Noctes Gallicanae

 

Πλουτάρχου τοῦ Χαιρωνέως

Βίος Ἀντωνίου

 

 

Avant-propos

Préface de Plutarque

Vie de Plutarque

La documentation de Plutarque

L'art de la biographie

Chronologie des événements

Les événements racontés par Suétone

 

 

Première partie: A l'image d'Héraclès

Un nouvel Héraclès

Second personnage de l'état

L'héritage de César

Un meneur d'hommes

Le triumvirat

 

Deuxième partie : Aphrodite et Dionysos

La rencontre de Tarse

La Vie inimitable à Alexandrie

Antoine épouse Octavie

Cléopâtre reprend l'avantage

La bataille d'Actium

Soulagement des Grecs

 

Troisième partie : La mort en commun

L'attente de la mort en commun

Dionysos abandonne Antoine

Suicide d'Antoine

Octavien et Cléopâtre

Mort de Cléopâtre

 

Conclusion

Comparaison de Démétrios et d'Antoine

 

 

Annexes

Bibliographie

Les historiens anciens

Luxe et débauche

Les femmes d'Antoine

Plutarque et les femmes

Sesterces, drachmes et talents

L’Égypte

Henri Blaze de Bury : Cléopâtre

 

Avant-propos

L'Empire romain touche à son ἀκμή.

 

Dans une petite ville de province, déjà endormie comme elle l'est encore aujourd'hui sous le chaud soleil de la Grèce, un écrivain médite sur la longue lignée des hommes qui ont fait de lui, Grec et fier de l'être, un citoyen romain.

 

Plutarque a décidé de mettre son immense culture au service de la biographie. Son ambition n'est pas d'écrire l'Histoire, c'est de la comprendre et de la faire comprendre à ses compatriotes. Il pourrait écrire pour les intellectuels, comme tant d'autres. Il préfère s'adresser au grand public en pratiquant une vulgarisation de qualité. En un temps et dans un pays où chacun a du mal à retrouver ses racines, Plutarque rappelle aux κοσμοπολῖται (citoyens de l'Empire, la notion existe, Diogène Laërce introduira le mot un siècle plus tard) l'époque où leurs ancêtres étaient des citoyens libres, πολῖται. Il a enseigné en Italie où il a appris à mieux connaître ces Romains qui, en cinquante-trois ans, selon le mot de Polybe, ont réussi à conquérir le monde, c'est-à-dire la Grèce. Associer et comparer deux à deux les biographies d'un Grec et d'un Romain pour définir les composantes morales qui expliquent le monde dans lequel on vit, voilà le principe des Vies parallèles.

 

En enseignant, Plutarque a appris à intéresser un public et si son texte est destiné à être lu, il est conçu pour être dit, pour être lu à haute voix. En public, pourquoi pas? dans une des nombreuses recitationes de l'époque. D'ailleurs, quand il parle de ses lecteurs, τοὺς ἀναγιγνώσκοντας (Alexandre, 1), τῶν ἐντυγχανόντων (Démétrios, 1), aucun des deux mots n'implique (ni n'exclut) une lecture solitaire et silencieuse; quand il renvoie à un autre de ses ouvrages, ὡς γέγραπται, comme on l'a écrit, alterne avec ὡς εἴρηται, comme on l'a dit ci-dessus: l'oral n'est jamais bien loin. Pas de grands effets rhétoriques, mais une recherche de la phrase simple où les participes abondants remplacent les subordonnées trop lourdes, où l'oreille est flattée par la paronomase et le polyptote, où les litotes sollicitent l'imagination.

 

L'imagination, Plutarque n'en manque pas, mais il s'en méfie. Ni poète ni romancier, il tient à fonder son récit sur une documentation variée qu'il sait admirablement mettre en scène, choisissant cadrages et points de vue, soulignant le mot ou le geste, éclairant la situation significative et laissant le reste dans l'ombre.

 

Le monde hellénistique était né de la conquête d'Alexandre, il est mort à la bataille d'Actium, le 2 septembre de l'année 733 de Rome, dans l'affrontement de l'Occident latin et de l'Orient grec. Pour Plutarque, le protagoniste de cette tragédie, c'est Marc Antoine. Un Antoine haut en couleurs, avec ses forces et ses faiblesses, si différent de l'inquiétant Octavien par son formidable appétit de vivre. Aux côtés de Cléopâtre, souveraine du plus fabuleux royaume hellénistique, il avait su donner une dernière lueur d'espoir à l'Orient grec face à la rapacité romaine. Vaincu par ses compatriotes, οὕτως ἐποίησε μέγαν ἑαυτὸν ὥστε τοῖς ἄλλοις μειζόνων ἢ ἐβούλετο δοκεῖν ἄξιος, il avait réussi à se rendre si grand qu'on le jugeait digne de devenir plus grand encore qu'il ne le voulait lui-même. (Antoine, 88)

 


Remarque sur mes extraits du texte grec de la Vie d'Antoine:

 

A l'origine, mon intention était de proposer cette petite étude de la Vie d’Antoine à un éditeur de collections scolaires. Ce que j’ai fait. Mais les choses étant ce qu'elles sont, le marché du manuel de grec brille par une absence quasi totale de demande.

Le manuscrit est resté dans sa disquette. Après tout, tant mieux : mon Antoine et ma Cléopâtre seront plus heureux ici et je souhaite au lecteur éventuel autant de plaisir à nous lire, Plutarque et moi (en toute modestie, cela va de soi!), que nous en avons pris, Plutarque et moi, à écrire ces pages.

 

J’ai essayé de trahir mon auteur le moins possible en choisissant ces extraits. J’ai cru pouvoir déroger à l'usage de signaler les coupures par des points de suspension entre crochets pour éviter à l’œil la désagréable impression de puzzle que l'abondance de ces coupures suggérait. Mon texte se compose des chapitres et paragraphes suivants:

 

Vie de Démétrios 1, 5 à 7; 53, 10.

 

Vie d'Antoine

chap. 4

1 à 6

chap. 24

 3 à 5 [...], 10 à 12 [...]

chap. 31

 1 à 5 [...]

chap. 76

 5 à 11

chap. 86

 1 à 4 [...], 7 à 9

chap. 9

5 à 7

chap. 25

 1, 2, 4,6

chap. 33

 [...] 1, 2, 3 [...], 4 à 6

chap. 77

 1, 5 à 7

chap. 88

 1, 3 , 5

chap. 10

2, 5, 6

chap. 26

 [...] 1

chap. 36

 1 à 3 [...],   4 [...] 4, 5 à 7 [...]

chap. 78

 2 à 4

chap. 89

 4

chap. 16

1 à 5

chap. 27

chap. 53

 5 à 7 [...],     8 à 11 [...]

chap. 82

 2

chap. 90

 1, 4

chap. 17

1 à 3, 4 [...], 5, 6

chap. 28

 1 [...], 2 à 6, 12

chap. 68

 6 et 7

chap. 83

chap. 91

 3

chap. 19

1 à 3 [...], 4

chap. 29

chap. 71

 2 à 8

chap. 84

 3 à 7

chap. 93

 1, 4

chap. 20

1 à 4

chap. 30

 3 à 6 [...]

chap. 75 [...] 1 à 6

chap. 85

 1 à 6

 

 


Vie de Plutarque

 

Σεῖο πολυκλήεντα τόπον στῆσαν, Χαιρωνεῦ

Πλούταρχε, κρατερῶν υἱέες Αὐσονίων,

ὅττι Παραλλήλοισι Βίοις ῞Ελληνας ἀρίστους

Ῥώμης εὐπολέμοις ἥρμοσας ἐνναέταις.

Ἀλλὰ τεοῦ βιότοιο παράλληλον βίον ἄλλον

οὐδὲ σύ γἂν γράψθαις· οὐ γὰρ ὅμοιον ἔχεις.

Ton si célèbre portrait, Plutarque de Chéronée,

les fils de la puissante Ausonie, l'ont dressé.

C'est que dans tes Vies parallèles, tu as comparé les plus vaillants des Grecs

aux grands guerriers de Rome.

Mais une autre Vie parallèle à la tienne,

nul, pas même toi, ne pourrait l'écrire: tu n'as pas ton équivalent !

Agathias le Scholastique, VIe s. ap. J.-C. (Anth. pal., XVI, 331)

 

Né vers 46 ap. J.-C. à Chéronée (Béotie) dans une famille qui jouissait d'une certaine considération, Plutarque est mort vers 125. Sur sa famille, voir ascendance de Plutarque.

 

Il étudie les sciences et la philosophie platonicienne à Athènes vers 66, puis à Alexandrie et fait un premier séjour en Italie et à Rome sous les règnes de Vespasien et de Titus; il y enseigne la philosophie en grec car, de son propre aveu, il n'a jamais très bien parlé latin:

ἐν δὲ Ῥώμῃ καὶ ταῖς περὶ τὴν Ἰταλίαν διατριβαῖς οὐ σχολῆς οὔσης γυμνάζεσθαι περὶ τὴν Ῥωμαϊκὴν διάλεκτον ὑπὸ χρειῶν πολιτικῶν καὶ τῶν διὰ φιλοσοφίαν πλησιαζόντων, ὀψέ ποτε καὶ πόρρω τῆς ἡλικίας ἠρξάμεθα Ῥωμαϊκοῖς συντάγμασιν ἐντυγχάνειν

étant à Rome et lors de mes séjours en Italie, je n'ai pas eu le loisir de m'appliquer à apprendre le latin, à cause de mes occupations d'ordre politique et des auditeurs qui suivaient mes leçons de philosophie; ce n'est donc que tardivement, et déjà avancé en âge, que j'ai commencé à lire des ouvrages rédigés en latin (Démosthène, 2). Il faut tenir compte de sa modestie : il devait quand même parler convenablement la langue de Rome ! Il reçoit le titre de citoyen romain. Il séjourne de nouveau à Rome sous Domitien dans les années 90.

 

De retour à Chéronée, il devient archonte, c'est-à-dire magistrat municipal. Il sera aussi prêtre d'Apollon à Delphes. Il passe désormais l'essentiel de sa vie dans sa petite ville où il se marie et prend soin de ses cinq enfants:

Ἡμεῖς δὲ μικρὰν μὲν οἰκοῦντες πόλιν, καὶ ἵνα μὴ μικροτέρα γένηται φιλοχωροῦντες

Pour moi, j'habite une petite ville et je me plais à y demeurer pour qu'elle ne devienne pas plus petite encore ! (Démosthène, 2).

 

Plutarque était citoyen romain, comme le prouve cette inscription gravée sur la base d’une statue d’Hadrien élevée par le conseil des amphictyons de Delphes, conseil dont Plutarque faisait partie :

 

ΑΥΤΟΚΡΑΤΟΡΑ ΚΑΙΣΑΡΑ

ΘΕΟΥ ΤΡΑΙΑΝΟΥ ΠΑΡΘΙ-

ΚΟΥ ΥΙΟΝ ΘΕΟΥ ΝΕΡΒΑ

ΥΙΩΝΟΝ ΤΡΑΙΑΝΟΝ ΑΔΡΙ-

ΑΝΟΝ ΣΕΒΑΣΤΟΝ ΤΟ ΚΟΙ-

ΝΟΝ ΤΩΝ ΑΜΦΙΚΤΥ-

ΟΝΩΝ ΕΠΙΜΕΛΗΤΕΥΟΝ-

ΤΟΣ ΑΠΟ ΔΕΛΦΩΝ ΜΕΣ-

ΤΡΙΟΥ ΠΛΟΥΤΑΡΧΟΥ

ΤΟΥ ΙΕΡΕΩΣ

Le conseil des Amphictyons, en l’honneur de l’empereur César, fils du divin Trajan le Parthique, petit-fils du divin Nerva, Trajan Hadrien Auguste. Stèle élevée sous la direction du prêtre Mestrius Plutarque pour Delphes.

CIG 1713

 

Ce nom de Mestrius montrerait qu’il devait sa citoyenneté à son ami L. Mestrius Florus. Bizarrement, il ne mentionne nulle part qu’il était citoyen romain : selon certains érudits modernes, il aurait mal supporté l’autorité romaine sur la Grèce ; selon d’autres, de façon plus vraisemblable, tant de Grecs appartenant à la bonne société possédaient cette citoyenneté que Plutarque n’a pas jugé utile d’énoncer une évidence.

 

Il a écrit soixante dix-huit traités que les éditeurs ultérieurs ont groupés sous le titre artificiel d'Oeuvres morales (Moralia). Ce sont des essais philosophiques ou religieux, des recueils de réflexions, des conversations érudites (par exemple Sur la lettre ε du temple de Delphes, Isis et Osiris, Questions Romaines, Propos de Table). Il publie surtout quarante-quatre biographies groupées deux à deux: les Vies Parallèles d'un Grec illustre du temps de l'indépendance et d'un Romain illustre du temps de la République. La plupart ont été écrites et publiées entre 100 et 120.

 

On a reproché injustement à Plutarque de sacrifier parfois l'exactitude historique au profit de l'anecdote édifiante. Mais les points sur lesquels il est en désaccord avec les historiens considérés comme sérieux sont généralement secondaires et son témoignage est souvent précieux pour notre connaissance de l'histoire antique.

 

On lui a reproché aussi d'être un amateur de miracles: il rapporte présages et prodiges avec le plus grand soin; mais on peut faire le même reproche à Tite-Live, à Suétone, à Appien et à Dion Cassius. Plutarque est en cela un homme de son temps. Bien sûr, il lui arrive de rapporter avec conviction des faits totalement invraisemblables selon nos critères, qui ne sont plus ceux de son époque, mais il écrit toujours avec la plus grande honnêteté intellectuelle et n'hésite pas à rejeter les documents χαλεπὰ πεισθῆναι πείθοντες ἡμᾶς qui veulent nous faire croire des choses difficiles à croire (Coriolan, 38).

 

Prêtre d'Apollon Pythien, il ne croit pas à n'importe quoi mais ne prend pas à la légère les messages des dieux:

Οὕτως ἄρα δεινὸν μὲν ἀπιστία πρὸς τὰ θεῖα καὶ περοφρόνησις αὐτῶν, δεινὴ δαὖθις ἡ δεισιδαιμονία

Tant il est vrai que si l'incrédulité et le mépris des signes divins est un mal terrible, la superstition l'est aussi. Alexandre, 75.

 

Il n'a peut-être pas la puissance de création ou d'imagination d'un Platon, ni les qualités de synthèse d'un Thucydide. C'est un homme cultivé sans pédantisme, conservateur sans excès, qui recherche la mesure et l'équilibre et pour qui la φιλανθρωπία, le sens de l'humain et la πρᾳότης, la douceur de caractère représentent un idéal de vie.

 

Le musée de Delphes conserve (n°4070) une stèle hermaïque sur laquelle se trouvait jadis le buste de Plutarque. Il ne subsiste malheureusement que la dédicace :

 

Stèle de Plutarque
musée de Delphes

 

Δελφοὶ Χαιρωνεῦσιν ὁμοῦ

Πλούταρχου ἔθηκαν

τοῖς Ἀμφικτυόνων

δόγμασι πειθόμενοι

Delphes en collaboration avec Chéronée a élevé ce portrait de Plutarque,

conformément à la décision des amphictyons.

 

On peut penser que cette statue a été élevée après la mort de Plutarque.

 


La documentation de Plutarque

 

Τῷ μέντοι σύνταξιν ὑποβεβλημένῳ καὶ ἱστορίαν, ἐξ οὐ προχείρων οὐδοἰκείων, ἀλλὰ ξένων τε τῶν πολλῶν καὶ διεσπαρμένων ἐν ἑτέροις συνιοῦσαν ἀναγνωσμάτων, τῷ ὄντι χρῆν πρῶτον ὑπάρχειν καὶ μάλιστα τὰν πόλιν εὐδόκιμον καὶ φιλόκαλον καὶ πολυάνθρωπον, ὡς βιβλίων τε παντοδαπῶν ἀφθονίαν ἔχων, καὶ ὅσα τοὺς γράφοντας διαφυγόντα σωτηρίᾳ μνήμης ἐπιφανεστέραν εἴληφε πίστιν, ὑπολαμβάνων ἀκοῇ καὶ διαπυνθανόμενος, μηδενὸς τῶν ἀναγκαίων ἐνδεὲς ἀποδιδοίη τὸ ἔργον.

Quand on a entrepris de composer un ouvrage historique d'après des textes que l'on n'a pas à sa portée chez soi, mais dont la plupart se trouvent à l'extérieur et dispersés en divers endroits, il serait alors réellement nécessaire, d'abord et avant tout, d'habiter une ville célèbre, amie du beau et très peuplée, afin d'avoir en abondance des livres de toute sorte et aussi de recueillir en écoutant et en questionnant tous les détails qui ont échappé aux écrivains et qui, conservés dans la mémoire des hommes, ont une autorité plus manifeste; on pourrait ainsi publier une oeuvre où rien d'essentiel ne manquerait. (Démosthène - Cicéron, 2)

 

Pour composer l'ensemble de ses Vies, Plutarque puise d'abord sa documentation chez les grands historiens et chez les grands auteurs que nous connaissons: Thucidyde, Polybe, Tite-Live, Cicéron, etc.

Les traditions non littéraires

Dans le cas particulier de la Vie d'Antoine, il disposait d'une documentation d'autant plus abondante que les événements avaient souvent eu lieu dans des régions hellénophones et qu'ils étaient relativement récents: pas plus de cent cinquante ans, ce qui est peu en histoire.

 

C'est ainsi qu'il a pu recueillir le témoignage de son propre arrière-grand-père, transmis sans doute par son grand-père; que ce même grand-père a pu lui rapporter les souvenirs de Philotas, un médecin d'Amphissa qui avait connu la cour d'Alexandrie et même dîné avec le fils d'Antoine!

 

Plutarque aime apporter à ses biographies un petit détail personnel: αὐτοὶ δἀκηκόαμεν πολλῶν ἐν Ῥώμῃ Nous avons entendu nous-même de nombreux témoignages à Rome... (Numa, 8), confirmant ainsi sa documentation écrite par des documents iconographiques ou épigraphiques et par la tradition orale.

Les mémorialistes

Quantité de textes aujourd'hui disparus conservaient le souvenir encore assez récent d'Antoine, de Cléopâtre, d'Octavie et de tous les autres; on écrivait beaucoup dans l'Antiquité, pas seulement des livres à gros tirage, mais des lettres, des Mémoires, des recueils et des compilations de toute espèce qui ont été perdus: il est certain par exemple qu'il disposait d'un ouvrage aujourd'hui perdu de Q. Dellius, celui-là même qu'Antoine avait envoyé à Alexandrie pour convoquer Cléopâtre à Tarse, que Plutarque appelle Δέλλιος ὁ ἱστορικός, et qui trahira comme tant d'autres à la veille de la bataille d'Actium en offrant à Octavien les documents d'état-major d'Antoine. Dellius avait certainement raconté en détail son ambassade en Égypte au cours de laquelle il avait exhorté Cléopâtre

μὴ φοβεῖσθαι τόν Ἀντώνιον ἥδιστον ἡγεμόνων ὄντα καὶ φιλανθρωπότατον

à ne pas craindre Antoine, le plus aimable et le plus humain des généraux (Ant. 25). C'est lui qui avait raconté les campagnes d'Antoine contre les Parthes.

 

Plutarque mentionne aussi le médecin personnel de Cléopâtre, Olympos,

ἱστορίαν τινὰ τῶν πραγμάτων τούτων ἐκδεδωκώς

qui avait publié un récit de ces événements, c'est-à-dire de la mort de Cléopâtre. Ne doutons pas que d'autres auteurs, que Plutarque ne juge pas utile de nommer, ont fourni de la matière à cette biographie: des Grecs d'Alexandrie ou des Romains comme Plancus ou Proculeius ou Canidius qui ont peut-être écrit des Commentarii, sans parler des Mémoires (De vita sua) d'Octavien-Auguste lui-même que Plutarque cite nommément.

Les protagonistes

Plutarque a lu les Philippiques de Cicéron dont il fait des citations précises et dont il discute certaines affirmations.

 

A-t-il pu lire le livre que Cléopâtre aurait publié Sur les cosmétiques? C'est possible, mais nous sommes sûrs qu'il avait une connaissance directe de divers discours ou écrits d'Antoine (φησὶν αὐτός, il dit lui-même, Ant., 10) qui avait lui-même publié un opuscule sur Son ivresse (De ebrietate sua).

Ses conditions de travail

On peut se demander comment Plutarque travaillait dans sa petite ville. Il dit lui-même qu'il était loin des grandes bibliothèques et la sienne, pour riche qu'elle fût, ne pouvait pas contenir toute la documentation nécessaire à l'écriture des Vies parallèles, qui ne représentent qu'un aspect de son activité intellectuelle. Il profitait sans doute de séjours à Athènes pour consulter les ouvrages qui concernaient son travail du moment, prenait des notes et retenait par coeur les passages qui l'intéressaient (dans l'Antiquité on se servait de sa mémoire beaucoup plus qu'à notre époque); il chargeait peut-être des amis ou des gens à lui de vérifier tel ou tel texte; enfin, prêtre d'Apollon, il pouvait profiter de ses séjours à Delphes, où il possédait une maison, pour consulter les bibliothèques que renfermait le sanctuaire.

 

Le résultat en tout cas se révèle précieux: la Vie d'Antoine comporte bien quelques rares erreurs de détail, mais quand on la compare à l'Histoire d'Appien, historien de métier ou presque, qui, vivant à Rome et à Alexandrie, pouvait puiser aux meilleures sources, on ne constate de différence que dans le but poursuivi et le type d'analyse pratiqué: politique chez Appien, psychologique chez Plutarque. Tout ce que vous pourrez lire sur Antoine ou sur Cléopâtre provient directement ou indirectement de Plutarque.

 

Soyez sûr aussi que vous trouverez dans les Vies parallèles la source des mille petits faits que vous avez pu lire ici ou là sans qu'on ait pris la peine de vous en indiquer l'origine. On reproche parfois aux historiens anciens de ne pas mentionner leurs sources, l'habitude ne s'en est pas toujours perdue.

 


L'art de la biographie

 

 Pour Plutarque, la biographie est un genre plus proche de la philosophie que de l'Histoire. En mettant en parallèle deux vies qui présentent des analogies et en terminant sur une comparaison, il veut offrir à son lecteur un thème de réflexion. Notre biographe n'hésite jamais à intervenir dans son récit pour guider notre lecture ou porter un jugement.

 

Il m’a paru intéressant de laisser la parole à l'auteur en vous proposant quelques extraits de ses préfaces.

Le modèle des grands hommes

Ἐμοὶ μὲν τῆς τῶν βίων ἅψασθαι μὲν γραφῆς συνέβη δι´ ἑτέρους, ἐπιμένειν δὲ καὶ φιλοχωρεῖν ἤδη καὶ δι´ ἐμαυτόν, ὥσπερ ἐν ἐσόπτρῳ τῇ ἱστορίᾳ πειρώμενον ἁμῶς γέ πως κοσμεῖν καὶ ἀφομοιοῦν πρὸς τὰς ἐκείνων ἀρετὰς τὸν βίον.

Si moi, j'ai commencé à composer ces biographies, ce fut d'abord pour faire plaisir à d'autres, mais c'est maintenant pour moi-même que je persévère dans ce dessein et m'y complais: l'histoire des grands hommes est comme un miroir que je regarde pour tâcher en quelque mesure de régler ma vie et de la conformer à l'image de leurs vertus.

 

Οὐδὲν γὰρ ἀλλ´ συνδιαιτήσει καὶ συμβιώσει τὸ γινόμενον ἔοικεν, ὅταν ὥσπερ ἐπιξενούμενον ἕκαστον αὐτῶν ἐν μέρει διὰ τῆς ἱστορίας ὑποδεχόμενοι καὶ παραλαμβάνοντες ἀναθεωρῶμεν ὅσσος ἔην οἷός τε.

M'occuper d'eux, c'est, me semble-t-il, comme si j'habitais et vivais avec eux, lorsque grâce à l'histoire recevant pour ainsi dire sous mon toit chacun d'eux tour à tour et le gardant chez moi, je considère comme il fut grand et beau. [...]

 

ἡμεῖς δὲ τῇ περὶ τὴν ἱστορίαν διατριβῇ καὶ τῆς γραφῆς τῇ συνηθείᾳ παρασκευάζομεν ἑαυτούς, τὰς τῶν ἀρίστων καὶ δοκιμωτάτων μνήμας ὑποδεχομένους ἀεὶ ταῖς ψυχαῖς, εἴ τι φαῦλον ἢ κακόηθες ἢ ἀγεννὲς αἱ τῶν συνόντων ἐξ ἀνάγκης ὁμιλίαι προσβάλλουσιν, ἐκκρούειν καὶ διωθεῖσθαι, πρὸς τὰ κάλλιστα τῶν παραδειγμάτων ἵλεω καὶ πρᾳεῖαν ἀποστρέφοντες τὴν διάνοιαν.

Pour nous, en nous attachant à l'histoire et en nous faisant une habitude de l'écrire, nous nous préparons à nous remettre sans cesse en mémoire les actions des personnages les plus vertueux et les plus réputés, et ainsi à rejeter et à écarter ce que la fréquentation des hommes nous apporte nécessairement de vicieux, de mauvais et de bas, en détournant notre pensée, devenue accueillante et douce, vers les plus beaux des modèles. (Timoléon - Paul-Émile, 1).

Des portraits expressifs et ressemblants

ὥσπερ οὖν οἱ ζῳγράφοι τὰς ὁμοιότητας ἀπὸ τοῦ προσώπου καὶ τῶν περὶ τὴν ὄψιν εἰδῶν οἷς ἐμφαίνεται τὸ ἦθος ἀναλαμβάνουσιν, ἐλάχιστα τῶν λοιπῶν μερῶν φροντίζοντες, οὕτως ἡμῖν δοτέον εἰς τὰ τῆς ψυχῆς σημεῖα μᾶλλον ἐνδύεσθαι, καὶ διὰ τούτων εἰδοποιεῖν τὸν ἑκάστου βίον, ἐάσαντας ἑτέροις τὰ μεγέθη καὶ τοὺς ἀγῶνας.

Aussi, comme les peintres saisissent la ressemblance à partir du visage et des traits de la physionomie (qui révèlent le caractère) et se préoccupent fort peu des autres parties du corps, de même il faut nous permettre de pénétrer de préférence dans les signes distinctifs de l'âme et de représenter à l'aide de ces signes la vie de chaque homme, en laissant à d'autres l'aspect grandiose des événements et des guerres. (Alexandre - César, 1).

 

ὥσπερ γὰρ τοὺς τὰ καλὰ καὶ πολλὴν ἔχοντα χάριν εἴδη ζῳγραφοῦντας, ἂν προσῇ τι μικρὸν αὐτοῖς δυσχερές, ἀξιοῦμεν μήτε παραλιπεῖν τοῦτο τελέως μήτε ἐξακριβοῦν· τὸ μὲν γὰρ αἰσχράν, τὸ δ᾽ ἀνομοίαν παρέχεται τὴν ὄψιν

Aux peintres qui représentent de belles et très gracieuses figures comportant un petit défaut, on demande de ne pas supprimer complètement ce défaut mais de ne pas le faire ressortir: il ne faut ni enlaidir le portrait ni le rendre différent du modèle. (Cimon - Lucullus, 2).

Le petit fait significatif

οὔτε γὰρ ἱστορίας γράφομεν, ἀλλὰ βίους, οὔτε ταῖς ἐπιφανεστάταις πράξεσι πάντως ἔνεστι δήλωσις ἀρετῆς κακίας, ἀλλὰ πρᾶγμα βραχὺ πολλάκις καὶ ῥῆμα καὶ παιδιά τις ἔμφασιν ἤθους ἐποίησε μᾶλλον μάχαι μυριόνεκροι καὶ παρατάξεις αἱ μέγισται καὶ πολιορκίαι πόλεων.

Nous n'écrivons pas des Histoires, mais des Biographies, et ce n'est pas en général dans les actions les plus éclatantes que se manifeste la vertu ou le vice. Souvent, au contraire, un petit fait, un mot, une plaisanterie montrent mieux le caractère que des combats qui font des milliers de morts, que les batailles rangées et les sièges les plus importants. (Alexandre - César, 1).

 

Ce qui est ignoré de presque tout le monde et se trouve épars chez d'autres écrivains ou que l'on découvre sur des monuments consacrés et d'anciens décrets, voilà ce que je me suis efforcé de rassembler, non pas pour en composer une histoire inutile, mais pour offrir celle qui fait comprendre un caractère et une conduite. (Nicias - Crassus, 1).

 


Chronologie

 

83? Naissance à Rome de Marcus Antonius, Marc Antoine, fils de M. Antonius Creticus et de Julia, petit-fils de l'orateur M. Antonius.

68? Naissance à Alexandrie de Cléopâtre, fille du roi Ptolémée XII Aulète.

63. Naissance à Rome de Gaius Octavius; le consul Cicéron déjoue la conjuration de Catilina.

56-55. Antoine en Syrie et en Égypte sous les ordres de Gabinius, à l'appel de Ptolémée Aulète.

54-50. Antoine en Gaule avec César.

49. César franchit le Rubicon.

48. Victoire de Pharsale; Antoine devient magister equitum. Pompée assassiné en Égypte.

47. Guerre d'Alexandrie. Naissance de Césarion, fils de César et Cléopâtre. Antoine épouse Fulvia.

46-44. Cléopâtre à Rome. Naissance d'Antyllus (fils d'Antoine et de Fulvie).

44. Antoine consul. Aux Ides de mars (15 mars), César est assassiné au Sénat. Antoine exerce le pouvoir. Début de la rivalité avec Octavien.

44-43. Cicéron soutient Octavien en prononçant les Philippiques, discours d'une extrême violence. Naissance de Jullus (fils d'Antoine et de Fulvie).

43. Octavien, Antoine et Lépide prennent le titre officiel de triumvirs. Proscriptions.

42. Brutus et Cassius, vaincus à Philippes (Macédoine) par Octavien et Antoine, se suicident.

41. Octavien revient en Italie, distribue les terres aux vétérans aux dépens des paysans. Guerre de Pérouse, contre L. Antonius, frère d'Antoine, et sa femme Fulvie.

41. Début de la liaison d'Antoine et de Cléopâtre.

40. Antoine débarque en Italie: paix de Brindes. Octavien aura l'Occident, Antoine l'Orient. Mort de Fulvie. Antoine épouse Octavie. Naissance des jumeaux Alexandre-Hélios et Cléopâtre-Séléné, enfants d'Antoine et de Cléopâtre.

39. Antoine à Athènes avec Octavie. Naissance d'Antonia Maior. Préparation de la campagne contre les Parthes.

37. Le triumvirat renouvelé pour 5 ans à Tarente (janvier). Octavie reste en Italie. A l'automne, Antoine s'installe à Antioche, Cléopâtre le rejoint. Naissance d'Antonia Minor (fille d'Antoine et d'Octavie).

36. Campagne désastreuse d'Antoine contre les Parthes. Naissance de Ptolémée (fils d'Antoine et de Cléopâtre).

35. Antoine et Cléopâtre en Syrie; mars: Octavie à Athènes.

34. Été: expédition contre l'Arménie; automne: triomphe d'Alexandrie. Antoine attribue une grande partie de l'Orient romain aux trois enfants qu'il a eus de Cléopâtre.

33. Expédition en Médie.

32. Antoine envoie une lettre de répudiation à Octavie. Le Sénat déclare la guerre à Cléopâtre. Antoine et Cléopâtre à Éphèse puis à Patras.

31. Bataille d'Actium. Fuite d'Antoine et Cléopâtre. Octavien seul maître de Rome.

30. Prise d'Alexandrie par Octavien. Suicide d'Antoine (1er août?) et de Cléopâtre (10 août?).

 


Les événements racontés par Suétone

(Vies des XII Césars, Auguste, 17)

 

M. Antonii societatem semper dubiam et incertam reconciliationibusque variis male focilatam abrupit tandem, et quo magis degenerasse eum a civili more approbaret, testamentum, quod is Romae, etiam de Cleopatra liberis inter heredes nuncupatis, reliquerat, aperiundum recitandumque pro contione curavit.

Son alliance avec Marc Antoine avait toujours été très chancelante et leurs réconciliations successives n'étaient que de mauvais raccommodements; il la rompit enfin et, pour mieux démontrer qu'Antoine avait dérogé à sa dignité de citoyen, il prit le soin de faire décacheter et lire devant l'assemblée le testament laissé par lui à Rome, dans lequel il désignait parmi ses héritiers même les enfants qu'il avait eus de Cléopâtre.

 

Remisit tamen hosti iudicato necessitudines amicosque omnes, atque inter alios C. Sosium et Cn. Domitium tunc adhuc consules. Bononiensibus quoque publice, quod in Antoniorum clientela antiquitus erant, gratiam fect coniurandi cum tota Italia pro partibus suis.

Cependant, après l'avoir fait déclarer ennemi public, il lui renvoya tous ses parents et ses amis, entre autres C. Sosius et T. Domitius, encore consuls à ce moment. De même, il dispensa officiellement les habitants de Bologne, qui étaient depuis des siècles les clients des Antonii, de se ranger sous ses propres drapeaux, comme tout le reste de l'Italie.

 

Nec multo post navali proelio apud Actium vicit, in serum dimicatione protacta, ut in nave victor pernoctaverit. Ab Actio cum Samum in hiberna se recepisset, turbatus nuntiis de seditione praemia et missionem poscentium, quos ex omni numero confecta victoria Brundisium praemiserat, repetita Italia, tempestate in traiectu bis conflictatus (primo inter promuntoria Peloponnesi atque Aetoliae, rursus circa montes Ceraunios, utrubique parte liburnicarum demersa, simul eius, in qua vehebatur, fusis armamentis et gubernaculo diffracto) nec amplius quam septem et viginti dies, donec desideria militum ordinarentur, Brundisii commoratus, Asiae Syriaeque circuitu Aegyptum petit obsessaque Alexandrea, quo Antonius cum Cleopatra confugerat, brevi potitus est.

Peu de temps après, il battit Antoine sur mer près d'Actium, et la lutte se prolongea si tard, qu'il dut, après sa victoire, passer la nuit sur son navire. D'Actium il se rendit à Samos pour y prendre ses quartiers d'hiver, mais, troublé par la nouvelle que les troupes de toute provenance qu'après sa victoire il avait fait partir avant lui pour Brindes, se soulevaient en réclamant leur congé et des récompenses, il revint en Italie; durant la traversée il essuya deux tempêtes, - l'une, entre les promontoires du Péloponnèse et de l'Etolie, l'autre, à la hauteur des monts Cérauniens -, qui firent chacune sombrer une partie de ses galères, tout en arrachant les agrès et brisant le gouvernail de celle qui le portait. Il ne resta que vingt-sept jours à Brindes, le temps de tout arranger suivant les demandes des soldats, puis se rendit en l'Egypte en suivant la côte d'Asie et de Syrie, mit le siège devant Alexandrie, où Antoine s'était réfugié avec Cléopâtre, et s'en empara bientôt.

 

Et Antonium quidem, seras conditiones pacis temptantem, ad mortem adegit viditque mortuum. Cleopatrae, quam servatam triumpho magnopere cupiebat, etiam psyllos admovit, qui venenum ac virus exugerent, quod perisse morsu aspidis putabatur. Ambobus communem sepulturae honorem tribuit ac tumulum ab ipsis incohatum perfici iussit.

Antoine fit une suprême tentative de paix, mais Auguste le contraignit à se tuer et vit son cadavre. Quant à Cléopâtre, il désirait si vivement la réserver à son triomphe, qu'il fit même venir des Psylles pour sucer le venin de sa plaie, car on croyait qu'elle s'était tuée en se faisant mordre par un aspic. A tous deux il accorda l'honneur d'une sépulture commune et fit achever le tombeau qu'ils avaient eux-mêmes commencé.

 

Antonium iuvenem, maiorem de duobus Fulvia genitis, simulacro Divi Iuli, ad quod post multas et irritas preces confugerat, abreptum interemit. Item Caesarionem, quem ex Caesare Cleopatra concepisse praedicabat, retractum e fuga supplicio adfecit. Reliquos Antonii reginaeque commmunes liberos non secus ac necessitudine iunctos sibi et conservavit et mox pro conditione cuiusque sustinuit ac fovit.

Le jeune Antoine, l'aîné des enfants de Fulvia, s'étant, après bien des supplications vaines, réfugié au pied de la statue du divin Jules, Auguste l'en fit arracher et mettre à mort. Césarion, le fils que Cléopâtre se vantait d'avoir eu de César, fut, lui aussi, arrêté dans sa fuite et livré au supplice. Quant aux enfants d'Antoine et de la reine, il les traita comme s'ils eussent été ses proches: non seulement il leur laissa la vie, mais, par la suite, il les soutint et les aida, chacun suivant sa situation.

 


Préface

[Βίος Δημητρίου 1]

Οἱ μὲν οὖν παλαιοὶ Σπαρτιᾶται τοὺς εἵλωτας ἐν ταῖς ἑορταῖς πολὺν ἀναγκάζοντες πίνειν ἄκρατον εἰσῆγον εἰς τὰ συμπόσια, τοῖς νέοις οἷόν ἐστι τὸ μεθύειν ἐπιδεικνύντες. Ἡμεῖς δὲ τὴν μὲν ἐκ διαστροφῆς ἑτέρων ἐπανόρθωσιν οὐ πάνυ φιλάνθρωπον οὐδὲ πολιτικὴν ἡγούμεθα, τῶν δὲ κεχρημένων ἀσκεπτότερον αὑτοῖς καὶ γεγονότων ἐν ἐξουσίαις καὶ πράγμασι μεγάλοις ἐπιφανῶν εἰς κακίαν οὐ χεῖρον ἴσως ἐστὶ συζυγίαν μίαν δύο παρεμβαλεῖν εἰς τὰ παραδείγματα τῶν βίων, οὐκ ἐφ' ἡδονῇ μὰ Δία καὶ διαγωγῇ τῶν ἐντυγχανόντων ποικίλλοντας τὴν γραφήν, ἀλλ' ὥσπερ Ἰσμηνίας Θηβαῖος ἐπιδεικνύμενος τοῖς μαθηταῖς καὶ τοὺς εὖ καὶ τοὺς κακῶς αὐλοῦντας εἰώθει λέγειν οὕτως αὐλεῖν δεῖ καὶ πάλιν οὕτως αὐλεῖν οὐ δεῖ, δ' Ἀντιγενείδας καὶ ἥδιον ᾤετο τῶν ἀγαθῶν ἀκροᾶσθαι τοὺς νέους αὐλητῶν, <ἤν τ>ινα καὶ τῶν φαύλων πεῖραν λαμβάνωσιν, οὕτως μοι δοκοῦμεν ἡμεῖς προθυμότεροι τῶν βελτιόνων ἔσεσθαι καὶ θεαταὶ καὶ μιμηταὶ βίων, εἰ μηδὲ τῶν φαύλων καὶ ψεγομένων ἀνιστορήτως ἔχοιμεν.

[Démétrios 1]

Voilà pourquoi les anciens Spartiates, aux jours de fête, contraignaient les hilotes à boire beaucoup de vin pur et les menaient ensuite aux: repas pris en commun, pour faire voir à leurs jeunes ce que c'est que l'ivresse. Si, quant à nous, nous regardons cette manière de corriger les uns en corrompant les autres comme contraire aux principes de l'humanité et de la politique, nous pensons qu'il n'est peut-être pas plus mauvais d'introduire parmi les modèles exemplaires que présentent nos biographies une ou deux paires de ces hommes qui se sont conduits de façon trop inconsidérée et dont les vices ont été rendus éclatants par la grandeur du pouvoir qu'ils ont exercé et des affaires qu'ils ont dirigées, ce n'est point, par Zeus que nous voulions charmer et distraire nos lecteurs par la variété de nos récits, mais nous imitons Isménias de Thèbes montrant à ses élèves de bons et de mauvais flûtistes et ayant coutume de leur dire: Voilà comme il faut jouer, puis Voilà comme il ne faut pas jouer. Quant à Antigénidas, il déclarait aussi que les jeunes gens entendent avec plus de plaisir les bons joueurs de flûte s'ils ont également quelque expérience des mauvais. Je crois de même que nous serons des spectateurs et des imitateurs plus zélés des vies les meilleures si nous n'ignorons pas non plus celles qui sont mauvaises et méritent d'être blâmées.

 

Περιέξει δὴ τοῦτο τὸ βιβλίον τὸν Δημητρίου τοῦ Πολιορκητοῦ βίον καὶ τὸν Ἀντωνίου τοῦ αὐτοκράτορος, ἀνδρῶν μάλιστα δὴ τῷ Πλάτωνι μαρτυρησάντων, ὅτι καὶ κακίας  μεγάλας ὥσπερ ἀρετὰς αἱ μεγάλαι φύσεις ἐκφέρουσι. Γενόμενοι δ' ὁμοίως ἐρωτικοὶ ποτικοὶ στρατιωτικοὶ μεγαλόδωροι πολυτελεῖς ὑβρισταί, καὶ τὰς κατὰ τύχην ὁμοιότητας ἀκολούθους ἔσχον.

Ce livre contiendra donc la biographie de Démétrios le Poliorcète et celle d'Antoine l'imperator, deux hommes, qui ont spécialement confirmé cette maxime de Platon, que les fortes natures produisent de grands vices comme de grandes vertus

 

[Βίος Δημητρίου   53]

Διηγωνισμένου δὲ τοῦ Μακεδονικοῦ δράματος, ὥρα τὸ Ῥωμαϊκὸν ἐπεισαγαγεῖν.

Maintenant que le drame macédonien est joué, il est temps de présenter le drame romain.

 

Plutarque place souvent en tête de ses paires (συζυγίαι) de Vies parallèles une préface où il explique pourquoi il a choisi de mettre en parallèle tel grand homme grec avec tel Romain et il en profite pour réaffirmer le caractère moral de ses portraits.

Les Vies parallèles commencent presque toujours par la biographie du héros grec. Notre premier extrait appartient donc à la Vie de Démétrios.

 

C'est en effet Démétrios Poliorcète (le preneur de villes) qu'il a choisi d'associer à Antoine. Ce condottiere macédonien a vécu de 337 à 283. Sans doute fasciné par Alexandre le Grand, il a conduit des expéditions militaires désordonnées et sans conséquences durables. Par contre, il s'est rendu célèbre par sa vie dissolue et son goût immodéré du vin, des femmes et des éphèbes. Ainsi, les Athéniens le logent, pour lui faire honneur, dans l'opisthodome du Parthénon, qu'il s'empresse de transformer en un véritable lupanar.

 

Remarques

* ἄκρατος non trié, non mélangé, pur, pensez au κρατήρ.

* φιλάνθρωπος ne signifie pas philanthropique, mais humain; il faut comprendre conforme aux droits de l'homme, anachronisme qui rend assez bien compte du mot φιλανθρωπία.

* Dans sa Vie de Lycurgue (28), Plutarque donne quelques précisions sur la coutume spartiate qu'il évoque ici: ils obligeaient aussi les hilotes à boire quantité de vin pur et les introduisaient dans les sissyties. Pour montrer aux jeunes à quoi ressemble l'ivresse, ils leur faisaient chanter des chansons et danser des danses dégradantes et ridicules

<τοὺς εἵλοτάς> γε καὶ πίνειν ἀναγκάζοντες πολὺν ἄκρατον εἰς τὰ συσσίτια παρειςῆγον, ἐπιδεικνύμενοι τὸ μεθύειν οἷον ἐστι τοῖς νέοις καὶ ᾠδὰς ἐκέλευον ᾄδειν καὶ χορείας χορεύειν ἀγγενεῖς καὶ καταγελάστους...

* La maxime de Platon à laquelle Plutarque fait allusion ne se trouve nulle part sous cette forme. Plutarque n'annonce d'ailleurs pas une citation. On peut penser à des phrases comme celle-ci (Criton, 525e): Plût aux dieux, Criton, que ces gens-là [le plus grand nombre et non l'élite] fussent capables de faire les plus grands maux, afin qu'ils le fussent aussi de faire les plus grands biens.

La flûte et les flûtistes.

On traduit traditionnellement le mot αὐλός par flûte mais hautbois conviendrait mieux. Isménias et Antigénas, Thébain lui-aussi, vivaient à l'époque de Périclès. Aulu-Gelle (xv, 17) rapporte qu'Antigénas fut le maître malheureux d'Alcibiade: Alcibiades Atheniensis, cum apud avunculum Periclem puer artibus ac disciplinis liberalibus erudiretur et arcessi Pericles Antigenidam tibicinem iussisset ut eum canere tibiis, quod honestissimum tum videbatur, doceret, traditas sibi tibias cum ad os adhibuisset inflassetque, pudefactus oris deformitate abiecit infregitque. Ea res cum percrebuisset omnium tum Atheniensium consensu disciplina tibiis canendi desitast. Scriptum hoc est in Commentario Pamphilae nono et vicesimo. Alors que l'Athénien Alcibiade, jeune garçon, s'initiait auprès de son oncle Périclès aux disciplines et aux arts libéraux et que Périclès avait fait venir le flûtiste Antigenidas pour qu'il lui enseignât à jouer de la flûte, ce qui était alors tout à fait en honneur. il rejeta et brisa les flûtes qu'on lui avait remises, humilié de la laideur de son visage quand il les avait portées â la bouche pour souffler dedans. Le bruit s'étant répandu, l'accord unanime des Athéniens fit abandonner l'enseignement de la flûte. Cela se trouve écrit dans le chapitre 29 des Notes de Pamphila.

 

Jouer de la flûte est une activité très déconsidérée en Grèce (ἀγγενὲς καὶ ἀνελεύθερον, Alcibiade, 2), sauf à Thèbes, chez les Béotiens. Peut-être parce que les joueuses de flûte avaient très mauvaise réputation. Peut-être aussi parce que souffler dans cet instrument provoque un gonflement des joues qui fait que καὶ τοὺς συνήθεις ἂν πάνυ μόλις διαγνῶναι τὸ πρόσωπον même les familiers ne reconnaissent plus qu'à grand-peine le visage de l'instrumentiste (ibid.). C'est pourquoi Alcibiade refuse tout net d'étudier la flûte, ajoutant qu'elle prive de l'usage de la voix et de la parole τήν τε φωνὴν καὶ τὸν λόγον ἀφαιρούμενον (ibid.). On méprise les flûtistes καλῶς avec raison, dit Plutarque (Périclès, 1) à propos du pauvre Isménias qui se fait traiter par Antisthène de ἄνθρωπος μοχθηρός· οὐ γὰρ ἂν οὕτω σπουδαῖος ἦν αὐλητής homme méprisable, sinon ce ne serait pas un aussi bon joueur de flûte! (Périclès, 1)

 

Quant à Ptolémée XII, roi d'Égypte et père de Cléopâtre, il avait reçu de ses sujets le surnom d' αὐλητής, le joueur de flûte, surnom aux connotations peu flatteuses dont l'équivalent actuel serait quelque chose comme le Saltimbanque ou le Clown.

 


Première partie: A l'image d'Héraclès

 

1. Un nouvel Héraclès

Situation de l'extrait (chapitre 4)

 

Plutarque nous parle d'abord de la famille d'Antoine: un grand-père considéré comme le Démosthène latin, un père faible et raté, une mère autoritaire. Puis on passe à sa jeunesse tumultueuse: fréquentations douteuses comme Curion ou Clodius, dettes (250 talents!), puis études en Grèce où διέτριβε τό τε σῶμα γυμνάζων πρὸς τοὺς στρατιωτικοὺς ἀγῶνας καὶ λέγειν μελετῶν il passa son temps à s'entraîner physiquement en vue des activités militaires et à pratiquer l'éloquence (Ant., 2). Comme tous les Romains, le jeune Antoine ne conçoit donc le sport que comme entraînement militaire.

 

En 57, le proconsul Gabinius, en route pour sa province de Syrie, fait escale à Athènes. Il propose à Antoine de l'accompagner en qualité d'officier de cavalerie, ἱππέων ἄρχων (ne pas confondre avec ἵππαρχος, le maître de cavalerie).

 

En 55, Antoine participe avec enthousiasme à l'expédition en Égypte qui remet sur son trône le roi Ptolémée Aulète. Il se fait remarquer pour sa valeur militaire et son comportement humain envers les vaincus lorsqu'il s'oppose aux mouvements de vengeance de Ptolémée.

 

Selon Appien, lors de ce séjour à Alexandrie, Antoine aurait été sensible au charme de la toute jeune Cléopâtre. Plutarque n'en souffle mot.

 

Le chapitre 3 se termine par cette phrase: Ῥωμαίων τοῖς στρατευομένοις ἀνὴρ ἔδοξε λαμπρότατος εἶναι Il acquit un très grand renom auprès des Alexandrins et fut considéré par les Romains de l'armée comme un chef des plus brillants`.

 

Ici commence notre texte.

 

Προσῆν δὲ καὶ μορφῆς ἐλευθέριον ἀξίωμα, καὶ πώγων τις οὐκ ἀγεννὴς καὶ πλάτος μετώπου καὶ γρυπότης μυκτῆρος ἐδόκει τοῖς γραφομένοις καὶ πλαττομένοις  Ἡρακλέους προσώποις ἐμφερὲς ἔχειν τὸ ἀρρενωπόν. Ἦν δὲ καὶ λόγος παλαιὸς Ἡρακλείδας εἶναι τοὺς Ἀντωνίουςἀπ' Ἄντωνος παιδὸς Ἡρακλέους γεγονότας. Καὶ τοῦτον ᾤετο τὸν λόγον τῇ τε μορφῇ τοῦ σώματος ὥσπερ εἴρηται καὶ τῇ στολῇ βεβαιοῦν· ἀεὶ γὰρ ὅτε μέλλοι πλείοσιν ὁρᾶσθαι, χιτῶνα εἰς μηρὸν ἔζωστο καὶ μάχαιρα μεγάλη  παρήρτητο, καὶ σάγος περιέκειτο τῶν στερεῶν.

Il avait aussi dans son extérieur un grand air de dignité: sa barbe majestueuse, son large front et son nez aquilin semblaient reproduire l'aspect viril que les peintres et les sculpteurs prêtent au visage d'Héraclès. Il existait d'ailleurs une antique tradition selon laquelle les Antonii étaient des Héraclides, qui descendaient d'Anton, fils d'Héraclès. Et il pensait confirmer cette tradition par son apparence physique, comme je l'ai dit, et par son accoutrement: toujours, lorsqu'il devait se montrer à la foule, il retroussait sa tunique sur la cuisse, portait suspendu à son côté un grand sabre et revêtait une grosse casaque.

 

Οὐ μὴν ἀλλὰ καὶ τὰ τοῖς ἄλλοις φορτικὰ δοκοῦντα, μεγαλαυχία καὶ σκῶμμα καὶ κώθων ἐμφανὴς καὶ καθίσαι παρὰ τὸν ἐσθίοντα καὶ φαγεῖν ἐπιστάντα τραπέζῃ στρατιωτικῇ, θαυμαστὸν ὅσον εὐνοίας καὶ πόθου πρὸς αὐτὸν ἐνεποίει τοῖς στρατιώταις. Ἦν δέ που καὶ τὸ ἐρωτικὸν οὐκ ἀναφρόδιτον, ἀλλὰ καὶ τούτῳ πολλοὺς ἐδημαγώγει, συμπράττων τε τοῖς ἐρῶσι καὶ σκωπτόμενος οὐκ ἀηδῶς εἰς  τοὺς ἰδίους ἔρωτας. δ' ἐλευθεριότης καὶ τὸ μηδὲν ὀλίγῃ χειρὶ μηδὲ φειδομένῃ χαρίζεσθαι στρατιώταις καὶ φίλοις ἀρχήν τε λαμπρὰν ἐπὶ τὸ ἰσχύειν αὐτῷ παρέσχε, καὶ μεγάλου γενομένου τὴν δύναμιν ἐπὶ πλεῖον ἐπῆρεν, ἐκ μυρίων ἄλλων ἁμαρτημάτων ἀνατρεπομένην.

Même ce que les autres trouvaient vulgaire, son habitude de se vanter, de railler, de boire en public, de s'asseoir auprès des dîneurs ou de manger debout à la table des soldats, tout cela inspirait à ses troupes une sympathie et une affection extraordinaires. Ses amours non plus n'étaient pas sans grâce, et là encore il se rendait populaire auprès de beaucoup de gens en servant leurs passions et en se laissant volontiers plaisanter sur les siennes. Sa libéralité et les faveurs qu'il accordait à ses soldats et à ses amis d'une main largement ouverte et sans compter lui frayèrent une route brillante vers le pouvoir, et, quand il fut devenu un grand personnage, accrurent encore davantage son influence, malgré les milliers de fautes qui pouvaient par ailleurs la compromettre.

 

1. Un portrait nuancé.

Plutarque nous propose, pour son époque où la propagande d'Auguste était encore très sensible, un portrait nuancé d'Antoine:

 

* Relevez les mots qui appartiennent au champ lexical de la grandeur ou de l'excès.

* Relevez le dernier mot de chaque phrase.

* Relevez les termes mélioratifs et les termes péjoratifs.

* Relevez les trois litotes de ce passage, quel est leur intérêt?

* A partir de ces relevés, essayez de préciser quelle image Plutarque cherche à donner d'Antoine. Comparez avec la préface et reportez-vous à la conclusion .

2. Les objets et les attitudes significatifs.

·        ἡ μάχαιρα s'applique le plus souvent à un outil et non à une arme: c'est le couteau de boucherie. L'épée grecque (et romaine) est une épée droite appelée ξίφος [voir chapitre 76, suicide d'Antoine]. μάχαιρα, terme souvent péjoratif, désigne donc un sabre courbe en usage chez les Barbares. Plutarque rapporte dans la Vie de Lycurgue (19) un mot du roi de Sparte Agis le Jeune, mot qu'il avait déjà noté dans ses Apophtegmes des rois (191E) et Apophtegmes lacédémoniens (216C): à un Athénien qui lui disait que les courtes épées spartiates étaient faites pour les avaleurs de sabre des foires, Agis répondit que les Spartiates n'en touchaient pas moins bien leurs ennemis. Or, dans les deux versions des Moralia, Plutarque emploie les mots τὰ Λακωνικὰ ξίφη, mais dans la Vie de Lycurgue, il met dans la bouche de l'Athénien le terme péjoratif τὰς Λακωνικὰς μαχαίρας.

·         σάγος : le sayon, emprunté au latin sagum ou sagus ou encore saga (qui a donné le français une saie). Il s'agit d'un mot d'origine celtique qui désignait un manteau gaulois de laine grossière. Passé dans le vocabulaire militaire latin, il s'applique au manteau de soldat (à ne pas confondre, comme dans les films d'Hollywood, avec le paludamentum pourpre de l'imperator!).

·         μεγαλωχία : de αὐχέω se vanter. Cette jactance est un défaut que Plutarque attribue volontiers aux militaires, surtout μετὰ τὸν πότον après avoir bu.

Même Alexandre, un modèle, s'y laisse aller: τότε ταῖς μεγαλαυχίαις ἀηδὴς ἐγίνετο καὶ λίαν στρατιωτικός il devenait alors insupportable par ses vantardises et un peu trop soldatesque. (Alexandre, 23). Notez ici l'adjectif ἀηδὴς qui se trouve dans notre extrait sous sa forme adverbiale ἀηδῶς.

·        τὸ σκῶμμα: la raillerie, la moquerie, le sarcasme; il s'agit de plaisanteries faites aux dépens de quelqu'un, alors que παιδιά désigne la plaisanterie sans méchanceté (mais pas nécessairement de bon goût!).

3. Portrait physique d'Antoine.

Plutarque ne manque jamais, quand il dispose d'une documentation suffisante, de nous tracer un portrait physique de ses personnages. D'abord parce que la culture grecque a toujours attaché une grande importance au corps, on se souvient du célèbre καλὸς κἀγαθός, ensuite parce qu'il compare souvent son art de biographe à celui du peintre: ὥσπερ εἰκόνα ψυχῆς ὑπογραφομένους (je peins une sorte d'image de l'âme, Caton le Jeune, 24).

A la suite de la damnatio memoriae [chapitre 86, indications complémentaires] dont Antoine fut frappé après sa mort, ses innombrables statues ont été presque toutes détruites, mais celles qui subsistent correspondent bien à l'image que Plutarque nous donne ici de lui. Ajoutons cette phrase qui se trouve un peu plus loin dans la biographie (Ant. 11): César parlant d'Antoine et de Dolabella déclare μὴ δεδιέναι τοὺς παχεῖς τούτους καὶ κομήτας qu'il n'avait pas peur de ces gens bien en chair et chevelus.

Pour Cicéron, Antoine n'évoque pas le moins du monde Héraclès mais un gladiateur, physiquement et moralement: gladiatore nequissimo avec ce gladiateur de bas étage; Tu istis faucibus, istis lateribus, ista gladiatoria totius corporis firmitate Toi, avec ce gosier, ces flancs, cette robustesse de tout ton corps de gladiateur... (Phil., II, 7 et 63).

4. La tenue d'Antoine.

Ce portrait apparaît dans notre texte après le récit de l'expédition en Égypte de 55. Mais Plutarque ne se soucie pas toujours de la chronologie et le costume qu'il nous décrit pourrait bien avoir été porté par Antoine en 50 à son retour de Gaule, costume que lui reproche Cicéron:

quo modo redissem : primum luce, non tenebris, deinde cum calceis et toga, nullis nec Gallicis nec lacerna. [...] per municipia coloniasque Galliae [...] cum Gallicis et lacerna cucurristi.

Comment je suis revenu? d'abord en plein jour, pas dans le noir, ensuite je portais les chaussures romaines et la toge, non les sandales gauloises et le manteau à capuchon. [...] Tu as couru en sandales gauloises et manteau à capuchon [...] à travers les municipes et les colonies de Gaule cisalpine. (Phil., II, 76).

Les Romains se définissaient eux-mêmes comme la gens togata, le peuple en toge:

Romanos rerum dominos gentemque togatam

les Romains, maîtres de tout et peuple en toge (Virgile, Énéide, I, 282).

Porter un autre vêtement revient de fait à renier sa patrie. Mais Antoine est loin d'être le seul à porter ce genre de costume, puisque selon Suétone (Aug., 40)

etiam habitum vestitumque pristinum reducere studuit, ac visa quondam pro contione pullatorum turba indignabundus et clamitans: en Romanos, rerum dominos, gentemque togatam! negotium aedilibus dedit, ne quem posthac paterentur in Foro circave nisi positis lacernis togatum consistere.

Auguste s'efforça aussi de remettre en usage la tenue et le vêtement d'autrefois, et voyant un jour au forum une foule en vêtements sombres, il eut ce cri d'indignation: « Les voilà ces Romains, maîtres de tout et peuple en toge! » et il donna des instructions aux édiles pour qu'à l'avenir ils interdisent l'accès du forum et de ses environs immédiats à qui n'aurait pas enlevé son manteau pour aller en toge.

Il semble qu'Antoine ait eu un certain goût du costume exotique ou peut-être tout simplement du costume local. Ainsi, en Orient (Grèce, Asie ou Égypte), il porte volontiers le costume grec:

καὶ στολὴν εἶχε τετράγονον Ἑλληνικὴν ἀντὶ τῆς πατρίου καὶ ὑποδήμα ἦν αὐτῷ λευκὸν Ἀττικόν...

il portait le vêtement à coupe rectangulaire des Grecs au lieu de son vêtement national [la toge à coupe semi-circulaire] et il avait des sandales blanches à la mode attique (Appien, V, 11), ce qui ne choque personne sur place. Mais il n'hésite pas à revêtir des uniformes peu compatibles avec sa dignité de triumvir:

ἐγυμνασιάρχει δ' Ἀθηναίοις, καὶ τὰ τῆς ἡγεμονίας παράσημα καταλιπὼν οἴκοι, μετὰ τῶν γυμνασιαρχικῶν ῥάβδων ἐν ἱματίῳ καὶ φαικασίοις προῄει.

Il assuma la charge de gymnasiarque pour les Athéniens et laissant chez lui les insignes de son autorité officielle, il sortait avec les baguettes des gymnasiarques en manteau grec et escarpins blancs. (Ant., 33).

Plus tard, on le verra, si l'on en croit Florus (II, 21),

Aureum in manu baculum, ad latus acinaces, purpurea vestis ingentibus obstricta gemmis: diadema deerat

sceptre d'or à la main, cimeterre (μάχαιρα?) au côté, vêtement de pourpre agrafé par d'énormes pierres précieuses, il ne lui manquait que le diadème.

Atavisme? Il est amusant de noter que le grand-père maternel d'Antoine, Tuditanus, devenu fou, cum palla et cothurnis nummos populo de rostris spargere solebat avait pris l'habitude, vêtu du manteau grec et chaussé de cothurnes, de jeter au peuple des pièces de monnaie du haut des rostres. (Cicéron, Phil., III, 16).

Enfin il semble qu'Antoine ait voulu exprimer par son vêtement son personnage social, simple particulier en vacances ou imperator:

μετὰ τῆς ἐσθῆτος ὄψις ἐνηλλάετο en changeant de vêtement, il changeait la façon dont on le percevait. (Appien, V, 76).

 


2. Second personnage de l'état

 

Situation de l'extrait (chapitres 9 et 10)

 

Antoine passe directement d'Alexandrie en Gaule où il va se mettre sous les ordres de César. Il se distingue au siège d'Alésia et mérite, chose assez rare, une citation dans les Commentaires (VII, 81):

At Marcus Antonius et Gaius Trebonius legati, quibus hae partes ad defendendum obvenerant, qua ex parte nostros premi intellexerant, his auxilio ex ulterioribus castellis deductos summittebant. Mais les lieutenants Marc Antoine et Gaius Trebonius, à qui incombait la défense de ces points où ils avaient vu que les nôtres étaient vivement attaqués, y envoyaient sans cesse des renforts qu'ils tiraient des fortins éloignés.

C'est peu, mais bien des officiers de César n'en ont pas eu autant! Après les opérations de 51, Antoine est élu augure avec l'appui personnel de l'impérator:

Ipse hibernis peractis contra consuetudinem in Italiam quam maximis itineribus est profectus, ut municipia et colonias appellaret, quibus M. Antoni quaestoris sui, commendaverat sacerdoti petitionem. [...] Hunc etsi augurem prius factum quam Italiam attingeret in itinere audierat, tamen non minus iustam sibi causam municipia et colonias adeundi existimavit, ut eis gratias ageret, quod frequentiam atque officium suum Antonio praestitissent, simulque se et honorem suum sequentis anni commendaret.

César quitta ses quartiers d'hiver, et contrairement à son habitude, partit en Italie en faisant les plus longues étapes possible, pour s'adresser aux municipes et aux colonies auxquels il avait recommandé la candidature au sacerdoce de son questeur Marc Antoine. [...] César apprit en route, avant d'atteindre l'Italie, qu'Antoine avait été nommé augure mais il n'en crut pas moins avoir un juste motif de parcourir les municipes et les colonies, afin de les remercier de leur empressement à servir Antoine, et de recommander en même temps sa propre candidature pour les élections de l'année suivante. (César / Hirtius, Guerre des Gaules, VIII, 50)

Élu tribun de la plèbe, il aide puissamment César qui lui confie des missions politiques et militaires de plus en plus importantes. Dans les combats, Antoine se distingua en toute occasion (Ant., 8). A Pharsale, César se réserve le commandement de l'aile droite et confie l'aile gauche à Antoine.

 

Ici commence notre extrait.

 

Τοῖς μὲν οὖν πολλοῖς ἐκ τούτων ἀπηχθάνετο, τοῖς δὲ χρηστοῖς καὶ σώφροσι διὰ τὸν ἄλλον βίον οὐκ ἦν ἀρεστός, ὡς Κικέρων φησίν, ἀλλ' ἐμισεῖτο, βδελυττομένων αὐτοῦ μέθας ἀώρους καὶ δαπάνας ἐπαχθεῖς καὶ κυλινδήσεις ἐν γυναίοις, καὶ μεθ' ἡμέραν μὲν ὕπνους καὶ περιπάτους ἀλύοντος καὶ κραιπαλῶντος, νύκτωρ δὲ κώμους καὶ θέατρα καὶ διατριβὰς ἐν γάμοις μίμων καὶ  γελωτοποιῶν.

La foule en ressentit pour lui de la haine; quant aux gens honnêtes et sages, comme le dit Cicéron, ils n'approuvaient pas le reste de sa conduite: ils le détestaient, ils avaient en horreur ses beuveries à des heures indues, ses dépenses scandaleuses, ses ébats avec les filles, son habitude de dormir en plein jour, de se promener et de flâner en cuvant son vin, et, la nuit, ses bruyantes parties de plaisir, sa présence aux théâtres, aux mariages des mimes et des bouffons.

 

Λέγεται γοῦν, ὡς Ἱππίου ποτὲ τοῦ μίμου γάμους ἑστιαθεὶς καὶ πιὼν διὰ νυκτός, εἶτα πρῲ τοῦ δήμου καλοῦντος εἰς ἀγορὰν προελθὼν ἔτι τροφῆς μεστὸς ἐμέσειε, τῶν φίλων τινὸς ὑποσχόντος τὸ ἱμάτιον. Ἦν δὲ καὶ Σέργιος μῖμος τῶν μέγιστον παρ' αὐτῷ δυναμένων, καὶ Κυθηρὶς ἀπὸ τῆς αὐτῆς παλαίστρας γύναιον ἀγαπώμενον, δὴ καὶ τὰς πόλεις ἐπιὼν ἐν φορείῳ περιήγετο, καὶ τὸ φορεῖον οὐκ ἐλάττους τὸ τῆς μητρὸς αὐτοῦ περιέποντες ἠκολούθουν.

On dit en tout cas qu'au repas de noces du mime Hippias il passa la nuit à boire, et que, le lendemain matin, le peuple l'appelant au Forum, il se présenta tellement gorgé de nourriture qu'il vomit sur la toge que lui tendait un de ses amis.

Il y avait aussi le mime Sergius, un de ceux qui avaient le plus de crédit auprès de lui, et une femme qu'il aimait, Cythéris, qui appartenait à la même troupe d'acteurs. Dans toutes les villes où il se rendait, il la faisait porter dans une litière, qui était accompagnée d'autant de serviteurs que celle de la mère d'Antoine.

 

Διὸ καὶ Καῖσαρ ἐπανελθὼν Δολοβέλλᾳ τε συγγνώμην ἔδωκε, καὶ τὸ τρίτον αἱρεθεὶς ὕπατος οὐκ Ἀντώνιον, ἀλλὰ Λέπιδον  εἵλετο συνάρχοντα. Ἀπαλλαγεὶς γὰρ ἐκείνου τοῦ βίου γάμῳ προσέσχε, Φουλβίαν ἀγαγόμενος τὴν Κλωδίῳ τῷ δημαγωγῷ συνοικήσασαν, οὐ ταλασίαν οὐδ' οἰκουρίαν φρονοῦν γύναιον οὐδ' ἀνδρὸς ἰδιώτου κρατεῖν ἀξιοῦν, ἀλλ' ἄρχοντος ἄρχειν καὶ στρατηγοῦντος στρατηγεῖν βουλόμενονὥστε Κλεοπάτραν διδασκάλια Φουλβίᾳ τῆς Ἀντωνίου γυναικοκρασίας ὀφείλειν, πάνυ χειροήθη καὶ πεπαιδαγωγημένον ἀπ' ἀρχῆς ἀκροᾶσθαι γυναικῶν παραλαβοῦσαν αὐτόν.

C'est pour cette raison que J.César, à son retour, pardonna à Dolabella et, nommé consul pour la troisième fois ne choisit pas comme collègue Antoine, mais Lépide.

En effet, renonçant à ce genre de vie, Antoine songea à se remarier, et il épousa Fulvia, qui avait été la femme de Clodius le démagogue. C'était une personne peu faite pour filer la laine et garder le foyer: dédaignant de régner sur un simple particulier, elle voulait dominer un dominateur et commander à un commandant d'armée. Aussi Cléopâtre aura-t-elle été redevable à Fulvia des leçons de soumission aux femmes qu'Antoine reçut d'elle et qui firent de lui un homme apprivoisé et dressé de longue date, quand il passa aux mains de Cléopâtre, à écouter les ordres des femmes.

 

Un scandale très médiatique: Antoine vomit au forum.

Plutarque a vraisemblablement utilisé comme source le passage suivant des Philippiques (II, 63):

Tantum vini in Hippiae nuptiis exhauseras, ut tibi necesse esset in populi Romani conspectu vomere postridie. O rem non modo visu foedam, sed etiam auditu! Si inter cenam in ipsis tuis immanibus illis poculis hoc tibi accidisset, quis non turpe duceret? In coetu vero populi Romani negotium publicum gerens, magister equitum, cui ructare turpe esset, is vomens frustis esculentis vinum redolentibus gremium suum et totum tribunal inplevit!

Tu avais ingurgité tant de vin aux noces d'Hippias que, pressé par la nécessité, sous les yeux du peuple romain, tu l'as vomi le lendemain. C'était ignoble, non seulement à voir, mais même à entendre! Si ça t'était arrivé à table, dans tes fameuses coupes énormes [κώτων], tout le monde aurait trouvé ça scandaleux. Mais, devant l'assemblée du peuple romain, dans l'exercice de fonctions officielles, maître de cavalerie (quelqu'un pour qui roter serait scandaleux), lui il vomit, et couvre de débris d'aliments qui sentent le vin ses vêtements et toute la tribune.

Il faut comprendre qu'Antoine, κραιπαλῶν,a dû être appelé au forum pour une affaire imprévue et qu'il s'est mis à vomir en finissant de revêtir sa tenue officielle: sa toge s'il devait présider la séance en civil, son paludamentum s'il devait le faire en uniforme [voir ci-dessous].

Fulvia

Les éléments de ce portrait, rapide mais sans équivoque, de Fulvia ne sont pas disposés au hasard. Quelles sont les qualités féminines que Fulvia ne possède pas mais qui viennent en premier à l'esprit de Plutarque? Quel est son principal défaut (courant selon les Anciens, pensez à Xanthippe ou à Terentia, la femme de Cicéron)? Expliquez les deux paronomases, quelle est la différence entre ἄρχειν et στρατηγεῖν? Quel mot fait écho au groupe ἀνδρὸς κρατεῖν?

Cléopâtre

C'est la première fois que son nom apparaît dans la Vie d'Antoine. Dans quel contexte? Quel est son point commun avec Fulvia? Dans quelle intention Plutarque nous parle-t-il d'elle ici?

Le portrait d'Antoine.

Il se précise: quelles sont les qualités, les faiblesses que souligne son biographe? Reportez-vous à la conclusion.

Indications complémentaires.

* Pour Cythéris, voir  Les femmes d’Antoine  Κυθηρίς.

* μέθη, ivresse . Au pluriel, un mot abstrait prend le sens concret: ses beuveries.

* θέατρα: il ne peut en aucun cas s'agir de théâtre, d'abord parce que les représentations se faisaient de jour, ensuite et surtout parce que Plutarque ne peut pas considérer le théâtre comme un lieu de débauche. Le contexte ferait plutôt penser à des spectacles de cabaret, caf' conc' ou bistrots, ou encore à des représentations privées, comme celle à laquelle participe Plancus à Alexandrie [voir chapitre 29, indications complémentaires].

* τὸ ἱμάτιον désigne le vêtement de dessus, manteau grec ou toge romaine. Polybe emploie le mot τήβεννα / τήβεννος (peut-être d'origine étrusque) pour traduire le latin paludamentum, manteau de l'imperator; Plutarque emploie indifféremment les deux mots pour traduire le latin toga, ainsi dans César (66, 6 et 12), à quelques lignes d'intervalle dans le récit de la mort de César, on lit:

μὲν Τίλλιος τὴν τήβεννον αὐτοῦ ταῖς χερσὶν ἀμφοτέραις συλλαβών ... [ Καῖσαρ] ἐφειλκύσατο κατὰ τῆς κεφαλὴς τὸ ἱμάτιον

Tillius le saisit par sa toge à deux mains... il se couvrit la tête de sa toge.

Plutarque (Lucullus, 40) nous raconte que Tubéron avait appelé Lucullus Xerxes togatus, un Xerxès en toge: Στωικὸς Τουβέρων θεαςάμενος Ξέρξην αὐτὸν ἐκ τηβέννου προσηγόρεθσεν. [Voir chapitre 71: L'attente de la mort en commun].

* χειράομαι: soumettre, dominer (de χείρ, la main), ne signifie dompter ou apprivoiser un animal qu'à l'actif. Plutarque emploie ce même verbe (Périclès, 24) pour décrire l'influence d'Aspasie, la maîtresse de Périclès, sur la classe politique de son temps: τίνα τέχνην δ´θναμιν τοσαύτην ἔχουσα τῶν τε πολιτικῶν τοὺς προτεύοντας ἐχειρώσατο quel art ou quelle force de caractère pouvait-elle avoir pour dominer les plus importants des hommes politiques?

* Atavisme ? On sait que le collègue de Cicéron au consulat était C. Antonius Hybrida, l’oncle de notre homme. A leur sortie de charge, les deux consuls échangent les provinces que le sort leur avait attribuées : Cicéron gouverne donc la Cisalpine, plus proche de Rome, Antonius la Macédoine, plus riche qu’il va piller honteusement, réussissant même après quelques revers militaires dans une région en principe pacifiée l’exploit de se faire rappeler à Rome en 59 ! Le jeune M. Caelius Rufus, successeur de Catulle dans le cœur et le lit de Clodia, se charge de l’accusation. Quintilien (Inst. IV, 2, 123) a conservé un extrait de son discours :

Namque ipsum offendunt temulento sopore profligatum, totis praecordiis stertentem. Ructuosos spiritus geminare praeclarasque contubernales ab omnibus spondis transversas incubare et reliquas circum iacere passim: quae tamen exanimatae terrore, hostium adventu percepto, excitare Antonium conabantur, nomen inclamabant, frustra a cervicibus tollebant, blandius alia ad aurem invocabat, vehementius etiam nonnulla feriebat: quarum cum omnium vocem tactumque noscitaret, proximae cuiusque collum amplexu petebat: neque dormire excitatus neque vigilare ebrius poterat, sed semisomno sopore inter manus centurionum concubinarumque iactabatur

On le trouve plongé dans un sommeil d’ivrogne, ronflant à pleins poumons. Il rote en même temps qu’il respire. Ses compagnes de chambrée attitrées sont couchées en travers sur tout le bord de son lit, les autres gisent çà et là en tous sens. En entendant les ennemis arriver, les voilà à demi-mortes de peur qui s'efforcent de réveiller Antoine : elles l'appelent par son nom, elles lui soulevent la tête, sans résultat ; l'une lui parle tendrement à l'oreille, l'autre le secoue rudement. Il commence à percevoir la voix de celle-là et et la main de celle-ci, il tend les bras vers le cou de la plus proche. Trop réveillé pour se rendormir, trop ivre pour reprendre conscience, il est emporté dans l’abrutissement d’un demi-sommeil dans les bras des centurions et de ses cocottes.


3. L'héritage de César : Antoine et Octavien

 

Situation de l'extrait (chapitre 16)

 

Pendant deux ans, de 47 à 45, Antoine semble en demi-disgrâce: On reprochait à César la folle conduite (μανία) de Dolabella, la cupidité (φιλαργυρία) de Matius et l'ivrognerie (μεθύνων) d'Antoine [...]. Tout cela indignait les Romains. (César, 51).

Antoine revient en grâce en 45. L'année suivante, il est consul avec César.

 

César, nommé dictateur à vie, entreprend une réforme profonde de la société romaine. Peut-être avait-il fini par admettre (au contact de Cléopâtre?) ce qu'il avait compris depuis longtemps: une monarchie de type hellénistique était le seul moyen de gérer l'immense domaine acquis par Rome, au moins dans sa partie orientale. Plutarque raconte (Ant., 12) la tentative célèbre du 15 février 44: lors des Lupercales, Antoine pose un diadème sur la tête de César, mais doit le retirer devant la réaction hostile des Romains (sur la royauté, voir La bataille d'Actium 3a).

 

Un complot dont Antoine aurait eu vent se forme contre le dictateur:

Ἐκ τούτου πάλιν ἐβουλεύοντο Καίσαρα κτείναντες ἐπισφάττειν Ἀντώνιον· ἐκώλυσε δὲ Βροῦτος, ἀξιῶν τὴν ὑπὲρ τῶν νόμων καὶ τῶν δικαίων τολμωμένην πρᾶξιν εἰλικρινῆ  καὶ καθαρὰν ἀδικίας εἶναι. Φοβούμενοι δὲ τήν τε ῥώμην τοῦ Ἀντωνίου καὶ τὸ τῆς ἀρχῆς ἀξίωμα, τάττουσιν ἐπ' αὐτὸν ἐνίους τῶν ἐκ τῆς συνωμοσίας, ὅπως ὅταν εἰσίῃ Καῖσαρ εἰς τὴν βουλὴν καὶ μέλλῃ δρᾶσθαι τὸ ἔργον, ἔξω διαλεγόμενοί τι καὶ σπουδάζοντες κατέχωσιν αὐτόν.

Alors ils délibérèrent de nouveau en se demandant si, après avoir tué César, ils n'égorgeraient pas Antoine. Mais Brutus fit écarter cette suggestion, parce qu'il estimait que leur audacieuse entreprise, ayant pour but le maintien des lois et du droit, devait rester pure et n'être entachée d'aucune injustice. Cependant, comme ils redoutaient la force d'Antoine et le prestige de sa charge, ils placèrent auprès de lui quelques-uns des conjurés, qui devaient après que César serait entré dans le Sénat et que viendrait le moment de passer à l'acte, le retenir au dehors par une conversation animée. (Ant., 13).

 

Après le meurtre, Antoine se cache, ἐσθήτα θεράποντος μεταλαβών, déguisé en esclave (comprenez vêtu d'une simple tunique) pendant que les meurtriers se réfugient sur le Capitole. Comme rien ne se passe, des négociations s'engagent et Antoine réunit le sénat dans le temple de Tellus, à proximité de sa maison et loin du Capitole.

Συναγαγὼν δὲ βουλήν, αὐτὸς μὲν ὑπὲρ ἀμνηστίας εἶπε καὶ διανομῆς ἐπαρχιῶν τοῖς περὶ Κάσσιον καὶ Βροῦτον, δὲ σύγκλητος ἐκύρωσε ταῦτα, καὶ τῶν ὑπὸ Καίσαρος γεγονότων ἐψηφίσαντο μηδὲν ἀλλάττειν. Ἐξῄει δὲ τῆς βουλῆς λαμπρότατος ἀνθρώπων Ἀντώνιος, ἀνῃρηκέναι δοκῶν ἐμφύλιον πόλεμον καὶ πράγμασι δυσκολίας ἔχουσι καὶ ταραχὰς οὐ τὰς τυχούσας ἐμφρονέστατα  κεχρῆσθαι καὶ πολιτικώτατα. Τούτων μέντοι ταχὺ τῶν λογισμῶν ἐξέσεισεν αὐτὸν παρὰ τῶν ὄχλων δόξα, πρῶτον ἐλπίσαντα βεβαίως ἔσεσθαι Βρούτου καταλυθέντος. ἔτυχε μὲν οὖν ἐκκομιζομένου Καίσαρος ὥσπερ ἔθος ἦν ἐν ἀγορᾷ διεξιὼν ἐγκώμιον ὁρῶν δὲ τὸν δῆμον ὑπερφυῶς ἀγόμενον καὶ κηλούμενον, ἐνέμειξε τοῖς ἐπαίνοις οἶκτον ἅμα καὶ δείνωσιν ἐπὶ τῷ πάθει

Il réunit le sénat et parla lui-même en faveur d'une amnistie et de l'attribution de provinces à Cassius, à Brutus et à leurs complices. Le Sénat ratifia ces propositions et décréta que l'on ne changerait rien à ce qu'avait fait César. Antoine sortit du Sénat comme le plus glorieux des hommes (λαμπρότατος ἀνθρώπων): il paraissait avoir évité la guerre civile et traité avec la prudence d'un politique consommé des affaires difficiles et qui pouvaient entraîner de grands troubles. Mais la popularité dont il jouissait auprès de la foule le fit rapidement changer de projets, et il conçut le ferme espoir de devenir le premier, s'il abattait Brutus. Lors du convoi funèbre de César, il eut à prononcer, comme c'était l'usage, l'éloge du mort au Forum: voyant le peuple singulièrement ému et attendri, il mêla à ses louanges des paroles faites pour exciter la pitié et souligner le caractère révoltant de ce meurtre. (Ant., 14)

 

A chaque phrase Antoine se tournait vers le cadavre de César et le désignait de la main, soulignant du geste les intentions de son discours... Puis, tel un homme inspiré, il retroussa son vêtement et s'en ceignit comme d'une ceinture pour être plus libre de ses mouvements: auprès du lit funèbre, il tournait comme sur une scène, tantôt se penchant sur lui, tantôt se redressant, et il se mit à chanter les louanges de César comme celles d'une divinité d'en haut en attestant de ses mains tendues vers le ciel qu'un nouveau dieu venait de naître... Après avoir ainsi longuement célébré son apothéose, il changea de registre, abandonna le ton de l'éloge glorieux pour celui de la lamentation funèbre, plaignit l'ami qui venait de tomber, victime d'un indigne attentat, répandit des larmes et adjura les dieux de prendre sa propre vie en échange de celle de César! (Appien, II, 143-147, trad. François Chamoux.)

καὶ τῷ λόγῳ τελευτῶντι τοὺς χιτωνίσκους τοῦ τεθνηκότος ᾑμαγμένους καὶ διακεκομμένους τοῖς ξίφεσιν ἀνασείων, καὶ τοὺς εἰργασμένους ταῦτα καλῶν παλαμναίους καὶ ἀνδροφόνους, τοσοῦτον ὀργῆς ἐνέβαλε τοῖς ἀνθρώποιςὥστε τὸ μὲν σῶμα τοῦ Καίσαρος ἐν ἀγορᾷ καθαγίσαι συνενεγκαμένους τὰ βάθρα καὶ τὰς τραπέζας, ἁρπάζοντας δὲ τοὺς ἀπὸ τῆς πυρᾶς δαλοὺς ἐπὶ τὰς οἰκίας θεῖν τῶν ἀπεκτονότων καὶ προσμάχεσθαι.

A la fin de son discours, il agita les habits du défunt tout ensanglantés et percés de coups d'épée, en appelant les auteurs de l'attentat assassins et scélérats. Il inspira ainsi aux assistants une telle colère qu'après avoir brûlé le corps de César au Forum en entassant les bancs et les tables, ils prirent au bûcher des tisons enflammés et coururent aux maisons des meurtriers pour leur donner l'assaut. (Ant., 14)

 

Antoine fait mettre en sécurité chez lui la fortune de César (4000 talents) mais surtout il réussit à mettre la main sur les ὑπομνήματα, les dossiers ou registres de César, ce qui lui permet d'attribuer ses propres décisions au dictateur défunt. Le Sénat (constitué par César) a en effet voté qu'on ne reviendrait pas sur les actes de César (Ant., 15). Je crois qu'il était moins risqué de faire de l'opposition contre ce parti maudit du vivant du tyran que depuis sa mort... aujourd'hui, quelle que soit l'objection, on nous renvoie à César, pas seulement à ce qu'il a fait, mais même et surtout à ce qu'il projetait. (Cicéron, Ad Atticum, XIV, 17. Pompéi, 3/05/44)

 

Ici commence notre extrait.

 

Ἐνταῦθα δὲ τῶν πραγμάτων ὄντων, νέος ἀφικνεῖται Καῖσαρ εἰς Ῥώμην, ἀδελφῆς μὲν ὢν τοῦ τεθνηκότος υἱὸς ὡς εἴρηται, κληρονόμος δὲ τῆς οὐσίας ἀπολελειμμένος, ἐν Ἀπολλωνίᾳ δὲ διατρίβων ὑφὃν χρόνον ἀνῃρεῖτο Καῖσαρ. Οὗτος εὐθὺς Ἀντώνιον ὡς δὴ πατρῷον φίλον ἀσπασάμενος, τῶν παρακαταθηκῶν ἐμέμνητο· καὶ γὰρ ὤφειλε Ῥωμαίων ἑκάστῳ δραχμὰς ἑβδομήκοντα πέντε δοῦναι, Καίσαρος ἐν ταῖς διαθήκαις  γράψαντος.

Telle était la situation quand le jeune César-Octavien arriva à Rome. C'était, comme je l'ai dit, le fils d'une nièce du défunt, qui l'avait institué héritier de sa fortune; il séjournait à Apollonie au moment où J.César fut tué. Dès son arrivée, il alla saluer Antoine, comme ami de son père et lui parla du dépôt, car il devait donner à chaque Romain soixante-quinze drachmes, que J.César leur avait léguées dans son testament.

 

Ἀντώνιος δὲ τὸ μὲν πρῶτον ὡς μειρακίου καταφρονῶν, ἔλεγεν οὐχ ὑγιαίνειν αὐτόν, ἀλλὰ καὶ φρενῶν ἀγαθῶν καὶ φίλων ἔρημον ὄντα φορτίον ἀβάστακτον  αἴρεσθαι τὴν Καίσαρος διαδοχήν· μὴ πειθομένου δὲ τούτοις, ἀλλ' ἀπαιτοῦντος τὰ χρήματα, πολλὰ καὶ λέγων  πρὸς ὕβριν αὐτοῦ καὶ πράττων διετέλει. Δημαρχίαν τε γὰρ ἐνέστη μετιόντι, καὶ δίφρον χρυσοῦν τοῦ πατρὸς ὥσπερ ἐψήφιστο τιθέντος, ἠπείλησεν εἰς φυλακὴν ἀπάξειν  εἰ μὴ παύσαιτο δημαγωγῶν.

Tout d'abord, Antoine, méprisant sa jeunesse, lui dit qu'il serait fou pour lui, avec le peu de capacités et d'amis qu'il avait, de se charger d'un fardeau aussi lourd que la succession de J.César. Le jeune homme ne se rendant pas à cas raisons et réclamant l'argent, Antoine s'attacha dès lors à dire et à faire continuellement tout ce qui pouvait le blessera: comme il briguait le tribunat, Antoine y fit obstacle, et quand il voulut mettre en place le siège d'or qu'un vote avait attribué à son père, Antoine le menaça, s'il ne cessait pas ses menées démagogiques, de le faire arrêter et emprisonner.

 

Remarques

* La rencontre des deux protagonistes du drame [voir Préface]: comment Plutarque les met-il en scène, peut-on prévoir le rôle de chacun d'après son comportement?

* Καῖσαρ: ce nom désignera désormais (sauf dans la suite de ce chapitre) celui que nous continuerons d'appeler Octavien pour plus de clarté. C. Octavius Caepias, adopté par testament, prend légalement le nom de son père adoptif, C. Iulius Caesar, suivi du surnom en -anus, Octavianus, destiné à rappeler sa gens (famille) d'origine.

* Plutarque se sert de l'expression ὡς εἴρηται pour renvoyer à un passage précédent du même livre (ici au chapitre 11); vous lirez dans le chapitre 17 l'expression ὡς λέγεται par laquelle il renvoie à l'une de ses sources.

* κληρονόμος: l'héritier. Le mot κλήρος désigne d'abord un objet dont on se sert pour tirer au sort, puis ce qui est obtenu par le sort [voir chapitre33, Comment on se brouille], et tout particulièrement l'héritage. La fille épiclère, ἐπίκληρος, était, en droit athénien, l'héritière unique que son plus proche parent devait épouser afin de conserver les biens dans la famille. κληρουχία: le lot de terre attribué à un colon, puis à l'époque chrétienne le lot attribué à une église ou à un prêtre, de là notre mot clergé.

* Lorsqu'il apprend que César a fait de lui par testament son fils et son héritier, il se rend compte, dit Dion Cassius (XLV, 4), que τὴν διαδοχὴν καὶ τοῦ κλήρου καὶ τοῦ γένους καὶ ἐπίφθονον ὁρῶν οὖσαν cette succession, héritage privé comme adoption, provoquerait les jalousies et les ennuis. Mais Octavien confond à dessein deux notions juridiques très différentes: étant héritier à titre privé de la fortune personnelle (κληρονόμος τῆς οὐσίας), il revendique de ce fait la succession au pouvoir (διαδοχή). Toute sa propagande se fondera sur cette confusion volontaire: il est l'héritier de César, qui aurait fait de lui καὶ τοῦ ὀνόματος καὶ τῆς ἐξουςίας τῆς τε μοναρχίας διάδοχον l'héritier de son nom, de sa fortune et de son pouvoir personnel. (Dion Cassius, XLV, 1)

* τὸ μειράκιον désigne un gamin, un jeune garçon de 14 à 21 ans. Plutarque applique plusieurs fois le mot μειράκιον au sens péjoratif à Antoine, par exemple pendant ses vacances à Alexandrie [voir chapitres 28 et 29, La vie inimitable]: μειρακίου σχολὴν ἄγοντος comme un gamin en vacances et  μειρακιευόμενον τὸν Ἀντώνιον  Antoine se comportant comme un gamin. Appien (V, 8) nous dit qu'Antoine succombe aux charmes de Cléopâtre μειρακιωδῶς, comme un gamin. Selon le mot de Dion Cassius (XLV, 2), Cicéron considère le jeune Octavien comme παιδίσκος, un jeune garçon, mot qui n'implique pas de nuance péjorative et correspond à l'expression de Cicéron dans la troisième Philippique (3): C. Caesar adulescens paene potius puer César, ce jeune homme, je dirais plutôt cet enfant... Dans les paroles au style direct qu'Appien prête à Antoine répondant à Octavien, (III, 18), il lui fait dire παῖ mon enfant, jeune homme, mais Octavien s'était respectueusement adressé à lui en l'appelant πάτερ Ἀντώνιε, Antoine, mon père.

* δημαρχία le tribunat de la plèbe, magistrature clé de la constitution romaine: son titulaire était protégé par la loi religieuse et réputé inviolable (sacrosanctus), il disposait du droit de veto sur les décisions des autres magistrats. On comprend qu'Antoine se soit opposé à cette candidature. Notons qu'Octavien, qui avait pourtant été maître de cavalerie de son oncle, n'avait pas atteint l'âge légal pour briguer une magistrature.

* Appien précise (III, 2) qu'Octavien après avoir salué Antoine lui adresse les mots suivants:

τῶν σοι πεπραγμένων ἐπἐκείνῳ τὰ μὲν ἐπαίνω [...] τὰ δἐπιμέμφομαι... dans ce que tu as fait depuis qu'il est mort, il y a des choses que j'approuve et d'autres que je désapprouve...;

connaissant le caractère fougueux d'Antoine, il faut croire qu'Octavien ne cherchait pas l'entente cordiale. Et Appien ajoute qu'Antoine, en écoutant ces paroles, était χαλεψάμενος δὲ τοῖς λόγοις... καὶ μάλιστα τῶν χρημάτων τῇ ἀπαιτήσει ! mécontent de ces paroles et plus encore qu'il lui demandât l'argent de César. Dion Cassius, qui est favorable à Octavien, prétend même que les paroles d'une grande courtoisie du jeune homme (qui n'aurait même pas réclamé l'argent de César), lui auraient valu προπηλακιζόμενος ὑπαὐτοῦ un flot de grossièretés de la part d'Antoine. Dommage : l’histoire ne les a pas retenues !

 


4.  Un meneur d'hommes

 

Situation de l'extrait (chapitre 17)

 

Plutarque résume en quelques mots des événements politiques et militaires complexes. La rivalité d'Antoine et d'Octavien tourne à l'affrontement et Antoine doit aller mettre le siège devant la ville de Mutina (Modène). L'épisode de la traversée des Alpes se situe après la guerre de Modène, quand Antoine vaincu doit se replier en Gaule.

 

Τῶν δ' ἐν τῇ πόλει Κικέρων μέγιστον δυνάμενος καὶ παροξύνων ἐπὶ τὸν Ἀντώνιον ἅπαντας ἀνθρώπους, τέλος ἔπεισε τὴν βουλὴν ἐκεῖνον μὲν πολέμιον ψηφίσασθαι, Καίσαρι δὲ ῥαβδουχίαν πέμψαι καὶ στρατηγικὰ κόσμια, Πάνσαν δὲ καὶ Ἵρτιον ἀποστέλλειν ἐξελῶντας Ἀντώνιον  ἐκ τῆς Ἰταλίας. Οὗτοι δ' ἦσαν ὕπατοι τότε· καὶ συμβαλόντες Ἀντωνίῳ περὶ πόλιν Μυτίνην, Καίσαρος παρόντος καὶ συμμαχομένου, τοὺς μὲν πολεμίους ἐνίκων, αὐτοὶ δ' ἀπέθανον.

De tous les hommes politiques, Cicéron était le plus influent et il excitait tout le monde contre Antoine. Il finit par persuader le Sénat de le décréter ennemi public, d'envoyer à Octavien les faisceaux et les insignes de la préture et de confier la mission de chasser Antoine hors d'Italie à Pansa et à Hirtius, qui étaient alors consuls. Ils attaquèrent Antoine près de Mutina, en présence et avec la participation d'Octavien. Ils finirent par vaincre leurs ennemis, mais eux-mêmes trouvèrent la mort.

 

Φεύγοντι δ' Ἀντωνίῳ πολλὰ συνέπιπτε τῶν ἀπόρων δὲ λιμὸς ἀπορώτατον. Ἀλλὰ φύσει παρὰ τὰς κακοπραγίας ἐγίνετο βέλτιστος ἑαυτοῦ, καὶ δυστυχῶν ὁμοιότατος ἦν ἀγαθῷ, κοινοῦ μὲν ὄντος τοῦ αἰσθάνεσθαι τῆς ἀρετῆς τοῖς δι' ἀπορίαν τινὰ σφαλλομένοις, οὐ μὴν ἁπάντων ζηλοῦσι μιμεῖσθαι καὶ φεύγειν δυσχεραίνουσιν ἐρρωμένων ἐν ταῖς μεταβολαῖς, ἀλλὰ καὶ μᾶλλον ἐνίων τοῖς ἔθεσιν ἐνδιδόντων ὑπ' ἀσθενείας καὶ θραυομένων τὸν  λογισμόν. δ' οὖν Ἀντώνιος τότε θαυμαστὸν ἦν παράδειγμα τοῖς στρατιώταις, ἀπὸ τρυφῆς τοσαύτης καὶ πολυτελείας ὕδωρ τε πίνων διεφθαρμένον εὐκόλως καὶ  καρποὺς ἀγρίους καὶ ῥίζας προσφερόμενος. Ἐβρώθη δὲ καὶ φλοιὸς ὡς λέγεται, καὶ ζῴων ἀγεύστων πρότερον ἥψαντο τὰς Ἄλπεις ὑπερβάλλοντες.

De nombreuses difficultés s'abattirent sur Antoine dans sa fuite, le plus difficile fut d'endurer la famine. Mais par nature, devant les revers il savait se surpasser et dans le malheur il avait absolument tout d'un homme de valeur. C'est ainsi qu'Antoine donna un remarquable exemple à ses soldats: lui qui vivait dans le luxe et l'opulence, il but de l'eau croupie avec bonne humeur et consomma des fruits sauvages et des racines. Il paraît qu'on dévora même de l'écorce et, pendant la traversée des Alpes, ils en vinrent à toucher à des animaux qu'on n'avait jamais goûtés auparavant.

 

Remarques:

* ἔπεισε τὴν βουλὴν il s'agit bien sûr des Philippiques.

* ῥαβδουχία  (de ῥάβδος, la baguette) désigne l'escorte de licteurs porteurs des faisceaux qui symbolisaient le pouvoir du magistrat romain.

* τρυφή, πολυτελεία Quel aspect dominant de la φύσις d'Antoine Plutarque met-il en valeur dans chacun de ces deux chapitres, comment l'image d'Antoine se précise-t-elle dans l'esprit de son lecteur?

* Plutarque dramatisé par Shakespeare: Antoine et Cléopâtre, ACTE I, SCÈNE 4.

Thou didst drink

The stale of horses, and the gilded puddle

Which beasts would cough at: thy palate then did deign

The roughest berry on the rudest hedge;

Yea, like the stag, when snow the pasture sheets,

The barks of trees thou browsed'st; on the Alps

It is reported thou didst eat strange flesh,

Which some did die to look on: and all this--

It wounds thine honour that I speak it now--

Was borne so like a soldier, that thy cheek

So much as lank'd not.

On te vit boire l'urine des chevaux et cette lie dorée des mares qui faisait renâcler les bêtes. Ton palais ne dédaignait pas le fruit le plus âpre du buisson le plus grossier. Comme le cerf alors que la neige couvre les pâturages, tu broutais même l'écorce des arbres. Sur les Alpes, à ce qu'on rapporte, tu mangeas d'une chair étrange que plusieurs n'avaient pu voir sans mourir. Et tout cela (souvenir aujourd'hui blessant pour ton honneur!) fut supporté si héroïquement que ta joue n'en maigrit même pas!

* Sur les rapports d'Octavien avec Cicéron, Plutarque écrit (Cicéron, 45):

τὸ δὲ πρὸς Ἀντώνιον μῖσος Κικέρωνα πρῶτον, εἶθ φύσις ἥττων οὖσα τιμῆς προσεποίησε Καίσαρι, νομίζοντα προσλαμβάνειν τῇ πολιτείᾳ τὴν ἐκείνου δύναμιν. Οὕτω γὰρ ὑπῄει τὸ μειράκιον αὐτόν, ὥστε καὶ πατέρα προσαγορεύειν.

c'est avant tout la haine de Cicéron pour Antoine, puis sa nature sensible aux honneurs qui lui firent prendre le parti d’Octavien, sur le pouvoir de qui il comptait pour accroître son autorité dans l'État. Le fait est que le jeune homme s'insinuait dans sa faveur au point de l'appeler son père.

Ce qui était, semble-t-il, une manie chez lui (voir chapitre précédent).

 

Nous verrons au chapitre suivant ce qu'il en adviendra !

 


5.  Le trumvirat

 

Situation de l'extrait (chapitres 19 et 20)

 

Victus deinde ab Hirtio et Caesare Antonius in Galliam confugit et M. Lepidum cum legionibus quae sub eo erant sibi iunxit, hostisque a senatu cum omnibus qui intra praesidia eius essent iudicatus est. [...] Aduersus C. Caesarem, qui solus ex tribus ducibus supererat, parum gratus senatus fuit, qui Dec. Bruto obsidione Mutinensi a Caesare liberato triumphi honore decreto Caesaris militumque eius mentionem non satis gratam habuit. Ob quae C. Caesar reconciliata per M. Lepidum cum M. Antonio gratia Romam cum exercitu venit et praeclusis adventu eius his qui in eum iniqui erant, cum XVIIII annos haberet, consul creatus est.

Vaincu par Hirtius et Octavien, Antoine s'enfuit en Gaule et s'adjoignit M. Lépide avec les légions placées sous son commandement; il fut déclaré ennemi public par le sénat avec tous ceux qui étaient dans ses lignes. [...] Le sénat se montra trop peu reconnaissant <envers César-Octavien>. C'est pourquoi celui-ci, s'étant, par l'intermédiaire de M. Lépide, réconcilié avec Marc Antoine, vint à Rome avec son armée et, après avoir contraint à rester chez eux, en raison de l'arrivée de cette armée, ceux qui lui étaient hostiles, fut élu consul alors qu'il n'avait que dix-neuf ans. (Periochae, 119)

 

Octavien avait compris qu'avant de s'assurer le pouvoir, il lui fallait éliminer les républicains qui commençaient à se méfier de lui: selon Velleius Paterculus (II, 62) Cicéron disait Caesarem laudandum et tollendum censebat, cum aliud diceret, aliud intellegi vellet qu'il fallait louer Octavien et le porter au ciel, ce qui consistait à dire une chose et à en faire comprendre une autre. Et de fait Cicéron écrit le 24 mai 43 en parlant d'Octavien Laudandum adulescentem, ornandum, tollendum... un jeune homme à louer, à honorer et à porter au ciel (Ad Fam, XI, 20). Or, comme le rappelle l'historien latin, tollere signifie bien glorifier, porter aux nues, mais aussi supprimer. L'orateur savait admirablement jouer sur les mots, ce jeu lui coûta la vie.

 

Ici commence notre extrait.

 

Καῖσαρ δὲ Κικέρωνι μὲν οὐκέτι προσεῖχε, τῆς ἐλευθερίας ὁρῶν περιεχόμενον, Ἀντώνιον δὲ προὐκαλεῖτο διὰ τῶν φίλων εἰς διαλύσεις. Καὶ συνελθόντες οἱ τρεῖς εἰς νησῖδα ποταμῷ περιρρεομένην, ἐπὶ τρεῖς ἡμέρας  συνήδρευσαν.

Sans s'occuper de Cicéron qu'il voyait complètement attaché à la liberté, César-Octavien fit faire à Antoine et à Lépide par l'entremise de ses amis des propositions d'accommodement. Ils se réunirent tous les trois dans une petite île au milieu d'une rivière et y tinrent conseil pendant trois jours.

 

Καὶ τἆλλα μὲν ἐπιεικῶς ὡμολογεῖτο, καὶ διενείμαντο τὴν σύμπασαν ἀρχὴν ὥσπερ οὐσίαν πατρῴαν ἐν ἀλλήλοις, δὲ περὶ τῶν ἀπολουμένων ἀνδρῶν ἀμφισβήτησις αὐτοῖς πλεῖστα πράγματα παρέσχε, τοὺς μὲν ἐχθροὺς ἀνελεῖν ἑκάστου, σῶσαι δὲ τοὺς προσήκοντας  ἀξιοῦντος. Τέλος δὲ τῇ πρὸς τοὺς μισουμένους ὀργῇ καὶ συγγενῶν τιμὴν καὶ φίλων εὔνοιαν προέμενοι, Κικέρωνος μὲν Ἀντωνίῳ Καῖσαρ ἐξέστη, τούτῳ δ' Ἀντώνιος Λευκίου Καίσαρος, ὃς ἦν θεῖος αὐτῷ πρὸς μητρός·

Sur presque tous les points ils se mirent aisément d'accord et se partagèrent entre eux tout l'empire comme un héritage familial, mais, au sujet des hommes qu'ils voulaient faire mourir, la délibération leur causa les plus grands embarras, chacun voulant perdre ses ennemis et sauver ses amis. A la fin, sacrifiant le respect de la parenté et les sentiments d'amitié à leur colère contre ceux qu'ils haïssaient, César-Octavien abandonna Cicéron à Antoine, et Antoine à César Lucius César, son oncle maternel.

 

ἐδόθη δὲ καὶ Λεπίδῳ Παῦλον ἀνελεῖν τὸν ἀδελφόν· οἱ δέ φασιν ἐκστῆναι τοῦ Παύλου τὸν Λέπιδον ἐκείνοιςἀποθανεῖν αὐτὸν αἰτησαμένοις. Οὐδὲν ὠμότερον οὐδ' ἀγριώτερον τῆς διαμείψεως ταύτης δοκῶ γενέσθαι· φόνων γὰρ ἀντικαταλλασσόμενοι φόνους, ὁμοίως μὲν οἷς ἐλάμβανον ἀνῄρουν οὓς ἐδίδοσαν, ἀδικώτεροι δὲ περὶ τοὺς φίλους ἦσαν οὓς ἀπεκτίννυσαν μηδὲ μισοῦντες.

Je ne crois pas qu'il se soit jamais rien fait de plus cruel ni de plus sauvage que ce marché: en échangeant ainsi meurtres contre meurtres, ils assassinaient également les victimes qu'on leur concédait et celles qu'ils laissaient sacrifier, et leur conduite était plus injuste envers leurs amis, qu'ils faisaient périr sans même les haïr.

 

Ἐπὶ δ' οὖν ταῖς διαλλαγαῖς ταύταις οἱ στρατιῶται περιστάντες ἠξίουν καὶ γάμῳ τινὶ τὴν φιλίαν συνάψαι Καίσαρα, λαβόντα τὴν Φουλβίας τῆς Ἀντωνίου γυναικὸς  θυγατέρα Κλωδίαν.

Les soldats qui assistaient à cette entente demandèrent que César scellât par un mariage cette amitié en épousant Clodia, fille de Fulvia, la femme d'Antoine.

 

Ὁμολογηθέντος δὲ καὶ τούτου, τριακόσιοι μὲν ἐκ προγραφῆς ἐθανατώθησαν ὑπ' αὐτῶνΚικέρωνος δὲ σφαγέντος ἐκέλευσεν Ἀντώνιος τήν τε κεφαλὴν ἀποκοπῆναι καὶ τὴν χεῖρα τὴν δεξιάν, τοὺς  κατ' αὐτοῦ λόγους ἔγραψε. Καὶ κομισθέντων ἐθεᾶτο γεγηθὼς καὶ ἀνακαγχάζων ὑπὸ χαρᾶς πολλάκις· εἶτ' ἐμπλησθεὶς ἐκέλευσεν ὑπὲρ τοῦ βήματος ἐν ἀγορᾷ τεθῆναι, καθάπερ εἰς τὸν νεκρὸν ὑβρίζων, οὐχ αὑτὸν ἐνυβρίζοντα τῇ τύχῃ καὶ καταισχύνοντα τὴν ἐξουσίαν  ἐπιδεικνύμενος.

S'étant mis d'accord aussi là-dessus, ils firent périr trois cents proscrits. Cicéron fut égorgé, et Antoine lui fit couper la tête et la main droite, avec laquelle il avait écrit ses discours contre lui; quand on les lui eut apportées, il les contempla d'un oeil ravi, et, dans un transport de joie, il éclata de rire à plusieurs reprises; une fois apaisé, il les fit placer au Forum au-dessus de la tribune, comme pour insulter au mort, sans voir qu'il outrageait lui-même sa Fortune et déshonorait son pouvoir.

 

Remarques

* συνήδρευσαν, d'une racine *sed- siège qui a donné aussi la famille latine de sedeo. ἕδρα désigne le siège en général, mais on rencontre plus souvent son composé καθέδρα (d'où dérivent nos chaise, chaire et cathédrale).

* δοκῶ [μοι] suivi de l'infinitif: le tour personnel remplace souvent la tournure impersonnelle. Plutarque se désigne toujours (voir chap. 28 et 68) à la première personne du pluriel de modestie, ce qui explique ici l'omission de μοι. Mais ce tour personnel peut aussi signifier une rupture de l'objectivité habituelle de l'auteur.

* τὸ βήμα: la tribune; à Rome: les Rostres.

L'art du récit

* Quel reproche, selon Plutarque, Octavien fait-il à Cicéron? A qui va la sympathie de l'auteur? Pourquoi commence-t-il ce chapitre en parlant du grand orateur romain?

* Toujours selon Plutarque, qui prend l'initiative et donc la responsabilité des négociations?

* καὶ τἆλλα ... ὠμολογεῖτο: que traduisent ce passif et la brièveté de la phrase?

* ὥσπερ οὐσίαν πατρῴαν: quel est le sentiment de Plutarque? Comparez avec ce commentaire d'Appien (I, 5): τὴν Ῥωμαίων ἀρχὴν ὡς ἰδιωτικὸν σφῶν κτῆμα (propriété) διενείμαντο ἐφἑαυτῶν... ils se répartirent l'empire romain comme s'il s'agissait de leur propriété personnelle.

* Comment résume-t-il la progression des négotiations entre les trois hommes? Qu'est-ce qui le scandalise le plus?

* Plutarque dramatisé par Shakespeare: Jules César, ACTE IV, SCÈNE PREMIÈRE. Cette adaptation vous paraît-elle fidèle à l'esprit du texte grec?

ANTONY

These many, then, shall die; their names are prick'd.

OCTAVIUS

Your brother too must die; consent you, Lepidus?

LEPIDUS

I do consent.

OCTAVIUS

Prick him down, Antony.

LEPIDUS

Upon condition Publius shall not live,

Who is your sister's son, Mark Antony.

ANTONY

He shall not live; look, with a spot I damn him.

 

 

ANTOINE

Ainsi tous ces hommes mourront; leurs noms sont marqués.

OCTAVE

Votre frère aussi doit mourir; y consentez vous, Lépide?

LÉPIDE

J'y consens.

OCTAVE

Marquez le, Antoine.

LÉPIDE

A condition que Publius cesse de vivre...

Publius, le fils de votre sœur, Marc Antoine.

ANTOINE

Il cessera de vivre: voyez! d'un trait il est condamné.

 

Le mariage d'Octavien et de Clodia

Antoine et Octavien vraiment liés par les liens du sang? D'après le contexte, Plutarque ne nous invite pas à y croire. Comparez avec Suétone (Aug., 62): Reconciliatus post primam discordiam Antonio, expostulantibus utriusque militibus ut et necessitudine aliqua iungerentur, privignam eius Claudiam, Fulviae ex P. Clodio filiam, duxit uxorem vixdum nubilem. Lors de sa réconciliation avec Antoine, après leur première guerre, comme leurs deux armées insistaient pour qu'ils s'unissent également par un lien de parenté quelconque, Octave épousa Clodia, la belle-fille d'Antoine, que Fulvia avait eue de P. Clodius, bien qu'elle fût à peine nubile. Selon Dion Cassius (XLVI, 56), ce sont les soldats d'Antoine qui ont voulu ce mariage qu'Octavien aurait accepté par pur opportunisme.

La mort de Cicéron

* relevez les mots qui expriment l'indignation de Plutarque, dans le chapitre 19 comme dans le chapitre 20.

* comparez ce texte avec le récit de Plutarque dans sa Vie de Cicéron (49), relevez les différences, essayez de les expliquer: Lorsque la tête et les mains de Cicéron furent apportées à Rome, il se trouva qu'Antoine procédait à des élections. Ayant appris que ces trophées étaient là et les ayant vus, il s'écria: Les proscriptions ont maintenant atteint leur terme. Il ordonna de placer la tête et les mains sur les Rostres au-dessus de la tribune. Ce spectacle fit frissonner les Romains, qui croyaient voir, non pas le visage de Cicéron, mais l'image de l'âme d'Antoine.

Biographie et Histoire

* τῇ πρὸς τοὺς μισουμένους ὀργῇ   cela suffit-il à expliquer les proscriptions?

* Voici le récit d'Appien (IV, 2): Octavien et Antoine passèrent de la haine à l'amitié près de la ville de Mutina [Modène], sur un petit îlot très plat du fleuve Lavinius. Chacun était accompagné de cinq légions. Ils les laissèrent face à face et ils s'avancèrent jusqu'aux ponts [comprenez que l'on avait fait construire trois ponts] qui traversaient le fleuve avec trois cents hommes chacun. Lépide passa seul sur l'île et la fouilla, puis il leur fit signe en agitant son manteau de venir l'un après l'autre. Ils laissèrent sur les ponts leurs trois cents hommes avec leurs amis et s'avancèrent sous le regard de tous vers le centre de l'île. C'est là qu'ils tinrent leur conférence à trois, Octavien présidait en sa qualité de consul. Ils se réunirent sur cette île du matin au soir pendant deux jours (δύο δὲ ἡμέραις ἕωθεν ἐς ἑσπέραν).

* Comparez le texte de Plutarque à celui d'Appien: pourquoi Plutarque, qui aime pourtant les détails curieux, n'a-t-il pas raconté ces précautions dignes d'un film de gangsters?

Voyez-vous une justification autre qu'un désaccord de la documentation de Plutarque et d'Appien quand l'un nous dit ἐπὶ τρεὶς ἡμέραις, et l'autre δύο δὲ ἡμέραις ἕωθεν ἐς ἑσπέραν?

καί τἆλλα ... ὡμολογεῖτο  les trois hommes prennent un certain nombre de décisions dont certaines auront une importance capitale.

En voici l'essentiel (d'après Appien):

==> il est créé une nouvelle magistrature, le triumvirat, à vocation constituante (tres viri reipublicae constituendae), qui disposera de pouvoirs étendus sur une durée de cinq ans;

==> cette magistrature sera assumée conjointement par Antoine, Lépide et Octavien;

==> ils dirigeront collégialement Rome et l'Italie, mais gouverneront chacun une partie des provinces, source de revenus et réserve de troupes; à titre provisoire, Antoine obtient les Gaules, sauf la Narbonnaise attribuée à Lépide avec l'Espagne, Octavien reçoit l'Afrique et les trois grandes îles. Ce partage sera revu lorsque l'Orient aura été repris aux républicains;

==> les triumvirs se répartissent les légions et promettent à leurs vétérans dix-huit villes d'Italie à se partager comme colonies, terres et immeubles.

* Pourquoi Plutarque n'a-t-il même pas fait allusion à ces décisions, qui ont quand même dû faire l'objet de discussions serrées?

Indications complémentaires

Appien nous a traduit (IV, 8), aussi exactement que possible, dit-il, le texte de l'édit sur les proscriptions publié par les triumvirs, en voici le début et la fin:

Μᾶρκος Λέπιδος, Μᾶρκος Ἀντώνιος, Ὀκτάουιος Καῖσαρ, οἱ χειροτονηθέντες ἁρμόσαι καὶ διορθῶσαι τὰ κοινά, οὕτως λέγουσιν·

Marcus Lepidus, Marcus Antonius, Octavius César, choisis par le peuple pour gouverner et réformer l'état, déclarent... .

Ἀγαθῇ τύχῃ τοίνυν τῶν ὑπογεγραμμένων τῷδε τῷ διαγράμματι μηδεὶς δεχέσθω μηδένα μηδὲ κρυπτέτω μηδὲ ἐκπεμπέτω ποι μηδὲ πειθέσθω χρήμασι. Ὃς δ' ἂν ἢ σώσας ἢ ἐπικουρήσας ἢ συνειδὼς φανῇ, τοῦτον ἡμεῖς, οὐδεμίαν ὑπολογισάμενοι πρόφασιν ἢ συγγνώμην, ἐν τοῖς προγεγραμμένοις τιθέμεθα.

… Qu’il en soit ainsi pour le bien de tous. Quant à ceux dont les noms sont ici affichés, que personne ne leur vienne en aide, ne les cache, ne favorise leur fuite en quelque lieu que ce soit, ne se laisse influencer par leurs richesses. Quiconque serait convaincu de venir à leur secours ou de les aider ou de s’entendre avec eux, celui-là nous ne lui accorderons ni circonstance atténuante ni pardon et nous l’inscrirons dans la liste des proscrits.

Ἀναφερόντων δὲ τὰς κεφαλὰς οἱ κτείναντες ἐφ' ἡμᾶς, ὁ μὲν ἐλεύθερος ἐπὶ δισμυρίαις δραχμαῖς Ἀττικαῖς καὶ πεντακισχιλίαις ὑπὲρ ἑκάστης, ὁ δὲ δοῦλος ἐπ' ἐλευθερίᾳ τοῦ σώματος καὶ μυρίαις Ἀττικαῖς καὶ τῇ τοῦ δεσπότου πολιτείᾳ. Τὰ δ' αὐτὰ καὶ τοῖς μηνύουσιν ἔσται.

… Aux exécuteurs qui nous apporteront les têtes : vingt-cinq mille drachmes attiques [25000 deniers] par tête pour un homme libre ; l’affranchissement et dix mille drachmes attiques pour un esclave ainsi que le droit de cité de son maître. Les dénonciateurs recevront les mêmes récompenses.

Καὶ τῶν λαμβανόντων οὐδεὶς ἐγγεγράψεται τοῖς ὑπομνήμασιν ἡμῶν, ἵνα μὴ κατάδηλος ᾖ

Enfin aucun de ceux qui toucheront une récompense ne sera inscrit dans nos registres, afin qu’il puisse rester anonyme.

Proscribo signifie afficher: les noms des proscrits sont communiqués par voie d'affichage, la proscription revient à interdire le feu et l'eau, autrement dit à déclarer le proscrit hors-la-loi. N'importe qui peut et doit l'assassiner. Les têtes sont mises à prix, au sens propre.

 

Poursuivons la lecture d'Appien:

Ἀναφερόντων δὲ τὰς κεφαλὰς οἱ κτείναντες ἐφ' ἡμᾶς, ὁ μὲν ἐλεύθερος ἐπὶ δισμυρίαις δραχμαῖς Ἀττικαῖς καὶ πεντακισχιλίαις ὑπὲρ ἑκάστης, ὁ δὲ δοῦλος ἐπ' ἐλευθερίᾳ τοῦ σώματος καὶ μυρίαις Ἀττικαῖς καὶ τῇ τοῦ δεσπότου πολιτείᾳ.

En ce qui concerne ceux qui tueront les proscrits, du moins ceux qui nous apporteront les têtes, l'homme libre recevra vingt-cinq mille drachmes attiques par tête, l'esclave recevra sa liberté, dix mille drachmes attiques et le droit de cité de son maître.

Les biens sont confisqués au profit du trésor public.

La propagande d’Octave-Auguste attribuera bien sûr tous ces massacres au seul Antoine, comme en témoignent Dion Cassius (XLVI, 7-8):

Ταῦτα δὲ ἐπράττετο μὲν ὑπό τε τοῦ Λεπίδου καὶ ὑπὸ τοῦ Ἀντωνίου μάλισταἘκεῖνος (ὁ Καῖσαρ ) μὲν οὖν πολλούς, ὅσους γε καὶ ἠδυνήθη, διεσώσατο.

Tout cela fut commis par Lépide et surtout par Antoine... Octavien sauva tous ceux qu'il put sauver.

et les historiens latins dans leur ensemble:

Furente deinde Antonio simulque Lepido, [...] repugnante Caesare, sed frustra adversus duos, instauratum Sullani exempli malum, proscriptio. Ensuite se déchaîna la fureur d'Antoine, ainsi que celle de Lépide [...]; malgré l'opposition d'Octavien qui fut vaine car il était seul contre deux, recommença le malheur dont Sylla avait donné l'exemple: la proscription. (Velleius Paterculus, II, 66).

Diversa omnium vota, ut ingenia. Lepidum divitiarum cupido, quarum spes ex perturbatione rei publicae, Antonium ultiones de his qui se hostem iudicasset, Caesarem inultus pater [...] agitabant. Les aspirations de chacun étaient différentes, comme leurs caractères. Lépide était poussé par le désir de s'enrichir, pour lequel il comptait sur les bouleversements de l'état, Antoine par celui de se venger de ceux qui l'avaient fait déclarer ennemi public, Octavien par le fait que son père <adoptif> n'était pas vengé. (Florus, II, 16)

Mais Appien (IV, 2) confirme le point de vue de Plutarque:

Οἱ δὲ τρεῖς ἄνδρες ἐφ' ἑαυτῶν γενόμενοι τοὺς ἀποθανουμένους συνέγραφον, τούς τε δυνατοὺς ὑφορώμενοι καὶ τοὺς ἰδίους ἐχθροὺς καταλέγοντες, οἰκείους τε σφῶν αὐτῶν ἢ φίλους ἐς τὴν ἀναίρεσιν ἀντιδιδόντες ἀλλήλοις καὶ τότε καὶ ὕστερον.

Aussitôt que les trois hommes furent réunis, ils dressèrent en commun la liste (συνέγραφον) de ceux qui devaient mourir, ceux qui les inquiétaient par leur puissance, ceux qu’ils inscrivaient comme ennemis personnels, échangeant entre eux les parents et amis pour les mettre à mort, aussi bien à ce moment-là que plus tard.

Faisons le point

Lépide n'a que peu d'importance (il aura après Actium le tort de chercher à agrandir sa part de l'empire et sera bien heureux de rester en vie avec la seule fonction de pontifex maximus, voyez les Res Gestae).

Commentant l'extrait de la Vie de Cicéron que nous avons cité ci-dessus, Paul M. Martin écrit: Antoine [était] capable de cruauté dans la haine, non de planifier bureaucratiquement l'élimination de tous les opposants. Ce trait ressemble plutôt à Octavien, quoi qu'en dise une historiographie largement tributaire de la louange du Prince. Votre lecture de cette première partie de la Vie d'Antoine confirme-t-elle cette opinion?


Deuxième partie : Aphrodite et Dionysos

 

1.  La rencontre de Tarse

 

Situation de l'extrait (chapitres 24 à 27)

Dans sa Vie d'Antoine, Plutarque passe très rapidement sur les événements qui ont précédé la victoire des triumvirs sur les républicains.

 

D'abord, les proscriptions valent aux trois hommes une impopularité qui touche surtout Antoine:

Ἦν δὲ καὶ τὰ πολλὰ Ῥωμαίοις ἐπαχθὴς ἡ τῶν τριῶν ἀρχή, καὶ τὸ πλεῖστον ὁ Ἀντώνιος τῆς αἰτίας εἶχε, πρεσβύτερος μὲν ὢν Καίσαρος, Λεπίδου δὲ δυνατώτερος, εἰς δὲ τὸν βίον ἐκεῖνον αὖθις τὸν ἡδυπαθῆ καὶ ἀκόλαστον, ὡς πρῶτον ἀνεχαίτισε τῶν πραγμάτων.

Le triumvirat paraissait dans l'ensemble insupportable aux Romains, mais on en voulait surtout à Antoine, plus vieux qu'Octavien, plus puissant que Lépide, et qui s'était replongé dans sa vie de plaisirs et de débauches, dès qu'il avait secoué le joug des affaires. (Ant., 21)

 

De leur côté, Brutus et Cassius organisent leurs armées en Orient où ils lèvent des impôts sans ménagement: le montant de dix annuités payables en un seul versement. Cassius réussit à obtenir le ralliement des quatre légions stationnées en Égypte que Cléopâtre avait envoyées en Syrie contre lui. Selon Appien (IV, 63), il se prépare même à marcher sur Alexandrie:

πυνθανόμενος μὲν Κλεοπάτραν βαρεῖ στόλῳ διαπλευσεῖσθαι πρός τε Καίσαρα καὶ πρὸς Ἀντώνιον, ἐπινοῶν δὲ κωλῦσαί τε τὸν πλοῦν καὶ τίσασθαι τῆς γνώμης τὴν βασιλίδα

Ayant appris que Cléopâtre projetait de rejoindre Octavien et Antoine avec une flotte importante, il décida de l'en empêcher et de punir la reine de cette décision, mais il doit retourner en Grèce à l'annonce du débarquement d'Antoine et d'Octavien.

 

ὀλίγων δ' ἡμερῶν διαγενομένων πάλιν ἐμαχέσαντο· καὶ Βροῦτος μὲν ἡττηθεὶς ἑαυτὸν ἀνεῖλεν, Ἀντώνιος δὲ τῆς νίκης ἠνέγκατο τῇ δόξῃ τὸ πλεῖστον, ἅτε δὴ καὶ  νοσοῦντος τοῦ Καίσαρος. Ἐπιστὰς δὲ τῷ Βρούτου νεκρῷ, μικρὰ μὲν ὠνείδισεν ὑπὲρ τῆς Γαΐου τοῦ ἀδελφοῦ τελευτῆς -- ἀνῃρήκει γὰρ ἐκεῖνον ὁ Βροῦτος ἐν Μακεδονίᾳ Κικέρωνι τιμωρῶν -- , φήσας δὲ μᾶλλον Ὁρτήσιον ἢ Βροῦτον αἰτιᾶσθαι τῆς τοῦ ἀδελφοῦ σφαγῆς, Ὁρτήσιον  μὲν ἐκέλευσεν ἐπισφάξαι τῷ μνήματι, Βρούτῳ δὲ τὴν αὑτοῦ φοινικίδα πολλῶν χρημάτων ἀξίαν οὖσαν ἐπέρριψε, καὶ τῶν ἀπελευθέρων τινὶ τῶν ἑαυτοῦ προσέταξε τῆς  ταφῆς ἐπιμεληθῆναι. Τοῦτον ὕστερον γνοὺς οὐ συγκατακαύσαντα τὴν φοινικίδα τῷ νεκρῷ καὶ πολλὰ τῆς εἰς τὴν ταφὴν δαπάνης ὑφῃρημένον ἀπέκτεινεν.

Quelques jours après, une nouvelle bataille s'engagea, et Brutus vaincu se donna la mort. Antoine retira de cette victoire la plus grande part de renommée, car Octavien était alors malade. Mis en présence du cadavre de Brutus, Antoine lui reprocha en peu de mots la mort de son frère Gaius, que Brutus avait fait périr en Macédoine pour venger le meurtre de Cicéron, mais il ajouta qu'il accusait plutôt Hortensius que Brutus d'avoir tué son frère, et il fit égorger Hortensius sur le tombeau de Gaius. Quant à Brutus, Antoine jeta son manteau de pourpre qui était d'un grand prix sur son corps, et ordonna à l'un de ses affranchis de prendre soin de ses funérailles. (Ant., 22)

 

Octavien retourne en Italie: il faut procéder à l'installation des vétérans dans les colonies qu'on leur a promises. Virgile fut l'une des victimes de ces réquisitions [voir sa Première Bucolique]. Antoine entreprend une tournée en Asie, d'abord pour reprendre cette région en main, ensuite et surtout pour lever des contributions destinées à payer les troupes: les caisses des triumvirs sont désespérément vides. Antoine sait admirablement faire passer son message auprès des Grecs et des Orientaux hellénisés de la région, tantôt punissant financièrement les cités qui avaient aidé les républicains, tantôt au contraire subventionnant celles qui avaient résisté. 

 

Dionysos (chapitre 24)

Ἡ γὰρ Ἀσία πᾶσα, καθάπερ ἡ Σοφόκλειος ἐκείνη πόλις, ὁμοῦ μὲν θυμιαμάτων ἔγεμεν,

μοῦ δὲ παιάνων τε καὶ στεναγμάτων·

εἰς γοῦν Ἔφεσον εἰσιόντος αὐτοῦ, γυναῖκες μὲν εἰς Βάκχας, ἄνδρες δὲ καὶ παῖδες εἰς Σατύρους καὶ Πᾶνας ἡγοῦντο διεσκευασμένοι, κιττοῦ δὲ καὶ θύρσων καὶ ψαλτηρίων καὶ συρίγγων καὶ αὐλῶν ἡ πόλις ἦν πλέα, Διόνυσον αὐτὸν ἀνακαλουμένων Χαριδότην καὶ Μειλίχιον.  ἦν γὰρ ἀμέλει τοιοῦτος ἐνίοις, τοῖς δὲ πολλοῖς Ὠμηστὴς καὶ Ἀγριώνιος.

L'Asie entière, comme la ville dont parle Sophocle, se remplit des fumées de l'encens,

Mais aussi de péans et de gémissements.

Antoine entra dans Ephèse précédé par des femmes costumées en Bacchantes, des enfants et des hommes déguisés en Satyres et en Pans. La ville était pleine de lierre, de thyrses, de psaltérions, de syrinx et de flûtes. Antoine lui-même était acclamé comme Dionysos Porteur de joie et Source de paix. Et c'est ce qu'il était sans doute pour quelques-uns, mais, pour le plus grand nombre, il était Dionysos Carnassier et Sauvage.

 

ἐνῆν γὰρ ἁπλότης τῷ ἤθει καὶ βραδεῖα μὲν αἴσθησις, αἰσθανομένῳ δὲ τῶν ἁμαρτανομένων ἰσχυρὰ μετάνοια καὶ πρὸς αὐτοὺς ἐξομολόγησις τοὺς ἀγνωμονηθέντας, μέγεθος δὲ καὶ περὶ τὰς ἀμοιβὰς καὶ περὶ τὰς τιμωρίας· μᾶλλόν γε μὴν ἐδόκει χαριζόμενος ἢ κολάζων ὑπερβάλλειν  τὸ μέτριον. Ἡ δὲ περὶ τὰς παιδιὰς καὶ τὰς ἐπισκώψεις ὕβρις ἐν αὑτῇ τὸ φάρμακον εἶχεν· ἀντισκῶψαι γὰρ ἐξῆν καὶ ἀνθυβρίσαι, καὶ γελώμενος οὐχ ἧττον ἢ γελῶν  ἔχαιρε. Καὶ τοῦτο διελυμήνατο τὰ πολλὰ τῶν πραγμάτων. Τοὺς γὰρ ἐν τῷ παίζειν παρρησιαζομένους οὐκ ἂν οἰηθεὶς σπουδάζοντας κολακεύειν αὐτόν, ἡλίσκετο ῥᾳδίως ὑπὸ τῶν ἐπαίνων.

En effet de la naïveté et une certaine lenteur à appréhender la réalité étaient dans son caractère, mais, quand il s'apercevait des fautes commises, il en éprouvait un vif remords, et il les reconnaissait devant ceux qui en avaient souffert. Il avait de la grandeur dans les récompenses comme dans les punitions, mais il semblait plus porté à dépasser la mesure dans les faveurs que dans les châtiments. Quant à l'insolence de ses plaisanteries et de ses railleries, elle portait en elle-même son remède, car il permettait qu'on lui répondît sur le même ton persifleur et violent, et il ne se plaisait pas moins à être raillé qu'à railler lui-même. Et c'est cela qui le plus, souvent gâta ses affaires: persuadé que ceux qui plaisantaient librement à son sujet ne pouvaient le flatter quand ils parlaient sérieusement, il se laissait prendre aisément aux éloges.

Remarques

* ὁ παιάν: le péan, choeur chanté et dansé en l'honneur d'Apollon ou d'un dieu guérisseur, comme ce fragment d'un péan spartiate anonyme:

Εὖρὦ σωτὴρ τᾶς Σπάρτας

κατὰ πάντα μόλοις μετὰ νίκας

ἰὲ Παιάν ἰήιε Παιάν

Euros, sauveur de Sparte,

en toutes circonstances puisses-tu venir avec la victoire,

Ié péan, iéié péan!

* θύρσος: le thyrse, bâton surmonté d'une pomme de pin et entouré de lierre ou de pampre, symbole de Dionysos.

 * τὸ ἦθος: le caractère acquis, par opposition à φύσις, le caractère inné.

* ἡ αἴσθησις sa perception des choses.

* ὕβρις orgueil, démesure, violence, etc., tout excès en pensée ou en action: παιδιὰ βακχικῆς ὕβρεως les jeux d'un débordement bachique (Alexandre, 67); dans la tragédie, cet excès entraîne une punition divine. Vous trouverez dans ce chapitre un antonyme de ce mot.

* χάρις: idée de bonheur partagé; la grâce, qui apporte de la joie; le bienfait, la joie qu'on donne; la reconnaissance, expression du bienfait reçu. On rattache au même radical χαρά: la joie; τὸ χάρισμα: le charisme, le don d'apporter le bonheur autour de soi ; la grâce au sens chrétien, d'où l'eucharistie (εὐχαριστία). Le verbe χαίρω, se réjouir, fournit à l'impératif la formule de salut Χαῖρε. On dit toujours en grec moderne εθχαριστώ merci et χαιρω πολύ enchanté. Χαρίζομαι: voir chap. 36; Χαριδότης: voir ci-dessous.

 

* L'accueil du peuple d'Éphèse n'a rien de vraiment surprenant: nous connaissons de nombreuses manifestations du même genre à l'égard des souverains hellénistiques. Plutarque ne nous dit pas qui a eu l'idée d'assimiler Antoine à Dionysos, sans doute les Éphésiens avec son accord. Pour un Romain du 1er siècle av. J.-C. cette apothéose (le mot grec ἀποθέωσις n'apparaît qu'à cette époque) était lourde de signification: symbole et peut-être présage.

 

* Pourquoi Dionysos? Les Éphésiens savent bien que le triumvir a besoin d'argent et Dionysos passe pour un dieu proche de l'humanité dont il soulage volontiers les misères, le message est clair et la flatterie habile: Antoine doit ménager les Éphésiens. Ensuite, nous dit Plutarque, Antoine avait retrouvé après la guerre son genre de vie favori, beuveries et fêtes avec un entourage d'acteurs et de parasites: on l'assimilait à l'inventeur du divin breuvage qu'il aimait tant; enfin Dionysos était aussi, tout comme Antoine, le protecteur des acteurs... et des actrices.

 

* Sur le plan du récit, Plutarque aborde une nouvelle période de la vie d'Antoine. Le moment où son héros se place sous le patronage d'un autre dieu fournit une transition: à Rome, Antoine voulait incarner Hercule, en Orient il incarnera Dionysos. Et Plutarque le Béotien sait bien que, contrairement aux apparences, les points communs à Héraclès et Dionysos ne manquent pas:

Ἀμφότεροι Θήβηθε καὶ ἀμφότεροι πολεμισταὶ

κἠκ Ζηνός· θύρσῳ δεινός, ὁ δὲ ῥοπάλῳ. [...]

Ἥρη δἀμφοτέροις χαλεπὴ θεός· οἱ δἀπὸ γαίης

ἦλθον ἐς ἀθανάτους ἐκ πυρὸς ἀμφότεροι.

De Thèbes tous les deux et tous les deux grands guerriers

et fils de Zeus. On craint l'un pour son thyrse, l'autre pour sa massue. [...]

Héra pour tous les deux divinité cruelle. Loin de la terre

ils sont allés vers les Immortels par le feu, tous les deux. (Antipater, époque d'Auguste, cité dans l'Anthologie de Planude, 185).

 

* Les puissants divinisés étaient-ils dupes? Pas vraiment, d'après ce passage de la Vie d'Alexandre (28):

τοῖς δἝλλησι μετρίως καὶ ὑποφειδομέως ἑαυτὸν ἐξεθείζε [...] δῆλος ἐστιν αὐτὸς οὐδὲν πεπονθῶς οὐδὲ τετυφωμένος, ἀλλὰ τούς ἄλλους καταδουλούμενος τῇ δόξῃ τῆς θειότητος.

avec les Grecs, il se déifia avec mesure et précaution, [...] il est évident qu'il n'était en rien troublé ou aveuglé par sa prétendue divinité, mais qu'il en usait pour dominer les autres.

 

* Les Éphésiens croyaient-ils à la divinité d'Antoine? Oui et non, leurs conceptions de la divinité n'étaient pas les nôtres: celui qui avait la puissance, celui que la Τύχη, la Fortune, favorisait, participait d'une façon ou d'une autre de la divinité. Témoin cet hymne en l'honneur de Démétrios Poliorcète (337-283 av. J.-C.) [voir Préface]:

Les autres dieux sont loin, ou ils n'ont pas d'oreilles, ou ils n'existent pas, ou ils ne prêtent aucune attention à nos besoins; toi, Démétrios, nous te voyons ici même, pas en bois ou en pierre, mais réellement présent.

 

* Pourquoi Plutarque a-t-il choisi de placer ici ce commentaire sur le caractère d'Antoine? Quels sont les traits qu'il veut souligner?

 

* Antoine-Dionysos: comment faut-il interpréter les épiclèses (épithètes cultuelles) que nous avons rencontrées au paragraphe précédent? R. Flacelière traduit: Porteur de Joie et Source de paix, F. Chamoux: Dispensateur de grâces et Bienveillant et Paul M. Martin: Dispensateur de Joie, Plein de Grâces. Après avoir vérifié le sens de ces mots, vous choisirez la traduction qui vous paraît la plus satisfaisante (celle que nous proposons ci-dessus reste volontairement très neutre).

 

 


Aphrodite (chapitre 25)

 

Passage célèbre entre tous de cette Vie d'Antoine! Le premier rôle féminin de cette tragédie entre en scène et Plutarque, en bon dramaturge, a particulièrement soigné ses effets.

 

L'entrevue de Tarse n'est relatée ailleurs que très succinctement et seulement par les historiens grecs.

 

Dion Cassius (XLVIII, 24) se borne à un génitif absolu très vague:

κἀν τοῦτο τῆς Κλεοπάτρας ἐν Κιλικίᾳ οἰ ὀφθείσης ἐρασθείς

C'est sur ces entrefaites qu'il tomba amoureux de Cléopâtre qu'il avait vue en Cilicie.

 

Appien (V, 8) ne précise pas non plus qui a pris l'initiative de cette rencontre où il voit ce que nous appellerions en langage contemporain un sommet:

Καὶ ἐν Κιλικίᾳ πρὸς αὐτὸν ἐλθούσης Κλεοπάτρας ἐμέμψατο μὲν ὡς οὐ μετασχούσης τῶν ἐπὶ Καίσαρι πόνων· τῆς δὲ οὐκ ἀπολογουμένης μᾶλλον ἢ καταλογιζομένης αὐτοῖς [...]

Et Cléopâtre vint le rencontrer en Cilicie. Il lui reprocha de n'avoir pas participé à leurs efforts pour venger César. Mais au lieu de s'excuser, elle préféra énumérer ses actions...

 

Dans le même chapitre, Appien nous dit qu'Antoine connaissait Cléopâtre depuis longtemps [voir Les femmes d'Antoine]. Nous savons aussi qu'elle avait séjourné à Rome pendant presque deux ans et qu'il est impossible qu'Antoine ne l'ait pas rencontrée - en tout bien tout honneur: elle était la maîtresse de César ! Or Plutarque reste muet sur ces deux points, mais il ne nous dit pas non plus qu'Antoine et Cléopâtre se voient pour la première fois. Omission volontaire qui lui permet de nous offrir une superbe scène de rencontre amoureuse, au lieu de raconter une simple rencontre de chefs d'état.

 

Τοιούτῳ δ' οὖν ὄντι τὴν φύσιν Ἀντωνίῳ τελευταῖον κακὸν ὁ Κλεοπάτρας ἔρως ἐπιγενόμενος καὶ πολλὰ τῶν ἔτι κρυπτομένων ἐν αὐτῷ καὶ ἀτρεμούντων παθῶν ἐγείρας καὶ ἀναβακχεύσας, εἴ τι χρηστὸν ἢ σωτήριον ὅμως ἀντεῖχεν, ἠφάνισε καὶ προσδιέφθειρεν. Ἁλίσκεται δὲ  τοῦτον τὸν τρόπον.

Doué d'un tel caractère, Antoine mit le comble à ses maux par l'amour qu'il conçut pour Cléopâtre, amour qui éveilla et déchaîna en lui beaucoup de passions encore cachées et sommeillantes, et qui éteignit et étouffa ce qui pouvait, malgré tout, persister chez lui d'honnête et de salutaire Voici comment il fut pris.

 

πτόμενος τοῦ Παρθικοῦ πολέμου, ἔπεμψε πρὸς αὐτὴν κελεύων εἰς Κιλικίαν ἀπαντῆσαι, λόγον ὑφέξουσαν ὧν ἐνεκαλεῖτο τοῖς περὶ Κάσσιον δοῦναι  πολλὰ καὶ συμβαλέσθαι πρὸς τὸν πόλεμον.

Alors qu'il entreprenait la guerre contre les Parthes, il lui envoya dire de venir le joindre en Cilicie, où elle devrait se justifier des reproches qui lui étaient faits d'avoir donné beaucoup d'argent à Cassius et de l'avoir aidé à soutenir la guerre.

 

Ἡ δὲ καὶ Δελλίῳ πεισθεῖσα, καὶ τοῖς πρὸς Καίσαρα καὶ Γναῖον τὸν Πομπηίου παῖδα πρότερον αὐτῇ γενομένοις ἀφ' ὥρας συμβολαίοις τεκμαιρομένη,  ῥᾷον ἤλπιζεν ὑπάξεσθαι τὸν Ἀντώνιον. Ἐκεῖνοι μὲν γὰρ αὐτὴν ἔτι κόρην καὶ πραγμάτων ἄπειρον ἔγνωσαν, πρὸς δὲ τοῦτον ἔμελλε φοιτήσειν ἐν ᾧ μάλιστα καιροῦ γυναῖκες ὥραν τε λαμπροτάτην ἔχουσι καὶ τὸ φρονεῖν  ἀκμάζουσι. Διὸ πολλὰ μὲν συνεσκευάσατο δῶρα καὶ χρήματα καὶ κόσμον, οἷον εἰκὸς ἦν ἀπὸ πραγμάτων μεγάλων καὶ βασιλείας εὐδαίμονος κομίζειν, τὰς δὲ πλείστας ἐν ἑαυτῇ καὶ τοῖς περὶ αὑτὴν μαγγανεύμασι καὶ φίλτροις ἐλπίδας θεμένη παρεγένετο.

Elle crut ce que lui disait Dellius, et, comptant sur le pouvoir de sa beauté d'après les rapports qu'elle avait eus précédemment avec César et Cnaeus, le fils de Pompée, elle espéra subjuguer Antoine plus facilement. Les premiers, en effet, l'avaient connue alors, qu'elle était encore une jeune fille sans expérience des affaires, au lieu qu'elle allait se rendre auprès d'Antoine précisément à l'âge où la beauté des femmes est dans tout son éclat et leur esprit dans toute sa force. Aussi prépara-t-elle beaucoup de présents et d'argent, et tout l'apparat dont devait naturellement se pourvoir une reine qui avait un haut renom et un royaume prospère. Mais c'est surtout en elle-même, en ses charmes et en ses philtres qu'elle plaçait ses principales espérances lorsqu'elle alla trouver Antoine.

 

Remarques

* καὶ Δελλίῳ πεισθεῖσα: voir La documentation de Plutarque.

* ἡ ὥρα désigne une période de temps, une saison et tout particulièrement le printemps. Au sens figuré, le fait d'être à la fleur de l'âge et le charme qui s'y rapporte. Il ne s'agit pas ici de la beauté [voir chapitre 27: le charme de Cléopâtre]: Plutarque décrit Roxane (Alexandre, 8) comme καλὴν καὶ ὡραίαν, belle et à la fleur de l'âge.

 

L'art du récit.

* Comment comprenez-vous les premiers mots de ce chapitre, en fonction de la suite?

* Antoine, coupable et responsable, ou victime du sort et des sortilèges?

* Cléopâtre, talentueuse et sincère, ou ensorceleuse rouée? Relevez les expressions qui vous paraissent aller dans un sens ou dans l'autre; quelle est votre conclusion?

 

Indications complémentaires.

1. Comme souvent, Plutarque laisse le lecteur se faire une opinion par lui-même, mais il sait guider la réflexion de son lecteur: bien sûr Antoine sera frappé d'un coup de foudre, mais c'est lui qui a provoqué la rencontre de Tarse et il connaissait Cléopâtre, au moins par les rapports de son ambassade en Égypte. Bien sûr Cléopâtre, en bonne Égyptienne, compte sur des moyens magiques et déloyaux pour arriver à ses fins, mais elle n'oublie ni les cadeaux ni l'argent: elle a compris ce que, sur le plan politique, le triumvir attend d'elle.

 

2. Cléopâtre n'a pas le moins du monde l'intention de rendre compte, elle ne va pas s'humilier devant le Romain, au contraire. Si elle tient à étaler la richesse et la puissance de son royaume, c'est qu'elle a en tête (et elle a de la tête: τὸ φρονεῖν ἀκμάζει!) une politique à long terme ou de grande envergure (μεγάλων πραγμάτων).

 

3. Pour l'anecdote: Cnaeus Pompée est le fils aîné de Pompée le Grand (il a été tué en 45 à la bataille de Munda). Il était passé à Alexandrie en 49 ou 48, au début de la guerre civile pour se faire confirmer l'alliance de l'Égypte avec son père. Aucun texte ne permet d'affirmer ou de nier une liaison avec la reine. τὸ συμβόλαιον le contrat (ici comme par exemple dans Alexandre, 30) n'implique pas nécessairement de relations amoureuses, et quand cela serait...

 


 

 

La rencontre (chapitres 26 et 27)

 

Οὕτως κατεφρόνησε καὶ κατεγέλασε τοῦ ἀνδρός, ὥστε πλεῖν ἀνὰ τὸν Κύδνον ποταμὸν ἐν πορθμείῳ χρυσοπρύμνῳ, τῶν μὲν ἱστίων ἁλουργῶν ἐκπεπετασμένων, τῆς δ' εἰρεσίας ἀργυραῖς κώπαις ἀναφερομένης πρὸς αὐλὸν ἅμα σύριγξι καὶ κιθάραις  συνηρμοσμένον. Αὐτὴ δὲ κατέκειτο μὲν ὑπὸ σκιάδι χρυσοπάστῳ, κεκοσμημένη γραφικῶς ὥσπερ Ἀφροδίτη, παῖδες δὲ τοῖς γραφικοῖς Ἔρωσιν εἰκασμένοι παρ' ἑκάτερον ἑστῶτες ἐρρίπιζον. Ὁμοίως δὲ καὶ θεραπαινίδες αἱ καλλιστεύουσαι Νηρηίδων ἔχουσαι καὶ Χαρίτων στολάς, αἱ μὲν πρὸς οἴαξιν, αἱ δὲ πρὸς κάλοις ἦσαν. Ὀδμαὶ δὲ θαυμασταὶ τὰς ὄχθας ἀπὸ θυμιαμάτων πολλῶν κατεῖχον. Τῶν δ' ἀνθρώπων οἱ μὲν εὐθὺς ἀπὸ τοῦ ποταμοῦ παρωμάρτουν ἑκατέρωθεν, οἱ δ' ἀπὸ τῆς πόλεως κατέβαινον ἐπὶ τὴν θέαν. Ἐκχεομένου δὲ τοῦ κατὰ τὴν ἀγορὰν ὄχλου, τέλος αὐτὸς ὁ Ἀντώνιος ἐπὶ βήματος καθεζόμενος ἀπελείφθη μόνος. Καί τις λόγος ἐχώρει διὰ πάντων, ὡς ἡ Ἀφροδίτη κωμάζοι πρὸς τὸν Διόνυσον ἐπ' ἀγαθῷ τῆς Ἀσίας.

Elle prit Antoine de haut et se moqua de lui à tel point qu'elle se mit à remonter le Cydnus sur un navire à la poupe d'or, avec des voiles de pourpre déployées et des rames d'argent manoeuvrées au bon de la flûte marié à celui des syrinx et des cithares. Elle-même était étendue sous un dais brodé d'or et parée comme les peintres représentent Aphrodite. Des enfants, pareils aux Amours qu'on voit sur les tableaux, debout de chaque côté d'elle, la rafraîchissaient avec des éventails. Pareillement, les plus belles de ses servantes, déguisées en Néréides et en Grâces, étaient les unes au gouvernail, les autres aux cordages. De merveilleuses odeurs exhalées par de nombreux parfums embaumaient les deux: rives. Beaucoup de gens accompagnaient le navire de chaque côté dès l'embouchure du fleuve, et beaucoup d'autres descendaient de la ville pour jouir du spectacle. La foule qui remplissait la place publique se précipitant au dehors, Antoine finit par rester seul sur l'estrade où il était assis. Le bruit se répandait partout que c'était Aphrodite qui, pour le bonheur de l'Asie, venait en partie de plaisir chez Dionysos.

 

Ἔπεμψε μὲν οὖν καλῶν αὐτὴν ἐπὶ τὸ δεῖπνον· ἡ δὲ μᾶλλον ἐκεῖνον ἠξίου πρὸς ἑαυτὴν ἥκειν. Εὐθὺς οὖν τινα βουλόμενος εὐκολίαν ἐπιδείκνυσθαι καὶ φιλοφροσύνην, ὑπήκουσε καὶ ἦλθεν. Ἐντυχὼν δὲ παρασκευῇ λόγου κρείττονι, μάλιστα τῶν φώτων τὸ πλῆθος ἐξεπλάγη. Τοσαῦτα γὰρ λέγεται καθίεσθαι καὶ ἀναφαίνεσθαι πανταχόθεν ἅμα, καὶ τοιαύταις πρὸς ἄλληλα κλίσεσι καὶ θέσεσι διακεκοσμημένα καὶ συντεταγμένα πλαισίων καὶ περιφερῶν τρόπῳ, ὥστε τῶν ἐν ὀλίγοις ἀξιοθεάτων καὶ καλῶν ἐκείνην γενέσθαι τὴν ὄψιν.

Antoine envoya sur le champ la prier à dîner, mais elle demanda que ce fût plutôt lui qui vînt chez elle. Aussitôt, voulant lui témoigner courtoisie et complaisance, il se rendit à son invitation. Il trouva près d'elle des préparatifs défiant toute expression, mais il fut surtout frappé de l'abondance des lumières: il y en avait tant, dit-on, à briller de toutes parts à la fois, suspendues et inclinées de tant de façons, ou droites les unes en face des autres, et rangées en rectangles ou en cercles que, de tous les spectacles magnifiques et dignes d'être contemplées, on en connaît peu de comparables à cette illumination.

 

Τῇ δ' ὑστεραίᾳ πάλιν ἀνθεστιῶν αὐτήν, ἐφιλοτιμήθη μὲν ὑπερβαλέσθαι τὴν λαμπρότητα καὶ τὴν ἐπιμέλειαν, ἀμφοῖν δὲ λειπόμενος καὶ κρατούμενος ἐν αὐτοῖς ἐκείνοις, πρῶτος ἔσκωπτεν εἰς αὐχμὸν καὶ ἀγροικίαν τὰ  παρ' αὑτῷ. Πολὺ δ' ἡ Κλεοπάτρα καὶ τοῖς σκώμμασι τοῦ Ἀντωνίου τὸ στρατιωτικὸν ἐνορῶσα καὶ βάναυσον, ἐχρῆτο καὶ τούτῳ πρὸς αὐτὸν ἀνειμένως ἤδη καὶ κατατεθαρρηκότως.

Le lendemain Antoine, la traitant à son tour, mit son point d'honneur à la surpasser en splendeur et en élégance mais, ayant le dessous et vaincu sur ces deux points, il fut le premier à railler la mesquinerie et la grossièreté de sa réception. Cléopâtre, voyant que les plaisanteries d'Antoine sentaient beaucoup le soldat et l'homme du commun, en usa dès lors avec lui sur le même ton en faisant montre de sans-gêne et d'audace.

 

Elle remonta le fleuve Cydnos dans un navire dont la poupe était en or, les voiles de pourpre, les avirons en argent. Le mouvement des rames était cadencé au son des flûtes, marié à celui des lyres et des chalumeaux. Elle-même, parée telle qu'on peint Aphrodite, était étendue sous un pavillon brodé d'or, et des enfants, semblables aux amours des tableaux, l'entouraient en l'éventant. Ses femmes, toutes parfaitement belles, costumées en Néréides et en Grâces, étaient les unes au gouvernail, les autres aux cordages. L'odeur des parfums qu'on brûlait sur le navire embaumait les deux rives du fleuve où la foule s'était amassée. (Traduction de Christian Jacq, Les Égyptiennes.)

 

La page suivante, empruntée à Paul M. Martin, Antoine et Cléopâtre, La fin d'un rêve, apporte en même temps qu'une adaptation du texte de Plutarque un commentaire de la rencontre entre le triumvir et la reine d'Égypte:

 

 D'emblée, Cléopâtre donnait à la mystique dionysiaque dont Antoine faisait l'apprentissage une dimension nouvelle: celle d'une hiérogamie, union divine d'Aphrodite-lsis avec Dionysos-Osiris génératrice de bienfaits pour les mortels.

Banalement, Antoine pria la reine à dîner. La reine insista pour que ce fût lui qui vînt à bord, galanterie ou curiosité, il accepta, et s'en félicita. Plus que la variété, la profusion, l'excellence des mets et des vins, qu'il sut apprécier en connaisseur, il fut ébloui de toutes les manières: par le brillant de la conversation de la reine, par l'éclat de sa beauté, que rehaussait, dans la nuit calme et douce parfumée aux fleurs exotiques de Bacchus - les roses -, l'abondance des lumières: il y en avait tant, [...] suspendues et inclinées de tant de façons, ou droites les unes en face des autres, et rangées en rectangles ou en cercles que le souvenir de ces illuminations - luxe rare dans l'Antiquité - a traversé les siècles.

 Comme pour César, on ignore si elle céda à Antoine dès le premier soir, ou plus tard. Mais on sait qu'Antoine tint à lui rendre dès le lendemain son invitation. Le dîner avait piètre mine, malgré les efforts du triumvir. Il en convint lui-même avec bonne humeur et tous deux en rirent aux éclats. D'entrée de jeu, Cléopâtre avait su se mettre au diapason de la franche gaieté de ce général qui adorait autant les plaisanteries de troupier qu'il savait apprécier les conversations philosophiques. Elle avait dès lors partie gagnée et l'interrogatoire sur ses activités pendant la guerre civile fut une formalité dont elle se tira avec grâce. Elle obtint même, sans grande peine, la tête du gouverneur de Chypre qui l'avait trahie et du pseudo-Ptolémée, ainsi que celle de sa soeur Arsinoé, éternelle comploteuse, réfugiée alors dans le temple d'Artémis à Éphèse. Mais Antoine, moins docile que ne le prétend sa légende noire, refusa de lui livrer le grand prêtre qui avait ouvert cet asile à sa soeur. 

 

Indications complémentaires

1. Le verbe κωμάζω (de la famille de κῶμος) fait implicitement référence à Dionysos.

 

2. κεκοσμημένη γραφικῶς ὥσπερ Ἀφροδίτη : comment les peintres de l'Antiquité représentaient-ils Aphrodite? Les lecteurs de Plutarque le savaient, et ces quatre mots parlaient plus à leur imagination qu'une longue description. Chose plus difficile pour nous car il ne reste rien ou presque de la peinture grecque.

L'Anthologie de Planude nous a conservé quelques épigrammes sur un célèbre tableau d'Apelle, Aphrodite Anadyomène, exécuté vers 330, par exemple celle (180) d'un certain Démocrite (2ème s. ap. J.-C) qui précise:

στέρνα μόνον φαίνουσα, τὰ καὶ θέμις (laissant voir seulement sa poitrine, ce qui est permis).

Mais Cléopâtre n'est peut-être pas  topless  pour autant, Lucain (X, 141) en témoigne: candida Sidonio perlucent pectora filo, ses seins blancs se dessinent sous un voile de Sidon.

A vous d'imaginer Cléopâtre κεκοσμημένη γραφικῶς ὥσπερ Ἀφροδίτη ! Pour vous y aider, vous pouvez voir comment le peintre Apelle et le sculpteur Praxitèle ont traité le sujet.

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3. Cléopâtre invitée par Antoine: adaptation très libre du texte de Plutarque par Françoise Xénakis:

Ce n'est qu'au soir du quatrième jour qu'elle accepta, elle et ses ministres, d'aller dîner au camp sous la tente de Marc Antoine. Là, rassuré, chez lui, il se laissa aller à donner une fête comme il les avait toujours aimées, avec des danseuses qui se joignaient aux dîneurs et des raconteurs d'histoires salaces, lourdes, rudes. Et Cléopâtre, qui avait été, lorsqu'elle l'avait reçu sur son bateau, d'un raffinement extrême, ne goûtant que peu au vin et aux plats, fit la fête cette fois avec Marc Antoine, mangeant ce qu'il mangeait, buvant ce qu'il buvait, riant à ce qui le faisait rire. Démagogie? Pire, ruse? Non, soudain Cléopâtre - et c'était la première fois qu'elle festoyait avec un homme jeune - aima faire la fête, rire à des énormités, puis, elle s'entendit, la première étonnée, en dire, et pas des moindres ! C'est vrai qu'enfant, cachée dans le palais de son père, certains soirs, elle avait déjà tout entendu de ces grossièretés partout et depuis toujours les mêmes, et qui ne roulent guère que sur un sujet: le sexe.

 

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Le charme de Cléopâtre (chapitre 27, suite)

 

Καὶ γὰρ ἦν ὡς λέγουσιν αὐτὸ μὲν καθ' αὑτὸ τὸ κάλλος αὐτῆς οὐ πάνυ δυσπαράβλητον οὐδ' οἷον ἐκπλῆξαι τοὺς ἰδόντας, ἁφὴν δ' εἶχεν ἡ συνδιαίτησις ἄφυκτον, ἥ τε μορφὴ μετὰ τῆς ἐν τῷ διαλέγεσθαι πιθανότητος καὶ τοῦ περιθέοντος ἅμα πως περὶ τὴν ὁμιλίαν ἤθους ἀνέφερέ τι  κέντρον. Ἡδονὴ δὲ καὶ φθεγγομένης ἐπῆν τῷ ἤχῳ· καὶ τὴν γλῶτταν ὥσπερ ὄργανόν τι πολύχορδον εὐπετῶς τρέπουσα καθ' ἣν βούλοιτο διάλεκτον, ὀλίγοις παντάπασι δι' ἑρμηνέως ἐνετύγχανε βαρβάροις, τοῖς δὲ πλείστοις αὐτὴ δι' αὑτῆς ἀπεδίδου τὰς ἀποκρίσεις, οἷον αἰθίοψι τρωγλοδύταις Ἑβραίοις Ἄραψι σύροις μήδοις παρθυαίοις. Πολλῶν δὲ λέγεται καὶ ἄλλων ἐκμαθεῖν γλώττας, τῶν πρὸ αὐτῆς βασιλέων οὐδὲ τὴν αἰγυπτίαν ἀνασχομένων παραλαβεῖν διάλεκτον, ἐνίων δὲ καὶ τὸ μακεδονίζειν ἐκλιπόντων.

Et de fait, on dit que sa beauté en elle-même n'était pas incomparable ni propre à émerveiller ceux qui la voyaient, mais son commerce familier avait un attrait irrésistible, et l'aspect de sa personne, joint à sa conversation séduisante et à la Grâce naturelle répandue dans ses paroles, portait en soi une sorte d'aiguillon. Quand elle parlait, le son même de sa voix donnait du plaisir. Sa langue était comme un instrument à plusieurs cordes dont elle jouait aisément dans le dialecte qu'elle voulait, car il y avait très peu de barbares avec qui elle eût besoin d'interprète: elle répondait sans aide à la plupart d'entre eux, par exemple aux Éthiopiens, aux Troglodytes, aux Hébreux, aux Arabes, aux Syriens, aux Mèdes et aux Parthes. On dit qu'elle savait encore plusieurs autres langues, tandis que les rois ses prédécesseurs n'avaient pas même pris la peine d'apprendre l'égyptien et que même quelques-uns avaient oublié le macédonien.

 

Plutarque nous propose maintenant un rapide portrait de Cléopâtre, mais ces quelques lignes constituent pour nous un témoignage fondamental: c'est le plus long que l'Antiquité nous ait laissé, en dehors des fictions poétiques de Lucain. Voici deux autres traductions de ce passage célèbre:

 

* Sa beauté seule n'était point si incomparable qu'il ne pût y en avoir d'aussi belles, ni telle qu'elle ravît incontinent ceux qui la regardaient. Mais sa conversation était si aimable qu'il était impossible d'en éviter l'emprise et la bonne grâce qu'elle avait à deviser, la douceur et la gentillesse de son naturel, qui assaisonnaient tout ce qu'elle disait ou faisait, étaient un aiguillon qui poignait au vif; et il y avait, outre cela, grand plaisir au son de sa voix et à sa prononciation, parce que sa langue était comme un instrument de musique à plusieurs jeux et à plusieurs registres qu'elle tournait aisément en tel langage qu'il lui plaisait. (Amyot)

 

* Sa beauté n'avait rien d'incomparable et ne frappait pas à première vue, mais on ne pouvait échapper au charme que dégageait sa présence: la grâce naturelle de sa personne, l'amabilité de ses propos et la spontanéité de ses manières donnaient beaucoup de piquant à son entretien. Elle avait une voix ravissante et elle en jouait avec un art consommé, comme d'un instrument à cordes multiples, car elle parlait plusieurs langues. (F. Chamoux)

Cléopâtre
British Museum

 

2. Comment Plutarque définit-il le charme de Cléopâtre? Comparez ce passage avec le chapitre 25 qui est écrit au discours indirect libre. Essayez de préciser les intentions de l'auteur en vous appuyant sur des expressions de chacun des deux textes: sont-ils contradictoires, sont-ils complémentaires?

 

3. Cléopâtre était-elle belle? Voir Conclusion, le nez de Cléopâtre.

 

Remarques

* Pourquoi cette énumération de noms de peuples? Où vivent-ils?

* En quoi Cléopâtre se distingue-t-elle de ses prédécesseurs?

* Dans la liste des langues que parle Cléopâtre, on s'attendait à en trouver une dont l'absence surprend, laquelle et pourquoi selon vous?

 

 Indications complémentaires

 

 

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1. Quintilien (Inst. Orat., XI, 2) affirme que

...Themistocles ... quem unum intra annum optime locutum esse Persice constat, vel Mithridates, cui duas et viginti linguas, quot nationibus imperabat, traditur notas fuisse, vel Crassus ille dives, qui cum Asiae praeesset quinque Graeci sermonis differentias sic tenuit ut qua quisque apud eum lingua postulasset eadem ius sibi redditum ferret Thémistocle, en moins d'un an, apprit parfaitement la langue des Perses; Mithridate connaissait, dit-on, vingt-deux langues,  celles de toutes les nations soumises à son empire; Crassus, ce riche Romain, qui, étant préteur en Asie, se familiarisa si bien avec les cinq dialectes de la langue grecque, qu'il prononçait sur les plaintes portées à son tribunal dans l'idiome même du plaignant. Dans les Notes complémentaires à son édition de la Vie d'Antoine, Robert Flacelière écrit: « Ce qui est dit ici des dons linguistiques de Cléopâtre fait penser (et le rapprochement n'est pas de nature à rendre cela plus vraisemblable) au barbare des bords de la mer Érythrée, personnage mythique [...] exercé à parler de nombreuses langues ».

François Chamoux adopte un point de vue plus nuancé: « Même si le maniement de ces nombreux langages, qu'elle avait pu acquérir avec ses esclaves et avec les hôtes de sa cour d'Alexandrie, se réduisait, comme il est probable, à quelques éléments usuels de conversation, c'était déjà la preuve d'une belle virtuosité intellectuelle et de la volonté d'exercer ses devoirs de reine, auprès de ses sujets comme des étrangers, en toute connaissance de cause ».

 

2. μακεδονίζειν : Cléopâtre s'amuse même à patoiser en pratiquant le dialecte macédonien, proche du grec de Thessalie. N'oublions pas que les Lagides sont d'origine macédonienne comme Alexandre. Celui-ci s'exprimait habituellement en grec d'Athènes, mais de temps en temps

ἀνεβόα Μακεδονιστί ... τοῦτο δἦν σύμβολον θορύβου μεγάλου

il criait en macédonien, ce qui trahissait une émotion forte. (Plutarque, Alexandre, 51)

Cléopâtre


2. La Vie inimitable à Alexandrie

 

Antoine prend le temps de régler les affaires d'Asie et d'organiser les préparatifs de sa future expédition contre les Parthes avant de rejoindre Cléopâtre à Alexandrie où il passe l'hiver 41, en vacances.

 

Luxe et gaspillage (chapitre 28)

Οὕτω δ' οὖν τὸν Ἀντώνιον ἥρπασεν, ὥστε πολεμούσης μὲν ἐν Ῥώμῃ Καίσαρι Φουλβίας τῆς γυναικὸς ὑπὲρ τῶν ἐκείνου πραγμάτων, αἰωρουμένης δὲ Παρθικῆς στρατιᾶς περὶ τὴν Μεσοποταμίαν, ἧς Λαβιηνὸν οἱ βασιλέως στρατηγοὶ Παρθικὸν ἀναγορεύσαντες αὐτοκράτορα Συρίας ἐπιβατεύσειν ἔμελλον, οἴχεσθαι φερόμενον ὑπ' αὐτῆς εἰς Ἀλεξάνδρειαν, ἐκεῖ δὲ μειρακίου σχολὴν ἄγοντος διατριβαῖς καὶ παιδιαῖς χρώμενον, ἀναλίσκειν καὶ καθηδυπαθεῖν τὸ πολυτελέστατον ὡς Ἀντιφῶν εἶπεν  ἀνάλωμα, τὸν χρόνον. Ἦν γάρ τις αὐτοῖς σύνοδος Ἀμιμητοβίων λεγομένη, καὶ καθ' ἡμέραν εἱστίων ἀλλήλους, ἄπιστόν  τινα ποιούμενοι τῶν ἀναλισκομένων ἀμετρίαν.

Ainsi donc elle conquit Antoine à tel point qu'il laissa entraîner par Cléopâtre à Alexandrie, et là, dans des amusements et des jeux de gamin oisif, il dépensait et gaspillait avec mollesse le plus précieux des biens, selon le mot d'Antiphon, à savoir le temps. Cléopâtre et lui avaient formé une association dite de la Vie inimitable, et chaque jour ils s'offraient l'un à l'autre des festins en faisant des dépenses incroyables et sans mesure.

 

Διηγεῖτο γοῦν ἡμῶν τῷ πάππῳ Λαμπρίᾳ Φιλώτας ὁ Ἀμφισσεὺς ἰατρός, εἶναι μὲν ἐν Ἀλεξανδρείᾳ τότε μανθάνων τὴν τέχνην, γενόμενος δέ τινι τῶν βασιλικῶν ὀψοποιῶν συνήθης, ἀναπεισθῆναι νέος ὢν ὑπ' αὐτοῦ τὴν πολυτέλειαν καὶ τὴν παρασκευὴν τοῦ δείπνου θεάσασθαι.  Παρεισαχθεὶς οὖν εἰς τοὐπτανεῖον, ὡς τά τ' ἄλλα πάμπολλα ἑώρα καὶ σῦς ἀγρίους ὀπτωμένους ὀκτώ, θαυμάσαι  τὸ πλῆθος τῶν δειπνούντων. Τὸν δ' ὀψοποιὸν γελάσαι καὶ εἰπεῖν, ὅτι πολλοὶ μὲν οὐκ εἰσὶν οἱ δειπνοῦντες, ἀλλὰ περὶ δώδεκα· δεῖ δ' ἀκμὴν ἔχειν τῶν παρατιθεμένων  ἕκαστον, ἣν ἀκαρὲς ὥρας μαραίνει. Καὶ γὰρ αὐτίκα γένοιτ' ἂν Ἀντώνιον δείπνου δεηθῆναι καὶ μετὰ μικρόν, ἂν δ' οὕτω τύχῃ παραγαγεῖν αἰτήσαντα ποτήριον ἢ λόγου τινὸς ἐμπεσόντος. Ὅθεν οὐχ ἕν, ἀλλὰ πολλά, φάναι, δεῖπνα  συντέτακται· δυσστόχαστος γὰρ ὁ καιρός.

En tout cas, le médecin Philotas d'Amphissa racontait ceci à mon grand-père Lamprias: apprenant alors son art à Alexandrie, il avait lié connaissance avec l'un des cuisiniers royaux et, en jeune homme qu'il était, il avait accepté son offre de venir contempler les somptueux apprêts du dîner. Introduit dans la cuisine, il vit, entre beaucoup d'autres choses, huit sangliers à la broche. Comme il s'étonnait du nombre des convives, le cuisinier se mit à rire et lui dit: Les convives ne sont pas nombreux: douze environ, mais il faut que chaque mets soit juste à point, et un instant suffit à le gâter; or, il se peut qu'Antoine veuille dîner tout de suite ou presque, ou que, si cela se trouve, il remette à plus tard, parce qu'il aura demandé à boire ou qu'il se sera mis à causer avec quelqu'un. Voilà pourquoi ce n'est pas un seul repas, mais plusieurs qu'on apprête à la fois, le moment de servir étant difficile à deviner.

 

Ταῦτα μὲν οὖν ἡμῖν ἔλεγεν ὁ πάππος ἑκάστοτε διηγεῖσθαι τὸν Φιλώταν.

Voilà ce que mon grand-père disait avoir entendu raconter à plusieurs reprises par Philotas.

 

Remarques

* ἁρπάζω : enlever, ravir. ἡ ἁρπάγη désigne une sorte de râteau (pensez à Harpagon); Plutarque veut nous donner l'impression qu'Antoine se laisse accrocher par Cléopâtre, ce qui est inexact.

* ἡ σχολή : le temps libre, celui qu'un homme qui n'est pas soumis à un travail servile peut consacrer à se cultiver. Ce mot, par l'intermédiare du latin schola, est l'ancêtre de tous les termes européens qui désignent l'école: Schule, school, escuela, scola, etc. Dans notre passage, il se traduit assez bien par vacances. σχολή correspond à peu près au latin otium (mais negotium ne traduit absolument pas ἀσχολία qui signifie travail servile).

* ἡ διατριβή : le passe-temps en général et plus particulièrement toutes les façons intelligentes d'employer son temps, c'est-à-dire les activités culturelles, l'étude, la philosophie. (voir c-dessous Antiphon). N'oublions quand même pas, n'en déplaise ici à Plutarque, qu'Antoine n'était pas un traîne-sabre mais un homme cultivé: Appien (V, 11) emploie le même mot pour parler des activités d'Antoine à Alexandrie mais sans équivoque : ἔξοδοί τε ἦσαν ἐς ἱερὰ ἢ γυμνάσια ἢ φιλολόγον διατριβὰς μόναι il ne sortait [du palais royal] que pour les cérémonies religieuses, le sport et les conversations avec les spécialistes de la Bibliothèque.

* Ἀμιμητοβίων est au génitif pluriel. Certains auteurs ont traduit par Les Inimitables viveurs, mais cette traduction, proche du grec, apporte en français une connotation trop péjorative.

* αὐτοῖς et ἀλλήλους ne désignent pas seulement Antoine et Cléopâtre, mais aussi leurs amis [voir ci-dessous, voir aussi chapitre 71: l'attente de la mort en commun].

* εἶναι suivi d'un participe marque un état durable: il séjournait alors à Alexandrie où il apprenait....

* ὁ ὀψοποιός : le cuisinier, et tout particulièrement le rôtisseur.

* ἡ ἀκμή : parent de ἄκρος, aigu, au sommet. Ce mot désigne ce qui se réalise au plus haut degré, ce qui atteint son point de perfection: la pointe, la fleur de l'âge, l'apogée. La notion d'acmè a servi aux critiques anciens à indiquer la période de la vie d'un écrivain où il possède la maîtrise totale de son art. C'est parfois d'après l’ἀκμή ainsi définie (quarante ans environ) que l'on essaie de préciser l'année de naissance des auteurs anciens.

* παράγω [χρόνον ou δεῖπνον] : faire traîner en longueur. Les deux participes qui suivent marquent la cause, mais le premier en apposition au sujet exprime une cause directe (il veut dîner après l'apéritif), le second au génitif absolu une cause indirecte (il a oublié l'heure du dîner).

 

* Antiphon: selon le Pseudo-Plutarque des Vies des dix orateurs, Antiphon ouvrit une école (διατριβή) et discutait de l'éloquence avec Socrate le philosophe non en cherchant la dispute mais en argumentant, comme Xénophon l'a rapporté dans ses Mémorables. Il composait sur commande des plaidoiries pour ses concitoyens et fut, suivant certains, le premier à s'adonner à cette activité.

 

* Les cuisines du palais: petite scène de comédie où Plutarque alterne discours indirect et discours direct en prenant visiblement plaisir à faire parler son cuisinier... qu'on imagine facilement, selon l'habitude méditerranéenne, donnant une grande claque dans le dos de Philotas aprèsὁ καιρός. Remarquez le passif ἀναπεισθῆναι : le cuisinier n'est sans doute pas fâché de se faire valoir aux yeux du jeune intellectuel. Enfin, comédie dans la comédie, si vous imaginez l'âge de Philotas quand il racontait sa jeunesse à Lamprias [voir chapitre 68: soulagement des Grecs après Actium], le mot ἐκάστοτε, avant διηγέομαι qui signifie exposer en détail peut laisser entendre que le bon Philotas âgé radotait un peu!

 

* Une scène prise sur le vif: relevez les mots qui expriment l'ahurissement du jeune apprenti-médecin devant ce qui n'est qu'un petit repas intime; les mots qui expriment la fierté du cuisinier qui vante son art devant un médecin.

 

* En quoi consiste, selon le rôtisseur royal, le vrai luxe et le vrai raffinement? Notons au passage que le sanglier est, en Égypte, un gibier d'importation !

 


Antoine et Cléopâtre inséparables (chapitre 29)

 

Ἡ δὲ Κλεοπάτρα τὴν κολακείαν οὐχ ὥσπερ ὁ Πλάτων φησὶ τετραχῇ, πολλαχῇ δὲ διελοῦσα, καὶ σπουδῆς ἁπτομένῳ καὶ παιδιᾶς ἀεί τινα καινὴν ἡδονὴν ἐπιφέρουσα καὶ χάριν, ᾗ διεπαιδαγώγει τὸν Ἀντώνιον οὔτε νυκτὸς οὔθ' ἡμέρας ἀνιεῖσα.

Cléopâtre ne divisa pas l'art de séduire sous quatre rubriques, comme le fait Platon, mais elle en multiplia les aspects: en apportant toujours un petit plus inattendu aux occupations sérieuses ou récréatives d'Antoine, un plaisir, une attention, elle confortait son influence sur lui, et ne le quittait ni le jour ni la nuit.

 

Καὶ γὰρ συνεκύβευε καὶ συνέπινε καὶ συνεθήρευε καὶ γυμναζόμενον ἐν ὅπλοις ἐθεᾶτο, καὶ νύκτωρ προσισταμένῳ θύραις καὶ θυρίσι δημοτῶν καὶ σκώπτοντι τοὺς ἔνδον συνεπλανᾶτο καὶ συνήλυε, θεραπαινιδίου στολὴν λαμβάνουσα. Καὶ γὰρ ἐκεῖνος οὕτως ἐπειρᾶτο σκευάζειν ἑαυτόν. Ὅθεν ἀεὶ σκωμμάτων, πολλάκις δὲ καὶ πληγῶν ἀπολαύσας ἐπανήρχετο· τοῖς δὲ πλείστοις  ἦν δι' ὑπονοίας. Οὐ μὴν ἀλλὰ προσέχαιρον αὐτοῦ τῇ βωμολοχίᾳ καὶ συνέπαιζον οὐκ ἀρρύθμως οὐδ' ἀμούσως οἱ Ἀλεξανδρεῖς, ἀγαπῶντες καὶ λέγοντες ὡς τῷ τραγικῷ πρὸς τοὺς Ῥωμαίους χρῆται προσώπῳ, τῷ δὲ κωμικῷ πρὸς αὐτούς.

Elle jouait aux dés avec lui, elle buvait avec lui, elle chassait avec lui, elle assistait à ses exercices militaires, et la nuit, quand il se plantait à la porte ou à la fenêtre d'une maison et qu'il se moquait des gens qui s'y trouvaient, elle traînait avec lui et se baladait avec lui, habillée en petite servante d'une robe de quatre sous. Il essayait lui aussi de se déguiser de la même façon: ce qui fait que toutes les nuits il rentrait au palais tout content d'avoir essuyé de mauvaises plaisanteries, et parfois d'avoir reçu des coups ! mais la plupart des gens pensaient bien le reconnaître. Il n'empêche que les Alexandrins s'amusaient de ses pitreries et participaient à ses jeux: tout cela ne dépassait pas la mesure et ne manquait pas d'esprit. Ils l'aimaient bien et affirmaient qu'il portait le masque tragique chez les Romains mais le masque comique chez eux.

 

Remarques

* ἡ σπουδή: l'empressement, l'application sérieuse, le verbe σπεύδω signifie travailler activement à quelque chose, σπουδάζω être sérieux. Platon dit de Socrate: σπουδάζει παίζων il est sérieux en plaisantant.

* θεραπαινιδίον: diminutif affectif (au neutre) de θεραπαινίς (voir chap. 26), lui-même diminutif de θεράπαινα qui sert de féminin à θεράπων. Ces mots n'impliquent pas nécessairement une condition servile, contrairement à ὁ δούλος (voir chap. 83) et ἡ δούλη. Ils désignent tantôt comme ici la servante, tantôt (chap. 26) la dame de compagnie. Vous trouverez s agapo.jpgaussi aux chapitres 75 et 76 ὁ οἰκήτης le domestique attaché au service personnel et au chapitre 77 ὁ ὑπηρέτης le subordonné.

* ἀγαπάω : être satisfait de quelque chose ou de quelqu'un, et donc l'aimer (bien) (voir chapitre 9). Ce verbe se distingue de στέργω qui traduit l'amour filial ou fraternel et de ἐράω qui signifie aimer d'amour. ἀγαπῶ est généralement dépourvu de connotations érotiques: les repas fraternels des premiers chrétiens ont reçu le nom d'agapes (αἱ ἀγάπαι). Mais en grec moderne, Je t'aime se dit σαγαπώ.

* Remarquez la fréquence anormale du préverbe σύν- dans ce passage.

* διαπαιδαγωγέω : diriger l'éducation d'un enfant, le mot ne manque pas d'humour ici, mais Plutarque fait aussi allusion à une phrase d'un chapitre précédent, lequel?

* L'attitude de Cléopâtre dans les gamineries d'Antoine: pourquoi l'accompagne-t-elle? passe-t-elle vraiment inaperçue (comment comprenez-vous ἐπειρᾶτο ? A quel passage précédent peut-on penser ici?

* Comment expliquez-vous l'attitude des Alexandrins vis à vis d'Antoine, quels traits de caractère de notre personnage peuvent expliquer cette attitude?

* τὸ πρόσωπον, le masque de l'acteur de théâtre, le rôle, que veulent dire les Alexandrins? Pensez aussi à la famille étymologique du mot κωμικός.

 

Une pêche miraculeuse (chapitre 29, suite)

 

Τὰ μὲν οὖν πολλὰ τῶν τόθ' ὑπ' αὐτοῦ παιζομένων διηγεῖσθαι πολὺς ἂν εἴη φλύαρος· ἐπεὶ δ' ἁλιεύων ποτὲ καὶ δυσαγρῶν ἤχθετο παρούσης τῆς Κλεοπάτρας, ἐκέλευσε τοὺς ἁλιεῖς ὑπονηξαμένους κρύφα τῷ ἀγκίστρῳ περικαθάπτειν ἰχθῦς τῶν προεαλωκότων, καὶ δὶς ἢ τρὶς  ἀνασπάσας οὐκ ἔλαθε τὴν Αἰγυπτίαν. Προσποιουμένη δὲ θαυμάζειν τοῖς φίλοις διηγεῖτο, καὶ παρεκάλει τῇ ὑστεραίᾳ γενέσθαι θεατάς. Ἐμβάντων δὲ πολλῶν εἰς τὰς ἁλιάδας καὶ τοῦ Ἀντωνίου τὴν ὁρμιὰν καθέντος, ἐκέλευσέ τινα τῶν αὑτῆς ὑποφθάσαντα καὶ προσνηξάμενον τῷ ἀγκίστρῳ περιπεῖραι Ποντικὸν τάριχος. Ὡς δ' ἔχειν πεισθεὶς ὁ Ἀντώνιος ἀνεῖλκε, γέλωτος οἷον εἰκὸς γενομένου, παράδος ἡμῖν ἔφη τὸν κάλαμον αὐτόκρατορ τοῖς Φαρίταις καὶ Κανωβίταις βασιλεῦσιν· ἡ δὲ σὴ θήρα πόλεις εἰσὶ καὶ βασιλεῖαι καὶ ἤπειροι.

Il serait fastidieux de raconter un grand nombre de ses plaisanteries d'alors; je n'en citerai qu'une. Un jour qu'Antoine pêchait à la ligne et était contrarié de ne rien prendre en présence de Cléopâtre, il ordonna à des pêcheurs, de plonger sans se faire voir et d'accrocher à son hameçon des poissons qu'ils avaient pris auparavant, et ainsi deux ou trois fois il tira sa ligne avec succès, mais l'Égyptienne ne fut pas dupe. Elle feignit d'admirer et rapporta le fait à ses amis en les priant d'assister à la partie de pêche du lendemain. Ils montèrent en grand nombre dans les barques des pêcheurs, et, lorsqu'Antoine eut lancé sa ligne, elle commanda à l'un de ses gens de prendre les devants pour plonger et attacher à l'hameçon un poisson salé du Pont. Antoine, persuadé qu'il tenait un poisson, ramena sa ligne, et tout le monde, comme on peut croire, éclata de rire: Grand général, dit Cléopâtre, laisse-nous la ligne à nous qui régnons sur Pharos et Canope: ta pêche à toi, ce sont des villes, des royaumes, des continents.

 

Remarques

* τοὺς ἁλιεῖς: il faut comprendre qu'Antoine est entouré de pêcheurs locaux.

* Ποντικὸς τάριχος: un [poisson] salé importé du Pont.

* ἡμῖν τοῖς ... βασιλεῦσιν: Cléopâtre fait semblant de parler au nom des copains d'Antoine, les pêcheurs de Pharos et de Canope.

* ἡ Αἰγυπτία: Plutarque cherche-t-il seulement à éviter la répétition de Κλεοπάτρα ou peut-on trouver dans les mots qui suivent une justification de l'emploi de ce mot? (voir aussi chap. 31 et La bataille d'Actium)

 

1. Commediante... traggediante... [voir préface]:

Καὶ πολλοῖς ἐπῄει λέγαιν τῶν Μακεδόνων ... ὡς ... οἱ ἄλλοι <βασιλεῖς> καὶ μάλιστα Δημήτριος ἐπὶ σκηνῆς τὸ βάρος ὑποκρίνοιντο καὶ τὸν ὄγνον τοῦ ἀνδρός. Ἦν δὡς ἀληθῶς τραγῳδία μεγάλη περὶ τὸν Δημήτριον ...

Et beaucoup de Macédoniens en vinrent à dire que [...] les autres rois, et surtout Démétrios, ne représentaient, à la façon des acteurs tragiques, que l'orgueil et le faste de ce grand homme [Alexandre]. Et sans mentir il y avait autour de Démétrios tout pour monter une grande tragédie. (Dém., 41).

 

2. Τὰ μὲν οὖν πολλὰ ... διηγεῖσθαι πολὺς ἂν εἴη φλύαρος, par exemple peut-être l'anecdote bien connue de la perle dissoute dans le vinaigre que rapporte Pline l'Ancien (Hist. nat., IX, 58):

Duo fuere maximi uniones per omne aevum; utrumque possedit Cleopatra, Aegypti reginarum novissima, per manus orientis regum sibi traditos. Haec, cum exquisitis cotidie Antonius saginaretur epulis, superbo simul ac procaci fastu, ut regina meretrix lautitiam eius omnem apparatumque obtrectans, quaerente eo quid adstrui magnificentiae posset, respondit una se cena centiens HS absumpturam. Cupiebat discere Antonius, sed fieri posse non arbitrabatur. Ergo sponsionibus factis postero die, quo iudicium agebatur, magnificam alias cenam, ne dies periret, sed cotidianam, Antonio apposuit inridenti computationemque expostulanti.

Il y avait deux perles, les plus grosses qui eussent jamais existé, l'une et l'autre propriété de Cléopâtre, dernière reine d'Égypte; elles les avaient héritées des rois de l'Orient. Au temps où Antoine se gavait journellement de mets choisis, Cléopâtre, avec le dédain à la fois hautain et provocant d'une prostituée couronnée, dénigrait toute la somptuosité de ces apprêts. II lui demanda ce qui pouvait être ajouté à la magnificence de sa table; elle répondit qu'en un seul dîner elle engloutirait dix millions de sesterces. Antoine était désireux d'apprendre comment, sans croire la chose possible. Ils firent donc un pari; le lendemain, jour de la décision, elle fit servir à Antoine un dîner certes somptueux - il ne fallait pas que ce jour fût perdu -, mais ordinaire. Antoine se moquait et demandait le compte des dépenses. Ce n'était, assura-t-elle, qu'un à-côté; le dîner coûterait le prix fixé, et elle mangerait à elle seule les dix millions de sesterces.

At illa corollarium id esse et consumpturam eam cenam taxationem confirmans solamque se centiens HS cenaturam, inferri mensam secundam iussit. Ex praecepto ministri unum tantum vas ante eam posuere aceti, cuius asperitas visque in tabem margaritas resoluit. Gerebat auribus cum maxime singulare illud et vere unicum naturae opus. Itaque expectante Antonio quidnam esset actura, detractum alterum mersit ac liquefactum obsorbuit. Iniecit alteri manum L. Plancus, iudex sponsionis eius, eum quoque parante simili modo absumere, victumque Antonium pronuntiavit omine rato.

Elle ordonna d'apporter le second service. Suivant ses instructions, les serviteurs ne placèrent devant elle qu'un vase, rempli d'un vinaigre dont la violente acidité dissout les perles. Elle portait à ses oreilles ces bijoux extraordinaires, ce chef-d'œuvre de la nature vraiment unique. Alors qu'Antoine se demandait ce qu'elle allait faire, elle détacha l'une des perles, la plongea dans le liquide, et, lorsqu'elle fut dissoute, l'avala. Elle se préparait à engloutir l'autre de la même façon; L. Plancus, arbitre de ce pari, mit le holà et prononça qu'Antoine était vaincu, présage qui s'est accompli.

 

Pourquoi, selon vous, Plutarque qui à coup sûr connaissait cette anecdote (ἄπιστόν τινα ἀμετρίαν y fait peut-être allusion) ne la raconte-t-il pas?

 

3. τοῖς φίλοις διηγεῖτο prouve que l'association de la Vie inimitable est ouverte à tout un petit groupe de familiers: La formule du club n'était pas en soi une nouveauté: les structures associatives s'étaient considérablement développées dans les cités hellénistiques, où les particuliers se groupaient volontiers entre eux pour entretenir des liens d'amitié et d'entraide en se plaçant sous l'invocation d'un dieu. Les cérémonies du culte et les banquets rituels étaient les manifestations habituelles de ces associations privées. Celle qui fut conclue entre Antoine et Cléopâtre avait l'avantage de mettre sur le même plan, celui de l'amitié, la reine et son amant qui n'était pas de sang royal, dans un cadre probablement cultuel que Plutarque ne précise pas. (F. Chamoux)

 

On aimerait savoir en quoi consistaient les festins et les incroyables dépenses dont parle Plutarque. Velleius Paterculus (II, 83) se fait un malin plaisir d'évoquer l'un des membres de l'association, le célèbre Munatius Plancus: cum caeruleatus et nudus caputque redimitus arundine et caudam trahens, genihus innixus Glaucum saltasset in convivio peint en bleu et nu, la tête couronnée de roseaux et traînant une queue, Plancus avait en rampant sur les genoux dansé dans un banquet le rôle de Glaucus.

Il faut comprendre qu'il joue, pendant un banquet, une pantomime représentant le mythe de Glaucos, le pêcheur qui devint un dieu marin après avoir mangé une algue.

Rappelons que ce même L. Munatius Plancus, fondateur de Lugdunum, fera décerner un beau jour de l’année 27 av. J.-C. le titre d’ Augustus  à Octave !

 

4. Il était facile d'accabler Antoine et Cléopâtre, mais Octavien lui non plus n'était pas irréprochable, comme nous le raconte Suétone (Aug., 70): Cena quoque eius secretior in fabulis fuit, quae vulgo dodekatheos vocabatur; in qua deorum dearumque habitu discubuisse convivas et ipsum pro Apolline ornatum, non Antoni modo epistulae singulorum nomina amarissime enumerantis exprobrant, sed et sine auctore notissimi versus;

[...] Impia dum Phoebi Caesar mendacia ludit,

Dum nova divorum cenat adulteria [...]

On parla beaucoup aussi d'un dîner secret donné par Auguste et que tout le monde appelait le festin des douze dieux. Les convives y parurent, en effet, travestis en dieux ou en déesses, et Auguste lui-même déguisé en Apollon. C'est ce que lui reprochent non seulement les lettres d'Antoine, qui énumère tous les noms avec une cruelle ironie, mais encore ces vers anonymes et bien connus:

[...] Quand César, dans son impiété, osa parodier Phébus

quand il régala ses convives des nouveaux adultères des dieux [...].

 

5. L'influence néfaste de Cléopâtre sur un Antoine débauché a fait les beaux jours de la propagande d'Octavien et plus tard d'Auguste: écoutons ce qu'il en reste chez Florus (II, 21): captus amore Cleopatrae quasi bene gestis rebus in regio se sinu reficiebat. Hunc mulier Aegyptia ab ebrio imperatore pretium libidinum Romanum imperium petit; et promisit Antonius, quasi facilior esset Partho Romanus. Igitur dominationem parare nec tacite; sed patriae, nominis, togae, fascium oblitus totus in monstrum illud ut mente, ita habitu quoque cultuque desciverat. Il s'éprit de Cléopâtre et, comme s'il avait remporté des succès, s'accordait du repos dans les bras de la reine. C'est ainsi qu'une femme, une Égyptienne, demande l'Empire romain à un général ivre, pour prix de ses faveurs. Et Antoine le lui promit, comme si le Romain était plus facile à vaincre que le Parthe. Il se prépara donc à conquérir le pouvoir et cela, sans se cacher; mais, après avoir oublié sa patrie, son nom, sa toge, ses faisceaux, il s'abandonna tout entier à ce monstre, et cela se vit non seulement dans ses sentiments, mais aussi dans son costume et même dans ses ornements.

 

Nos chapitres semblent aller dans le même sens: Plutarque, s'il est relativement indulgent pour Cléopâtre, ne ménage pas Antoine, et pourtant... l'auteur d'un traité intitulé Propos de table ne prend pas ποτήριον ou λόγου τινὸς ἐμπεσόντος dans un sens forcément péjoratif, ajoutons que σπουδῆς ἁπτομένῳ suppose une activité sérieuse, que γυμναζόμενον ἐν ὅπλοις semble peu compatible avec un état d'ivresse permanent (et montre qu'Antoine ne néglige pas de faire manoeuvrer ses soldats). Mais Plutarque qui a promis dans sa préface de faire le portrait d'un mauvais sujet ne peut pas, comme Appien, insister sur l'intérêt que portait Antoine aux aspects culturels et intellectuels de la vie à Alexandrie.

 

Cléopâtre met tout en oeuvre pour offrir à Antoine un séjour inoubliable: remarquons encore une fois le verbe διαπαιδαγωγέω: il sous-entend peut-être aussi que la reine initie Antoine à la vie royale, ou qu'elle lui sert de guide, au Musée comme à Canope ! Quant à l'anecdote de la pêche miraculeuse, remarquez le vocatif αὐτόκρατορ qui, sur le ton de la plaisanterie, contient un rappel à des devoirs que la suite de la phrase développe. Plutarque ne date pas cette anecdote, et c'est dommage, car elle prendrait un sens très précis si elle se passait en fin d'hiver (voyez le chapitre suivant).

 

L'art de Plutarque dans ces pages consiste à rester bien aligné sur le cap qu'il s'est fixé, tout en laissant au lecteur averti la possibilité de lire entre les lignes.

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3. Antoine épouse Octavie

 

Retour d'Antoine en Italie

Situation de l'extrait (chapitre 30)

Deux séries de nouvelles parviennent à Alexandrie: en Orient les Parthes passent à l'offensive en Asie; en Occident l'Italie connaît une situation de crise. Octavien a dû faire face à une agitation croissante; L. Antonius, frère d'Antoine et consul en 41, a entretenu le mécontentement. Peut-être y a-t-il été poussé par la remuante Fulvia qui combattait à Rome contre Octavien pour les intérêts de son mari (Ant. 28). C'est aussi ce que dit Appien (V, 19): elle aurait été poussée par les paroles d'un certain Manius qui lui aurait soufflé que tant que l'Italie serait en paix, Antoine resterait avec Cléopâtre, mais que si la guerre éclatait, il reviendrait aussitôt. Ce Manius sera mis à mort par Antoine ὡς ἐρεθίσαντά τε Φουλβίαν ἐπὶ διαβολῆς Κλεοπάτρας pour avoir poussé Fulvie à calomnier Cléopâtre (ibid.)

 

Octavien réagit d'abord en répudiant Clodia, la fille de Fulvia, qu'il avait épousée pour sceller le triumvirat: privignam eius Claudiam, Fulviae ex P. Clodio filiam, duxit uxorem vixdum nubilem ac simultate cum Fulvia socru orta dimisit intactam adhuc et virginem il épousa Clodia, la belle-fille d'Antoine, fille de Fulvia et de P. Clodius, bien qu'elle fût à peine nubile, puis, s'étant brouillé avec sa belle-mère Fulvia, il la renvoya encore vierge (Suétone, Aug., 62). Ce dernier détail, affront supplémentaire pour le parti antonien, montre surtout qu'Octavien avait prévu dès la signature du triumvirat que l'affrontement serait un jour inévitable ! L. Antonius se laisse enfermer dans la ville de Pérouse, qui est prise et détruite; Octavien lui accorde le pardon; Fulvia quitte l'Italie pour la Grèce.

 

Μόλις οὖν ὥσπερ ἐξυπνισθεὶς καὶ ἀποκραιπαλήσας, ὥρμησε μὲν Πάρθοις ἐνίστασθαι καὶ μέχρι Φοινίκης προῆλθε, Φουλβίας δὲ γράμματα θρήνων μεστὰ πεμπούσης, ἐπέστρεψεν  εἰς τὴν Ἰταλίαν ἄγων ναῦς διακοσίας. Ἀναλαβὼν δὲ κατὰ πλοῦν τῶν φίλων τοὺς πεφευγότας, ἐπυνθάνετο τοῦ πολέμου τὴν Φουλβίαν αἰτίαν γεγονέναι, φύσει μὲν οὖσαν πολυπράγμονα καὶ θρασεῖαν, ἐλπίζουσαν δὲ τῆς Κλεοπάτρας ἀπάξειν τὸν Ἀντώνιον, εἴ τι γένοιτο κίνημα περὶ τὴν Ἰταλίαν. Συμβαίνει δ' ἀπὸ τύχης καὶ Φουλβίαν πλέουσαν πρὸς αὐτὸν ἐν Σικυῶνι νόσῳ τελευτῆσαι· διὸ καὶ μᾶλλον αἱ πρὸς Καίσαρα διαλλαγαὶ καιρὸν ἔσχον. Ὡς γὰρ προσέμειξε τῇ Ἰταλίᾳ καὶ Καῖσαρ ἦν φανερὸς ἐκείνῳ μὲν οὐθὲν ἐγκαλῶν, αὐτὸς δ' ὧν ἐνεκαλεῖτο τὰς αἰτίας τῇ Φουλβίᾳ προστριβόμενος

Réveillé à grand-peine de sa somnolence et de son ivresse, il se mit en devoir de faire tête aux Parthes et s'avança jusqu'en Phénicie. Mais une lettre éplorée de Fulvia le fit revenir sur ses pas, et il se mit en route pour l'Italie avec deux cents vaisseaux. En cours de traversée il recueillit ceux de ses amis qui avaient pris la fuite, et apprit d'eux que Fulvia avait été l'instigatrice de la guerre: agitée et audacieuse de nature, elle espérait détacher Antoine de Cléopâtre, s'il se produisait un mouvement en Italie. Mais le hasard voulut que Fulvia, en route pour le rejoindre, mourût de maladie à Sicyone, ce qui facilita la réconciliation avec César, car, dès qu'Antoine eut abordé en Italie, il fut manifeste que César ne faisait aucun reproche à Antoine et que lui-même rejetait sur Fulvia les griefs que l'on avait contre lui.

Remarques

Les historiens s'interrogent sur l'indifférence d'Antoine devant ces nouvelles inquiétantes. L'explication de Plutarque ne tient pas à l'examen: les chapitres précédents montrent qu'Antoine n'a pas passé l'hiver en état d'ébriété ou d'abrutissement. La navigation était bien sûr ralentie en hiver, mais les nouvelles circulaient. On peut penser que si Antoine n'a pas réagi aux événements d'Italie, c'est parce que Fulvia (notre texte le confirme) a pris des initiatives dont elle ne tenait pas à rendre compte à son mari, vexée aussi de le savoir en train de filer le parfait amour avec Cléopâtre; c'est parce que L. Antonius essayait de jouer un jeu personnel; c'est enfin parce qu'Octavien aussi gardait le silence, trop content de pouvoir rejeter ultérieurement toute la responsabilité des événements sur Antoine.

 

Octavie (chapitre 31)

Ταῦτ' ἔχειν καλῶς δοκοῦντα πίστεως ἐδεῖτο σφοδροτέρας, ἣν ἡ τύχη παρέσχεν. Ὀκταουία γὰρ ἦν ἀδελφὴ πρεσβυτέρα μέν, οὐχ ὁμομητρία δὲ Καίσαρι· ἐγεγόνει γὰρ ἐξ Ἀγχαρίας, ὁ δ' ὕστερον ἐξ Ἀτίαςἔστεργε δ' ὑπερφυῶς τὴν ἀδελφήν, χρῆμα θαυμαστὸν ὡς λέγεται γυναικὸς γενομένην. Αὕτη, Γαΐου Μαρκέλλου τοῦ γήμαντος αὐτὴν οὐ πάλαι τεθνηκότος, ἐχήρευεν. ἐδόκει δὲ καὶ Φουλβίας ἀποιχομένης χηρεύειν Ἀντώνιος, ἔχειν μὲν οὐκ ἀρνούμενος Κλεοπάτραν, γάμῳ δ' οὐχ ὁμολογῶν ἀλλ' ἔτι τῷ λόγῳ περί γε τούτου πρὸς τὸ&#