DIEPPE au XVème siècle : les "Coustumes"

 

 

La prévôté de Dieppe était, à l'origine, rattachée à la vicomté d'Arques. En 1197, elle fut intégrée aux biens temporels de l'archevêché de Rouen et releva de l'autorité de l'archevêque, qui en devint donc le vicomte. La ville fut dès lors désignée comme la vicomté de Dieppe. Un bailli, désigné ensuite sous le nom de receveur, tenait la comptabilité des différentes recettes et dépenses, avec l'aide d'un clerc, et veillait sur les intérêts de l'archevêque.

 

A la fin du XIVème siècle et au commencement du XVème, Dieppe est une ville florissante, l'une des plus prospères de la côte de la Manche. La pêche et le commerce, les importations et les exportations enrichissent bon nombre de bourgeois et procurent des taxes d'un montant respectable au profit de l'archevêque; malgré la course et « l'écumerie de mer ». Selon certaines estimations, 150 navires environ fréquentent chaque année le port de Dieppe.

 

Mais la situation ne tarde pas à se détériorer, n'oublions pas que la Guerre de Cent Ans déchire la France et plus particulièrement l'ouest, donc la Normandie. Les bandes armées parcourent la campagne, les flottes ennemies bloquent les sorties des ports, les Bourguignons, alliés des Anglais, tiennent une bonne partie du Pays de Caux, si bien que les Dieppois, puis les Rouennais se voient contraints de se ranger dans le camp bourguignon. La disette venant se greffer sur l'insécurité générale, Rouen tombe aux mains des Anglais et Dieppe, comme les autres ports normands, connaît le même sort le 08 février 1419, mais a cependant plus de chance qu'Harfleur d'où Henri V chasse les habitants pour installer à leur place des colons anglais.

 

Dès le début de l'occupation anglaise, les Dieppois renâclent, il leur faudra pourtant attendre le 28 octobre 1435 pour être libérés. Cette période ne fut d'ailleurs pas entièrement négative, l'occupant accorda des exemptions, des concessions d'aides et confirma les privilèges de la ville. Les Anglais, qui avaient dû abandonner la plupart des villes cauchoises, les réoccupèrent à nouveau sauf Dieppe, grâce à la victoire de ses habitants et du Dauphin, futur Louis XI, le 15 août 1443, qui obligèrent les assaillants à lever le siège.

 

A la fin de la Guerre de Cent Ans, la situation monétaire de la France est déplorable, la fausse monnaie circule partout de sorte que chaque cité fixe son propre cours; ainsi la monnaie a un cours plus élevé à Dieppe qu'à Rouen. Les recettes de la Vicomté s'effondrent au milieu du XVème siècle et atteignent à peine le quart de leur valeur passée. Cette grave crise économique ne sera guère résorbée avant 1475/1480.

 

Dieppe fut la première ville normande à se dresser contre l'occupant anglais; en remerciement Charles VII, puis Louis XI, de 1450 à 1463, octroyèrent aux Dieppois de grands privilèges en leur accordant des exemptions de taille, d'aides, de gabelle  et en leur concédant des taxes sur le sel, les boissons, les harengs, le fer, pour leur permettre de relever leurs fortifications, de reconstruire leur jetée, leurs quais et de creuser à nouveau leurs fossés.

 

Entre temps, une fois de plus, les Bourguignons pillent et brûlent le Pays de Caux, et tentent en vain de prendre Dieppe, en août 1472.

 

D'après certaines chroniques un jeune capitaine dieppois, Cousin, aurait reconnu, dès 1488, les côtes d'Afrique et un cap qu'il nomma « Cap des Aiguilles » et qui fut par la suite dénommé « Cap de Bonne Espérance ». Cousin pratiqua le troc avec les indigènes. Les armateurs, selon une habitude courante à l'époque, évitèrent d'ébruiter cet exploit dans l'espoir d'être les premiers, sinon les seuls, à pouvoir gagner les Indes Orientales par cette voie. Les documents comptables relatifs à ces éventuelles expéditions furent certainement détruits lors du bombardement de 1694, si bien qu'aucune preuve tangible ne vient étayer ces récits.

 

Dieppe est un des ports de la côte cauchoise parmi les mieux situés en eau profonde grâce à l'Arques, seule rivière navigable du Pays de Caux au débit important. Néanmoins le port présente l'inconvénient de devoir être dragué fréquemment par suite des dépôts d'alluvions causés par le courant côtier. Cette situation et le dynamisme de ses habitants, tant pêcheurs qu'artisans, commerçants et armateurs, ont permis à Dieppe de développer une grande activité halieutique, littorale et hauturière, et des échanges commerciaux fructueux avec de nombreux pays étrangers, mais plus particulièrement avec l'ancien port de Chichester, actuellement à l'intérieur des terres, entre Brighton et Portsmouth si bien que l'on nomma parfois Dieppe « la porte de l'Angleterre ».

 

A cette époque, comme maintenant, qui dit « commerce » dit « droits et taxes » sur les marchandises. Les coutumes sont l'expression de pratiques et d'usages qui, au cours des siècles, ont acquis force de loi. Cependant le terme « coutumes » prend un sens particulier lorsqu'il s'agit de commerce, les coutumes désignent alors les droits à payer pour l'importation ou l'exportation des biens, on pourrait donc les comparer à nos modernes droits de douane; d'ailleurs le mot anglais "custom" (droit de douane) provient de l'ancien français « coutume ». Nous avons la chance de posséder le « Coustumier de la Vicomté de Dieppe » remis à jour et rédigé, en 1396, par Guillaume Tieullier, prêtre, receveur de Mgr Guillaume de Vienne, archevêque de Rouen. Le receveur percevait les recettes et réglait les dépenses, il était le seul à pouvoir accorder la franchise à ceux qui bénéficiaient d'un droit d'exemption, il permettait, ou non, aux étrangers, c'est-à-dire aux non-dieppois, de commercer à l'intérieur de la ville et il réglementait la pêche. Enfin, il avait la garde des poids et mesures dont il assurait le contrôle. Des sergents, placés sous ses ordres, exécutaient ses décisions.

 

Le Coustumier récapitule les droits, taxes et franchises applicables au sein de la ville; mais il indique et fixe également les usages ayant droit de cité dans l'agglomération dieppoise. Par exemple, seul un bourgeois de Dieppe peut exercer une activité de changeur après avoir obtenu une licence de la garde de la vicomté, avoir prêté serment et payé cinquante sous tournois à Monseigneur l'archevêque, serment et règlement qu'il doit renouveler tous les ans à la Saint-Michel, ce qui lui permet d'effectuer des opérations de change jusqu'à la Saint-Michel suivante, mais pas au-delà. Si deux bourgeois s'associent pour une même charge, ils doivent payer chacun cinquante sous.

 

Comment devenait-on bourgeois ? A l'origine, le bourgeois était l'habitant d'une localité jouissant de certains droits et exemptions (aides, taille), mais si l'on n'était pas fils de bourgeois, on pouvait acquérir ce statut en payant un droit d'admission, que l'on soit originaire du lieu ou non. A Dieppe, ce droit était fixé au début du XVème siècle à sept sous six deniers, puis, après avoir prêté serment sur les saints évangiles et sur sa "part" de paradis, jurant d'obéir à Monseigneur l'archevêque et à ses officiers, de respecter la coutume et de ne point dévoiler les secrets de la ville, le nouveau bourgeois devait attendre un an et un jour pour jouir pleinement des franchises attachées à cet état.

 

Par contre, sans payer de droit particulier ni prêter un quelconque serment, les Castillans et les Portugais commerçant à Dieppe étaient exempts des coutumes locales et pouvaient fixer librement eux-mêmes les prix de leurs marchandises.

 

Les coutumes, droits et taxes, des différentes professions sont ainsi énumérées, qu'il s'agisse de Dieppois ou de « forains », entre autres les boulangers, les « poulaillers », les rôtisseurs, les bouchers, les « pastoiers » (pâtissiers) qui vendaient des pâtés de porc, de volaille ou d'anguille et entraient souvent en conflit avec les bouchers, les merciers, les « boursiers », les poissonniers, les drapiers, etc.

 

Le Coustumier s'intéresse aussi aux coutumes pour « toutes gens demourans a Dieppe ». Il est question, dans le désordre, de la propreté des rues (fumier, porcs, pluie), chacun doit nettoyer le « pavement » devant son « huys » chaque semaine, ne pas profiter de la nuit pour jeter des ordures, fermer soigneusement les habitations pour éviter les attaques nocturnes, ce dernier point permet au rédacteur de préciser que Monseigneur peut « faire prendre en sa main » une maison tombée en déshérence et la vendre ou la louer à son profit.

 

Un article concerne le bourreau de Dieppe et détaille ce que la coutume lui permet de prélever sur les marchandises exposées non sujettes à franchise. Pour chaque « somme » de poire ou de pommes : cinq poires ou pommes, de poireaux : une botte, de grain : une cuillerée, d'oignons : cinq oignons, de noix : une poignée, de cresson : une poignée, pour chaque panier de prunes, de raisins, de cerises ou autres fruits : une poignée, pour treize oeufs ou plus : un oeuf, pour chaque « navée » de vin : un « gantier », à chaque marée et pour chaque bateau de pêche débarquant du poisson : deux deniers parisis ou de la « pescaille à la vallue » ; pour chaque navire déchargeant des marchandises susceptibles d'être mesurées : une pelletée, déchargeant du bois : deux deniers parisis et pour chaque femme « commune » au bordel : cinq deniers tournois par semaine.

 

L'énumération des francs-fiefs vient en premier, suivie de celle des personnages bénéficiant de franchises sur la cargaison de l'un de leurs bateaux, par exemple l'abbé de Saint-Wandrille ou le comte de Longueville; ou encore les exemptions de droit sur le fer et l'acier pour les maréchaux-ferrants de certaines agglomérations voisines.

 

Le bailli, ou receveur, tenait la comptabilité des recettes et des dépenses de la ville et du port d'une manière très détaillée. Les registres annuels ont pratiquement tous disparus lors du bombardement de Dieppe, les 21 et 22 juillet 1694, par deux escadres anglaises et une escadre hollandaise composées de 45 vaisseaux de ligne, 9 frégates, 12 galiotes à bombes et 20 navires chargés de munitions. La ville et le port furent détruits en grande partie par l'incendie.

 

Fort heureusement, une quarantaine de ces registres, déposés aux Archives Archiépiscopales de Rouen, purent être sauvés. Ces registres couvrent une période s'étendant du 29 septembre 1405 à la Saint-Michel 1492, avec quelques lacunes. Les recettes et les dépenses sont exprimées en livres, sous et deniers, et parfois en nature : harengs, sel, orge La partie la plus intéressante traite de la comptabilité du port, c'est d'ailleurs pratiquement la seule comptabilité portuaire disponible pour le Moyen-Age. On distingue les « coutumes », ou taxes, sur les importations et les exportations, et les « acquits », ou paiement de la taxe et reçu.

 

Les registres concernant le commerce maritime étaient tenus chronologiquement, à gauche pour les congés de chargement, à droite pour les congés de déchargement. Après la date, on trouve mention du navire désigné soit sous son nom soit sous celui du propriétaire, ou maître, le nom du solliciteur du congé, la nature de la marchandise, le montant de l'acquit.

 

Il n'est guère possible de donner une liste exhaustive des marchandises transitant dans le port de Dieppe, voici néanmoins l'essentiel de ce que l'on peut trouver :

 

Importation

albâtre, animaux sur pied (juments, moutons, bêtes à cornes), blé (en temps de disette), bois (fûts vides, bois de tonnellerie, poutres, mâts, hunes), brai et goudron, chandelles, charbon, cordages de navires, cuirs bruts, étain, plomb, poissons (maquereaux, harengs, merlans, flétan, sprats, pilchards, saumons d'Ecosse, en grande partie destinés à Paris), textiles (draps, laines)

 

Exportation

aiguilles, alun d'Espagne, armes, « bois de brésil » (santal), bonnets et chapeaux, calcaire, cannelle, canevas, cartes à jouer (de Rouen), chanvre, ciseaux, clous, coton, couteaux, fruits (pommes, poires, prunes, noix), grains (froment, orge, avoine, farine), fer, harengs, huile, instruments de précision et instruments à carder, légumes (oignons, aulx), lin, livres, meubles (coffres, lits, huches, bancs, tables à jouer, tables à manger), meules, miel, mode (parfumerie, orfèvrerie), objets religieux (images, croix), papier, passementerie, pastel et garance, pelleterie et cuirs travaillés, pierres, plâtre, poivre, robes, safran, sel (normand et breton), toiles, verres (bouteilles, vitres, miroirs), vins (bourgogne et vins « français »).

 

 

Les marins dieppois, en dehors de la harengaison et de la pêche d'autres espèces de poissons, se rendaient à Terre-Neuve et au Canada pour pêcher la morue. Ils pratiquaient également la course, n'hésitant pas à poursuivre les navires anglais, hollandais, flamands, hanséates jusque dans le port de l'Ecluse aux Pays-Bas.

 

En période de paix, le commerce le plus intense concernait l'Angleterre, mais Dieppe avait aussi des relations commerciales suivies avec l'Ecosse, la Bretagne, les Pays-Bas, la Hanse de la Baltique, le Sud-Ouest, les pays scandinaves, ibériques, méditerranéens et les « Indes ». Le nombre de navires fréquentant le port de Dieppe est important comme l'on peut le constater les années pour lesquelles les comptes intégraux ont subsisté,

par exemple :

 

1424/25

1425/26

1426/27

1428/29

entrées

  164

    98

  107

    88

sorties

  226

  136

  112

  119

totaux

  390

  234

  219

  207

Acquits correspondants

  225 l.

  105 l.

  156 l.

  137 l.

 

Dieppe importait et exportait de grandes quantités de harengs que l'on dénombrait en lests, un lest équivalait à 10000 harengs, ou 12 barils ou environ 1800 kilogrammes. A titre d'exemple, voici le trafic des harengs sur quatre ans :

 

Importations

1424/25

1425/26

1426/27

1428/29

harengs caqués

345

117

114

2

harengs saurs

4

1

2

3

harengs de saffare

69

54

83

23

totaux

68

197

28

Equivalences en tonnes métriques

195

3 122

4 354

6 504

Exportations

1424/25

1425/26

1426/27

1428/29

harengs caqués

516

254

144

455

harengs saurs

118

15

77

totaux

634

254

159

532

Equivalences en tonnes métriques

1141

2 457

2 286

2 957

 

La ville et le port de Dieppe étaient donc prospères à cette époque et l'importance économique du commerce dieppois provoquait parfois la jalousie des autres ports, quelquefois même de villes plus peuplées telles Rouen. Cette prospérité se maintint, avec des hauts et des bas, jusqu'à la fin du XVIIème siècle. La révocation de l'Edit de Nantes, en 1685, ébranla la société dieppoise qui comptait dans ses rangs de nombreux protestants, surtout parmi les armateurs, les marins et les artisans, qui préférèrent souvent l'exil à l'abjuration

 

Le bombardement de 1694 acheva de ruiner Dieppe qui, hélas, malgré ses efforts, ne retrouva jamais sa splendeur passée.

 

 

Paris

1992

 

BIBLIOGRAPHIE

 

ASSELINE David - "Les Antiquitez et Chroniques de la Ville de Dieppe", Dieppe, 1682. Réédité en 1874 par la librairie Maisonneuve , Paris, et la librairie Métérie, Rouen, et en 1985 par l'imprimerie Bertout, Luneray. Tome 1 : 395 pages, tome 2 : 430 pages.

 

DESMARQUETS Jean Antoine Samson - "Mémoires chronologiques pour servir à l'histoire de Dieppe et à celle de la navigation françoise, avec un recueil abrégé des Privilèges de cette Ville", Imprimerie Dubuc, Dieppe, 1785. Réédité en 1976 par l'imprimerie Bertout, Luneray. Tome 1 : 480 pages, tome 2 : 309 pages.

 

FAVIER Jean - "De l'or et des épices, naissance de l'homme d'affaires au Moyen-Age", Librairie Fayard, Paris, 1987, 481 pages.

 

MOLLAT Michel - "Comptabilité du Port de Dieppe au XVème siècle", Librairie A. Colin, Paris,

1951, 139 pages.

 

MOLLAT Michel - "Le commerce maritime normand à la fin du Moyen-Age", Librairie Plon, Paris, 1952, 617 pages.

 

TIEULLIER Guillaume - "Le Coustumier de la Vicomté de Dieppe", 1396, publié par COPPINGER Emmanuel, Dieppe, 1884. Réédité par l'imprimerie Bertout, Luneray, 1981, 99 pages.

 


 

 

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