image001.png

 

LES AFFAIRES MILITAIRES AU DEBUT DU XIXe SIECLE

VUES A TRAVERS LA CORRESPONDANCE

ENTRE LE SOUS-PREFET D'YVETOT

ET LES MAIRES D'ANGIENS ET D'ICLON

(SEINE-MARITIME)

--------------------------------------------

 

Création des départements

Les différentes subdivisions des provinces françaises, avant 1789, étaient d'une extrême complexité. Si l'on ne tient compte ni des pays d'état, dans lesquels l'assemblée des états fixait et répartissait les impositions; ni des pays d'élection, dans lesquels le pouvoir royal établissait les impôts que des officiers royaux, nommés élus, répartissaient entre les assujettis; ni des pays de droit écrit ou droit romain (le sud et l'est); ni des pays de droit coutumier (le centre, le nord et l'ouest) où l'on dénombrait 60 coutumes principales et 225 coutumes locales; la France se partageait entre 35 généralités, 40 gouvernements, plus de 400 bailliages, et 139 diocèses dont les limites territoriales ne concordaient nullement et débordaient les unes sur les autres.

Les députés de l'Assemblée Constituante exprimèrent le désir de simplifier cet état de choses; l'un d'eux, THOURET Jacques Guillaume, jurisconsulte normand et avocat à Rouen, proposa dans son rapport du 29 septembre 1789 de diviser la France en 80 circonscriptions territoriales et administratives d'une superficie de 324 lieues carrées environ chacune, soit approximativement 5.185 kilomètres carrés.

L'Assemblée Constituante repoussa ce projet; mais MIRABEAU et PETION étant intervenus en faveur dudit projet, la Constituante vota [décret du 22 décembre 1789] la création de 75 départements dont les limites géographiques tenaient compte, dans la mesure du possible, des communautés de parlers, de traditions et d’intérêts des populations concernées. Une loi de janvier 1790 porta le nombre des départements à 85. L'administration de ces nouvelles divisions du territoire fut assurée par des Directoires de département, institués par la Constitution de 1791, sous le contrôle des Conseils de département.

Le Directoire et le Conseil de département formaient une assemblée renouvelable par moitié tous les deux ans, comprenant 32 membres élus par les citoyens âgés de 25 ans révolus; pour être électeurs ceux-ci devaient payer une contribution correspondant au minimum au salaire de trois journées de travail. Ce système de gestion, assez lourd, ne donna pas entière satisfaction.

Préfets et sous-préfets

Le Consulat réorganisa l'administration en intensifiant la centralisation. Les divisions administratives créées par la Constituante : départements, arrondissements, communes, furent conservées mais des fonctionnaires nommés par le Premier Consul prirent la direction des affaires locales.

La loi du 28 pluviôse an VIII (17 février 1800) plaça à la tête de chaque département un fonctionnaire unique, le préfet, disposant des pouvoirs les plus étendus; le préfet statuait seul en tant que représentant du pouvoir central, mais en tant que représentant du département il prenait ses arrêtés après avis du Conseil de Préfecture.

Voici ce qu'écrit A.C.THIBAUDEAU, ancien Constituant, premier préfet de la Gironde : Le Premier Consul voulait que les Préfets eussent une maison montée et de la représentation, qu'ils donnassent des repas, des bals, des fêtes pour procurer de la considération à l'autorité, de la dignité au gouvernement et lui rallier les partis. La plupart des nouveaux fonctionnaires n'avaient pas assez de fortune. Avec un traitement de deux mille quatre cents francs, le préfet de la Gironde n'avait pas de quoi faire grande figure à Bordeaux... et aussi :... depuis longtemps les autorités n'avaient aucune représentation... C'était un passage subit des formes simples et modestes de ta République aux manières monarchiques. Les préfets rappelaient les intendants, le nom seul avait changé... [THIBAUDEAU Antoine Clair, Mémoires sur la Convention et le Directoire, Paris, Baudouin Frères, 1824, 2 volumes, in8°]

Le préfet ne pouvait guère établir de relations suivies avec tous les maires du département, d'un point de vue purement matériel cela n'était pas concevable. On installa donc un représentant du préfet dans chaque arrondissement et le sous-préfet fut l'intermédiaire obligé entre les maires et le préfet.

Les documents assez disparates dont nous disposons émanent, à de rares exceptions près, du sous-préfet de l'arrondissement d'Yvetot et sont adressés soit au maire d'Angiens, soit au maire d'Iclon, commune voisine rattachée à celle d’Angiens en 1825.

Ces documents couvrent, avec de nombreuses et d’énormes lacunes, une période allant du 15 brumaire an VII (5 novembre 1798) [le document en question est antérieur à la création des préfets et sous-préfets, mais il a été contresigné parle sous-préfet d'Yvetot le 27 floréal an VIII (17 mai 1800), bel exemple de lenteur administrative!] au 20 avril 1820.

Correspondance entre sous-préfets et maires

Le sous-préfet adressait aux maires de son arrondissement des instructions, parfois assorties de commentaires savoureux, des conseils et des mises en garde. Nous ne possédons malheureusement pas les lettres des maires au sous-préfet, sauf quelques rares notes rédigées en guise de brouillon.

La correspondance du sous-préfet se présentait sous deux formes très différentes : d'une part des pièces imprimées et numérotées destinées à tous les maires et, d'autre part, des lettres manuscrites en réponse à un courrier d'un maire quelconque. Le document imprimé est parfois désigné dans la correspondance officielle sous le terme de mémorial, la numérotation et la date du document sont alors précisées.

Les maires devaient avoir, à cette époque, une lecture abondante. Le premier document imprimé en notre possession porte le n°161 et il est daté du 29 prairial an VIII (18 juin 1800); la nomination des préfets, des sous-préfets, des maires et des conseillers municipaux datant au plus tôt du 28 pluviôse an VIII (17 février 1800) on peut raisonnablement penser que la diffusion des instructions préfectorales n'a guère commencé qu'au début du mois de mars, et nous constatons que les maires ont reçu 161 documents imprimés, plus ou moins longs, en trois mois et demi soit, en admettant que le sous-préfet n'écrive pas le décadi, une moyenne quotidienne d'un document deux tiers.

Il est intéressant de relever les changements d’emblèmes figurant en tête des pièces imprimées, ainsi que ceux des titres et formules de politesse selon le régime politique en vigueur.

Durant la fin du Directoire, le Consulat et le début de l'Empire, l'emblème représente la République française tenant de la main droite le faisceau des licteurs et de la main gauche une lance coiffée d'un bonnet phrygien. Cet emblème est flanqué à gauche et à droite des mots Liberté et Égalité, ceci jusqu'au 15 nivôse an XII (6 janvier 1804).

image021.png

Les documents imprimés dont nous disposons ne comportent aucun emblème entre le 29 nivôse an XII (20 janvier 1804) et le 4 prairial an XII (24 mai 1804). A compter de cette dernière date et jusqu'au 28 messidor an XII inclus (17 juillet 1804 - Napoléon Bonaparte a été proclamé empereur le 28 floréal an XII ou 18 mai 1804) l'emblème représente toujours la République, ou peut-être la France, illuminée par un soleil radieux, et les mots Liberté et Égalité ont disparu!

affaires02

Puis cet emblème républicain s'efface et est remplacé par un timbre humide, représentant toujours la République ou la France, sur un imprimé daté du 30 messidor an XII (19 juillet 1804). Entre cette dernière date et le 30 brumaire an XIV (21 novembre 1805), nous ne trouvons plus aucune trace d'emblème ni de timbre. Ce n'est que le 30 brumaire an XIV, dernière datation relevant du calendrier républicain, que nous constatons l'apparition de l'aigle impériale; mais il convient de signaler que nous ne possédons aucun document se situant entre le 12 germinal an XIII (2 avril 1805) et le 30 brumaire an XIV, soit durant près de huit mois, il est fort possible que l'aigle impériale ait été utilisée plus tôt sur les imprimés officiels; peut-être dès le sacre du 11 frimaire an XIII (2 décembre 1804).

image005.png

image005a.png

Si l'emblème républicain s'est maintenu dans les premiers mois de l'empire, par contre les titres utilisés et les formules de politesse ont radicalement changé dans le mois qui a suivi l'instauration du nouveau régime : monsieur s'est substitué à citoyen et j'ai l'honneur d'être très-sincerement Monsieur votre très-humble et très-obéissant serviteur a remplacé j'ai l'honneur de vous saluer.

image009.png

 

Puis, après l'abdication de Napoléon 1er le 4 avril 1814, l'aigle impériale fait place à l'emblème royal frappé de trois fleurs de lys.

image009.png

 

Les formules employées ne varient pas, sauf bien entendu royal et Roi au lieu de impérial et Empereur. Nous n'avons, hélas, aucun document rédigé durant la période des Cent Jours. Il eût été amusant de constater de nouvelles modifications d'emblèmes et de formulations, comme cela est vraisemblable.

Le sous-préfet traitait dans chaque imprimé ou bien une seule question ou bien plusieurs questions sans aucun rapport entre elles. Nous avons tenté d'établir un classement par matière traitée.

Il ressort de ce classement une grande disproportion entre les divers points faisant l'objet d'une communication du sous-préfet aux maires. Certes la disproportion en question peut être le résultat du hasard qui a permis la conservation de certains papiers au détriment des autres; cependant nous nous croyons fondé à penser que cette disproportion reflète vraisemblablement les préoccupations du temps. Ainsi sur les 270 points traités dans l'ensemble des documents imprimés et manuscrits, 163 relèvent des affaires militaires : conscription, réfractaires, déserteurs, réquisitions, etc., soit 60,37%.

Les affaires militaires

Considérons donc les problèmes soulevés par les affaires militaires.

Les maires étaient chargés d'établir, et d'adresser au sous-préfet, des tableaux puis des listes alphabétiques des conscrits de leur commune, c'est-à-dire des jeunes gens âgés de 20 ans au plus tard le 22 septembre de l'année de la conscription; n'oublions pas, en effet, que l'année révolutionnaire commençait le ter vendémiaire, entre le 22 et le 24 septembre vieux style.

Le document imprimé n°393 du 5ème jour complémentaire an VIII (22 septembre 1800), par exemple, rappelle que : la loi du 19 Fructidor an 6 [5 septembre 1798] a ordonné que dans le mois de Vendémiaire de chaque année, il seroit dressé un tableau des jeunes gens qui, à l'époque du premier Vendémiaire ont atteint l'âge de 20 ans et par-là forment la premiere classe de la conscription.

Nous allons entrer dans l'an IX, et tous les fonctionnaires doivent se hâter de s'occuper de cet objet important...

La loi du 19 fructidor stipulait que le tableau des conscrits devait comporter mention de leur âge : ...jour précis de la naissance..., leur taille : portée selon les nouvelles mesures...(ce qui d'ailleurs posa des problèmes, les poids et mesures du système métrique adopté le 7 avril 1792 par 1’Assemblée Législative ne furent vraiment rendus obligatoires que par la loi du 4 juillet 1837; ce qui contraint le sous-préfet à préciser : ceux qui ne les connoîtront pas, pourront pour cette fois encore, se servir des anciennes parce qu'à la Sous-Préfecture on les réduira selon le nouveau calcul, leur signalement :...cheveux et sourcils, yeux, nez, bouche, menton, front, visage... Les maires : peuvent se contenter d'excepter ceux qui sont mariés avant le 23 Nivôse an 6 [12 janvier 1798], ou qui, étant mariés avant ladite époque, seroient devenus veufs ou auroient divorcé, pourvu qu'ils agent des enfans, et ceux qui seroient actuellement classés comme mariés.

Vous n'oublierez pas, citoyens, que vous devez également porter les infirmes comme les valides...

Ces tableaux devaient, en principe, parvenir à la sous-préfecture dans la décade suivante et le sous-préfet n'omet pas de préciser les ennuis que peuvent s'attirer les retardataires : L'article 30 de la loi du 19 Fructidor ordonne, en cas de négligence dans la formation de ces tableaux, 1’envoi de commissaires extraordinaires, aux frais des administrateurs en retard.

Le lyrisme et un style quelque peu ampoulé ne sont jamais absents de ces textes officiels; les instructions du 5ème jour complémentaire an VIII se terminent ainsi

Avec quel noble orgueil et qu'elle [sic] délicieuse jouissance je citerois les Maires de cet Arrondissement, comme ayant bien mérité du Gouvernement et de la liberté; si mes colaborateurs mettent, dans cet important travail, tout le zèle et toute l'activité que j'ai droit d'attendre de votre civisme et votre attachement aux devoirs qu'exigent [sic] l'honorable magistrature, dont vous êtes revetus.

Conscription

Les levées de conscrits, selon l'expression consacrée, ne varient guère d'année en année, sauf lorsque la situation exige une levée, avancée dans le temps, de conscrits un peu plus jeunes. Il peut se présenter également, quand le besoin s'en fait sentir, des levées exceptionnelles. Par exemple, à la suite du désastre de Leipzig où, le 18 octobre 1813, les troupes françaises durent battre en retraite ayant perdu près de 60.000 hommes morts, blessés, noyés [le prince Poniatowski fut du nombre des noyés dans l'Elster en crue] ou prisonniers, on procéda, le 27 novembre 1813 (en application d'un décret impérial du 9 novembre), à une levée de 300.000 hommes suivie le 26 décembre d'une levée de 15.000 chevaux de cavalerie. Une levée de 280.000 hommes avait déjà été effectuée en octobre de la même année.

Des instructions, parfois très détaillées, sont données aux maires sur les différents points à respecter pour procéder aux opérations de la conscription.

Le 5 frimaire an XII (27 novembre 1803) le Préfet, résidant à Rouen, s'adresse à :...ses Délégués, aux sous-Préfets et Maires du Département pour leur préciser l'esprit de la Loi de la Conscription, qui n'a point encore obtenu 1’exécution franche et réguliere que l'intérêt public sollicite, leur indiquer les raisons et la nécessité de la confection des listes de conscrits. Après avoir rappelé que : Tant que 1’inscription des seuls citoyens fournit à Rome l'espece de Soldats que la Conscription donne à la France, les cohortes romaines parurent invincibles; elles cesserent de l'être, quand elles ne furent remplies que de stipendiés; et avoir constaté que cette conscription éprouve des obstacles et rencontre des ennemis, le Préfet s'adresse aux futurs conscrits : L'obligation imposée aux jeunes gens de consacrer quatre ans à la défense de la Patrie, est une sorte de traité avantageux pour eux-mêmes; puisqu'en retour de ce service momentané, ils seront protégés le reste de leur vie par le même moyen, et s'assurent de la sorte un long et glorieux repos; de plus le Préfet remarque que les Officiers sont pris parmi les Soldats et que ces Officiers peuvent s'élever jusqu'au grade de Maréchal de France; et il laisse prévoir que bientôt nul Français ne sera admis aux fonctions publiques ou aux emplois civils, sans justifier qu'il a donné à la Patrie la premiere des garanties, en passant sous les Drapeaux le nombre d'années qu'elle réclame; préfiguration du service militaire obligatoire.

Ensuite, le Préfet donne des indications sur la confection des listes qui doivent être établies avec une sévere impartialité, et en respectant le principe de l'égalité. J'éleve – dit le Préfet – pour la patrie deux fils ma plus chere espérance. Je regrete qu'ils n'aient pas atteint l'âge où ils devront la servir... La désignation des conscrits doit prouver que la Loi est réellement égale pour tous, d'ailleurs ajoute le Préfet le Chef de l'Etat ... a les yeux ouverts sur le travail de cette année pour récompenser ou punir au besoin... Le paragraphe III, qui traite du Départ des Conscrits, commence ainsi : Dans l'intervalle de la désignation des Conscrits, au moment déterminé pour leur départ, les Maires doivent les surveiller avec attention. Effectivement, les désertions sont nombreuses. Le Préfet croit utile de montrer qu'un grand nombre de personnes sont intéressées à l'exactitude du Conscrit pour se rendre à son poste. Il s'agit des Conscrits remplaçants, des parents du Conscrit déserteur condamnés solidairement avec lui à une amende de 1.500 francs (loi du 6 floréal an XI - 26 avril 1803), des fonctionnaires publics du canton dont la connivence, ou la négligence, est punie d'une peine d'emprisonnement et d'une amende de 500 à 2.000 francs (loi du 24 brumaire an VI - 14 novembre 1797).

Difficultés de la conscription

Dans le paragraphe IV, le Préfet expose les mesures à prendre pour la Poursuite des Déserteurs et, de prime abord, observe que la désertion a été considérable parmi les Conscrits des années 9 et 10 (1800-1802), puis il souligne qu'un habitant de la Seine inférieure qui s'éloigne quand l'Anglais est en face, trahit l'honneur et la sûreté de ses foyers, insulte à la gloire de ses peres, et se rend encore plus coupable au sein de sa famille qu'il ne l'est devant la loi.

Une amnistie entiere et absolue est accordée aux Conscrits de l'an VII (1798-1799) et des années antérieures. Les Conscrits déserteurs des années VIII, IX et x (1799-1802), condamnés par défaut (car précise le texte : tout jugement par défaut étant de sa nature susceptible d'opposition, ne peut pas être regardé comme définitif) seront amnistiés s'ils déclarent, avant le 10 nivôse an XII (ter janvier 1804), qu'ils sont dis-posés à rejoindre leur corps.

Le Conscrit déserteur, en application du Règlement du 19 vendémiaire an XII (12 octobre 1803), sera condamné :

– aux travaux publics, pour désertion à l'intérieur, simple et non caractérisée;

– au boulet, pour désertion à l'étranger ou désertion à l'intérieur caractérisée, c'est-à-dire en emportant des vêtements appartenant au corps, ou en cas de récidive, ou de désertion commise par les condamnés aux travaux publics;

– à la peine de mort, pour désertion à l'ennemi, ou désertion pendant une faction, ou en emportant des armes, ou désertion commise avec violence par un condamné au boulet.

Enfin, des précisions établissent la différence entre le Conscrit réfractaire et le Conscrit déserteur.

Les Conscrits réfractaires sont ceux qui ne se sont pas présentés lors du départ des détachements, ou ont déserté en route, ou n'ont pas paru à trois réunions consécutives de la réserve, et qui, pendant ce temps se sont absentés de leur Commune sans autorisation de leur Chef. Les réfractaires peuvent également bénéficier de l'amnistie dans les mêmes conditions que les déserteurs. En application de la loi du 6 floréal an XI (26 avril 1803), le Conscrit réfractaire sera saisi et conduit de brigade en brigade au château de Caen où il sera détenu. Il ne sortira de prison que pour être employé aux travaux de la place... Ces réfractaires seront séparés de l'armée par leurs vêtemens, leur coïffure, leurs cheveux rasés. Ils n'auront l'usage d'aucune arme... Le Conscrit réfractaire qui s'évade du dépôt de Caen, ou qui ne se présente pas, et n'est pas retrouvé est considéré comme déserteur.

D'autre part, il est précisé qu'en dehors des peines prévues ci-dessus pour le déserteur et le réfractaire il sera établi des Garnisaires chez leur parens; et, dans le cas d’insolvabilité de ceux-ci, tous les Habitans de la Commune supporteront les frais de la Garnison. Nous reviendrons sur ce point particulier.

Ces instructions préfectorales représentent huit grandes pages imprimées et les citoyens Maires sont invités de lire cette Lettre à l'issue de la Messe paroissiale, chaque jour de Dimanche, d'ici au 10 Nivôse (1er janvier 1804), soit pendant cinq dimanches consécutifs.

Parfois le sous-préfet, pour une raison qui nous est inconnue, n'utilise pas d'imprimés, faute de crédits peut-être. Ainsi, le 26 messidor an VIII (15 juillet 1800), il adresse une lettre manuscrite aux maires des chefs-lieux de canton, à charge pour eux d'en adresser une copie aux maires de leur canton, les informant de l'annulation des congés délivrés aux Requisitionnaires et Conscrits, lesdits congés n'ayant pas été délivrés sur le modele uniforme adopté pour toutes les Divisions de la republique conformément a la Circulaire du Ministre de la Guerre du 5 de ce mois... Le maire de Veulles [aujourd'hui Veules-les-Roses], chef-lieu de canton, s'empresse de communiquer la teneur de cette lettre aux autres maires, et en particulier au Citoyen Collegue maire d'Iclon [ce toponyme s'orthographiait indifféremment Iclon ou Yclon], le 6 thermidor an VIII (25 juillet 1800); ce qui nous permet de savoir que le transport de ladite missive d’Yvetot à Veulles (environ 40 kilomètres) a exigé 10 jours, ce qui est exceptionnel!

Le 27 thermidor an VIII (15 août 1800), le maire d’Angiens dresse pour la séconde fois une liste Nominative de tous ceux... qui ont été appellés a la deffense de la Patrie... Cette liste comporte les noms d'un réquisitionnaire [individu requis, ayant fait l'objet d'une réquisition], de trois suppléants et de vingt-cinq conscrits, dont l'un est en congé provisoire, deux autres sont mariés du 9 pluviôse an 6 (28 janvier 1798) et du 24 pluviôse an 6 (12 février 1798), cinq ne se sont pas présentés, deux sont apsent de la commune sans domicille, l'un d'eux depuis qu'il a tombé au sort n'a point été vu dans la commune, un dernier est mort en la voye a la sous-prefecture, sans doute après l'établissement de la première liste.

Le sous-préfet envoie , le 8 fructidor an VIII (26 août 1800), au maire d'Iclon une liste de quatre conscrits en l'invitant au nom du Bien public à indiquer l'Epoque de la naissance de chacun des Conscrits; et par un autre courrier en date du 17 vendémiaire an IX (9 octobre 1800) il invite le maire d'Iclon à inscrire les deux jeunes Citoyens... qui réfusent de... justifier de leur âge... et à faire mention de la mauvaise volonté qu'ils ont montré..., afin qu'il puisse les porter en tête du tableau des conscrits de l'arrondissement.

Le courrier, parfois fort lent ainsi que nous l'avons constaté (10 jours pour couvrir une distance de 40 kilomètres), arrivait quelquefois à destination assez rapidement, sans doute était-il dans ce cas transporté par un cavalier. Par exemple, deux lettres du sous-préfet d'Yvetot adressées au maire d’Angiens (environ 30 kilomètres) ont été remises au destinataire le jour même ou le lendemain au plus tard. Il s'agit de la convocation d'un conscrit le 21 brumaire an XII (13 novembre 1803) et d'un rappel, avec menace de faire poursuivre ledit conscrit par la colonne mobile s'il ne se présente pas, rappel daté du 24 brumaire. Le maire d'Angiens a noté au dos de la seconde missive : donné ordre le 22 et le 26 au matin.

Certains conscrits étaient appelés pour servir dans la marine. Le 4 pluviôse an XII (25 janvier 1804), l'officier d'administration de Marine du port de Saint-Valéry-en-Caux fait parvenir au maire d'Iclon la liste des marins réquisitionnaires de sa commune, liste se réduisant à deux noms.

Nous laisserons de côté le problème de la conscription qui donne périodiquement lieu aux mêmes rappels et aux mêmes mises en garde, et nous examinerons d'un peu plus près celui des réfractaires et des déserteurs.

Réfractaires et déserteurs

Malgré les grandes envolées lyrico-patriotiques du sous-préfet, dont les maires devaient donner connaissance à la population, l'enthousiasme pour la chose militaire était bien mince et le désir de rejoindre l'armée ne se manifestait guère chez les jeunes gens, c'est bien là le moins que l'on puisse dire!

Nous citerons, à titre d'illustration, une lettre imprimée de deux pages et demie, datée du 30 brumaire an XIV (21 novembre 1805), adressée à Messieurs les Maires, relative à la conscription et présentant les Triomphes de la grande armée pour tenter de séduire les futures recrues. Le sous-préfet exalte ces cent-cinquante mille Français... rapides comme la foudre... qui ... ont frappé comme elle. Une armée de cent mille Autrichiens, fiere de l'envahissement de la Baviere et de la Souabe, osa les attendre derriere ses retranchemens, elle n'offre plus que la triste image de la honte et de la destruction, elle a disparu devant le Héros qui nous guide, comme les ombres devant la lumière... Transporté par 1’allégresse, le sous-préfet ne craint pas d'affirmer que les pertes sont légères, voire nulles ... il faut que les Français apprennent à concevoir comment le Génie qui les gouverne a su, par de savantes combinaisons et des manoeuvres hardies, renverser en un instant, l'ouvrage longuement préparé de la perfidie et de l'ambition... Pas une goûtte de sang, pas une larme n'ont arrosé cettcimmense moisson de lauriers. La moisson de lauriers en question fait allusion à la victoire d'Ulm, le 20 octobre 1805. En conséquence, que les jeunes guerriers... se hâtent s'ils veulent assister à la derniere heure de la derniere coalition... Le malheur et l'infamie seront l'infaillible peine des lâches qui voudroient se soustraire à la loi de la conscription.

Sans répit, des lettres imprimées traitant de cas généraux et des lettres manuscrites relatives à des cas particuliers sont adressées aux maires par le sous-préfet. Ce dernier brandit la menace, fréquemment mise à exécution, des garnisaires ou garnissaires provenant de colonnes mobiles, généralement formées de vétérans.

Les garnissaires

Qu'étaient donc exactement ces redoutables garnissaires? Il s'agissait de soldats de métier placés dans les familles de réfractaires ou de déserteurs. Les familles concernées doivent loger, nourrir, blanchir les garnissaires (ou le garnissaire s'il était seul) et leur payer leur solde, dont le montant pouvait atteindre, dans certains cas, quatre francs par jour (17 juillet 1811), la solde devait être réglée également pour les journées de route du garnissaire, lorsqu'il venait de son dépôt dans la famille où il devait tenir garnison ou lorsqu'il rejoignait son corps, la garnison terminée. De plus, il fallait aussi régler le salaire du porteur de contrainte, soit 21 centimes 1/3 (17 juillet 1811 ).

Si la famille du déserteur, trop pauvre, n'était pas en mesure de supporter cette charge, le garnissaire était logé à l'auberge, souvent à Veules, aux frais des plus forts contribuables de la commune, qui avaient alors la possibilité de se faire rembourser, du moins en partie, par la vente du mobilier des pères et mères des insoumis (17 juillet 1811), ce qui provoquait de multiples discussions.

Quand la situation se prolongeait, c'est-à-dire si le déserteur ne se livrait pas ou s'il n'était pas dénoncé, le sous-préfet menaçait de doubler et même de tripler la garnison. Déjà, chaque insoumis, dit le sous-préfet le 15 juillet 1811, attirera sur la Commune une garnison de quatre hommes, ce qui était un lourd fardeau pour les familles ou les contribuables.

Le 21 germinal an XII (11 avril 1804), le Capitaine chargé du recrutement du 57ème Régiment de Ligne, à Rouen, adresse un dernier avertissement à un conscrit d'Iclon, avertissement assorti de la menace de placer un cuirassier comme garnissaire au domicile dudit conscrit si celui-ci me se présente pas au jour fixé. Le maire d'Iclon écrit au sous-préfet, le 4 floréal (24 avril), pour lui signaler que la mère de ce conscrit réfractaire, veuve, ayant déjà payé trente-trois livres entre le 22 germinal et le 2 floréal, se refuse à régler les six livres restant dues pour deux journées de garnissaire, soit du 2 au 4 floréal. Le maire indique qu'il n'a pas cru devoir prendre sur lui de faire payer ledit cuirassier par le plus fort contribuable de la commune d'Iclon, et qu'il attend, pour ce faire, des ordres plus en forme du sous-préfet; d'autant plus que le cuirassier garnissaire ne réside pas à Iclon, mais se contente de venir de temps en temps réclamer sa solde. Le sous-préfet, transmet cette réclamation au Capitaine commandant le recrutement du 22ème Régiment de Ligne,à Yvetot, qui répond au maire d'Iclon le 8 floréal (28 avril) en lui précisant que la présence du garnissaire n'est pas indispensable mais que le Payement de 3 livres par jour est seul dans le cas de faire faire des recherches; et le 14 floréal (4 mai) il souligne que dans l'ordre qui place garnisaire au Domicile des Parens du réfractaire... ou chez les plus forts contribuables de la Commune il n'existe aucun abbus d'autorité et qu'il doit être executé dans tout son contenu.

Ce phénomène de la désertion semble bien avoir été très fréquent dans toute la France, mais le Pays de Caux était bien placé dans le palmarès de l'insoumission, au dire du sous-préfet d'Yvetot : Sachez ... que le Préfet de ce Département, dans l'énergique proclamation qu'il a faite le ter Vendémiaire, de la nomenclature des Départemens qui ont montré le plus de dévouement au nouvel ordre de choses, n'a pu qu'excuser celui de Seine inférieure, dont le nom ne s'est pas rencontré parmi ceux qu'il avoit à louer [la ville de Rouen exceptée]... ce même Magistrat m'annonce que mon Arrondissement doit quatre-vingt-dix-neuf hommes pour sa part dans cet arriéré de cent cinquante conscrits pour l'ensemble du département (21 vendémiaire an IX - 13 octobre 1800).

Tous les moyens étaient bons pour tenter de réduire le nombre de déserteurs : promesse d'amnistie à ceux qui se rendraient, ainsi que nous l'avons vu, et incitation à la délation; lors de la levée des conscrits des années IX et X, par exemple, le sous-préfet n'hésite pas à écrire : Je vous engage à prévenir les jeunes gens que vous convoquerez, que celui d'entr'eux qui mettroit, sous la main de la gendarmerie ou de la colonne mobile, un de ces fuyards, seront dispensé de la désignation... (15 floréal an XI - 5 mai 1803).

Par lettre imprimée du 2 juillet 1811, le sous-préfet avise les maires de l'arrivée d'une colonne mobile dans le département de la Seine inférieure, l'un de ceux qui offrent le plus de Réfractaires et de Déserteurs, cette colonne mobile sera distribuée en garnisaires dans toutes les Communes du domicile des insoumis... et ... elle restera constamment à la charge des Habitants, jusqu'à ce que le dernier Déserteur, le dernier Réfractaire ait été remis à (la) disposition (de Sa Majesté Impériale)... Le sous-préfet signale qu'il est des communes dans quelques Départements voisins, où les frais de ces poursuites ont surpassé DIX MILLES FRANCS, et dont les Habitants ont été expropriés pour le recouvrement de leur part contributive. Pour retrouver les insoumis tous les moyens doivent être employés; informations cachées, renseignements particuliers, l'espionnage même, tout est bien... Si vous croyez même que quelques Agents secrets de la Police pussent vous être utiles, mandez-le-moi, et je techerai d'en obtenir... Les représentants de l'autorité étaient vraiment prêts à tout pour lutter contre l'extension de la désertion.

Selon une lettre du sous-préfet, en date du 14 mai 1813, adressée au maire d'Iclon, les parents du déserteur peuvent être considérés comme complices et ils sont susceptibles d'être arrêtés pour être détenus jusqu'au départ dudit déserteur et punis comme fauteurs de Désertion. Quant aux réfractaires, on prévoit le 1er novembre 1808 de les transférer aux Isles passé le délai de grâce de 30 jours.

Marins et garde-côtes

Les marins, ou futurs marins, montraient la même répugnance à rejoindre leurs navires. Le Préfet du 2ème arrondissement maritime (Le Havre) envoie, le 14 octobre 1809, une circulaire aux maires trop complaisans qui ont procuré à des Marins la facilité de se soustraire à l'appel au Service de Sa Majesté; et le 22 novembre 1809, interdiction est faite aux maires de délivrer des passeports aux Gens de Mer. Comme les autres conscrits, les marins eux aussi désertaient. Deux lettres, l'une du 27 mai 1811 et l'autre du 24 juin 1811, informent le maire d'Angiens de la désertion de deux marins originaires de sa commune et lui demandent de les faire arrêter, faute de quoi des garnissaires lui seront envoyés.

Durant l'Ancien Régime, les hommes âgés de 18 à 60 ans et demeurant à deux lieues au plus de la côte constituaient, par tirage au sort, la milice garde-côte qui, en principe, assurait la surveillance des côtes et, éventuellement, les défendait. La milice garde-côte fut remplacée, en application d'un règlement du 15 décembre 1778, par des compagnies de canonniers garde-côte; chaque compagnie composée de 50 hommes astreints à 5 ans de service était renouvelée par cinquième chaque année, et chacun des détachements formant une compagnie était affecté à une batterie pour une durée de 4 jours en temps de guerre.

Les compagnies de canonniers garde-côte ont survécu à la Révolution, avec un système de recrutement inchangé. Nous en trouvons trace dans la correspondance du sous-préfet qui fixe, par lettre imprimée du 12 messidor an XI (1er juillet 1803), le contingent que doit fournir chacune des communes concernées pour parvenir à l'effectif total de 672 canonniers pour le Département, dont 96 seront levés dans les communes de l'arrondissement d'Yvetot proches du littoral. Le choix se fera soit par la voie du sort, soit à la vue parmi les hommes, y compris ceux qui sont mariés, de 25 à 45 ans et mesurant un mètre six cens vingt-cinq millimètres (5 pieds).

Le sous-préfet justifie l'urgence de cette mesure en prenant chaque maire à témoin : Vous savez, aussi bien que moi, avec quelle audace les Anglais approchent de nos côtes, enlèvent nos pêcheurs et ravagent les villages où ils peuvent pénétrer; vous concevez combien pourroient ètre funestes, surtout pour les communes, qui, comme la votre, avoisinent la mer, les suites du moindre retard dans l'organisation des compagnies de canonniers gardes-côtes; vous sentez, conséquemment, combien il est urgent de s'occupper de cette organisation... Les défections et les désertions ne sont pas moins nombreuses dans les compagnies de canonniers garde-côte que dans les corps de l'armée régulière. Le 3 septembre 1810, le capitaine commandant la 12ème Compagnie de Canonniers garde-côte, station-née à Fécamp, écrit au maire d'Angiens pour lui signaler qu’un de ses administrés affecté à cette compagnie ne s'y est pas présenté, et il termine sa lettre en menaçant le réfractaire du Conseil de guerre.

A la suite de la levée de 300.000 hommes de décembre 1813, un certain nombre de canonniers garde-côte furent transférés dans l'armée; et le sous-préfet avait délégué ses pouvoirs aux capitaines commandant les canonniers garde-côte afin que ces derniers prennent les mesures nécessaires pour pourvoir au remplacement de leurs hommes appelés comme conscrits pour le service des Armées, et procéder ainsi au Complettement et même au Recomplettement de ladite Compagnie. Le 13 janvier 1814, le Capitaine commandant la 11ème Compagnie stationnée à Saint-Valéry-en-Caux demande à chaque maire des communes de sa circonscription de donner l'ordre à douze hommes... de l'age de vingt cinq a quarante cinq ans pris de preferance dans les Celibataires... de se présenter devant lui pour le mettre en meme de choisir ceux d'entre eux qui seroient propres au service de l'artillerie.

Réquisitions

Tout état de guerre s'accompagne de réquisitions de tous ordres, les guerres de la Révolution, du Consulat et de l'Empire n'ont pas fait exception à cette règle. Ces réquisitions ont porté soit sur des hommes, soit sur des chevaux, soit sur des fournitures diverses.

Une lettre imprimée du 29 fructidor an VIII (16 septembre 1800) mentionne les réquisitionnaires qui ont des exemptions comme employés dans les manufactures d'armes ou autres atteliers et qui sont tenus de se rendre comme les autres militaires, au dépôt général à Rouen, pour y subir, en présence d'un comité adhoc, l'examen de leurs talens. Puis, le 30 thermidor an XI (18 août 1803), il est procédé à la réquisition de tous les Charpentiers de maison, Charrons, et Scieurs de long, qui résident dans cette Sous-Préfecture, sans distinction d'âge pour les constructions maritimes; mais aussi de Ménuisiers, Poulieurs [artisans spécialisés dans la fabrication des poulies et résidant généralement dans les ports ou à proximité de la mer], Bucherons, Sabotiers, Forgerons, Taillandiers, Serruriers, etc., à désigner parmi les conscrits; tous devant être employés dans le port du Havre. Il est précisé que les ouvriers mis en réquisition percevront un salaire : la journée est fixée à un franc cinquante centimes, pour les garçons, et à ceux francs, pour les hommes mariés; ceux qui accepteront d'effectuer en supplément des ouvrages à forfait pourroient la faire élever jusqu'à trois, et même jusqu'à quatre francs. Le 5 vendémiaire an XII (28 septembre 1803), le maire d'Angiens dresse une liste de quatre ouvriers mis en requisition dans la commune, tous charrons.

Le décret impérial du 22 juillet 1813 ordonne une levée de chevaux de trait pour les équipages militaires. Par lettre imprimée du 10 août 1813, le sous-préfet informe les maires de cette mesure; le canton de Fontaine, par exemple, sera tenu de fournir deux chevaux, de la taille de 4 pieds 7 pouces à 4 pieds 9 pouces, et deux chevaux de la taille de 4 pieds 9 pouces à 4 pieds 11 pouces, sous potence [soit approximativement entre 1,485 m. et 1,539 m., et entre 1,539 m. et 1, 595 m.], âgés de 5 à 9 ans et hongres, autant que possible; de plus ces chevaux devront être livrés en bon état de ferrure, garnis en outre d'un licol en cuir de hongrie et d'une longe de même cuir, ayant deux mètres de long. Et par un post-scriptum, daté du 13 août, à sa lettre du 10 août,, le sous-préfet fait savoir aux maires de son arrondissement qu'une levée de chevaux de selle pour la remonte des régiments de Cavalerie de l'Armée d'Espagne sera effectuée en même temps; le nombre des chevaux de selle étant égal à celui des chevaux, de trait, le canton de Fontaine fournira donc huit chevaux. Le 6ème paragraphe de la lettre en question informe le maire d'Iclon qu'il devra verser une avance de 24 francs pour les chevaux de trait et, suivant le post-scriptum, une somme équivalente pour les chevaux de selle, soit au total 48 francs, quote part fixée pour sa commune de la somme globale à débourser pour payer les huit chevaux, le prix d'un cheval ne devant en aucun cas dépasser 400 francs. Cette avance sera réglée sur le mandat exécutoire du Maire, par les dix plus forts Contribuables, ou un nombre inférieur, selon la population des Communes. Ces Contribuables seront remboursés (déduction faite de leur cotisation particulière)... aussi-tôt que les chevaux auront été acceptés par M. le Préfet, et que le prix en aura été fixé par ce Magistrat...

Le 26 décembre 1813, le sous-préfet, en application d'un décret impérial du 7 décembre qui ordonne une nouvelle levée de 15.000 chevaux de cavalerie, demande aux maires de dresser la liste de tous les chevaux, jumens, poulins et pouliches existants dans leurs Communes... La Commune d'Iclon fut à nouveau taxée pour une avance de 52 francs. Le sous-préfet rend les Artistes vétérinaires personnellement garants des lenteurs ou retards que cette opération éprouveroit dans son exécution.

Les Cauchois ne semblaient guère plus enclins à exécuter de bonne grâce les ordres de réquisition qu'à obtempérer à ceux de la conscription, malgré les dépenses supplémentaires que cette mauvaise volonté risquait d'entraîner. Ainsi, lors de la levée de 15.000 chevaux de cavalerie que nous avons évoquée ci-dessus, sur 70 chevaux que l'arrondissement d’Yvetot devait fournir 34 ont été reconnus impropres au service; le remplacement de ces chevaux refusés occasionnera bien entendu de nouvelles réquisitions, donc de nouvelles dépenses. Certes, ces chevaux et les fournitures faisant l'objet de réquisitions, dont nous parlerons ensuite, étaient payés à ceux qui les fournissaient, mais avec un retard souvent considérable et généralement en bons de réquisition, et non pas en numéraire. Il est vrai qu'un arrêté des Consuls du 22 germinal an VIII (12 avril 1800) autorisait les contribuables à s'acquitter de leurs contributions avec des bons de réquisition (état reproduit ci-dessous).

image013.png

Les fournitures réquisitionnées peuvent être scindées en deux catégories, celles qui sont consommables, telles que pain, avoine, fourrage,etc, et celles qui sont destinées au casernement des troupes, en principe récupérables.

Un ordre de livraison du 18 vendémiaire an VIII (10 octobre 1799) somme un cultivateur d'Angiens de fournir, sous huit jours, au magasin militaire de Dieppe [nous ignorons où se situait exactement ce magasin militaire, d'après l'ordre de livraison la distance entre la commune d'Angiens et celle de Dieppe est évaluée à vingt cinq kilomètres]: 12 quinteaux 12 livres de paille... 10 quinteaux 50 livres de foin... 10 quinteaux 91 livres d'avoine, pour lesquels il percevra 137 francs 73 centimes,- montant du prix de la ditte fourniture, et 40 francs 50 centimes pour le transport. Cette pièce signée par le Président des Administrateurs municipaux du canton de Dieppe le 15 brumaire an VIII (6 novembre 1799), puis par le Commissaire du Gouvernement le 16 germinal an VIII (6 avril 1800), enfin par le sous-préfet d'Yvetot le 27 floréal an VIII (17 mai 1800) n'avait sans doute pas encore permis au malheureux fournisseur de se faire régler, en bons probablement, le 29 fructidor an VIII (16 septembre 1800) puisque l'on retrouve son décompte au verso de la lettre imprimée du sous-préfet, de la même date, relative aux bons de réquisition.

Les réquisitions de foin, de trèfle, d'avoine et de paille sont fort nombreuses. Quelques précisions sont intéressantes à relever. Nous apprenons, par exemple, que les bottes de trèfle et de paille doivent peser 10 livres, selon la pratique des magasins militaires (lettre du maire de Veules au maire d'Angiens, en date du 22 juillet 1810); mais aussi que la quantité de fourrage prévue doit être augmentée de 50% si le fournisseur livre du fourrage nouveau au lieu de fourrage ancien (lettre du maire de Veules au maire d'Angiens, en date du 1er août 1810); ou encore qu'un quintal métrique de paille, ou de foin, équivaut à deux quintaux ordinaires, selon la lettre imprimée du 22 mars 1814, qui fixe également le prix de ces denrées, transport compris jusqu'à Rouen :

le quintal métrique de foin

le quintal métrique de paille

l'hectolitre d'avoine

5 francs 10 centimes

4 francs 95 centimes

4 francs 85 centimes

Cette même lettre en appelle au patriotisme des Cauchois : ... chacun sait que les requisitions dont est frappée la Normandie, ne sont rien en comparaison des charges accablantes, des maux de toute espece qu'éprouvent les Départemens où est le théâtre de la guerre; chacun sentira,enfin , le besoin de ... préserver les provinces de la présence des canibales qui portent la désolation et la mort par-tout où ils peuvent s'introduire ... et qui peut-être déjà, dans le délire de leurs audacieuses espérances, se partagent idéalement les richesses du Pays de Caux... Le 28 mars 1814, il est demandé aux cultivateurs, non payés encore des fournitures effectuées, de faire l'avance du transport de ces réquisitions de Rouen à Paris, soit quinze francs par millier pesant.

Les communes qui ne supportaient pas le fardeau du casernement des troupes subissaient des réquisitions de lits, draps, paillasses remplies de paille, matelas ou lits de plume, traversins, courtepointes, couvertures de laine, essuie-mains, gamelles et tables; c'est là ce que demande le maire de Saint-Valéry-en-Caux au maire d'Angiens par lettre du 3 vendémiaire an XII (26 septembre 1803); puis le 11 vendémiaire (4 octobre 1803), il lui réclame une réquisition supplémentaire car, dit-il, il nous est arrivé beaucoup plus de troupes tant à pied qu'à cheval que nous n'en attendions...

Enfin, les autorités réquisitionnent les armes appartenant à des particuliers. Début 1814, les fusils des batteries côtières ont été envoyés à Paris sur ordre du maréchal Jourdan, si bien que pour réarmer les postes côtiers il est procédé le 4 mars 1814.à la réquisition des fusils de calibre (fusils de guerre) ou, à défaut, des bons fusils de chasse. Déjà, par lettre imprimée du 24 janvier 1814, le sous-préfet demandait aux maires, en application d'un arrêté du 16 janvier émanant du Sénateur Commissaire extraordinaire, de lui remettre les armes en bon état, sans aucun retard, il doit être provisoirement envoyé au moins un fusil par trois cents ames de population, cette dernière précision a sans doute mis quelques maires dans l'embarras.

Souscriptions publiques

Parfois, la réquisition n'osait pas dire son nom et se camouflait sous l'apparence d'une souscription publique fixée par arrêté préfectoral. Le 18 prairial an XI (7 juin 1803) le Préfet, suivant une délibération du Conseil municipal de Rouen du même jour, prend un arrêté concernant la construction d'un vaisseau de 74 canons, à offrir au Gouvernement, et qui sera baptisé Seine Inférieure. L'arrêté est accompagné d'une lettre imprimée, signée du Préfet, justifiant longuement cette décision. Il s'agit de lutter contre l'Angleterre qui emploie le mensonge, les injures, et jusqu'à des jactances grossieres, qui donnent une couleur de délire aux scenes de Westminster; le Préfet attire l'attention des Cauchois sur le fait que c'est à eux sur-tout que l'Angleterre fait la guerre. Un cri accusateur s'est élevé contre le Département de la Seine inférieure des bords de la Tamise. On y a répété que, si l'on n'arrêtoit pas son essor , la France auroit bientôt dans ce Département un Manchester et un Liverpool... , si bien que pour les habitants de la « Seine-Inférieure » cette grande lutte publique devient ... une sorte de querelle privée. De plus, les Français se pressent autour de leur Chef auguste, et les Anglais ont essayé d'insulter à ce Héros que tous les peuples nous envient; et ils ont renouvelé la scene de ces noirs habitans des déserts, qui poussent des clameurs insensées contre l'astre éclatant qui vivifie le monde.

Les communes devaient également participer aux frais de chauffage et d'éclairage des postes de la Garde Nationale; Iclon, par exemple, est taxée de 17 francs 28 centimes le 8 thermidor an XI (27 juillet 1803).

La Garde Nationale

L'organisation de la Garde Nationale rencontrait les mêmes difficultés, dues à la mauvaise volonté des intéressés. Le maire d'Iclon écrit au sous-préfet le 30 messidor an IX (19 juillet 1801) pour se plaindre de l'impossibilité de réorganiser les officiers et ,sous officiers de la compagnie des Gardes nationalles sédentaires, faute de volontaires; malgré une liste établie le 19 fructidor an IX (6 septembre 1801), sur ordre exprès du sous-préfet en date du 5 fructidor (23 août 1801). Les conseillers municipaux d'Iclon, alléguant leurs charges ( une décade par an!), avaient demandé à être dispensés du service de la Garde Nationale, ce que le sous-préfet avait refusé par lettre du 22 nivôse an IX (12 janvier 1801).

Le 17 novembre 1806, le sous-préfet, en application d'un décret impérial du 31 octobre 1806, procède à la réorganisation de la Garde Nationale sédentaire et ordonne aux maires d'établir des listes qui permettront ultérieurement d'affecter 3.000 hommes des départements de la Seine-Inférieure et de la Somme à la défense des côtes, en particulier au Havre, à Dieppe et à Saint-Vallery [il s'agit plus vraisemblablement de Saint-Valéry-sur-Somme que de Saint-Valéry-en-Caux]. Ces listes doivent proposer 5 candidats, ou 5 candidats par fraction de 77 hommes pour les Communes populeuses ... propres à remplir les grades d'Officiers. Ces derniers doivent avoir les facultés suffisantes pour s’habiller et s'équiper à leurs frais.

Par lettre du 16 novembre 1814, le sous-préfet annonce une nouvelle réorganisation de la Garde Nationale car en prononçant la dissolution de toutes les Gardes nationales mobiles, l'intention de Sa Majesté [Louis XVIII] est que la Garde nationale soit essentiellement sédentaire. Il est donc urgent d'établir un état des hommes de 20 à 60 ans, sans exception.

Après avoir rassemblé, le 26 décembre 1814, les fusils détenus par la Garde Nationale pour vérification, les maires sont mis en demeure de dresser un état (modèle ci-dessous) de toutes les armes possédées par leurs administrés et remises à la mairie, en vue de l'armement de la Garde Nationale (15 juillet 1816).

image015.png

Le 8 mars 1814, le sous-préfet constatant la triste perspective des malheurs dont étoit menacée notre patrie par l'invasion des armées étrangeres...et... les villes infortunées... qui... seront à jamais les tristes monumens de la férocité de nos cruels ennemis..., attire l'attention des maires sur le fait que d'indignes Français, plus méprisables que les plus vils Cosaques ... appellent sur leur patrie tous les malheurs, et ... cherchent à ajouter aux calamités d'une invasion, les horreurs de la guerre civile; des monstres qui refusent de prendre les armes pour le service de leur patrie... Ces conscrits réfractaires ou déserteurs ... également lâches et rebelles, peuvent former un premier noyau de rassemblement... de ... bandes perfides, et chercher ainsi à troubler la tranquillité de la Normandie. Il importe donc que dans toutes les communes rurales les maires organisent ... une Garde de police communale, à pied et à cheval, dont ils seront essentiellement les premiers Chefs et les seuls Directeurs. Cette Garde sera composée de tous les hommes valides offrant, par leur fortune, leur état et leur moralité, une garantie suffisante. Chaque homme sera armé d'un fusil de chasse ou de calibre, ou de pistolets ou de sabres... En cas d'un danger imminent, les Gardes communaux qui ne seraient pas requis pour un service actif, se réuniraient en Garde cantonale pour opposer une résistance imposante à la rebellion et au pillage ...les Ecclesiastiques qui se refuse-raient de publier au Prône la liste des insoumis, seraient en même-temps rebelles aux volontés du Gouvernement et aux ordres de leurs Supérieurs légitimes...

A cette longue lettre imprimée de quatre pages, dont nous n'avons donné que quelques extraits, instituant une Garde communale, voire une Garde cantonale, le maire d'Iclon donne une réponse négative tout en reconnaissant, probablement avec beaucoup d'humour, que la circulaire du sous-préfet est sans doute un modelle de grande prevoyanco pour ecarter tous les dangers dont nous sommes menacés, mais le denüement de toutes resources en argent et en armes et en hommes en rend l'excution (sic) impossible dans beaucoup de Communes, les ci-devants aisés sont epuisés de toutes manieres. Jusqu'a present nous donnons du pain et du bois aux indigens de notre Commune et le nombre s'en multiplie tous les jours faute de travail de navette et autres ... comment organiser une garde communale dans une chetive Commune ou il y a a peine dix hommes valide entout, -dont la moitié sont indigens point d'armes a leur procurer ... s'il venoit un voleur ou un mauvais chien, comment s'en deffendre, nous n'avons pas un seul sabre ... il conviendroit beaucoup mieux que vous permetiés de nous joindre a celle (la Garde communale) d'angiens pour n'en composer qu'une ensemble les deux paroisses se touchent de tres pres et cela ne produiroit qu'un bon effet ...

Dans un deuxième brouillon de lettre, le maire d' Iclon reprend les principaux points de la circulaire du sous-préfet et de sa propre lettre; niais il ajoute au sujet des maires que le sous-préfet rend responsables et solidaires des conscrits déserteurs qu'il ne peut croire qu'il y en ait parmi nous d'assès lâches, ce qui ne manque pas de sel quand on reprend la correspondance échangée à ce propos les années précédentes, et il fait observer fort justement que si les hommes de la commune constituent une Garde communale,... pour parvenir a ce but, il faudroit 1° abandonner tout a fait l'agriculture 2° pouvoir ce procurer des armes, chose impossible...

Il s'agit très nettement d'une fin de non-recevoir!

 

 

Ce bref exposé sur la manière dont nos pères ressentaient les problèmes militaires, en Pays de Caux, durant les premières années du XIXème siècle, nous semble illustrer assez bien le manque d'enthousiasme flagrant qu'ils manifestaient envers les deux principales obligations créées par l'Armée et la guerre : la conscription et les réquisitions.

 

31 décembre 1984

 

Procès-verbal établi par le maire d’Iclon à l’issue de la réunion du 30 Messidor an IX (19/07/1801)

relative à l’organisation de la Garde Nationale

 

image026.jpg

 

 


 

 

drakkar accueil.jpg