, ou, à défaut, propre à une maison voisine comme la "Maison aux piliers" de la place de Grève; la plupart du temps il s'agissait d'une enseigne la "Pomme de pin" ou la "Truie qui file". En 1728, les noms des rues furent inscrits, au coin de chaque rue, sur des plaques métalliques ; puis, en 1729, ces noms accompagnés du numéro du quartier furent gravés dans la pierre. En 1779, une tentative de numérotage des portes de toutes les maisons se heurta à la méfiance des Parisiens qui considérèrent cette mesure comme un moyen mis en oeuvre par l'administration pour effectuer plus facilement des contrôles fiscaux. Ce qui n'était pas si bête, puisque l'Assemblée Constituante, par décret du 23 novembre 1790, institua la contribution foncière et, pour faciliter la perception de l'impôt, le numérotage des maisons et des biens.

 

Dans chacune des 48 sections on numérota donc les diverses propriétés, en commençant arbitrairement par le propriétaire situé le plus à l'est dans la section et en lui attribuant le numéro 1, puis on continuait à numéroter en tournant dans la section, donc en effectuant un mouvement hélicoïdal. Ce système aberrant explique le fait que des numéros voisins désignent des maisons très éloignées l'une de l'autre et que l'on puisse trouver dans des rues relativement courtes des numéros ahurissants : ainsi le n° 5650 rue de l'Echelle ! Signalons un autre inconvénient de cette numérotation fantaisiste : certaines rues, assez longues, traversaient plus d'une section et comportaient plusieurs fois le même numéro sur leur parcours, par exemple le n° 1 était représenté cinq fois dans la rue Saint-Denis à cinq emplacements différents.

 

 

 

La consultation de la colonne des registres indiquant, en principe, la date d'arrivée à Paris nous permet de constater que certains Normands, en 1793, résidaient dans la capitale depuis plus de 50 ans tandis que d'autres n'y habitaient que depuis quelques jours; mais le lieu de naissance, quand il est précisé, certifie le fait que l'individu en question n'est pas né à Paris, donc qu'il n'est pas le fils de Normands déjà établis dans cette ville.

 

Que faisaient ces Normands à Paris ? Certains exerçaient des professions libérales, d'autres étaient artisans, quelques uns sans qualification particulière, ou n'ayant pas trouvé d'emploi dans leur corps de métier, se contentaient de petits travaux.

 

 

 

Là encore le sectionnaire de permanence faisait preuve de plus ou moins de curiosité, ou de laxisme, quant à la profession du déclarant. Si nous pouvons à la rigueur considérer que les 16 rentiers ont pour seule occupation d'être rentiers, et sont distingués (pour quelle raison ?) de deux autres individus, le premier "vivant de son bien" et le deuxième "vivant de son revenu", que dire des 2 "retirés", dont l'un "chez ses enfants", et des 48 "citoyens" : en quoi consiste la profession de "citoyen" ? Par contre 6 autres citoyens bénéficient d'une précision supplémentaire : 1 "citoyen cultivateur", 3 "citoyens de confiance", 1 "citoyen religieux" et 1 "citoyen ancien baigneur", c'est-à-dire employé dans un établissement de bains. On trouve également un déclarant exerçant, si l'on peut dire, la profession d' "invalide" et un autre celle de "réfugié de Saint-Domingue" ! Parmi tous les marchands, la liste en comporte 21 pour lesquels le sectionnaire n'a pas éprouvé le besoin de nous dire ce qu'ils vendaient. Pour 7 déclarants la profession n'est pas précisée, 16 autres sont dits "sans état" ou "sans profession"; et il peut être amusant de savoir que l'un des Normands de Paris était "garde des latrines du boulevard", mais de quel boulevard s'agit-il ?

 

Certaines professions étaient plus représentées que d'autres, nous relevons par exemple 172 maçons, 119 marchands (dans diverses branches), 62 cordonniers, 58 gagne-deniers, 51 menuisiers, 44 employés divers , 34 cochers et 34 marchands de vin. Il n'est pas possible de parler, même brièvement, de toutes les professions exercées par les 1796 déclarants relevés dans les cinq sections citées ci-dessus. Citons simplement les plus curieuses, sur lesquelles nous reviendrons éventuellement : "marchand de bois des Indes", "marchand d'estampes", "marchand de sel", "marchand peaussier", "marchand de poix", "marchand de dentelles", "marchand de loterie", "marchand de crin", "soldats volontaires", "savetiers", "éventaillistes", "cloutiers", "batteurs de plâtre" …

 

 

 

Nous ne pensons pas utile de disserter longuement sur des activités que l'on rencontre encore de nos jours, même si l'on constate une certaine évolution, ce qui est bien évident; mais un maçon, par exemple, construit aujourd'hui comme hier des maisons, d'une manière différente certes et avec d'autres matériaux, un couvreur travaille toujours sur les toits. Il est peut-être dommage de ne pas traiter ces sujets, et nous en sommes conscient. Nous aurions pu dire, entre autres choses, que le compagnon-maçon, ou maçon manouvrier, ou tout simplement maçon, travaillait sous les ordres d'un maître-maçon soit à la tâche soit à la journée, et qu'il se faisait aider par un garçon-maçon ou manœuvre; ou encore qu'un édit d'octobre 1574 institua un corps de maîtres-jurés-maçons chargés de contrôler « si les constructions érigées en la ville, prévôté et vicomté de Paris respectaient les règles de l'art de la maçonnerie »; ou bien encore que les couvreurs utilisaient probablement plus le chaume, les bardeaux ou les laves (pierres plates) que les ardoises ou les tuiles. Mais ceci nous entraînerait trop loin; cependant un tableau récapitulatif permettra, en fin d'exposé, d'avoir une vue d'ensemble des professions qu'exerçaient les Normands de nos cinq sections.

 

 

 

Nous avons donc choisi de ne traiter que les métiers disparus ou en voie de disparition, et ceux dont la dénomination peut prêter à confusion, comme "gazier".

 

Le rapprochement des professions exercées et des adresses de ceux les exerçant ne permet guère de conclure d'une façon certaine à un regroupement des gens d'un même métier, tout au plus peut-on observer, dans quelques cas, un début de regroupement d'individus originaires de la même paroisse; mais cette observation ne relève pas de critères vraiment scientifiques, compte tenu du numérotage très fantaisiste des maisons dans une même rue.

 

Il n'existe, semble-t-il, pas ou peu de relations entre la profession et le département d'origine, on distingue cependant des différences sensibles en rapprochant le nombre de personnes ayant la même activité et le département dont ces personnes proviennent. Prenons les maçons, par exemple, puisqu'ils sont les plus nombreux. Sur les 172 maçons, compagnons-maçons et garçons-maçons, 12 viennent du Calvados, 4 de l'Eure, 33 de la Manche, 75 de l'Orne, 3 de la Seine-Maritime et 45 de départements non précisés. Nous sommes en mesure d'affiner quelque peu ce grossier décompte : les lieux de naissance des maçons de la Manche se situent approximativement dans la région de Villedieu-les-Poêles et ceux de l'Orne plus particulièrement aux alentours de Bagnoles-de-l'Orne.

 

 

Les métiers commentés ci-dessous

 

apothicaire

artiste

barbier

boisselier

bonnetier

boutonnier

chandelier

chapelier

charretier

chirurgien

cloutier

commissionnaire

cordier

courrier

crinier

écrivain

épicier

éventailliste

fondeur

fourbisseur

fruitier

gagne-denier

gazier

grainier

grenetier

limonadier

marchand de vin

mercier

nourrisseur

papetier

paulmier / paumier

peintre

perruquier

plieur

plombier

pompier

porteur

porteur d'eau

rubannier

salpêtrier

saunier

tabletier

torqueur de tabac

 

 

Nous relevons, parmi les Normands appartenant aux cinq sections traitées, 6 apothicaires , 3 d'entre eux du Calvados, dont 2 de Falaise et 1 d'Aunay ; 2 de l'Orne, soit 1 de Couterne et 1 de Sées ; et enfin 1 de Gournay (département non précisé). L'apothicaire est parfois confondu avec le pharmacien, confusion d'autant plus explicable que ce terme de "pharmacien" est quelquefois utilisé au XVIIIème siècle pour désigner l'apothicaire. Il existe cependant une grande différence entre l'apothicaire et le pharmacien de la fin du XXème siècle, ce dernier vend la plupart du temps des spécialités tandis que l'apothicaire exécutait des prescriptions au sens strict : il choisissait, écrasait, malaxait, pulvérisait, mêlait les divers ingrédients qui donneraient les sirops, les pâtes, les pilules, les emplâtres ...

Le corps des apothicaires possédait des statuts datant de 1484, confirmés et renouvelés plusieurs fois, mais ces apothicaires étaient tenus de respecter parfois des textes plus anciens. Ainsi un décret de la Faculté de médecine de Paris, de 1301, faisait défense auxdits apothicaires de donner aux malades des médicaments sans une ordonnance d'un médecin, ces ordonnances étant conservées par l'apothicaire en vue d'une éventuelle justification. Plus tard, l'apothicaire fut contraint d'afficher dans son officine la liste des médecins. On comptait environ 84 maîtres-apothicaires à Paris, en 1773.

 

Nous ne savons pas exactement quelles étaient les activités des 2 artistes figurant dans nos relevés. Il était courant, en effet, à la fin du XVIIIème siècle, de donner aux vétérinaires, en Normandie, le nom d'« artistes ». S'agit-il donc d'artistes, au sens où nous l'entendons aujourd'hui, ou de vétérinaires ? Il nous est impossible de trancher. L'un des 2 artistes était originaire de l'Orne (Trun) , l'autre de la Seine-Maritime (La Ferté).

 

Le boisselier fabriquait et vendait divers objets en bois, plus ou moins volumineux, des boisseaux, des litrons, des seaux, des pelles, des lanternes, des caisses de tambour ... Certains de ces objets étaient destinés à mesurer les grains, les farines et autres produits. On utilisait ainsi le minot, qui contenait 3 boisseaux ; ce dernier se subdivisait en demi-boisseaux, quarts de boisseau et litrons, 1 boisseau valant 16 litrons. Pour des quantités plus importantes de marchandises, on se servait du muid contenant 12 septiers, chaque septier correspondant à 4 minots. L'inconvénient majeur de ce système résidait dans la non-correspondance des valeurs attribuées à chacune de ces mesures qui variaient avec chaque province, avec chaque juridiction, parfois avec chaque paroisse.

Les boisseliers étaient rattachés à la communauté des tourneurs et comptaient 70 maîtres à Paris, dans le dernier tiers du XVIIIème siècle. Nous avons relevé un boisselier originaire de Beauchamps, dans la Manche.

 

Les bonnetiers, et marchands-bonnetiers, normands sont au nombre de 6; 3 de l'Orne (L'Aigle, Saint-Clair-de-Halouze et Tessé), 2 du Calvados (Caen) et 1 de la Manche (Valognes). A l'origine, le bonnetier fabriquait et vendait des bonnets uniquement, il fut autorisé par la suite à fabriquer et à vendre tous les articles tricotés ou tissés : bas, camisoles, gants, caleçons ... Les bonnetiers utilisaient, dans la fabrication de ces divers objets, des fibres telles que la laine, le lin, le chanvre, le coton, voire la soie, mais aussi le poil de lapin, de castor, de chèvre... Six maîtres-bonnetiers élus, que l'on nomme "gardes", sont placés à la tête du corps des bonnetiers.

 

Le corps des boutonniers, fort important, n'est curieusement représenté que par 3 Normands; 1 du Calvados (Bayeux), 1 de la Manche (Sainte-Marie-du-Bois) et 1 de l'Orne (Sept-Forges), alors que l'on dénombrait environ 535 boutonniers à Paris vers 1773. Selon leur spécialité, les boutonniers se divisaient en boutonniers faiseurs de moules, boutonniers-passementiers, boutonniers en métal et boutonniers en émail. Nous ne savons pas dans quelle branche se classaient nos 3 Normands. Les statuts précisaient que les maîtres pouvaient éventuellement employer de la main-d’œuvre féminine, mais uniquement leurs propres femmes et filles; lesdits statuts désignaient ces maîtres sous l'appellation de "maîtres passementiers-boutonniers-crépiniers-blondiniers faiseurs d'enjolivements". Le blondinier, comme le blondier, faisait de la blonde, sorte de dentelle.

 

Les chandeliers fabriquaient et vendaient des chandelles; après avoir utilisé dans un premier temps la cire ou la résine, les chandeliers utilisaient à la fin du XVIIIème siècle le suif. Une chandelle de bonne qualité était faite pour moitié de suif de mouton ou de brebis et pour moitié de suif de bœuf ou de vache, mais uniquement avec la graisse entourant les reins et les intestins de l’animal. Le coton fournissait la matière première de la mèche, après divers essais avec des cheveux, du crin, des poils de chèvre... Un règlement de police du 29 décembre 1745 interdisait aux chandeliers de fabriquer des "chandelles des rois", ou chandelles comportant différents ornements et que l'on allumait pour la fête des Rois.

Les chandeliers ne formaient, à l'origine, qu'un corps unique avec les épiciers. A partir de 1450, ils constituèrent leur propre communauté et en 1459, ils furent seuls autorisés à vendre du suif, du "vieux oing" et des graisses. Les statuts des "maîtres-chandeliers-huiliers-moutardiers" dataient de 1061, et vers 1770 ils comptaient 208 maîtres à Paris. Nous n'avons relevé qu'un seul chandelier d'un département non indiqué.

 

Parmi les 13 chapeliers, 3 sont du Calvados (Monceaux, Norrey, Vassy), 2 de l'Eure (Le Chesne, Vitot), 2 de la Manche (Equilly, Granville) et 6 de départements indéterminés. Les chapeliers utilisaient pour fabriquer les chapeaux du poil de castor, de lièvre et de lapin, et différentes sortes de laines, comme l'agnelin, ou laine courte et frisée des agneaux, et la laine d'autruche qui n'est en fait que du poil de chèvre ou de chevreau d'un beau gris cendré.

C'est sous le règne de Charles VII (vers 1450) que les chapeaux ont remplacé, semble-t-il, les chaperons et autres capuchons.

Les chapeliers étaient, pour la plupart, protestants et en 1685 , lors de la révocation de l'Edit de Nantes, nombre d'entre eux se réfugièrent en Angleterre et emportèrent leurs secrets de fabrication, en particulier celui permettant de feutrer le poil de lapin lorsqu'on l'utilise seul. Ce secret, nommé "eau de composition", consistait à faire tremper le poil dans une dissolution d'eau forte diluée contenant une certaine quantité de mercure. Ce n'est qu'aux environs de 1740 que les chapeliers français retrouvèrent le secret de l'eau de composition grâce à l'un des leurs ayant séjourné à Londres.

Le corps des chapeliers ne possédait de statuts que depuis 1578, et 2 siècles plus tard, ou à peu près, on comptait 122 maîtres-chapeliers à Paris.

 

Il est curieux de constater qu'aucun charretier, sur les 23 relevés dans les cinq sections, ne vient de l'Eure ni de la Seine-Maritime. On en trouve 5 du Calvados (Avenay, Isigny, Juvigny, Lisieux et paroisse non précisée), 3 de la Manche (Saint-Hilaire-du-Harcouet, Virey, Canisy), 14 de l'Orne (1 d'Argentan, 1 de Geneslay, 6 de la Chapelle-Moche ou la Chapelle-d'Andaine, 1 de Montilly, 3 de Sept Forges, 1 de Tessé et 1 de paroisse inconnue). Les charretiers, ou « chartiers », assuraient le transport des marchandises, et leur activité sur les ports était réglementée par une ordonnance de la ville de Paris de 1672 fixant leurs droits, leurs salaires et leurs devoirs. Il leur était défendu, entre autres choses, d'empêcher les particuliers de transporter eux-mêmes les marchandises leur appartenant à l'aide de leurs propres charrettes.

 

Jusqu'en 1714, chirurgiens et barbiers appartinrent à une seule communauté, mais les barbiers-chirurgiens et les barbiers-perruquiers étaient tenus, sous peine d'amende, de se distinguer les uns des autres par l'aspect extérieur de leur boutique; celle du barbier-chirurgien avait pour enseigne un bassin de cuivre jaune et prenait jour grâce à de petits carreaux, tandis que celle du barbier-perruquier présentait un bassin blanc et de grands carreaux dans une devanture bleue. Les chirurgiens se séparèrent des barbiers après 1714. Ailly, dans l'Eure, fournit 1 chirurgien à l'hôpital Saint-Louis, 1 chirurgien vient de l'Orne (Passais-la-Conception) et 2 autres de la Seine-Maritime, dont le chirurgien principal de l'Hospice du Nord originaire de Fauville, le dernier venant d’Ymare; soit au total 4 chirurgiens.

Les statuts de la chirurgie la définissent comme un art libéral, leur origine remonte à Saint-Louis ou à Philippe le bel, peut-être à Jean le Bon, selon les différentes sources auxquelles on se réfère. Par lettres patentes de 1699, enregistrées en 1701, le premier chirurgien du roi porte le titre de "chef et garde des privilèges de la chirurgie du royaume".

 

Les cloutiers ne sont représentés que par deux artisans, l'un du Calvados (Caen), le deuxième de l'Eure (paroisse inconnue). On opérait une distinction entre les cloutiers, qui fabriquaient et vendaient des clous, et les cloutiers d'épingle, ou tout simplement épingliers, qui fabriquaient et vendaient des épingles. Les cloutiers et les épingliers constituaient deux communautés séparées.

Selon le métal utilisé pour fabriquer le clou, ce dernier est forgé (fer) ou fondu (métaux précieux). Les clous de fer se subdivisent en diverses catégories broquette (clous ordinaires petits ou gros), clous à couvreurs, à parquet, à crochet, à soulier, à soufflet, à cheval, à river ... Les maîtres cloutiers sont également autorisés à fabriquer différents objets : anneaux, chaînettes, boucles, gourmettes de chevaux ... On estime que les très bons ouvriers fabriquaient journellement près de dix à douze mille petits clous.

 

Le commissionnaire n'est point celui qui effectue une quelconque commission pour une tierce personne, mais celui qui prélève une commission dans une transaction commerciale. Les commissionnaires achètent, entreposent, vendent diverses marchandises ; certains ne s'occupent que de lettres de change, ce sont les commissionnaires de banque ; les commissionnaires d'entrepôt reçoivent et réexpédient les marchandises, enfin les commissionnaires de voituriers réceptionnent et distribuent ce que des voituriers transportent.

Nous avons dénombré 26 commissionnaires, 2 du Calvados (1 de Campagnolles et 1 de paroisse inconnue), 2 de l'Eure (Gisors, Rouvray), 2 de la Manche (1 de Guilberville et 1 de paroisse inconnue), 17 de l'Orne (1 de Couterne, 1 de Domfront, 2 de Juvigny, 1 de la Baroche-sous-Lucé, 8 de la Chapelle-Moche ou la Chapelle d'Andaine, 1 de Magny-le-Désert, 1 de la Sauvagere, 1 de Sept-Forges et 1 de Tessé), 1 de la Seine-Maritime (Dieppe) plus 2 indéterminés.

 

Les 2 cordiers enregistrés sont partis de l'Orne (La Chapelle-Moche et paroisse inconnue). Les cordiers fabriquaient des cordes de chanvre, principalement pour la marine. Le fil employé par le cordier est de grosseur variable; le fil de câble, le plus gros, sert comme son nom l'indique à faire des câbles pour les navires, le fil de hauban, ou fil de moyenne grosseur, est utilisé pour les cordes servant aux "manœuvres courantes", enfin le fil à coudre les voiles, le plus fin, entre dans la fabrication des cordes destinées aux "petites manœuvres".

Les statuts des cordiers datent de 1394, il leur était interdit de travailler de nuit pour éviter les malfaçons; enfin les maîtres cordiers devaient fournir gratuitement au bourreau toutes les cordes dont il avait besoin pour exercer ses fonctions, en échange de quoi les maîtres cordiers ne payaient pas la taxe sur les boues et les lanternes.

 

Les courriers faisaient métier de courir la poste, en diligence, pour porter les dépêches. La mise en place des postes, des relais et des courriers, telle qu'on la connaissait à la fin du XVIIIème siècle, remontait à l'ordonnance prise par Louis XI le 19 juin 1464.

Nos listes comprennent 3 courriers, l'un originaire de l'Eure (Saint-Denis-d'Augerons), les 2 autres de départements indéterminés.

 

Le crinier, auquel on peut rattacher le friseur de crin et le peigneur de crin, préparait le crin brut afin que les artisans utilisant cette matière puissent s'en servir. Le meilleur crin est celui qui est long et noir, on le nommait "crin d'échantillon". Nous n'avons pas trouvé de statuts concernant cette profession.

Nos listes comportent 3 criniers, ou friseurs de crin et peigneurs de crin, l'un de la Manche (Le Luot), les 2 autres de l'Orne (Beaulandais et le Chapelle-Moche).

 

Les 5 écrivains enseignaient l'art d'écrire, et parfois aussi l'arithmétique, 2 provenaient du Calvados (Bayeux), 1 de l'Eure (Gisors), 1 de l'Orne (Mortagne) et 1 de la Seine-Maritime (Elbeuf). Les trois types d'écriture enseignés à la fin du XVIIIème siècle étaient la Française ou ronde, l'Italienne ou batarde et la coulée ou "écriture de permission", sorte de compromis entre les deux précédentes. L'essentiel, pour bien réussir les pleins et les déliés, en dehors de la position du corps et des mouvements du bras et de la main, était de savoir bien tailler sa plume en fonction du type d'écriture et du caractère choisis.

Les écrivains étaient également chargés d'effectuer des expertises destinées à déceler les faux en écriture, ce qui n'allait pas, alors comme aujourd'hui, sans débats passionnés, les uns voyant un faux là où les autres penchaient pour un document authentique. On dénombrait à Paris, vers 1770, 124 maîtres écrivains. Ces écrivains remplissaient vraisemblablement aussi les fonctions d'écrivains publics, bien que rien ne nous permette de l'affirmer.

 

Au cours du temps, les marchands de suif, ou chandeliers, ajoutèrent à leur commerce celui des épices et François Ier accorda, par lettres patentes d'avril 1520, le statut d'épiciers simples en les séparant très nettement des apothicaires et des chandeliers, ainsi que nous l'avons vu ci-dessus. En juillet 1742, le Parlement leur reconnut la qualité d'épiciers droguistes et d'épiciers grossiers. Divers arrêts (1620, 1731, 1745...) leur permirent de vendre des objets de fer, des alcools et spiritueux (ils pouvaient même servir à boire dans leurs boutiques à condition que le client consomme debout) et toutes sortes de marchandises dont la vente était, quelquefois, assortie d'interdictions curieuses, par exemple l'épicier ne pouvait vendre le café qu'en grains non torréfiés, le thé qu'en feuilles non infusées, le vinaigre qu'à raison d'une pinte par acheteur, le parchemin en rognures mais non en feuilles, les jambons et autres charcuteries, ainsi que les citrons, qu'en gros seulement...

 

Les trois gardes-épiciers, choisis parmi les maîtres, devaient vérifier les poids utilisés par les épiciers à l'aide du poids-étalon.

 

Les 17 épiciers figurant dans nos listes se répartissent en 12 maîtres-épiciers et 5 garçons-épiciers. Sur les 12 maîtres, 3 sont originaires du Calvados (Genneville, Rouvres et Sully), 3 de l'Eure (Dampsmesnil, Pont-Audemer et Vernon), 1 de la Manche (Buais), 2 de l'Orne (Anceins et la Chapelle-Moche), 1 de la Seine-Maritime (Etretat) et 2 de départements non précisés. Les 5 garçons se partagent comme suit 1 du Calvados (Luc), 2 de l'Orne (Couterne et Saint-Martin-l'Aiguillon), 1 de la Seine-Maritime (Menerval) et 1 d'un département non indiqué.

 

Les éventaillistes fabriquaient et vendaient des éventails à simple ou double papier monté sur des flèches (ou bâtons), au nombre de 22 dans la plupart des modèles. Les montures, pliées et mises en place par les éventaillistes, étaient préparées par les maîtres-tabletiers. La valeur d'un éventail variait, à la fin du XVIIIème siècle, de 15 deniers pour les plus ordinaires à plus de 10 livres pour des éventails à monture d'ivoire ou d'écaille de tortue soutenant un revêtement de soie peinte.

Les maîtres-éventaillistes, dont les statuts ne remontaient qu'à 1673, appartenaient à la communauté des arts et métiers de la ville de Paris et comptaient environ 130 membres vers 1770.

Les registres nous fournissent les noms de 2 éventaillistes, l'un de la Seine-Maritime (Dieppe), l'autre d'un département non cité.

 

Il est intéressant de constater que la presque totalité des fondeurs viennent de l'Orne. Sur les 11 fondeurs relevés , 1 est originaire de la Manche (Villedieu-les-Poêles), 8 de l'Orne (1 de Domfront, 1 de Geneslay, 1 de la Baroche-sous-Lucé, 1 de Lucé, 4 de Tessé) et 2 de départements inconnus. Il n'est malheureusement pas précisé si ces fondeurs sont des fondeurs en bronze, ou des fondeurs en caractères d'imprimerie, ou des fondeurs en cuivre ou encore des fondeurs de petit plomb, ce qui représentait des catégories professionnelles fort différentes.

Le fondeur en bronze coulait des statues, des canons, des cloches... tandis que le fondeur en cuivre ne fondait que de petits objets tels que chandeliers, ciboires, encensoirs, lampes... et que le fondeur à petit plomb était plus particulièrement spécialisé dans la fonte des balles de toutes dimensions.

Les statuts des fondeurs dataient de 1281 et avaient été corrigés ou modifiés par diverses lettres-patentes. Les maîtres-fondeurs parisiens au nombre de 300 environ dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle ne comptaient dans leurs rangs que 5 ou 6 maîtres-fondeurs en caractères d'imprimerie, et ces derniers étaient rattachés aux imprimeurs et aux libraires.

 

L'artisan qui fourbit les épées, c'est-à-dire qui les monte à l'aide d'une garde, d'une poignée et d'un pommeau, qui aiguise et polit les lames, est le fourbisseur. Il ne forge point les lames, il les achète tout particulièrement en Allemagne qui avait la réputation de forger les meilleures lames. En fait, les fourbisseurs sont habilités à fabriquer, non seulement les épées, mais aussi les dagues, lances, hallebardes, pertuisanes, haches ...

Les maîtres-fourbisseurs, dont les statuts très anciens furent confirmés par Henri II, renouvelés par Charles IX, puis en 1666, portaient le titre de "maîtres jurés fourbisseurs et garnisseurs d'épées et bâtons en fait d'armes"; on en comptait, à Paris, aux environs de 1770, prés de 240.

Les 3 fourbisseurs figurant dans les listes des 5 sections, et normands sans ambiguïté pour 2 d'entre eux, arrivent l'un de L'Aigle, dans l'Orne, l'autre de Rouen, Seine-Maritime, le troisième d'un département non précisé.

 

Nous avons dénombré dans les registres consultés 10 fruitiers, dont 3 proviennent du Calvados (1 de Balleroy et 2 de Vire), 2 de l'Eure (Pont-Audemer et Marcilly-sur-Eure), 1 de la Manche (Avranches) 1 de l'Orne (Tessé), 1 de la Seine-Maritime (Annouville) et 2 de départements indéterminés.

Les fruitiers, comme le nom semble l'indiquer, vendaient des fruits, frais ou secs; mais les lettres-patentes leur donnaient le droit de vendre également des oeufs, du beurre, du fromage...

On donnait aussi parfois le nom de fruitiers à des regrattiers de légumes, d'herbes, d’œufs, de beurre, de fromages. Un arrêt de février 1694 supprima le droit de visite que les maîtres-fruitiers s'étaient arrogé sur les fruitiers-regrattiers.

La communauté des fruitiers de Paris possédait des statuts depuis 1412 et comprenait, ce qui est rare, des maîtres et des maîtresses qui, réunis, représentaient à peu près 320 personnes à Paris, vers 1770.

 

Les gagne-deniers louaient leurs bras et leur force physique à qui en avait besoin, ils exécutaient toutes sortes de travaux mais ils étaient surtout requis pour porter des fardeaux.

Si certains gagne-deniers n'ont que leurs mains et leurs bras pour outils, d'autres paraissent se spécialiser davantage. Les crocheteurs sont munis de crochets constitués par deux traverses de bois, solidement re1iées, et garnies d'une planchette comportant deux bâtons destinés à bloquer le fardeau. Les forts travaillent à la douane, à la halle aux toiles et sur les ports. Les plumets sont les aides des jurés porteurs de charbon. Les gagne-deniers comprennent aussi les porte-faix et autres hommes de peine.

Cette profession qui, en dehors de la robustesse et de la résistance, n'exige pas de compétences spéciales, regroupe 58 déclarants. Exceptionnellement, nous n'indiquerons pas les paroisses d'origine de ces 58 gagne-deniers, ce qui nous prendrait beaucoup de temps et de place; contentons-nous de savoir que 8 venaient du Calvados, 2 de l'Eure, 4 de la Manche, 30 de l'Orne, 3 de la Seine-Maritime et 11 de départements non cités.

 

Nous laisserons de côté les différents garçons ou employés, bouchers, boulangers, épiciers, de bureau, de boutique... modestes salariés dont l'activité ne se différenciait guère de celle de leurs employeurs.

 

Le terme gazier a totalement changé d'acception, le gazier du XVIIIème siècle n'a strictement rien de commun avec le gazier du XXème siècle. Que faisaient donc les 12 gaziers rencontrés dans nos listes ? Ils fabriquaient de la gaze qui, à cette époque, était très utilisée dans les vêtements de femmes. Les gazes étaient soit unies, soit figurées, soit brochées.

Les gaziers parisiens étaient rattachés aux ferrandiniers, qui fabriquaient du burail ou ferrandine. Il s'agit d'une étoffe assez légère, dont la trame était de laine, de fil ou de coton sur une chaîne de soie. On estimait le nombre des maîtres ferrandiniers et gaziers, à Paris, vers 1770, aux alentours de 320.

L'Eure fournissait 2 gaziers sur 12 (Bourg-Achard et Louviers), l'Orne 1 (Origny) et la Seine-Maritime 9 (1 de Caudebec, 7 de Rouen et 1 d'une paroisse indéterminée).

 

Le grainier, ou grenetier, vendait au détail et à "petite mesure" toutes sortes de grains, de graines, de légumes, par exemple des fèves, des lentilles, des pois, soit crus soit cuits, et aussi de la paille et du foin. Il était défendu aux grainiers d'acheter leur marchandise ailleurs que sur les ports, il leur était également interdit de se rendre au-devant des marchands ou laboureurs pour acheter des grains. Le corps des grainiers de Paris comprenait des maîtres et des maîtresses, on en comptait 260 dans le dernier tiers du XVIIIème siècle. Nous n'avons trouvé qu'un seul grainier venant de l'Orne (Sées).

L'officier du grenier à sel était parfois désigné sous le nom de "grenetier", ce qui peut prêter à confusion.

 

La profession de limonadier était comparable, à peu de choses près, à celle du tenancier d'un café-bar actuel. Il vendait des boissons chaudes ou froides, des alcools et des glaces. Le limonadier ne doit point être confondu avec le marchand de vin dont nous parlerons ci-après. Les 21 limonadiers et les 4 garçons-limonadiers se répartissaient comme suit : 4 du Calvados, 1 de l'Eure, 5 de la Manche, 3 de l'Orne, 6 de la Seine-Maritime et 6 de départements inconnus.

 

Le marchand de vin, à la différence du limonadier, du cabaretier ou du tavernier, ne pouvait servir à boire dans sa boutique comme ces derniers, il ne vendait que du vin à emporter, soit en gros soit au détail. La communauté des marchands de vin était régie par des textes de 1577 et 1585. Il leur était interdit de vendre du vin pendant les services religieux, les dimanches et fêtes, et tous les jours après 10 heures du soir en été et 8 heures en hiver.

Il est souvent difficile de faire la différence entre les cabaretiers et les marchands de vin. Le cabaretier était le tenancier soit d'un "cabaret à pot et à pinte", où l'on servait à boire uniquement, soit d'un "cabaret à pot et à assiette", où l'on trouvait boisson et nourriture, soit d'un cabaret où il était possible non seulement de boire et de manger mais aussi de loger. Nous ne savons pas exactement quelles étaient réellement les activités commerciales des 34 marchands de vin figurant dans les registres des 5 sections. Précisons simplement que 5 d'entre eux venaient du Calvados, 5 de l'Eure, 3 de la Manche, 5 de l'Orne, 1 de la Seine-Maritime et 15 de départements non cités.

 

On peut considérer le mercier comme le marchand par excellence, le marchand susceptible de vendre tout ce qui peut faire l'objet d'une transaction commerciale. En effet, les merciers, du moins à l'origine, pouvaient, en application de l'article XII de leurs statuts, "acheter, vendre, débiter, troquer, échanger, tant dans la ville, prévôté et vicomté de Paris, villes circonvoisines d'icelle, et en tous autres lieux du royaume, même dans les pays étrangers, en gros et en détail, toutes sortes de marchandises...", suit une liste impressionnante des marchandises en question, liste trop importante pour que puissions la reproduire intégralement. On y trouve tous les tissus, drap, toile, serge, soie...; la lingerie; les fils comme le chanvre, le lin, le coton, les poils de castor...; les cuirs, fourrures, tapisseries, couvertures; la passementerie, y compris les garnitures d'or et d'argent; la joaillerie et les pierres précieuses, taillées ou non taillées; la droguerie; l'épicerie; les métaux ouvrés ou non ouvrés; les épées, dagues, poignards, rasoirs, éperons, mors...; les portes, fenêtres, coffres et cabinets; la dinanderie, la quincaillerie, la coutellerie; les miroirs, les tableaux et gravures; les livres de prières et de catéchisme; les plumes, écritoires et bien d'autres choses encore. Au cours des siècles, certains articles furent supprimés de cette longue liste; par exemple un arrêt du conseil d'août 1687 réserve la vente des draperies aux seuls marchands drapiers.

Le corps des merciers, qui comprenait à Paris, aux environs de 1770, plus de 2000 représentants, se-subdivisait en 20 classes différentes. Les premiers statuts des merciers datent de 1407.

On nommait "mercelot" ou "mercerot" les merciers pratiquant le colportage de ferme en ferme et de foire en marché.

Les 7 merciers relevés se répartissent ainsi 3 du Calvados (Caen, Falaise, Le Locheur), 1 de l'Eure (Saint-Aquilin-d'Augerons), 1 de la Manche (Appeville), 1 de la Seine-Maritime (Rouen) et 1 d'un département indéterminé.

 

On relève 12 nourrisseurs parmi les 1796 déclarants normands. Rien ne nous permet de savoir si ces nourrisseurs, qui pratiquaient l'embouche, étaient propriétaires des animaux ou étaient de simples employés au service de marchands de bestiaux ou, peut-être, de bouchers.

Ces 12 nourrisseurs se répartissent comme suit : 2 du Calvados, 6 de l'Orne, 4 de la Seine-Maritime.

 

La mention "papetier" dans les registres des cinq sections étudiées ne comporte aucune autre précision. Nous ne savons donc pas si les 3 papetiers originaires de Normandie étaient fabricants ou simplement vendeurs de papier. L'un venait du Calvados (Champeaux), un de la Manche (Bion) et le troisième de la Seine-Maritime (Rouen).

Le papetier venant de Rouen fabriquait peut-être du papier velouté, ou papier soufflé, spécialité propre à cette ville et relativement récente en 1793. Il s'agissait d'un papier mural ayant l'aspect d'une tapisserie. Grâce à des brins de laine de diverses couleurs collés sur un support de papier fort l'artisan représentait des fleurs, des paysages, des scènes quelconques. Il était ainsi plus proche, probablement, du dominotier que du papetier proprement dit. Le dominotier fabriquait des dominos, c'est-à-dire des papiers imprimés en plusieurs couleurs; la différence entre le domino et le papier velouté résidant dans la texture, l'aspect et le toucher.

 

Le paulmier, ou paumier, faisait des raquettes, des balles et tout ce qui servait au jeu de paume. Un garçon-paumier, connaissant parfaitement les règles du jeu particulièrement complexes, faisait fonction de "marqueur" lors des parties de paume.

Les statuts régissant le corps des paulmiers dataient de 1610. Aux environs de 1770, Paris comptait 70 maîtres-paulmiers. Parmi les Normands des 5 sections, 1 paulmier venait de Saint-Denis-le-Vêtu dans la Manche.

 

Nous ne sommes pas en mesure de savoir si les 31 peintres sont des artistes peintres ou des peintres en bâtiments. Cependant l'un des sectionnaires du "Faubourg du Nord" a précisé "peintre en miniatures" pour un déclarant venant de la Manche (Guilberville) et "peintre en porcelaine" pour un autre de la Seine-Maritime (Rouen). Sur ces 31 peintres, 2 sont originaires du Calvados, 4 de l'Eure, 13 de la Manche, 5 de l'Orne, 5 de la Seine-Maritime et 2 de départements non indiqués.

 

Le perruquier faisait et vendait des perruques, il n'accomplissait qu'une partie des tâches du coiffeur actuel : il coupait et frisait les cheveux, le barbier s'occupant de la barbe.

Les premières perruques furent portées à Paris en 1620, elles étaient beaucoup plus simples que celles du XVIIIème siècle. Pour faire les perruques, les perruquiers achetaient leur matière première à des coupeurs de cheveux qui parcouraient les villages et en rapportaient jusqu'à 10 livres; les plus appréciés provenaient de Normandie, de Flandre et des Pays-Bas, ils ne devaient être ni trop épais ni trop fins. On recherchait particulièrement les cheveux des femmes plus protégés par les coiffes que ceux des hommes; les plus chers étaient les blonds cendrés et les blancs. Selon la qualité et la couleur, une livre de cheveux valait de 4 francs à 50 écus.

Les statuts réglementant la communauté des perruquiers ne datent que de 1673.

Il convient de ne point confondre les perruquiers et les perruquiers en vieux. Ces derniers, pratiquement disparus dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle, étaient établis sur le quai de l'Horloge et ils raccommodaient les vieilles perruques. Une sentence de police leur interdisait de faire des perruques neuves sans y mêler du crin et sans attacher au fond de la coiffe une étiquette "perruque mêlée".

Les cinq sections comprenaient 28 perruquiers, 4 du Calvados, 6 de l'Eure, 2 de la Manche, 2 de l'Orne, 9 de la Seine-Maritime et 5 de départements indéterminés.

 

Les 2 plieurs, originaires de l'Orne (La Chapelle-Moche et Couterne), réduisaient en poudre les briques, carreaux et tuiles de rebut; la matière pulvérulente ainsi obtenue était utilisée pour faire les joints dans les maçonneries.

 

Le terme "plombier" peut prêter à confusion, il s'agit en effet de l'artisan qui vend du plomb après l'avoir fondu et laminé, et éventuellement façonné. Nous trouvons dans nos listes 2 plombiers, l'un de la Manche (Saint-Rémy-des-Landes), l'autre d'un département non précisé.

 

De même les pompiers à Paris, s'ils assumaient les mêmes fonctions que les pompiers actuels, présentaient une particularité : ils étaient tenus de conserver une certaine quantité d'eau à leur domicile, afin de la transporter sur les lieux des sinistres; ils étaient également chargés d'actionner les pompes et de porter secours aux personnes en danger lors d'incendie.

Nous ne relevons que 2 pompiers dans les cinq sections étudiées, le premier de là Manche (Saint-Martin-d’Aubigny) et le second de l'Orne (Juvigny).

 

Les porteurs pouvaient soit porter toutes sortes de choses, soit se spécialiser comme les porteurs à la halle, les porteurs d'eau ou les porteurs de chaise. Les 40 porteurs décomptés parmi les 1796 déclarants se subdivisent en 2 porteurs sans qualification particulière, 3 porteurs à la halle, 1 porteur de chaise, 1 porteur d'eau au tonneau et 34 porteurs d'eau. Sur les 40 porteurs, 3 viennent du Calvados, 1 de l'Eure, 4 de la Manche, 20 de l'Orne, 2 de la Seine-Maritime et 10 de départements indéterminés.

 

Les porteurs d'eau vendaient l'eau des fontaines, des puits ou de la rivière, aux habitants des grandes villes qu'ils servaient à domicile. Ils portaient cette eau dans deux seaux attachés à une sangle de cuir passée sur les- épaules; une "nageoire" ou planchette de bois découpée en rond flottant sur l'eau empêchait le liquide de déborder des seaux.

A Paris, l'eau vendue par les porteurs devait être puisée à quelques points de la Seine bien déterminés, pour éviter la distribution d'eau polluée par des ordures ou simplement par les bateaux des blanchisseuses. A compter de 1770, un certain LEROI perfectionna une machine hydraulique inventée par un nommé DUFAUD pour filtrer l'eau, et l'installa sur un bateau amarré à la pointe de l'Ile Saint-Louis; puis il organisa un service de portage d'eau filtrée. Les porteurs d'eau de l'entreprise LEROI se différenciaient des porteurs d'eau non filtrée grâce à un uniforme boutons jaunes sur vestes et culottes bleues.

 

Les rubanniers fabriquaient et vendaient des rubans, souvent d'or, d'argent ou de soie, dont on faisait alors grand usage.

Les statuts des rubanniers datent de 1403. Plusieurs fois renouvelés, modifiés, augmentés, ils donnent à ces artisans la qualité de "tissutiers-rubanniers". Pour distinguer ces derniers des fabricants de drap d'or, d'argent ou de soie, que l'on nommait "ouvriers de la grande navette", les rubanniers étaient aussi appelés "ouvriers de la petite navette". On comptait à la fin du XVIIIème siècle plus de 700 maîtres-rubanniers. Nos listes comportent 7 rubanniers, soit 'l du Calvados (Osmanville), 2 de l'Eure (Grosley et Fleury-la-Forêt), 4 de la Seine-Maritime (Rouen, Autretot, Bourg-Dun et Ymare).

 

Les salpêtriers fournissaient le salpêtre brut à l'Arsenal, seul autorisé à le raffiner. Pour ce faire, les salpêtriers recherchaient soit les produits naturels soit ceux provenant de ruines ou de substances putréfiées et, en les lessivant, en tiraient le salpêtre brut. Il est étonnant de remarquer que les salpêtriers n'ont jamais eu de statuts édictés par l'autorité royale, comme les autres artisans. Pour pallier cette lacune, qui leur causait parfois des désagréments, ils mirent au point eux-mêmes un réglemente , lui donnèrent le nom de "statuts" et le firent enregistrer au greffe du bailliage du Louvre en mai 1658.

Les 11 salpêtriers se répartissaient comme suit 2 de la Manche, 7 de l'Orne, 1 de la Seine-Maritime et 1 d'un département non indiqué.

 

Les sauniers collectaient, extrayaient, préparaient des sels, plus particulièrement le sel marin, que l'on nommait aussi "sel de gabelle" ou "sel de cuisine". La France était alors divisée en pays de grande gabelle, comprenant la majeure partie de la Normandie, pays de petite gabelle, pays de quart-bouillon (quelques élections de Basse-Normandie), pays de franc-salé ou pays rédimés et enfin pays exempts. Le faux-saunier pratiquait la contrebande du sel.

La Seine-Maritime fournit 1 saunier venant d’Aucourt.

 

Les tabletiers travaillaient le bois, particulièrement les bois précieux, l'ivoire et la corne. Ils fabriquaient de la marqueterie et divers petits objets, tels que tabatières, peignes, pièces de trictrac, d'échecs ou de dames, lanternes de poche, coffres...

Des statuts remontant à 1507 régissaient la profession des tabletiers, qui comportait près de 200 maîtres vers 1770.

A l'intérieur des 5 sections, on dénombrait 20 tabletiers, soit 3 du Calvados , 3 de la Manche, 3 de l'Orne, 8 de la Seine-Maritime et 3 de départements non précisés.

 

Le torqueur de tabac filait le tabac, le cordait, puis le roulait. Ce terme provient de l'ancien français "torquer" tordre, entortiller. Le torqueur de tabac figurant dans nos listes venait d'un département non précisé.

 

 

Parmi les activités qu'il est difficile de ranger dans une quelconque catégorie de professions, nous avons relevé trois cas, dont l'un est bien connu.

Un Normand originaire d'Alençon (Orne) assumait les fonctions de substitut du procureur de la Commune, mais ce Normand, Jacques HEBERT est surtout resté dans la mémoire collective comme le directeur et le principal rédacteur du célèbre "Père Duchesne", feuille qui, dans un langage ordurier, faisait l'apologie de la Terreur et vantait les charmes de "Sainte-Guillotine", selon sa propre expression.

CASTILLON Emmanuel, de Bolbec (Seine-Maritime), était, en 1793, commissaire national et accusateur public.

Enfin HOUIN Pierre, syndic de la Commune, venait de Rouen (Seine-Maritime).

 

 

Il est vraisemblable que de nombreux Normands, parmi les 1796 déclarants de 1793, sont venus à Paris dans l'espoir de trouver un moyen quelconque de subvenir à leurs besoins, ce qui devenait fort difficile à cette époque pour des artisans provinciaux. Les professions déclarées sont celles qu'ils exerçaient en Normandie, que faisaient-ils à Paris ? Comment ont-ils vécu et traversé les remous de la Révolution, de la Terreur, du Directoire ? Nous ne savons que peu de choses à ce sujet, sauf bien entendu pour des personnages comme Jacques HEBERT qui fut guillotiné le 24 mars 1794.

 

II serait intéressant de savoir si ces Normands, et leurs descendants, se sont fixés définitivement à Paris ou si certains d'entre eux sont retournés vivre en Normandie. Pour ceux qui demeurèrent dans la capitale, il sera difficile d'en retrouver trace, après la destruction des archives de l'Hôtel de ville lors de la Commune. Peut-être pourra-t-on renouer le fil généalogique avec ceux qui ont regagné leur province après un séjour parisien plus ou moins long ?

 

C'est là une tâche à entreprendre et nous souhaitons une pleine réussite à ceux qui l'entreprendront !

 

Paris, le 14 novembre 1987

 

Gaston CANU

Bibliographie

 

Cartes de sûreté; Archives nationales : "Armée de Bondy", cote F7 - 4788 "Bondy", cote F7 - 4789

 

"Bonne-Nouvelle", cote F7 - 4791 "Droits de l'Homme", cote F7 - 4791 "Faubourg du Nord", cote F7 - 4792

 

"Gazette nationale ou le Moniteur universel", année 1791, Archives nationales

 

JAUBERT (abbé), Dictionnaire raisonné universel des Arts et Métiers, P.Fr.Didot le Jeune, libraire, Paris, 1773

 

MARION Marcel, Dictionnaire des institutions de la France aux XVIIème et XVIIIème siècles, Ed. A.& J.Picard, Paris, 1979

 

PRONTEAU Jeanne, Les numérotages des maisons de Paris du XVème siècle à nos jours, Ville de Paris, Commission des travaux historiques, 1966, volume VIII


 

 

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