Noctes Gallicanae
POMPEIAN

CIL IV, 9143, Reg 3 ins 04

Salut aux Pompéiens, où qu'ils soient !

 

 

 

 

Pompéi et la Campanie

 

 

pourquoi écrit-on sur les murs ?

 

 

les monuments publics

 

 

la banque

 

 

les prêteurs sur gages

 

 

la vie municipale

 

 

Claude à Pompéi ?

 

 

Néron et Poppée

 

 

le garum

 

 

inscriptions grecques métriques

 

 

les jeux de dés

 

 

la basilique

 

 

poésie

 

 

épitaphes

 

 

le lupanar

 

 

image002.jpg

 

 

les thermes

 

 

les bistrots

 

épigraphie : sommaire

 

 

affiches des combats de gladiateurs

 

 

 

Introduction

 

Directeur des fouilles de 1860 à 1875, Giuseppe Fiorelli a imaginé de diviser Pompéi en « arrondissements » ou « régions » (en latin regio), chaque arrondissement se divisant en îlots (insula) délimités par quatre rues, chaque maison (aedes) de l’îlot recevant un numéro ; ainsi la maison des Vettii se trouve dans le VIe arrondissement, îlot 15, numéro 1, ce qui se note en abrégé VI, 15, 1, ou Reg. VI, ins. 15, aed. 1.

 

L’abréviation CIL IV (ou CIL 4, il faut que je mette de l’ordre dans mes références !) renvoie au volume IV du Corpus Inscriptionum Latinarum, recueil de toutes les inscriptions latines antiques, initié au 19ème siècle par des érudits allemands et régulièrement mis à jour. Quelques milliers de pages… Les volumes du Corpus et les inscriptions dans chaque volume sont organisés selon la localisation géographique des inscriptions : le volume IV est consacré aux inscriptions pariétaires et doliaires de Pompéi et d’Herculanum (les inscriptions monumentales ont été rassemblées dans le volume X), le volume VI à la ville de Rome, le volume XII à la Gaule Narbonnaise, etc. Le volume IV contient environ 12000 inscriptions classées rue par rue, maison par maison, pièce par pièce.

 

Il est d’usage lorsqu’on recopie une inscription antique de signaler les passages à la ligne par un trait vertical ; je devrais écrire

M MariVm | aed faci | oro vos

mais je trouve plus esthétique de respecter dans ma typographie les passages à la ligne.

M MariVm

aed faci

oro vos

 

L’abréviation Anth. Palat. renvoie à l’Anthologie Palatine, ou Anthologie Grecque. C’est un recueil de 4500 courts poèmes appelés épigrammes, composé vers l’an 1000 et que nous a transmis un manuscrit dit « Palatinus ». Le recueil rassemble les œuvres de plus de 300 poètes, depuis Tyrtée (et peut-être même Homère) qui vivait au VIIe s. av. J.-C. jusqu’aux contemporains de Justinien (VIe s. ap. J.-C.). Le livre I contient les épigrammes chrétiennes, le livre V les épigrammes érotiques, le livre VI les épigrammes dites « votives », le livre VII les épitaphes, le livre IX les épigrammes « démonstratives » (par ex. inscriptions sur la base de statues), le livre X les épigrammes morales, le livre XI les épigrammes satiriques, le livre XIV les problèmes et devinettes.

 

L’abréviation AE suivie d’un millésime renvoie à la revue l’Année épigraphique.

 

J’ai utilisé la police Garamond Latin pour écrire le latin (vous pouvez la télécharger ici) et la police Athenian pour le grec (vous pouvez la télécharger ici). J’ai utilisé des caractères de couleur marron pour les deux langues anciennes, sauf les inscriptions peintes de Pompéi que je note en rouge, les graffitis en rouge foncé et les inscriptions magiques sur tablettes de plomb en gris.

Les citations et les textes d’auteurs français apparaissent en caractères bleu foncé, mes propres traductions en vert olive.

Comme je trouve l’italique désagréable à lire sur l’écran, j’ai préféré souligner les titres d’ouvrages.

 

J’ai considéré que le mot « graffiti » était singulier et appelait un pluriel « graffitis ». « Graffite » me semble bizarre ; quant à dire « un graffito, des graffiti », pourquoi pas « je viens de faire tomber un spaghetto sur ma chemise propre ! » ?

 


La Campanie, une région bénie des dieux

 

La Campanie a toujours exercé une indiscutable fascination sur les Romains.

 

Dès le IVe siècle av. J.-C., les Campaniens passent pour un

ille praepotens opibus populus, luxuria superbiaque clarus

peuple supérieur à tous les autres par ses richesses, connu pour son art de vivre et son orgueil. (Tite-Live, VII, 31).

 

Au IIe siècle ap. J.-C., Florus, l’abréviateur de Tite-Live, explique cette fascination. Sa description s’insère dans le chapitre où il raconte les événements de 353 av. J.-C., ce qui explique la mention d’Herculanum et de Pompéi (Epitomae, I, 11) :

Omnium non modo Italiae, sed toto orbe terrarum pulcherrima Campaniae plaga est. Nihil mollius caelo: denique bis floribus vernat. Nihil uberius solo: ideo Liberi Cererisque certamen dicitur. Nihil hospitalius mari: hic illi nobiles portus Caieta, Misenus, tepentes fontibus Baiae, Lucrinus et Avernus, quaedam maris otia. Hic amicti vitibus montes Gaurus, Falernus, Massicus et pulcherrimus omnium Vesuvius, Aetnaei ignis imitator. Vrbes ad mare Formiae, Cumae, Puteoli, Neapolis, Herculaneum, Pompei, et ipsa caput urbium, Capua, quondam inter tres maximas (Romam Carthaginemque) numerata.

La Campanie est la plus belle région de toutes, pas seulement d’Italie, mais du monde entier. Rien de plus doux que son ciel : pour tout dire, le printemps y fleurit deux fois. Rien de plus fertile que son sol : c’est pourquoi on dit que Liber [le vin] y rivalise avec Cérès [les moissons]. Rien de plus hospitalier que sa mer : voilà ces célèbres ports de Gaète, Misène, Baies adoucie par ses sources, le Lucrin et l’Averne qui sont en quelque sorte le lieu de repos de la mer. Voilà, couverts de vignes, les monts Gaurus, Falerne, Massique et le plus beau de tous, le Vésuve qui imite le feu de l’Etna. Voilà les villes du bord de mer : Formies, Cumes, Pouzzoles, Naples, Herculanum, Pompéi et la capitale elle-même de ces villes, Capoue, que l’on comptait jadis au nombre des trois plus grandes.

 

image002

 

Enfin, la Campanie contemporaine des dernières années de Pompéi nous est ainsi décrite par Pline l’Ancien dans sa géographie de l’Italie (III, 60-61) :

Hinc felix illa Campania, ab hoc sinu incipiunt vitiferi colles et temulentia nobilis suco per omnes terras incluto atque, ut veteres dixere, summum Liberi Patris cum Cerere certamen. Hinc Setini et Caecubi protenduntur agri ; his iunguntur Falerni, Caleni, dein consurgunt Massici, Gaurani Surrentinique montes. Ibi Leborini campi sternuntur et in delicias alicae politur messis. Haec litora fontibus calidis rigantur praeterque cetera in toto mari conchylio et pisce nobili adnotantur. Nusquam generosior oleae liquor est, hoc quoque certamen humanae voluptatis. tenuere Osci, Graeci, Umbri, Tusci, Campani.

On arrive maintenant dans cette Campanie, bénie des dieux. À partir de ce golfe commencent les collines couvertes de vignes et la griserie bien connue à travers le monde entier que nous donne leur illustre nectar. Sans oublier, comme le disaient les Anciens, la rivalité suprême entre Liber Pater et Cérès. Derrière soi, on laisse les plaines de Sétia et de Cécube, que continuent celles de Falerne et de Calène. Puis s’élèvent le Massique, le Gaurus et les monts de Sorrente. Là s’étendent les plaines de Labories où l’on donne les derniers soins, pour notre plaisir futur, à la récolte de blé. La côte est arrosée de sources chaudes et, sans parler des autres ressources, celles de la mer entière, cette côte s’est rendue célèbre par la qualité du coquillage et du poisson. Nulle part ailleurs ne coule plus généreusement le jus de l’olive, autre rivalité pour le plaisir des hommes. Cette région a été occupée par les Osques, les Grecs, les Ombriens, les Étrusques, les Campaniens.

In ora Savo fluvius, Volturnum oppidum cum amne, Liternum, Cumae Chalcidiensium, Misenum, portus Baiarum, Bauli, lacus Lucrinus et Avernus, iuxta quem Cimmerium oppidum quondam, dein Puteoli colonia Dicaearchia dicti, postque Phlegraei campi, Acherusia palus Cumis vicina ; litore autem Neapolis, Chalcidensium et ipsa, Parthenope a tumulo Sirenis appellata, Herculaneum, Pompei haud procul spectato monte Vesuvio, adluente vero Sarno amne, ager Nucerinus et p. a mari ipsa Nuceria, Surrentum cum promunturio Minervae, Sirenum quondam sede.

En suivant la côte on rencontre le fleuve Savo ; la ville de Volturnes le cours d’eau qui porte son nom ; Literne ; Cumes, ancienne colonie de Chalcis ; Misène ; le port de Baies ; Baules ; les lacs Lucrin et Averne sur le bord duquel se trouvait autrefois la ville des Cimmériens ; puis Pouzzoles, dite aussi Colonia Dichaearchia ; ensuite les Champs Phlégréens et le marais d’Acherusia proche de Cumes ; sur le rivage Naples, elle aussi ancienne colonie de Chalcis, Parthénopé qui doit son nom au tombeau de la Sirène ; Herculanum ; Pompéi d’où l’on peut voir de près le Vésuve et qu’arrose le fleuve Sarnus, la plaine de Nucéria et à quelque distance de la mer Nucéria elle-même ; Sorrente avec le promontoire de Minerve, où vivaient autrefois les Sirènes...

 

image004

Graffiti des cryptoportiques

 

Pompéi, une ville osque

Le site de Pompéi est habité depuis la préhistoire. Situé en hauteur (33,5 m au centre du forum), près de l’embouchure d’un petit fleuve navigable, le Sarno (en latin Sarnus), au cœur d’une région fertile, cet emplacement ne pouvait être promis qu’à un bel avenir, ce que confirme le géographe grec Strabon (~58 ?- 25 ?) :

Νώλης δὲ καὶ Νουκερίας καὶ Ἀχερρῶν, ὁμωνύμου κατοικίας τῆς περὶ Κρέμωνα, ἐπίνειόν ἐστιν ἡ Πομπηία, παρὰ τῷ Σάρνῳ ποταμῷ καὶ δεχομένῳ τὰ φορτία καὶ ἐκπέμποντι. Étant donné sa situation sur le Sarnus, où les marchandises sont transportées dans les deux directions, Pompéi sert de port à Nola, Nucéria et Acherra. (V,4,8)

image006

Graffiti des théâtres

 

Le nom de la ville pourrait garder le souvenir de cinq villages osques qui se seraient regroupés pour devenir une cité : en effet le mot qui signifiait « cinq » en langue osque était formé sur un radical POMPE-. Les Osques parlaient une langue appartenant à la famille des langues italiques et donc assez proche du latin mais notée avec un alphabet légèrement différent.

Ὄσκοι δὲ εἶχον καὶ ταύτην καὶ τὴν ἐφεξῆς Πομπηίαν ἣν παραρρεῖ ὁ Σάρνος ποταμός, εἶτα Τυρρηνοὶ καὶ Πελασγοί, μετὰ ταῦτα δὲ Σαυνῖται· καὶ οὗτοι δ´ ἐξέπεσον ἐκ τῶν τόπων. Les Osques ont occupé Herculanum et sa voisine Pompéi, près de laquelle coule le fleuve Sarnus. Après eux, l’ont occupée les Étrusques et les Pélasges, ensuite encore les Samnites, qui en furent enfin chassés [par les Romains].

C’est ainsi que Strabon raconte (ibid.), un peu vite, l’histoire de Pompéi.

 

En fait, aux VIe et Ve siècles av. J.-C., les Grecs s’installent à Pompéi et agrandissent la ville vers le nord. On y parle toujours la langue osque, mais beaucoup de Pompéiens de cette époque pratiquaient aussi le grec.

image008

De 524 à 474, les Étrusques, grands rivaux des Grecs dans cette région, occupent la ville, mais sans laisser de traces sensibles.

 

En 424, Pompéi est prise par les Samnites, rudes montagnards attirés par la richesse de la plaine côtière. Ces Samnites, qui eux aussi parlaient osque, se donnent désormais le nom de Campani, c’est-à-dire « habitants de la plaine ». C’est de cette époque que datent les remparts qui ceinturent la ville.

 

Mais en 355, pour se protéger de nouvelles agressions des Samnites de la montagne, les Campaniens, en particulier les habitants de Capoue, font appel aux armées romaines. Les Romains refusent d’abord ou font semblant, arguant de leur traité d’amitié avec les Samnites. Les Campaniens remettent alors, selon la formule traditionnelle,

populum Campanum urbemque Capuam, agros, delubra deum, divina humanaque omnia in vestram, patres conscripti, populique Romani dicionem dedimus  au pouvoir discrétionnaire [du sénat] et du peuple romain le peuple campanien et la ville de Capoue, son territoire, les sanctuaires de ses dieux, tout ce qui touche aux dieux et aux hommes (Tite-Live, VII, 31). Les Romains qui défendent désormais leurs propres biens s’empressent d’intervenir.

 

Les guerres samnites dureront jusqu’en 295. C’est ainsi que Rome s’implante en Campanie, concluant des accords d’amitié et d’alliance avec les différentes cités.

 

Pompéi restera toujours fidèle à l’alliance romaine, même dans les périodes difficiles (guerres contre les Samnites, puis contre Pyrrhus et Hannibal), contrairement à la plupart des autres cités de Campanie. Beaucoup de Pompéiens parlent maintenant, en dehors de l’osque, le latin comme une première langue étrangère, à côté du grec.

 

Inscription en osque sur un cadran solaire, Thermes de Stabies :

 

image010

MR : ATINIÍS : MR : KVAÍSSTUR : EÍTIUVAD

MULTASIKAD : KUMBENIEIS : TANGI[N(UD)]

AAMANAFFED

(écrit de droite à gauche)

 

traduite en latin :

Maraevs Atinivs Maraei [f(ilivs)] qvaestor pecvnia

mvltaticia conventvs sententia

locavit

 

et en français :

Maraeus Atinius, fils de Maraeus, chargé du trésor public,

avec l’argent des amendes, conformément à la décision de l’assemblée,

a fait mettre en adjudication ce projet.

 

Colonia Veneria Cornelia Pompeianorum

Mais en 90 av. J.-C., une grande partie des Italiens que Rome appelle ses « amis et alliés » (amici et socii populi Romani) se révolte, et cette fois les Pompéiens se joignent à eux.

 

Quorum ut fortuna atrox, ita causa fuit iustissima : petebant enim eam civitatem, cuius imperium armis tuebantur : per omnis annos atque omnia bella duplici numero se militum equitumque fungi neque in eius civitatis ius recipi, quae per eos in id ipsum pervenisset fastigium, per quod homines eiusdem et gentis et sanguinis ut externos alienosque fastidire posset. Id bellum amplius trecenta milia iuventutis Italicae abstulit.

Autant le sort des Italiens fut affreux, autant leur cause était juste. Ils demandaient effet le droit d’être citoyens de cette cité dont ils protégeaient l’empire par leurs armes : tous les ans, pour toutes les guerres, ils fournissaient un double contingent de fantassins et de cavaliers sans être admis à jouir des droits de cette cité qui, grâce à eux, s’était élevée à une telle hauteur qu’elle pouvait se montrer hautaine envers des gens de même origine et de même sang, comme s’ils étaient des étrangers sans lien de parenté. Cette guerre coûta plus de trois cent mille hommes à la jeunesse italienne. (Velleius Paterculus, II, 15).

 

La ville est assiégée par le futur dictateur Lucius Cornelius Sylla qui remporte à Nola une importante victoire sur les forces campaniennes. Ses méthodes sont brutales et expéditives. Laissant des troupes autour de Pompéi, il attaque la petite ville d’Aeculanum dans les montagnes qui dominent Salerne,

Οἱ δὲ Λευκανοὺς προσδοκῶντες αὐτῆς ἡμέρας σφίσιν ἐπὶ συμμαχίαν ἀφίξεσθαι, τὸν Σύλλαν καιρὸν ἐς σκέψιν ᾖτουν. Ὁ δ' αἰσθανόμενος τοῦ τεχνάσματος ὥραν αὐτοῖς ἔδωκε κἀν τῇδε ξυλίνῳ ὄντι τῷ τείχει κληματίδας περιτιθεὶς μετὰ τὴν ὥραν ὑφῆπτεν. Οἱ δὲ δείσαντες τὴν πόλιν παρεδίδουν. Καὶ τήνδε μὲν ὁ Σύλλας διήρπαζεν ὡς οὐκ εὐνοίᾳ προσελθοῦσαν, ἀλλ' ὑπ' ἀνάγκης, τῶν δ' ἄλλων ἐφείδετο προστιθεμένων   les habitants qui attendaient pour le jour même un renfort venu de Lucanie lui demandèrent de leur donner un peu de temps pour prendre une décision. Il devina le piège, leur donna une heure, pendant laquelle il fit entasser des fagots sous les murs de la ville qui étaient faits de bois. L’heure écoulée, il y fit mettre le feu. Les habitants, effrayés, se rendirent, mais Sylla soumit la ville au pillage alléguant qu’ils ne s’étaient pas rendus volontairement, mais sous l’effet de la force. Par contre il épargna les autres villes qui se rendaient spontanément. (Appien, Guerres civiles, I, 51).

 

Pompéi comprend la leçon et se rend « honorablement ». Sa punition est donc moins dure que celle de certaines de ses voisines : elle devient simplement colonie romaine.

ἐπὶ τὰς πόλεις ὁ Σύλλας μετῄει καὶ ἐκόλαζε καὶ τάσδε, τῶν μὲν ἀκροπόλεις κατασκάπτων ἢ τείχη καθαιρῶν ἢ κοινὰς ζημίας ἐπιτιθεὶς ἢ εἰσφοραῖς ἐκτρύχων βαρυτάταις·ταῖς δὲ πλείοσι τοὺς ἑαυτῷ στρατευσαμένους ἐπῴκιζεν ὡς ἕξων φρούρια κατὰ τῆς Ἰταλίας τήν τε γῆν αὐτῶν καὶ τὰ οἰκήματα ἐς τούσδε μεταφέρων διεμέριζεν· Sylla punit certaines cités en démantelant leur citadelle ou leurs remparts, en leur infligeant des amendes collectives ou en les écrasant sous de très lourds impôts. Dans la plupart d’entre elles, il installa comme colons ses anciens soldats pour avoir des garnisons dans toute l’Italie, partageant les terres et les habitations pour ses vétérans. (Appien, Guerres civiles, I, 96).

 

Pompéi devient la COLONIA VENERIA CORNELIA POMPEIANORVM.

« Colonia » parce qu’y habitent désormais des coloni, ces soldats démobilisés ;

« Cornelia » parce que le nom de famille de Sylla était Cornelius,

« Veneria » parce que, tout comme Sylla lui-même, Pompéi se place sous la protection de Vénus, la Venus Pompeiana, « Vénus pompéienne ». Désormais, à Pompéi, le latin devient langue officielle et la langue usuelle de tous. Toutes les inscriptions officielles sont rédigées en latin. Quelques inscriptions privées sont toujours écrites en grec mais l’osque disparaît complètement.

image007

Pompéi est devenue une ville romaine, caractérisée par son forum (centre de la vie politique, de la vie religieuse, de la justice, des affaires et du commerce), et ses centres de loisir : théâtres, un grand en plein air et un petit couvert, son amphithéâtre qui est le plus ancien du monde romain, et ses thermes (établissements de bains et de loisirs). La palestre (complexe sportif) conserve le souvenir de la présence grecque. Par contre, comme les autres villes italiennes de l’époque, Pompéi ne dispose pas de cirque pour les courses de chevaux.

 

Désormais la colonie de Pompéi connaît une existence tranquille et se consacre tout entière à son expansion économique, comme en témoignent ces trois professions de foi :

 

SALVE LVCRV(M)

CIL 10, 874

bonjour le profit.

 

LVCRVM GAVDIVM

CIL 10, 875

le profit, c’est mon plaisir.

 

LVCRV(M) AC(C)IPE

CIL 10, 875

reçois tes profits.

 

Deux événements viennent troubler cette vie de petite cité provinciale sans histoire.

 

En 59, sous le règne de Néron, un spectacle donné à l’amphithéâtre tourne au tragique. Tacite consacre un chapitre des Annales à ce fait divers sanglant : les duumvirs en exercice doivent démissionner au profit de magistrats nommés par l’empereur.

 

En février 62, un violent tremblement de terre détruit une grande partie de la ville. Les Pompéiens, pendant les dix-sept années qui leur restent à vivre, vont se consacrer à relever leur ville de ses ruines.

 

L’éruption du 24 août 79 les surprendra alors que la reconstruction se trouve encore loin d’être achevée.

 

image009

Hic est pampineis viridis modo Vesbius umbris,

presserat hic madidos nobilis uva lacus :

haec iuga quam Nysae colles plus Bacchus amavit ;

hoc nuper Satyri monte dedere choros ;

haec Veneris sedes, Lacedaemone gratior illi ;

his locus Herculeo nomine clarus erat.

Cuncta iacent flammis et tristi mersa favilla :

nec superi vellent hoc licuisse sibi.

Voici le mont Vesbius, hier encore verdoyant et ombragé de pampres :

ici un noble cru avait plus d’une fois fait déborder nos cuves de ses flots.

Voici ces hauteurs que Bacchus aimait plus que les collines de Nysa ;

sur cette montagne le chœur des Satyres déroulait naguère ses danses.

C’était le séjour de Vénus, plus agréable à ses yeux que celui de Lacédémone ;

ce lieu était fameux par le nom d’Hercule.

Tout a sombré dans les flammes : une lugubre cendre couvre le sol,

et les dieux eux-mêmes auraient voulu que cela ne leur fût pas permis.

Martial, IV, 44

 

après éruption du Vésuve

La Campanie

septembre 79 après J.-C.


Pourquoi écrit-on sur les murs?

 

Pour laisser un souvenir de son passage

Pour chanter ses amours

Pour proclamer ses amitiés

Pour exhaler ses haines

Pour tenir ses comptes

Pour se confier

Pour exposer sa philosophie de la vie

Pour étaler sa culture

 

admiror o paries te non cecidisse ruinis

qui tot scriptorum taedia sustineas

CIL 4, 1904, 2461 et 2487

Mur, je suis surpris que tu ne te sois pas effondré

sous le poids des bêtises de tous ceux qui ont écrit sur toi.

 

Pour laisser un souvenir de son passage...

image001

Une rue de Pompéi

Malheureusement, il est très rare que la date soit mentionnée dans le graffitti. Dans la maison degli Scienzali, un certain Vicinius tient à laisser le souvenir de son départ en 59, l'année de la rixe à l'amphithéâtre :

 

M Vinicius Vitalis exit pr(idie) Non Iulias Afreno et Africano cos

1544, Reg 6 ins 14 n 13

Marcus Vicinius s'en va la veille des nones de juillet sous le consulat d'Afrenus et d'Africanus

(6 juillet 59 ap. J.-C.).

 

... seul...

Satyr hic

fuit

Ionice va

2049, Strada dell'Abbondanza

Satyr était ici. Salut, Ionicus.

 

Fuit

M Clodius hic

Primio

2147, Reg 7 ins 12 n 15

Marcus Clodius Primio était ici.

 

Cipius Pier hic

3921, Reg 1 ins 02

Cipius Pierus était ici.

ou peut-être Cipius Pierus habite ici.

 

III Non Septe Satura hic

8304 , Reg 1 ins 10

Satura était par ici le 3 des nones de septembre (3 septembre).

Merci à M. Lundberg de m’avoir amicalement signalé que j’avais écrit à tort « 11septembre » !

 

Symphorus hic IV Non Apr

10054 , Reg 2 ins 02

Symphorus était ici le 4 des nones d'avril (2 avril).

 

 

... avec de la famille ou des amis...

P Comicius Restitutus cum fratre hic stetit

1321, Vico della Fullonica

Publius Cornicius Restitutus s'est trouvé ici avec son frère.

 

Arruntius

hic fuit

cum Tiburtino

8480, Reg 2 ins 02 n 03, in caupona

Arruntius a passé un moment ici avec Tiburtinus. (dans un bistrot)

 

Pacatus / hic cum suis / mansit Pompeis

8660 , Reg 2 Campus Col LXI

image003

Pacatus a séjourné ici avec son équipe, à Pompéi.

 

... ou en galante compagnie

à moins que le graffiti ne soit l'œuvre d'un voisin aux intentions plus ou moins bienveillantes.

Antiochus

hic mansit

cum sua

Cithera

8792 , Reg 2 Campus Col LXI

Antiochus a passé un moment ici avec sa Cithera chérie.

Gravé sur une colonne de la palestre, l'un des lieux de rendez-vous des amoureux de Pompéi.

Cythera, "[la déesse] de Cythère", Κυθήρα, désigne très fréquemment Vénus dans la poésie amoureuse grecque.

 

Daphnicus cum Felicla sua hic

4066, Reg 5 ins 01 n 18, in vestibulo

Daphnicus (a passé un moment) ici avec sa Felicula chérie.

(dans le vestibule d'une maison)

 

Staphilus hic cum Quieta

4087, Reg 5 ins 01 n 23, in L. Caecili Iucundi aedibus

Staphilus était ici avec Quieta.

(dans la maison du banquier Lucius Caecilius Jucundus)

 

Pour chanter ses amours

Marcus Spendusam amat

7086, Reg 5 ins 07

Marcus est l’amant de Spendusa.

 

Qui a écrit cela ? Marcus ou Spendusa pour chanter leurs amours ... ou un délateur, jaloux ou jalouse ?

Heureusement pour Marcus, la Spendusa de l'inscription précédente n'est sans doute pas la même que celle de l'inscription suivante:

 

Spendusa Sperato plu

4639, Reg 6 ins 15 n 7

Plein de bonjours de Spendusa à Speratus.

 

Seiano amantissimo

5032, Reg 9 ins 01 n 27, in taberna

À Séjan, mon amoureux si amoureux.

 

Rigulus amat Idaia

3131

Régulus aime Idéa.

Idéa (en grec Ἰδαία), épithète de la déesse Cybèle, désigne ici une esclave ou une affranchie.

 

Secundus

Prime suae ubi

que isse salute

rogo domina

 ut me ames

8364, Reg 1 ins 10 n 07

image005

Secundus à sa chère Prima: le bonjour où que soit la dame de mon coeur; je te supplie, ma Dame, de m'aimer.

 

Nombreuses sont les inscriptions où reviennent ces deux noms. Il est possible qu'il s'agisse en fait d'un couple marié, L. Ceius Secundus et Fabia Prima, dont la maison se trouvait dans l'îlot voisin. Mais je crois peu probable que l'inscription soit due à Secundus ou à Prima: elle doit bien plutôt être de la main d'un esclave ou d'un voisin, peut-être amusé par un couple amoureux. Hypothèse bien sûr gratuite!

isse: plutôt que de lire ipse au nominatif masculin qui n'offre ici qu'un sens peu intéressant (Primus ... donne en personne le bonjour à ...) il faut lire ips(a)e, datif féminin populaire, (illae, istae sont attestés chez Plaute) apporte le sens de "maîtresse d'un esclave ou d'un animal", sens confirmé par le domina suivant. Notons le jeu de mots sur prima et secundus.

 

La déclaration d'amour peut se confondre avec une délation, selon la façon dont on interprète le verbe latin amare qui signifie tantôt "être amoureux de", tantôt "fait l'amour à"; selon les personnes et selon l'endroit où l'inscription a été gravée : celle-ci se trouve en face de la maison de Marcus Pupius Rufus qui a occupé de hautes fonctions municipales et Cornelia Helena désigne une femme libre et donc évidemment mariée :

Cornelia Hele

amatur ab Rufo

4637, Reg 6 ins 15 n06

Cornelia Helena est la maîtresse de Rufus.

     ... ses bonnes fortunes...

hic futui

XIX K Sep XIII K Sep

4260 , Reg 5 ins 02

J'ai baisé ici le 19 et le 13 des calendes de septembre (14 et 20 août).

 

Floronius

benefac miles

leg VII hic

fuit neque

mulieres

scierunt nisi

paucae et

seserunt

8767 , Reg 2 Campus Col LXI

Floronius, soldat de première classe et appartenant à la 7ème légion a séjourné ici.

Et les femmes ne l'ont pas su, sinon quelques-unes et ça en fera six.

OU  Et les femmes l'ont su, sauf quelques-unes, et elles se sont données.

 

Graffiti très difficile à déchiffrer et à interpréter:

benefac peut se lire benefic(arius), "soldat exempté de corvées", mais certains lisent binetas "le baiseur", binetas étant un calque grec (non attesté par ailleurs) du mot fututor formé sur le verbe βινέω.

De même, le dernier mot seserunt peut se lire sex erunt, "ça en fera six" ou se de(de)runt (cf obscena verba).

Dans ce cas, il faut supposer que la conjonction et est devenue neque par attraction de nisi ???

image005

Pompéi, villa des Mystères

 

     ... ou parfois ses échecs

Mussius hic nihil futuit

5187 , Reg 9 ins 06 n 08

Mussius n'a rien baisé ici.

 

Pour proclamer ses amitiés

hic fuimus cari duo nos sine fine sodales

nomina si [quaeris Caius et Aulus erant]

8162, Reg 1 ins 07

image008

Nous sommes passés ici, nous des copains à la vie à la mort ; et si [tu veux savoir] nos noms, [c'est Gaius et Aulus].

Les derniers mots sont une conjecture qui complète le vers.

 

Pyrrhus Chio conlegae salutem moleste fero quod audivi te mortuom itaque vale

1852, Reg 8 ins 01, in basilica

Pyrrhus salue son confrère Chius. J'ai de la peine d'avoir appris que tu étais mort. Alors adieu.

(dans la basilique)

 

Clodius Primog

Vibio Recepto sodali sal

1105, reg 2 ins 06, in amphitheatro

Le bonjour de Clodius Primogenius à son copain Vibius Receptus.

 

sodales avete

2071, Reg 8 ins 04

Salut les copains !

 

Serenae sodales sal

3928, Reg 1 ins 02 ad d n 20, in muro aedium

Le bonjour des copains à Serena.

(sur le mur extérieur de la maison)

 

Festus hic futuit [...] cum sodalibus

3935, Reg 1 ins 02

Festus et ses copains : ici on a baisé ...

 

Cresces Spatalo sal

4742

image009

Crescens dit bonjour à Spatalus.

 

calos probe

CIL 4, 5138

Bravo, l’honnête homme !

calos, καλῶς : « bravo », « vas-y », etc.

 

calos Victor ubique

CIL 4, 652

Bonne chance où que tu sois, Victor !

 

ROMVLVS CALVOS

CIL 4, 5148

Romulus bravo !

Εn insérant une lettre dans le mot bravo, un plaisantin transforme le sens en « Romulus le chauve ».

 

 

 

Pour exhaler ses haines

 

Agato Herrenni ser(v)us rogat Venere(m) …

[alia manu] ut periat rogo

CIL 4, 1839, in basilica

Agathon, l’esclave d’Herennius, prie Vénus ...

(d’une autre main) je prie qu’il crève !

 

nugae nugae

8834, Reg 2 ins 07

Des bêtises, des bêtises.

or te aegrotes

2960

Je prie pour que tu crèves !

egrota

egrota

aegrota

4507, Reg 6 ins 14 n 20

Crève, crève, crève.

Le verbe aegrotare signifie exactement « tomber malade ».

 

cadaver mortus

3129

Pourriture, charogne !

 

tu mortus es

tu nugas es

5279, Reg 9 ins 08 n 03

Tu es une charogne, tu es un rien du tout.

 

Sporus om

o mortus

7355, Reg 1 ins 10 n 04

Sporus tu es une charogne.

(Sporus peut se lire comme un vocatif ou comme un nominatif « Sporus est une charogne »)

 

in cruce figarus

2082, Reg 9 ins 04, in Stabianis thermis

Va te faire crucifier !

figarus doit se lire figaris.

Dans les thermes de Stabies.

 

Samius Cornelio suspendere

1864, Reg 8 ins 01, in basilica

Samius à Cornélius : va te faire pendre.

 

 

image040.png

[CVM] DE(D)VXISTI OCTIES TIBI SVPERAT VT (H)ABEAS SEDECIES COPONIVM FECISTI CRETARIA FECISTI

SALSAMENTARIA FECISTI PISTORIVM FECISTI AGRICOLA FVISTI AERE MINVTARIA FECISTI

PROPOLA FVISTI LAGVNCVLARIA NVNC FACIS

SI CVNNV(M) LINXSEERIS CONSVMMARIS OMNIA

Comme tu as changé d’avis huit fois, il te reste à le faire seize fois : tu as fait de l’hôtellerie, tu as fait de la poterie,

tu as fait de la charcuterie, tu as fait de la boulangerie, tu as été paysan, tu as fait de la comptabilité,

tu as été brocanteur, en ce moment tu fais de la verrerie,

quand tu auras léché une foufoune, tu auras tout fait.

CIL 4, 10150, Reg 2 ins 04

superat = superest ; propola =  προπώλης; minutaris= minutalis

 

 

Pour tenir ses comptes

image011

XIII K IVLIAS

Édifice d’Eumachia (couleurs réelles)

Dans les boutiques, les tavernes et les maisons particulières, on lit en abondance des listes de nombres, souvent sans explication.

 

Dans les tavernes, il pourrait bien s'agir du compte des points à différents jeux ou des "ardoises" de certains clients.

FABRO N X

CASTVS N VI

LETVS N XV

FABA D

VEIA N X

VASA N

...

04256, Reg 5 ins 02

Fabro, 10 sesterces ; Castus, 6 sesterces ; Laetus, 15 sesterces ; Dolas, 5 sesterces ; Faba, ... ; Veia, 10 sesterces ; Vasa, ... sesterces.

 

Vitalini a IIII

04277, Reg 5 ins 04 n 11

À Vitalion, 4 as.

 

XV K Augustas X V

1585, Reg 7 ins 04 n 25, in taberna

Le 15 des calendes d'août (18 juillet), 5 deniers.

(dans une boutique)

 

pri K Augusta

Pergamus X XVs

4074, Reg 5 ins 01 n 18, in taberna

La veille des calendes d'août (31 juillet), Pergamus : 15 1/2 deniers.

(dans une boutique)

 

operaris pane denariu

6877, Boscoreale

pour les ouvriers, un denier de pain.

 

VII K Iul

vinacia

venit

XXXII

8022, Reg 1 ins 06

Le 7 des calendes de juillet (25 juin), vendu du marc de raisin pour 32 as (ou sesterces ?)

 

X K Febr

ssalita st

trulam argentiam p X C

8821, Reg 3 ins 02 n 01, in aedibus Trebii Valentis

Le 10 des calendes de février (23 janvier), ... un vase à vin en argent d'une valeur de 100 deniers.

 

XII K Decem funda

X IX

10042, Reg 2 ins 01

Le 12 des calendes de décembre (20 novembre), un filet : 9 deniers.

 

actum Enna(e) crocum C P Proculi

(emit) Successu(s) Fu[f]idius

7997, Reg 1 ins 06

image003

Fait à Henna: Successus Fufidius a acheté le safran de C. P. Proculus.

Henna était une ville de Sicile; crocus transcrit le mot grec κρόκος.

 

Plus surprenante la somme de quatre mille as inscrite, il est vrai, sur le mur d'une maison particulière, celle de Marcus Epidius Primus :

AA

A Septumiu . . .dicio Fabio

a M IIII

8206a, Reg 1 ins 08

AA ( ?) Aulus Septumius à Vindicius Fabius 4000 as.

 

Pour se confier

Idibus Martia / in sumptum sumisi

8013, Reg 1 ins 06

Le jour des ides de mars (15 mars), je me suis laissé aller à la dépense.

martia(s) se lit pour martiis.

 

pituita me tenet

0116*

J'ai attrapé un rhume.

Cette inscription, relevée au début du XIXe siècle, n'a pas été retrouvée par les éditeurs du CIL qui doutent de son authenticité.

 

Pour exposer sa philosophie de la vie

 

pecunia non olet

2330*, Reg 7 ins 12 n 18, in lupanari

L'argent n'a pas d'odeur.

L'allusion à la réponse de Vespasien à Titus sur l'odeur de l'argent obtenu avec l'impôt sur l'urine devient très incertaine si l'on précise que cette inscription provient du lupanar! Cette inscription, relevée au début du XIXe siècle, n'a pas été retrouvée par les éditeurs du CIL qui doutent de son authenticité.

 

Proverbes, maximes originales en vers ou citations de poètes inconnus ne manquent pas :

moram si quaeres sparge miliu(m) et collige

2069, Reg 8 ins 04 n 4, in aed Holconii

Si tu cherches à passer le temps, sème du millet et récolte-le.

 

minimum malum fit contemnendo maxumum

1811 et 01870, Reg 8 ins 01, in basilica

Si on néglige un tout petit mal, il devient très grand.

 

La même inscription se retrouve à Herculanum :

Qui se tutari nescit nescit vivere / minimum malu fit contemnendo maximum

10634, Herculanum

Qui ne sait pas se protéger ne sait pas vivre : un petit mal devient très grand pour qui le néglige.

 

Pour étaler sa culture

 

Les enfants récitent leurs leçons en inscrivant des alphabets latins et grecs, plus ou moins réguliers:

A B C D II F G H I K L M N O P q R s T V X

(Maison du poète tragique)

 

A B C D E F G H I K L M N O P Q R T V X

(porte Marine)

 

Α Β Γ Δ Ε Ζ Η Θ Ι Κ Μ Ν Ξ Π Ρ С Τ Υ Ψ Χ Ψ Ω

(Maison du cithariste, Reg 01, ins 04, n5)

 

On reconnaît, dans un graffiti retrouvé à Herculanum, au milieu de syllabes difficilement interprétables, des éléments de déclinaison du pronom relatif ou interrogatif :

image002

branc broc trans nus

nos-ter -tros men

quod quid quae quas

rum quis que dem

10567

 

L'inscription suivante conserve peut-être le début d'une chanson enfantine:

casta sum mater et

omnino alo quod mercas

8842, Reg 3 ins 02

Je suis une chaste mère et c'est moi qui nourris absolument tout ce que tu achètes.

Il s'agit bien sûr de la déesse Flora.


Tablettes des banquiers Iucundus père et fils

 

SALVE LVCRV(M)

CIL 10, 874

bonjour le profit.

 

 

ob mulum venditum

[PAGINA SECVNDA]

HS N DXX OB MVLVM

VENDITVM [.] POMPONIO

M L NICONI QVAM PEQVNIAM

IN STIPVLATVM [.] CAECILI

FELICIS REDEGISSE DICITVR

M CERRINIVS EVPRATES

EAM PECVNIAM OMNEM

QVAE SVPRA SCRIPTA EST

 

[PAGINA TERTIA]

[.]VMERATAM DIXIT SE

[.]CCEPISSE M CERRINIVS M L

[.]VPHRATES AB PHILADELPHO

CAECILI FELICIS SER /sigillum/

ACTVM POMPEIS V K IVNIAS

DRVSO CAESARE

C NORBANO FLACCO COS

CIL 4, 3340, 1

image002

HS n DXX ob mulum venditum Marco Pomponio, Marci liberto, Niconi. Quam pequniam in stipulatum Lucii Caecilii Felicis redegisse dicitur Marcus Cerrinius Euprates. Eam pecuniam omnem, quae supra scripta est, numeratam dixit se accepisse Marcus Cerrinius, Marci libertus, Euphrates ab Philadelpho, Caecilii Felicis servo. Actum Pompeis, V kalendas Iunias, Druso Caesare Gaio Norbano Flacco consulibus.

 

[vente d’un mulet]

[page 2] 520 sesterces en espèces pour la vente d’un mulet à Marcus Pomponius Nico (N…kwn), affranchi de Marcus Pomponius. / Il est entendu que Marcus Cerrinius Eupratès a obtenu cette somme par stipulation de Lucius Caecilius Félix. La somme totale inscrite ci-dessus, [page 3] Marcus Cerrinius Euphratès, affranchi de Marcus Cerrinius, reconnaît l’avoir reçue comptant des mains de Philadelphus, esclave de Caecilius Félix. [sceau] Fait à Pompéi, le 5 des calendes de juin, sous le consulat de Drusus César et de Gaius Norbanus Flaccus (28 mai 15 ap. J.-C.).

 

Il faut entendre que M Pomponius Nico a emprunté les 520 sesterces (500 € environ) à L Caecilius Félix et que c’est lui qui acquittera en outre les frais relatifs à cette vente puisque le prix du mulet a été intégralement versé (« omnem ») au vendeur.

Le document a vraisemblablement été rédigé par Philadelphus.

 

Le document fait apparaître les deux graphies Euprates et Euphrates : distraction du scribe ou indifférence, les Anciens ne se faisant pas, contrairement à nous (du moins en principe !), une religion de l’orthographe.

L’usage de prononcer et de noter les consonnes grecques aspirées remonte au 1er siècle av. J.-C., mode qui traduit un certain snobisme des classes se voulant cultivées. Le peuple et les ruraux ont longtemps continué à dire et écrire Pilodamus et Pampilus pour Φιλόδαμος et Πάμφιλος. Les deux orthographes se rencontrent dans les inscriptions de Pompéi.

J’imagine que Philadelphus, s’apprêtant à noter ph les φ de son propre nom, a appliqué la même règle au nom de son client Euphrates, à moins que Philadelphus n’ait reproduit à la page 2 la prononciation populaire de son vendeur de mulet !

 

 

image005

Pompéi, maison de Caecilius Jucundus

GENIO L NOSTRI

FELIX L

CIL 10, 860

Au génie protecteur de notre cher maître Lucius, Felix, son affranchi.

Ce socle de marbre portait le buste de bronze de L. Caecilius Iucundus, le banquier, ou peut-être de son père L. Caecilius Felix.

 

ob auctionem

[PAGINA SECVNDA]

HS N <<I>> <<I>> <<I>> I>>

MMM LXXVIIII

QVAE PECVNIA IN STI

PVLATVM L CAECILI

IVCVNDI VENIT

M LVCRE

TI LERI [. .]CEDE

QVINQVAGESIMA MINV[.]

 

[PAGINA TERTIA]

NVMERATA HABERE

SE DIXSIT M LVCRETIVS

LER[.] AB L CAECILIO

IVCVNDO

ACT POMPEIS XI K FEBR

NERONE CAESARE

L ANTISTIO COS

 

[PAGINA QVARTA]

L[.]E[.]I ...

APPVLE[. . .]

LVCRETI [. .]

ATVLLI EV[. . .]

LAELI PR[. . .]

HVMNER

SESTI MAXS

. . .

HS n <<I>> <<I>> <<I>> I>> MMM LXXVIIII. Quae pecunia in stipulatum L Caecilii Iucundi venit ob auctionem M Lucreti Leri, mercede quinquagesima minus. Numerata habere se dixsit M Lucretius Lerus ab L Caecilio Iucundo. Actum Pompeis XI kalendas Februarias, Nerone Caesare L Antistio consulibus. || Laeli ... | Appulei Severi | Lucreti Leri | Atulli Evandri | Laeli Prin... | Humnerotis | Sesti Maxsimi.

CIL 4, 3340 10

[pour une vente aux enchères]

38079 sesterces. Cette somme a été promise par stipulation par Lucius Caecilius Jucundus pour la vente opérée aux enchères de Marcus Lucretius Lerus, moins les frais de 2% (1/50ème). Marcus Lucretius Lerus a affirmé l’avoir touchée comptant de Lucius Caecilius Jucundus. Fait à Pompéi, le 11 des calendes de février (22 janvier), sous le consulat de Néron César et de Lucius Antistius (55). Ont signé : Laelius ... , Appuleius Severus, Lucretius Lerus, Atullius Evander, Laelius Prin..., Humneros, Sestius Maxsimus.

 

Il s’agit de la plus forte somme figurant dans les tablettes de Jucundus (38000 € environ).

 

ob auctionem

PAGINA SECVNDA]

HS N I>> MMM CCCXXVIIS

QVAE PECVNIA IN

STIPVLATVM L CAECILI

IVCVNDI VENIT OB

AVCTIONEM L PAPINI

PROBI IN IDVS FEBRVARIAS

PRIMAS

MERCEDE

MINVS PERSOLVTA

HABERE SE DIXSIT

 

[PAGINA TERTIA]

L PAPINIVS PROBVS

AB L CAECILIO IVCVNDO

ACT POMPEIS ...

NERONE CLAVDIO CAESARE AVG

IMPERATORE L ANTISTIO COS

 

[PAGINA QVARTA]

EPIDI P ...

NERONE ...

CIL 4, 3340 11

HS n I>> MMM CCCXXVIIS. Quae pecunia in stipulatum L Caecilii Iucundi venit ob auctionem L Papinii Probi in Idus Februarias primas. Mercede minus persoluta habere se dixsit L Papinius Probus ab L Caecilio Iucundo. Actum Pompeis, ...Nerone Claudio Caesare Aug Imperatore L Antistio consulibus. | Epidi P ... | || Nerone ...

 

[pour une vente aux enchères]

8327 ½ sesterces (8300 € environ). Cette somme promise par stipulation par Lucius Caecilius Jucundus pour la vente opérée aux enchères de Lucius Papinius Probus jusqu’au jour des prochaines ides de février (13 février). Les frais ayant été déduits, Lucius Papinius Probus a affirmé l’avoir entièrement touchée de Lucius Caecilius Jucundus. Fait à Pompéi, le ..., sous le consulat de Néron Claude César Auguste Imperator et de Lucius Antistius (55). Ont signé : Epidius P... [et 7 ou 8 autres]. [cachet sur la page 5] Sous le consulat de Néro. . .

 

ob pascuam

...

[pagina II]

C CORNELIO MACRO SEX [. . .]

PROCVLO DVVMVIRIS I D

NONIS IANVARIS

PRIVATVS COLONIAE POMPEIANOR

SER SCRIPSI ME ACCEPISSE AB

L CAECILIO IVCVNDO SESTERTIA

DVO MILLIA SESCENTOS

SEPTVAGINTA QVIN[. .]

 

[pagina III]

NVMMOS EX RELIQVIS OB

PASQVAM ANNI MODESTI

ET VIBI SECVNDI II VIR I D

ACT POM

NERONE CAESARE III

M MESSALA CORVINO [COS]

 

[pagina IV]

PRIVATI C C V C S

SEX POMP PROCVL

CN POMPE GAVIANI

P TERENTI PRIM

PRIVAT C C V C S

IB XX

 

[pagina V]

C CORNELIO MACRO SEX POM

PROCV D I D

NONIS IANVAR PRIVATVS COLONOR

POMPEIANOR SER SCRIPSI

ME ACCEPISSE AB L CAECILI

IVCVNDO HS MMDCLXXV EX

RELIQVIS OB PASQVA... ANNI

MODESTI ET VIBI SECVNDI

ACT POM

NERONE CAESARE III

MESSALA CORVINO

 

Gaio Cornelio Macro, Sex Pompeio Proculo duumviris iure dicundo, nonis Ianuaris. Privatus, coloniae Pompeianorum servus scripsi me accepisse ab Lucio Caecilio Iucundo sestertia duo millia sescentos septuaginta quinque nummos ex reliquis ob pasquam anni Modesti et Vibi Secundi II virorum iure dicundo. Actum Pompeis, Nerone Caesare III, Marco Messala Corvino consulibus.

Privati colonorum coloniae Veneriae C servus, Sextii Pompei Proculi, Gnaei Pompei Gaviani, Publii Terentii Primi Privati c c V C s | ib XX

Gaio Cornelio Macro, Sexto Pompeio Proculo duumviris iure dicundo, Nonis Ianuariis. Privatus colonorum Pompeianorum servus scripsi me accepisse ab Lucio Caecilio Iucundo HS MMDCLXXV ex reliquis ob pasqua... anni Modesti et Vibi Secundi. Actum Pompeis, Nerone Caesare III, Messala Corvino consulibus.

CIL 4, 3340, 145

[redevance pour un pâturage]

Sous le duumvirat de Gaius Cornelius Macer et de Sextus Pompeius Proculus, le jour des nones de janvier (5 janvier 58). Moi, Privatus, esclave de la colonie des Pompéiens, j’ai écrit avoir reçu des mains de Lucius Caecilius Jucundus deux mille six cent soixante-quinze sesterces en espèces pour solde de la redevance sur un pâturage pour l’année du duumvirat de Modestus et de Vibius Secundus. Fait à Pompéi, sous le consulat de Néron César pour la 3ème fois et de Marcus Messala Corvinus.

Ont signé : Privatus, e. c. c. V. C., Sextus Pompeius Proculus, Gnaeus Pompeius Gavianus, Publius Terentius Primus, Privatus e. c. c. V. C.

Sous le duumvirat de Gaius Cornelius Macer et de Sextus Pompeius Proculus, le jour des nones de janvier. Moi, Privatus, esclave de la colonie des Pompéiens, j’ai écrit avoir reçu des mains de Lucius Caecilius Jucundus 2675 HS pour solde de la redevance sur un pâturage pour l’année du duumvirat de Modestus et de Vibius Secundus. Fait à Pompéi, sous le consulat de Néron César pour la 3ème fois et de Messala Corvinus.

Contrairement aux précédents, ce document dit « chirographe » a été entièrement rédigé par Privatus.

La mention « IB XX » ne se laisse pas interpréter : peut-être faut-il lire [L]IB(ELLVS) XX, « reçu n°20 » ?

 


Inscriptions de la basilique

 

Le nom de basilique, appelé à une si grande fortune dans l'architecture chrétienne, est un adjectif grec désignant par abréviation un portique royal (στοὰ βασιλική). C'était un hall couvert, une vaste enceinte dont le toit était soutenu par une ligne centrale de colonnes et des colonnades latérales. Là se réunissaient tous ceux qui avaient affaire au Forum, lorsque le soleil était trop ardent ou la pluie trop violente. Pendant longtemps, les basiliques ne servirent pas à abriter les tribunaux, qui continuaient à siéger en plein air ; elles n'étaient destinées qu'à la commodité des particuliers. Leur nom suggère leur origine. Elles furent imitées des grands portiques couverts qui, dans les villes de Syrie, d'Asie Mineure, de Macédoine, accueillaient les plaideurs, et qui étaient dus le plus souvent à la munificence royale. Les Romains ne voulurent pas être moins bien partagés que ne l'étaient les sujets des souverains hellénistiques. Pierre Grimal, La civilisation romaine.

basilique_4basilique_3

la basilique de Trèves, état actuel

et reconstitution de l’intérieur

 

le forum de Pompéi

vue aérienne …                                                  plan …                                         reconstitution

Basilique_forum

 

édifices religieux

édifices commerciaux

édifices publics

A : temple de Jupiter

B : sanctuaire des Lares

C : temple de Vespasien

D : temple d’Apollon

a : macellum (viande et poisson)

c : édifice d’Eumachia

f : forum holitorium (légumes et fruits)

1 : édiles

2 : décurions (curie)

3 : duumvirs

4 : BASILIQUE

5 : comitium (sorte de salle polyvalente)

6 : statues équestres

7 : arcs de triomphe

 

la basilique de Pompéi

construite vers 120 av. J.-C., son entrée à cinq portes ouvrait sur le forum civil. Au fond de l’édifice, à la fois palais de justice, centre commercial couvert, lieu de réunion et de promenade, se trouve le tribunal, podium réservé aux juges et accessible par un escalier de bois, peut-être amovible.

Sur le mur extérieur de la basilique, à droite de la porte, le mot bassilica est gravé plusieurs fois à la pointe ; on a protégé par une tuile ces précieuses inscriptions. Ernest Breton, 1855. Dix ans plus tard, le revêtement du mur s’était effondré.

 

BASSILICA.

CIL 4, 1779

 

02

 

03    basilique_1

reconstitutions de l’intérieur :

la nef centrale était-elle

01

couverte            ou      découverte ?

 

Graffitis relevés dans la basilique

 

QVID FACIAM VOBIS OCILLI LVSCI

Que puis-je faire pour vous, mes yeux louches ?

CIL 4, 1780

ocilli = ocelli

 

 

..a vita meae deliciae lvdamvs parvmper

hvnc lectvm c .. v .. ti .. qvom esse pvt ..

Mea vita, meae deliciae, ludamus parumper !

Hunc lectum campum, me tibei equum esse putemus.

Ma vie, mon coeur, jouons un instant :

imaginons que ce lit soit une plaine et que pour toi je sois un cheval.

CIL 4, 1781

Compléments : Antonio Varone, Erotica Pompeiana.

On pense à ce distique d’Ovide (Art d’aimer, III, 777-778) dans le passage où il énumère les différentes positions de l’amour :

parva vehatur equo : quod erat longissima, numquam

Thebais Hectoreo nupta resedit equo.

Si tu es petite, fais-toi porter par le cheval ; comme elle était très grande, jamais

l’épouse Thébaine (Andromaque) ne chevaucha Hector comme un cheval.

mais je crois plutôt à un lieu commun qu’à une allusion directe aux vers d’Ovide.

 

 

.. .. .. .. qvis qvaerit in v ..

expect .. .. nvlla pvella viri

amplexus teneros hac si ] quis quaerit in u[rbe]

expect[at ceras] nulla puella viri

Si on recherche dans cette ville de tendres étreintes,

aucune fille n’y attend de lettre de son homme (= elles sont toutes disponibles)

OU aucune fille n’y attend de billet d’un homme (= elles sont fidèles).

CIL 4, 1796

distique

 

 

.. .. qvi amavit

voyez ci-dessous le n° 1883

CIL 4, 1797

 

 

.. catvs qvi legit

Celui qui lit ça est un enculé.

CIL 4, 1798

pedicatus qui legit

 

 

Antiocvs

Ligati

cinedvs

Antiochus, la tata de Ligatus.

CIL 4, 1802

cinedus = cinaedus

 

 

MINIMVM MALVM FIT CONTENENDO MAXV

CIL 4, 1811

Si on néglige un tout petit mal, il devient très grand.

minimum malum fit contemnendo maximum.

même graffiti un peu plus loin (n° 1870)

 

 

Caesivs Fidelis amat Meco.. Nvcerin

Caesius Fidelis aime Méco[…] de Nuceria.

CIL 4, 1812

Caesius Fidelis amat Meconen / Meconida Nucerinam.

Méconé ? Μηκώνη est un nom de lieu…

Méconis? Μηκωνίς « la Laitue », le surnom paraît vraisemblable.

 

 

 

 

Chie opto tibi vt refricent se ficvs tvae

vt peivs vstvlentvr qvam vstvlatae svnt

Chius, je souhaite que tes hémorroïdes se mettent à te démanger

et qu’elles soient échauffées plus fort encore qu’elles n’ont été échauffées.

CIL 4, 1820

Voyez ci-dessous le graffiti n°1852.

 

 

qvisqvis amat veniat Veneri volo frangere costas

fvstibvs et lvmbos debilitare deae

si potest illa mihi tenervm pertvndere pectvs

qvit non ego possim capvt illae frangere fvste

S’il y a un amoureux, qu’il vienne. Je veux briser les côtes à Vénus

à coups de bâton et casser les reins à la déesse.

Si elle peut transpercer mon tendre coeur,

pourquoi je ne pourrais pas, moi, d’un coup de bâton lui briser la tête ?

CIL 4, 1824

illae = illi.

 

 

Cosmvs Eqvitiaes

magnvs cinae

dvs et fellator

est svris aper

tis

Cosmus, l’esclave d’Equitia, est un grand pédé et un suceur aux pattes écartées

CIL 4, 1825

Le génitif singulier (1ère déclinaison) en –s, à la grecque, se rencontre de temps en latin vulgaire.

 

 

Narcissvs fellator maximvs

Narcissus, très grand suceur.

CIL 4, 1825a

 

 

epaphra redde pi nicillvm

Epaphra, ramène ta bibite.

CIL 4, 1787

Epaphra, le –a pose problème, mais il s’agit bien d’un nom d’homme que l’on retrouve dans d’autres inscriptions de Pompéi.

Surnom dérivé de l’adjectif ἔπαφρος « couvert(e) d’écume, de bave » ?

Est-il possible d’interpréter Epaphra comme un diminutif de ἐπαφρόδιτος, ος, ον, venustus, « qui inspire de l’amour » ? Ἐπαφρόδιτος, nom d’homme assez répandu, traduisait le latin Felix, « protégé par le sort ». On sait que le meilleur tirage aux dés, le coup de Vénus, était celui où tous les dés affichaient un nombre différent (on appelait « chiens » le plus mauvais coup, lorsqu’on amenait tous les as).

me quoque per talos Venerem quaerente secundos

    semper damnosi subsilvere canes.

et moi qui essayais d’obtenir aux dés un coup favorable [Vénus],

c’est toujours le coup perdant [les chiens] qui sortait.

                                                                                      Properce, IV, 8.

 

 

EPAPHRA GLABER ES

Epaphra, tu es épilé.

CIL 4, 1816

Voyez les n°1787 et 1830 ci-dessous.

 

 

fvtvitvr cvnnvs ..ssvs mvlto melivs qvam glaber

e..em continet vaporem et eadem V..t mentvlam

Futuitur cunnus pilosus multo melius quam glaber :

eadem continet vaporem et eadem vellit mentulam.

On baise une chatte poilue bien mieux qu’une chatte sans poils :

par là elle retient la chaleur moite et par là elle épile la bite.

ou

Futuitur cunnus pilosus multo melius quam glaber :

eadem continet vaporem et eadem velat mentulam.

On baise une chatte poilue bien mieux qu’une chatte sans poils :

par là elle retient la chaleur moite et par là elle habille la bite.

CIL 4, 1830

Septénaires. Dans le graffiti n°1816 ci-dessus, Epaphra est dit glaber.

 

 

si potes et non vis cvr gavdia

differs spemqve foves et

cras vsqve redire ivbes ..

go coge mori qvem

sine te vivere cogis

mvnvs erit certe non

crvciasse boni qvod spes

eripvit spes certe reddt amanti

Si potes et non vis cur gaudia differs ?

spemque foves et cras usque redire iubes ?

Ergo coge mori quem sine te vivere cogis :

munus erit certe non cruciasse boni

quod spes eripuit spes certe reddit amanti0

Si tu peux et ne veux pas, pourquoi repousses-tu les plaisirs ?

Pourquoi entretiens-tu l’espoir et me demandes-tu toujours de revenir demain ?

Force donc à mourir celui que tu forces à vivre sans toi :

la récompense de cette bonne action sera à coup sûr de lui avoir épargné des souffrances.

Ce qu’un espoir lui a fait perdre, un autre espoir le rend à coup sûr à qui est amoureux.

Comme cela arrive souvent, un graffiti en appelle un autre et on lit sous le précédent :

 

qvi hoc leget nvnc qvam posteac

aliid legat nvnqvam sit salvos qvi svpra scrib[et]

Que celui qui lira ça ne lise jamais

rien d’autre. Qu’il ne soit plus jamais en bonne santé celui qui a écrit ça au-dessus.

Une autre main ajoute :

vere dicis

Hedysto

Tu dis vrai.

et une quatrième conclut :

feliciter

Vive Hédystus !

CIL 4, 1837

 

 

Agato Herrenni servs rogat Venere

Vt periat rogo

.. vita

Agato, Herrenni servus, rogat Venerem ut vitam ..

[alia manu] ut periat rogo!

Agathon, l’esclave d’Herennius, prie Vénus

(d’une autre main)       je prie qu’il crève !

qu’elle … sa vie …

CIL 4, 1839

 

 

qvisqvis es amissos hin [..

liviscere graios

scribit narciss

« Qui que tu sois, à partir de maintenant, oublie les Grecs désormais perdus… »

Ecrit par Narcisse.

CIL 4, 1841

Quisquis es, amissos hinc iam obliviscere Graios…

Citation de L’Énéide, II, 148. Paroles de Priam au traître Sinon lié au cheval de Troie.

 

 

C PVMIDIVS DIPILVS HEIC FVIT

A D V NONAS OCTOBREIS M LEPID Q CATUL COS

CVM [..]

Gaius Pumidius Diphilus était ici

le 5 des Nones d’octobre sous le consulat de Marcus (Aemilius) Lepidus et de Quintus (Lutatius) Catulus.

CIL 4, 1842

Cette inscription datée du 3 octobre 78 av. J.-C . a donc été gravée 157 ans avant l’éruption du Vésuve !

Tous les graffitis de cette page sont loin d’être contemporains.

 

 

rvfio sitti p ser

haec nave pinxset

adxka

c caesare p serv

cos

image017

Rufio, esclave de Publius Sittius a pint se navire,

le 10ème jour des calendes de … sous le consulat de Gaius (Julius) César et de Publius Servilius (Vatia Isauricus).

CIL 4, 1847 (reconstitution)

Ce graffiti date de 48 av. J.-C., le mois n’est pas précisé ou a été effacé.

La grammaire et l’orthographe laissent à désirer :

Rufio, P. Sittii servus, hanc navem pinxit.

 

 

Phoebvs felat

Phoebus susse.

CIL 4, 1850

 

 

Pyrrhvs Chio conlegae sal

moleste fero qvod avdivi

te mortvom itaq= val

Pyrrhus salue son confrère Chius.

J'ai beaucoup de peine d'avoir appris

que tu étais mort. Alors adieu.

CIL 4, 1852

Pline le Jeune utilise la même expression pour exprimer sa tristesse d’apprendre la mort du poète Martial (III, 21) :

Audio Valerium Martialem decessisse et moleste fero J’apprends la mort de Martial et j’ai beaucoup de peine.

S’agit-il de ce Chius (n° 1820) qui avait des hémorroïdes ?

 

 

QVOI SCRIPSI SEMEL ET LEGIT MEA IVRE PVELLAST

QVAE PRETIVM DIXIT NON MEA SED POPVLI EST

La fille à qui j’ai écrit une fois et qui a lu mon mot, elle est à moi de droit.

Celle qui m’a annoncé son prix, elle est à tout le monde.

CIL 4, 1860

Scripsi, rescripsit nil Naevia, non dabit ergo.

   Sed puto quod scripsi legerat : ergo dabit.

Martial, II, 9

J'ai écrit, Naevia n’a pas répondu : elle ne baisera pas…

Mais,  j’y pense : ce que j’ai écrit, elle l’a lu, alors elle baisera.

 

 

[prehen]de servam cvm voles vti licet

Fais-toi ta petite esclave, quand tu veux, comme ça t’arrange.

CIL 4, 1863

 

 

Samivs

Cornelio

svspendere

CIL 4, 1864

Samius à Cornélius : va te faire pendre.

 

 

Felix felat

Félix ? felations !

CIL 4, 1869

 

 

minimvm malvm fit contemnendo maxvmvm menedemervmenvs

Si on néglige un tout petit mal, il devient très grand. (signé) Menedemerumenus.

CIL 4, 1870

même inscription ci-dessus (1811)

 

 

Virgvla Tertio svo indecens es

Virgula à son Tertius chéri : tu es un polisson.

CIL 4, 1881

Qu’a pu faire Tertius pour mériter le qualificatif d’indecens, « celui qui fait quelque chose d’inconvenant », sans que sa Virgula (diminutif de virgo, « Petite Vierge ») lui ôte son affection pour si peu ? Ovide nous donne peut-être la réponse (Art d’aimer, I, 664-667), si l’on accepte improbus, « indigne d’un gentleman », pour synonyme d’indecens :

Quis sapiens blandis non misceat oscula verbis ?

    Illa licet non det, non data sume tamen.

Pugnabit primo fortassis, et « improbe » dicet:

    Pugnando vinci se tamen illa volet.

« Quel garçon de bon sens ne mêlerait pas les baisers aux mots caressants ?

Qu’importe si elle ne les rend pas, prends-les même si elle ne les rend pas.

Elle résistera peut-être d’abord et te traitera de « mal élevé ».

Mais en résistant, ce qu’elle voudra, c’est être vaincue. »

 

 

Accensvm qvi pedicat vrit mentvlam

Qui encule Accensus (« l’Allumé » ou « Qui a des inflammations ») se brûle la bite.

CIL 4, 1882

 

 

nemo est beliVs nisi qui amavit mVlieem advir..

On n’est pas un type bien si on n’a pas fait l’amour à ...

CIL 4, 1883

belius = bellus.

Ce graffiti, très abîmé à la fin, a donné lieu à plusieurs interprétations différentes :

Nemo est bellus nisi qui amavit mulierem adulescentulus.

On n’est pas un type bien si on n’a pas fait l’amour à une femme, étant tout jeune. (leçon retenue par A. Varone, Erotica Pompeiana).

Nemo est bellus nisi qui amavit mulierem adulescentulam.

On n’est pas un type bien si on n’a pas fait l’amour à une femme toute jeunette.

ou encore, mais plus difficilement : Un jeune homme n’est pas un type bien s’il na pas fait l’amour à une femme.

Mais la leçon qui me semble la plus vraisemblable est celle que propose Zangemeister dans le CIL : les deux derniers mots se lisent multi enim vir(i) et constituent le début d’une seconde phrase perdue. Les leçons mulierem adulescentulam et mulierem adulescentulus présentent l’avantage de terminer la phrase et d’en faire un septénaire.

 

 

qvi verpam visSit qvid cenasse illvm pvtes

Celui qui a rendu visite à ma pine, de quoi croit-on qu’il a dîné ?

CIL 4, 1884

vissit = visit

 

 

svrda sit oranti tva ianva laxa ferenti

avdiat exclvsi verba receptvs ..man

Que ta porte soit sourde aux prières, ouverte à qui porte un cadeau,

que l’amant accueilli entende les mots de l’amant évincé.

CIL 4, 1893

Ce distique est tiré des Amours d’Ovide (I, 8, 77-78) :

surda sit oranti tua ianua, laxa ferenti ;

   audiat exclusi verba receptus amans ;

« Que ta porte soit sourde aux prières, ouverte à qui porte un cadeau,

que l’amant accueilli entende les mots de l’amant évincé. » (Amours, I, 8, 77-78)

 

 

Ianitor ad dantes vigilet si pvlsat inanis

svrdvs in obdvctam somniet vsqve seram.

Que ton portier soit éveillé pour les porteurs de cadeaux, mais si on frappe sans rien,

qu’il soit sourd et qu’il dorme profondément, le verrou bien tiré. (IV, 5, 47-48)

CIL 4,1894

Ce distique est tiré des Élégies de Properce (IV, 5, 47-48) :

Ianitor ad dantis vigilet : si pulset inanis,

surdus in obductam somniet usque seram.

 

 

qvid pote tam dvrvm saxso avt qvid mollivs vnda?

dvra tamen molli saxsa cavantvr aqva.

Qu’est-ce qui peut être aussi dur que la pierre ou plus fluide que l’eau ?

cependant, la pierre dure est creusée par l’eau fluide.

CIL 4,1895

Ce distique est tiré de l’Art d’aimer d’Ovide (I, 475-476) :

Quid magis est saxo durum, quid mollius unda?

    Dura tamen molli saxa cavantur aqua.

 

 

vbi perna cocta est si convivae apponitvr

non gvstat pernam lingit ollam avt caccabvm

Quand le jambon est desséché et qu’on le présente à un convive,

il ne goûte pas le jambon, il lèche la marmite ou le fai-tout !

CIL 4, 1896

perna désigne la cuisse d’un animal, gigot, jambon ou cuissot. coctus peut se comprendre comme « trop cuit » ou « desséché ». L’interprétation du double sens de cacca-bum ne fait aucun doute, même pour un francophone non latiniste ! Par contre, je ne sais pas expliquer l’équivoque sur olla (aulla ou aula).

 

 

qvisqvis amat calidis non debet fontibvs vti

nam nemo flammas vstvs amare potest

Quand on aime, il ne faut pas puiser aux sources d’eau chaude,

tant il est vrai que l’homme échaudé ne peut aimer les flammes.

CIL 4, 1898

 

 

pedicar    eco

om    image017    

Moi, je veux enculer tous (les matelots ?)

CIL 4, 1925a

reconstitution

pedicare ego omnes [nautas volo]

 

 

irrvmabiliter

CIL 4, 1931

suceusement.

 

 

m..tvla tva ivbet amatvr

Ta bite veut qu’on l’aime.

CIL 4, 1938

Je pense qu’il faut lire ametur au subjonctif, plutôt que de comprendre « Ta bite ordonne, on l’aime ».

 

 

Vibei

[Pumpeis] fveere qvondam Vibii opvlentissimi

non ideo tenvervnt in manv sceptrvm pro mvtvnio

itidem qvod tv factitas cottidie in manvs penem tenes

Vibius !

Les Vibii ont été autrefois les plus puissants de Pompéi,

ils ne tenaient donc pas dans leurs mains leur sceptre en lieu de pine,

ce que toi tu fais et refais tous les jours, dans tes mains tenant ton membre.

CIL 4, 1939

 

 

Arescvsa prvdente..

svmsit sibi casta mvtHvnivm

Arescusa prudenter sumpsit sibi, casta, mutunium.

Avec précaution, Arescusa (la Desséchée) s’est fait (elle était vierge) une pine.

CIL 4, 1940

 

 

Lvcilia ex corpore lvcrvm faciebat

Lucilia faisait de l’argent avec son corps.

CIL 4, 1948

 

 

OPPI EMBOLIARI FVR FVRVNCVLE

Oppius, saltimbanque, voleur, petite gouape !

CIL 4, 1949

 

 

 

qvisqvis amator erit Scythiae licet ambvlet oris

nemo adeo vt feriat barbarvs esse volet

Quand on sera amoureux, on pourra aller et venir, même sur les côtes de Scythie :

personne ne voudra être assez barbare pour le blesser.

CIL 4, 1950

Ce distique est tiré des Élégies de Properce (III, 16, 13-14), avec deux variantes :

Quisquis amator erit Scythicis licet ambulet oris

   nemo adeo ut noceat barbarus esse volet.

 

 

sarra non belle facis

solvm me relinqvis

debilis

Sarra, tu n’es pas une chic fille : tu m’abandonnes tout seul, sans force !

CIL 4, 1951

Cette Sara (dont le nom se trouve aussi sous la forme Saraï) était évidemment d’origine juive, elle porte le nom de la femme d’Abraham, connue pour sa beauté :

Duxerunt autem Abram et Nahor uxores nomen autem uxoris Abram Sarai et nomen uxoris Nahor Melcha filia Aran patris Melchae et patris Ieschae

Abram et Nahor prirent femme : le nom de la femme d'Abram était Saraï, et le nom de la femme de Nahor était Milka, fille d'Harân, père de Milka et père de Yiska. Genèse, 11:29.

cumque prope esset ut ingrederetur Aegyptum dixit Sarai uxori suae novi quod pulchra sis mulier

Comme il était près d'entrer en Égypte, il dit à Saraï, sa femme : Je sais que tu es une femme belle à voir... Genèse, 12:11.

 

 

LV]CRIO RHODI FELATOR ET ED[...]CDS HIRCT AS XI S

Lucrio Rhodius, suceur et ... pour 11 as ½.

CIL 4, 1784

 

 

 [...] AVRE FELLAT BENE ERGO TV FELLARAS ET ME CELABAS SS

... Aglaé ( ?) suce ! Ainsi donc toi tu avais bien sucé et tu me le cachais !

CIL 4, 1840

La lecture du premier mot est très incertaine.

 

 

SVAVIS AMOR NOSTROST A

.. IT SENIOST VET ..

CIL 4, 1791

L’amour est doux à notre â[me …

?

senio : le six, coup de dés juste au-dessous du coup de Vénus, ou senium, « le poids de l’âge » comme le suggère peut-être vet[us, etc.] ?

 


L’empereur Claude à Pompéi ?

 

Claude possédait-il une villa à Pompéi ? Suétone, Claude, 27, nous rapporte une anecdote qui tendrait à le laisser penser :

 

Liberos ex tribus uxoribus tulit : ex Vrgulanilla Drusum et Claudiam, ex Paetina Antoniam, ex Messalina Octaviam et quem primo Germanicum, mox Britannicum cognominavit. Drusum Pompeis impuberem amisit piro per lusum in sublime iactato et hiatu oris excepto strangulatum, cum ei ante paucos dies filiam Seiani despondisset.

Il eut des enfants de trois femmes : Urgulanilla lui donna Drusus et Claudia, Paelina lui donna Antonia, Messaline lui donna Octavie et un garçon d’abord surnommé Germanicus, puis Britannicus.

Il perdit Drusus encore enfant à Pompéi : il jouait à lancer en l’air une poire qu’il recevait dans sa bouche grande ouverte et avec laquelle il s’étouffa. Quelques jours auparavant, il l’avait fiancé à la fille de Séjan.

 

Il faut dire que le texte de ce passage est malheureusement corrompu : la leçon des manuscrits est pompeium, ce qui ne présente aucun sens. Certains éditeurs corrigent en prope iam, d’autres en prope tum.

 

Séjan a été disgracié et exécuté en octobre 31. On sait que sa fille a connu un sort atroce.

 


Néron et Poppée

 

Les citations de Suétone sont extraites de sa Vie de Néron, les citations de Tacite des Annales.

Vive Néron !

Le nom de Néron revient relativement souvent dans les inscriptions gravées sur les murs de Pompéi, bien plus en tout cas que celui des autres empereurs.

Quand la ville est ensevelie, Néron était mort depuis 11 ans, Claude depuis 25 ans, Caligula depuis 38 ans, Tibère depuis 42 ans.

Aucune inscription ne mentionne Tibère de façon certaine, il avait pourtant en 26, aux dires de Suétone, parcouru toute la Campanie peregrata Campania.

On peut penser que les noms de Caligula et de Claude avaient eu le temps de s’effacer dans la mesure où il ne reste que peu d’inscriptions peintes à leurs noms, une seule pour Caligula :

C CAESARIS AVGVSTI C[. . .

CIL IV, 669

de Gaius César Auguste

[Caligula, peut-être un reste d’affiche de jeux].

 

Le nom de Claude apparaît dans deux graffiti de la maison de L. Caecilius Jucundus :

 

TI CLAVDI CAESARIS

CIL IV, 4089

Tiberius Claudius César (Claude)

 

TI CLA(V)DI(VS)

CIL IV, 4090

image106.jpg

Tiberius Claudius [César] =Claude ?

 

Pourtant, une leçon d’un passage corrompu de Suétone (Claude, 27) donnerait à penser que Claude a bien possédé une résidence à Pompéi :

Liberos ex tribus uxoribus tulit : ex Vrgulanilla Drusum et Claudiam [. . .]. Drusum Pompeis impuberem amisit piro per lusum in sublime iactato et hiatu oris excepto strangulatum, cum ei ante paucos dies filiam Seiani despondisset Il eut des enfants de trois de ses femmes : d’Urgulanilla, Drusus et Claudia. […] Il perdit Drusus encore enfant à Pompéi, étouffé par une poire qu’il s’amusait à lancer en l’air et à recevoir dans sa bouche ouverte, alors qu’il l’avait fiancé quelques jours avant à la fille de Séjan.

 

Mieux : parmi les empereurs postérieurs à Néron, seul le nom d’Othon et peut-être celui de Vespasien apparaissent une fois chacun dans les graffiti :

IMP OTHO

CIL IV, 1279

L’empereur Othon

VESPA[. . .

CIL IV, 1278

Vespa[sien ?]

 

Il faut croire que les Pompéiens se souciaient peu de l’empereur lorsqu’ils prenaient un poinçon pour écrire dans le stuc. Il faut bien admettre que Rome était loin et que Pompéi était une petite ville de province bien tranquille où l’on se souciait davantage de vivre agréablement et de faire fructifier son patrimoine, si l’on en avait un,

LVCRV ACIPE

CIL 10, 876

Fais des profits !

que de l’empereur, auquel on rendait officiellement tous les honneurs officiels, mais qui ne devait guère occuper les esprits en dehors des périodes de crise.

 

Alors pourquoi le nom de Néron revient-il si souvent dans les inscriptions peintes et les graffiti ?

 

La plupart des inscriptions sont malheureusement trop mutilées en donner une idée précise :

Nero

CIL IV, 8000

Néron.

 

Nero qVis n

CIL IV, 4092

Néron, qui ... ?

 

Neronem

Neronem

CIL IV, 3155

Néron, Néron.

 

Neroni fel(iciter)

CIL IV, 4814

Vive Néron !

 

IanVariVs Neronis

Neronis

CIL IV, 2333

Januarius (esclave ou affranchi) de Néron.

RestitVtVs Neronis

CIL IV, 2335

Restitutus (esclave ou affranchi) de Néron.

QVater Ner[...

CIL IV, 2337

Quater... (esclave ou affranchi) de Néron.

Un Campanien d’adoption

Néron a particulièrement aimé la Campanie. Il est né à Antium… ce n’est pas la Campanie, mais ce n’est pas non plus Rome, c’est vers le sud ! Argument facile et bien trop léger pour prouver quoi que ce soit, je sais.

« Nero natus est Anti post VIIII mensem quam Tiberius excessit, XVIII Kal. Ian. tantum quod exoriente sole, paene ut radiis prius quam terra contingeretur Néron naquit à Antium, neuf mois après la mort de Tibère, le 18ème jour des calendes de janvier (15 décembre 37), précisément au lever du soleil, si bien qu’il fut touché de ses rayons presque avant la terre » (Suétone, Néron, 6).

NERON1

Trois événements du règne de Néron touchent les Pompéiens de plus près : la rixe de l’amphithéâtre de 59 dont le dossier aboutit à Rome sur le bureau de l’empereur, les tremblements de terre de 62 à Pompéi et de 64 à Naples, et surtout la passion de l’empereur pour Poppée, dont la famille était originaire de Pompéi ou des environs immédiats. Cette fois, on ne plaisante plus !

Erat in civitate Sabina Poppaea…

Erat in civitate Sabina Poppaea, T. Ollio patre genita, sed nomen avi materni sumpserat, inlustri memoria Poppaei Sabini consularis et triumphali decore praefulgentis; nam Ollium honoribus nondum functum amicitia Seiani pervertit. Il y avait à Rome une certaine Poppaea Sabina, fille de Titus Ollius, mais qui avait pris le nom de son grand-père maternel, un homme d’illustre mémoire, Poppaeus Sabinus, ancien consul resplendissant des honneurs du triomphe ; Ollius en effet n’avait pas encore atteint le sommet de sa carrière quand il fut perdu par les liens qu’il entretenait avec Séjan. (Tacite, XIII, 45). Le père de Poppée serait donc mort entre 31 et 35, après avoir exercé la questure : quaestori loco natam, dit Suétone de Poppée (35).

 

Son père

Ollius ou Olius est un nom bien attesté à Pompéi, on le rencontre dans des affiches électorales du début du 1er siècle ap. J.-C :

L OLIVM II V B

CIL IV, 11

Lucius Olius duumvir, c’est un homme de valeur.

L O[...

D V V B O V

CIL IV, 25

Lucius Olius duumvir, c’est un homme de valeur, votez pour lui.

L OLIVM [...

CIL IV, 57

Lucius Olius [duumvir, c’est un homme de valeur].

L OD LV LA IS VP M ovf

CIL IV, 7868

 

Un Olius (maison de Pansa) recommande la candidature de Suettius à l’édilité, ce qui prouve qu’il avait lui-même atteint le sommet de sa carrière. Certains indices (dont je ne dispose pas) permettraient de dater cette inscription de la fin des années 30. Cet Olius Primus serait-il un proche parent de notre Poppée ? :

 

SVETTIVM

AED DRP

OLIVS PRIMVS

ROG

CIL IV, 250

Suettius édile, il est digne de gérer la collectivité. Olius Primus vous le recommande.

 

Enfin, ce nom est cité dans l’amphithéâtre pour acclamer le munerator qu’il a été :

OLIO M[. . .

FELICIT[

CIL IV, 1114

Vive Olius.

 

Son grand-père maternel

Poppée (Poppaea Sabina) appartenait par sa mère à la gens des Poppaei Sabini, branche d’une grande famille de Pompéi, famille influente et unie si l’on en juge par cette affiche électorale où, exceptionnellement, la recommandation émane de toute une gens :

HELVIVM SABINVM

POPPAEI AED FIERI ROG

CIL IV, 357

Helvius Sabinus édile ! Les Poppaei vous le recommandent de voter pour lui.

 

On connaît bien le grand-père de Poppée, C. Poppaeus Sabinus, consul en 9, qui fut ensuite gouverneur des deux Mésie et de Macédoine pendant la plus grande partie du règne de Tibère (14-37). Il est mentionné dans une inscription peinte très mutilée du forum de Pompéi :

]C POPPAEO SABINO

COS

CIL X, 963

Il se suicida en 35 πρίν τινα αἰτίαν λαβεῖν avant d’être mis en accusation (Dion Cassius, LVIII), dans la dernière épuration consécutive à la chute de Séjan en 31.

Il est l’auteur, pendant son consulat, avec son collègue M Papius Mutilus, de la célèbre lex Papia Poppaea qui réprimait le célibat et les couples mariés sans enfant. Or, aussi bizarre que cela paraisse, ni l’un ni l’autre des consuls n’était marié ! (Dion Cassius, LVI).

 

Peut-être notre Poppée était-elle la nièce ou la cousine de ce Quintus Poppaeus Sabinus, dit Fulbunguis, « l’homme aux ongles roses » et de sa femme Vatinia, propriétaires entre autres de la maison dite « de Ménandre », qui avaient fait peindre l’un et l’autre, leurs engagements dans la politique locale sur les murs de leur maison, ce qui prouve que les femmes de cette famille n’hésitaient pas à se mêler des affaires d’hommes :

 

C IVliVm PolybiVm

IIvir

FVlbVngVis rog

CIL IV, 7345

Fulbunguis, vous recommande Gaius Julius Polybius comme duumvir.

 

L CeiVm SecVndVm aed Vatinia cVpide facit

CIL IV, 7347

Vatinia s’engage à fond en faveur de Lucius Ceius Secundus comme édile.

 

L’argent ne devait pas manquer : on note négligemment sur un mur de la maison de Ménandre que l’on a prêté plus de mille sesterces, somme pourtant relativement importante (1000 HS font 6000 euros environ).

ex meSa m[. . .]S

qVam pecVniam QVintVs

Cn

Pontio [.]ilano s

locavit

ex mensa [scil argentaria] millia ... HS sumpta quam pecuniam Quintus (Poppaeus Sabinus Cn Pontio Silano s( ?) locavit

CIL IV, 8310

Retiré de la banque ... mille sesterces. Quintus Poppaeus Sabinus a prêté cette somme avec intérêts à Gnaeus Pontius Silanus.

 

Sa mère

On ignore la date de naissance exacte de Poppée, il faut la situer entre 30 et 35.

Sa mère était sans doute la Poppée dont parle Tacite au début du livre XI des Annales. Dans la mesure le père de celle-ci, Q. Poppaeus Sabinus, était encore célibataire en 9, il faut placer sa naissance au début des années 10.

Pour une raison qui m’échappe (Tacite est le seul de mes historiens à la mentionner et son livre X est perdu) elle s’attire en 47 les foudres de Messaline qui la compromet dans l’affaire Valerius Asiaticus et la contraint à se donner la mort. On lui reprochait, outre une liaison avec Asiaticus, d’avoir été la maîtresse attitrée du pantomime Mnester : domum suam Mnesteris et Poppaeae congressibus praebu[erant] ils avaient prêté leur maison pour les rendez-vous de Mnester et Poppée. (Tacite, Annales, XI, 4).

 

En 47, elle était remariée à un certain Cornelius Scipion, ami de l’empereur Claude :

« adeo ignaro Caesare ut paucos post dies epulantem apud se maritum eius Scipionem percontaretur cur sine uxore discubuisset, atque ille functam fato responderet Claude César était si peu au courant [de la mort de Poppée] que quelques jours après il demanda à son mari Scipion qui était placé à côté lors d’un banquet pourquoi il était venu sans sa femme, et celui-ci lui répondit qu’elle avait accompli son destin » (Tacite, XI)

 

Notre Poppée avait alors entre 12 et 17 ans et atteignait l’âge du mariage. Son père et sa mère étant morts en disgrâce, on comprend qu’elle épouse, non sans déroger, un homme de l’ordre équestre, un certain Rufrius Crispinus, et non un homme de l’ordre sénatorial. On comprend aussi que les portes du palais lui aient désormais été fermées, Agrippine en particulier étant peu soucieuse d’introduire de jeunes beautés sous les yeux de Claude, mais il est certain qu’elle y avait été reçue jusqu’en 47 et que le jeune Néron, âgé de 10 ans cette année-là la connaissait.

Vers 55, elle donne naissance à un fils, que Néron fera noyer en 65 sous prétexte que « ferebatur ducatus et imperia ludere on disait qu’il jouait au général et à l’empereur » (Suétone, 35).

 

Poppée avait-elle, du côté de sa mère, une ascendance juive ? S’était-elle convertie au judaïsme … ou au christianisme ? Flavius Josèphe emploie à propos d’elle une expression (intentionnellement ?) équivoque : Νέρων δὲ διακούσας αὐτῶν οὐ μόνον συνέγνω περὶ τοῦ πραχθέντος, ἀλλὰ καὶ συνεχώρησεν ἐᾶν οὕτως τὴν οἰκοδομίαν, τῇ γυναικὶ Ποππαίᾳ, θεοσεβὴς γὰρ ἦν... Après avoir écouté [les dix délégués des Juifs], Néron, non content de leur pardonner leurs actes, leur accorda encore de laisser debout leur construction pour faire plaisir à sa femme Poppée qui l'avait imploré en leur faveur, car elle était pieuse… Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, XX, 8, 195.

 

Ses mariages

En 57-58 elle divorce pour épouser Marcus Salvius Otho (né en 32), ami de Néron et futur empereur de l’année 69.

 

A partir de ce point, les historiens anciens ne s’accordent plus.

image002

Selon Tacite, Poppée aurait divorcé par ambition et cupidité : elle se fit épouser par Othon qui était jeune, riche et familier de l’empereur. Admise de nouveau au palais après ce second mariage, Poppée aurait simulé une violente passion pour Néron, tout en résistant à ses avances. Celui-ci tomba dans le piège.

 

Selon Plutarque, Othon aurait agi pour se faire valoir auprès de Néron : il séduisit Poppée en lui laissant espérer qu’elle deviendrait la maîtresse de l’empereur, mais l’ayant prise chez lui en la faisant passer pour sa femme, il n’arrivait plus à se résoudre à la partager.

 

Selon Suétone, Néron était déjà l’amant de Poppée pendant son premier mariage. Othon n’aurait contracté avec elle qu’un mariage blanc pour détourner les soupçons d’Agrippine, qui ne supportait pas qu’une autre pût avoir la moindre influence sur son fils. Mais, vivant près de la belle, Othon aurait conçu pour elle une telle passion qu’il serait devenu jaloux de Néron. Il serait même allé jusqu’à ipsum etiam exclusisse quondam pro foribus astantem miscentemque frustra minas et preces ac depositum reposcentem laisser un jour à sa porte Néron qui mêlait en vain les prières aux menaces et lui réclamait le dépôt qu’il lui avait confié (Suétone, Othon, 3). On imagine la scène !

 

Scène qu’on peut interpréter de façon différente si l’on pense aux vers d’Ovide (Art d’aimer, III, 579-582) :

Quod datur ex facili, longum male nutrit amorem :

    miscenda est laetis rara repulsa iocis.

Ante fores iaceat, « crudelis ianua! » dicat

    multaque summisse, multa minanter agat.

Ce qu’on accorde avec facilité nourrit mal un amour durable :

il faut mêler aux doux plaisirs quelques refus.

Qu’il attende devant l’entrée de ta maison, qu’il dise « porte cruelle ! »,

qu’il ait recours à beaucoup de prières, à beaucoup de menaces.

ce n’est plus Othon mais Poppée qui aurait laissé le pauvre Néron dehors ! Du vaudeville !

 

Dion Cassius nous donne à peu près la même version que Suétone, en précisant toutefois que τούτῳ τὴν Σαβῖναν ἐξ εὐπατριδῶν οὖσαν ἀπὸ τοῦ ἀνδρὸς ἀποσπάσας ἔδοκε καὶ αὐτῇ ἀμφότεροι ἅμα ἐχρῶντο c’est Néron qui donna Poppée, femme de famille patricienne, à Othon après l’avoir fait divorcer de son mari, et que tous les deux se partageaient ses faveurs » (livre LXII).

 

Ceci se passait en 58.

 

Quoi qu’il en soit, Poppée était parvenue à ses fins et tenait le moyen de venger sa mère, de retrouver son rang et peut-être mieux encore. Quant à Othon, devenu encombrant, il fut nommé légat du gouverneur de Lusitanie : promotion ou exil ou les deux ?

Id satis visum, ne poena acrior mimum omnem divulgaret, qui tamen sic quoque hoc disticho enotuit :

Cur Otho mentito sit, quaeritis, exul honore ?

Vxoris moechus coeperat esse suae.

Ceci lui parut suffisant : [Néron] craignait qu’un châtiment plus sévère ne dévoilât toute la comédie, mais la comédie fut pourtant rendue publique par ces deux vers :

Vous voulez savoir pourquoi Othon part en exil sous couleur de promotion ?

Il était devenu l’amant d’une femme mariée, la sienne. (Suétone, Othon, 3)

 

Othon resta en poste dix ans, jusqu’à la mort de Néron, à la satisfaction de ses administrés.

 

Maîtresse de Néron

Agrippine s’opposait à la liaison de son fils avec Poppée, qu’elle connaissait bien, j’insiste sur ce point, et dont elle avait compris les intentions mieux que personne. Elle avait parfaitement raison de se méfier, car Poppée ne manquait ni de caractère, ni d’ambition et alliait suffisamment d’intelligence à sa remarquable beauté pour parvenir à ses fins.

poppee.jpg

Tacite (XIII, 46) nous a laissé d’elle le portrait d’une femme à l’ambition sans limite.

Huic mulieri cuncta alia fuere praeter honestum animum. Quippe mater eius, aetatis suae feminas pulchritudine supergressa, gloriam pariter et formam dederat.

Cette femme avait tout pour elle, sauf le sens de l’honnêteté. Sa mère, qui avait surpassé en beauté les femmes de sa génération, lui avait transmis à la fois son goût de briller et sa beauté.

Opes claritudine generis sufficiebant. Sermo comis nec absurdum ingenium. Modestiam praeferre et lascivia uti; rarus in publicum egressus, idque velata parte oris, ne satiaret adspectum, vel quia sic decebat. Famae numquam pepercit, maritos et adulteros non distinguens; neque adfectui suo aut alieno obnoxia : unde utilitas ostenderetur, illuc libidinem transferebat.

Elle était assez riche pour assurer l’éclat de sa famille. Elle parlait avec élégance et ne manquait pas d’esprit. Elle se montrait réservée mais ses mœurs étaient dissolues ; elle sortait rarement en public, et si cela lui arrivait, elle se voilait à demi le visage, pour ne pas satisfaire les regards ou simplement parce que cela lui allait bien. Sa réputation lui était indifférente et elle ne fit jamais la différence entre ses maris et ses amants, elle ne tenait compte ni de ses sentiments ni de ceux des autres : où elle voyait son intérêt, c’est là qu’elle portait ses désirs.

 

Dion Cassius nous propose (LXII, 28) ce portrait éloquent :

Ἡ δὲ δὴ Σαβῖνα αὕτη οὕτως ὑπερετρύφησεν (ἐκ γὰρ τῶν βραχυτάτων πᾶν δηλωθήσεται) ὥστε τάς τε ἡμιόνους τὰς ἀγούσας αὐτὴν ἐπίχρυσα σπαρτία ὑποδεῖσθαι, καὶ ὄνους πεντακοσίας ἀρτιτόκους καθ´ ἡμέραν ἀμέλγεσθαι, ἵν´ ἐν τῷ γάλακτι αὐτῶν λούηται· τήν τε γὰρ ὥραν καὶ τὴν λαμπρότητα τοῦ σώματος λαμπρῶς ἐσπουδάκει, καὶ διὰ τοῦτο οὐκ εὐπρεπῆ ποτε αὑτὴν ἐν κατόπτρῳ ἰδοῦσα ηὔξατο τελευτῆσαι πρὶν παρηβῆσαι.

Sabina quant à elle a repoussé à ce point les limites du luxe (je vais en donner brièvement un aperçu global) qu’elle faisait porter aux mules qui tiraient sa voiture des chaussures plaquées d’or et faisait traire chaque jour cinq cents ânesses qui venaient de mettre bas pour se baigner dans leur lait. Elle se tenait au plus haut point à son apparence et à la perfection de son corps. C’est ainsi qu’un jour où son miroir lui avait renvoyé une image qui ne lui plaisait pas, elle souhaita mourir avant l’irrémédiable.

 

À Pompéi, loin des intrigues de la cour, la popularité de Poppée ne connaît aucune ombre. Les graffiti suivants, s’ils concernent bien notre Poppée datent d’avant 63 :

 

CampylVs Poppaeae sal

CIL IV, 6817

Le bonjour de Campylus (=Pamphilus) à Poppée.

 

PampylVs Poppaeae sal

CIL IV, 6821

Le bonjour de Pamphilus à Poppée.

 

Nero A

Pope

CIL IV, 1744

Néron Auguste, Poppée.

 

Le distique suivant chante une Sabina, sans qu’on puisse affirmer là encore qu’il s’agit bien de Poppée, mais les quelques lignes de Dion Cassius que j’ai citées ci-dessous inciteraient assez à le croire :

 

sic [.]i[.]i contingat semper florere Sabina contingant

formae sisqVe pVElla diV

sic tibi contingat semper florere Sabina

contingant formae sisque puella diu

CIL IV, 9171

image001

Qu’il te soit donné d’être toujours en fleur comme tu l’es, Sabina.

Que la beauté physique te soit donnée, reste longtemps jeune.

 

Néron à Pompéi ?

Agrippine, je l’ai dit, avait raison de s’inquiéter. La passion de Néron pour Poppée tournait à la folie, tous les auteurs sont formels : δεινῶς γὰρ ἤδη αὐτῆς ἐρᾶν ἤρξατο il commençait déjà à l’aimer à la folie » (Dion Cassius, LXII) ; Poppaeam... dilexit unice il chérit Poppée par dessus tout (Suétone, 35) ; mox acri iam principis amore l’amour du prince étant désormais devenu violent (Tacite, XIII, 46).

Or, Poppée, qui avait compris qu’Agrippine ferait toujours obstacle à son mariage avec Néron, ἀνέπεισε τὸν Νέρωνα ὡς καὶ ἐπιβουλεύουσάν οἱ αὐτὴν διολέσαι persuada Néron, sous prétexte qu'Agrippine complotait contre lui, de la faire périr » (ibid.).

 

En le 23 mars 59, Néron fait assassiner sa mère à Baies à la fin des fêtes de Minerve, que l’on célébrait du 19 au 23 mars. On sait que les choses ne se passèrent pas comme prévu, que de nombreux témoins (« ingens multitudo une foule immense », selon Tacite) pouvaient raconter ce bizarre naufrage par temps clair et mer calme, que Néron fit courir le bruit qu’il avait fait l’objet d’une tentative d’assassinat fomentée par Agrippine et qu’elle s’était suicidée en apprenant que ses manœuvres étaient découvertes. Personne sans doute ne fut dupe, ni à Rome, ni surtout en Campanie à proximité du lieu des événements.

 

Faut-il voir une allusion à ce meurtre dans un graffiti de Boscotrecase ?

 

Caesaris AVgVsti femina mater erat

CIL IV, 6893

La mère de César Auguste était une femme.

 

Le meurtre accompli, Néron, nous dit Tacite (XIV, 13), cunctari tamen in oppidis Campaniae, quonam modo urbem ingrederetur, an obsequium senatus, an studia plebis reperiret anxius s’attarde dans différentes villes de Campanie, inquiet de l’accueil que lui réservera Rome, se demandant s’il retrouverait un sénat soumis et une plèbe à sa dévotion. Pompéi répond bien à la définition de oppidum, une ville fortifiée, contrairement aux villes de villégiature. Dion Cassius nous dit, sans plus de précisions géographiques, que Néron en proie à des hallucinations ἄλλοσε ει καὶ ἐπειδὴ κἀνταῦθα τὰ αὐτὰ συνέβαινεν ἄλλοσε ἐμπλήκτος μεθίστατο il changeait de résidence mais lorsque là aussi les mêmes phénomènes se produisaient, plein de terreur, il déménageait encore ».

 

On lit, dans la maison de Cuspius Pansa, un graffiti significatif :

 

proeliare Langens Caesar te spectat

CIL IV, 2398

Bats-toi, Langens, César te regarde

 

Qui pourrait se battre sous les yeux de César, c’est-à-dire de l’empereur, sinon un gladiateur ? Et dans un lieu que les empereurs ne fréquentaient pas habituellement, l’amphithéâtre de Pompéi, sinon la recommandation perd la plus grande partie de sa raison d’être.

 

Si Myrtilus était bien lui aussi un gladiateur, on peut interpréter dans le même sens les deux inscriptions suivantes, gravées l’une dans les thermes de Stabies, l’autre dans le lupanar :

Myrtile habias propitiVm Caesare(m)

CIL IV, 2083

Myrtilus, que César te soit favorable.

(habias représente une prononciation vulgaire de habeas)

 

Myrtile habeas propitiVm Caesare PVteolanis feliciter omnibVs NVcerinis felicia et VncVm Pompeianis PetecVsanis

CIL IV, 2183, lupanar.

Myrtilus, que César te soit favorable. Vive les gens de Pouzzoles, du bonheur à tous ceux de Nuceria, la boucherie pour les gens de Pompéi et de Pithecusa !

(Petecusanis représente une prononciation vulgaire de Pithecusanis)

 

Puteoli (Pouzzoles) était devenu colonie « néronienne » en 60 ; en 57, « Nerone iterum L. Pisone consulibus pauca memoria digna evenere, [. . .] coloniae Capua atque Nuceria additis veteranis firmatae sunt L’année où Néron fut consul pour la deuxième fois avec Lucius Pison, peu d’événements mémorables eurent lieu… les colonies de Capoue et de Nuceria furent renforcées par l’arrivée de nouveaux vétérans » (Tacite, XIII, 31). Le graffiti semble bien être de la main d’un inconditionnel de Néron !

 

Ainsi Néron aurait pu assister à un munus donné en son honneur dans l’amphithéâtre de Pompéi. On imagine facilement que son souvenir soit resté bien vivant dans les mémoires pendant les vingt ans qui ont suivi jusqu’à la disparition de la ville. D’autant que les grands de ce monde ne se déplaçaient pas encore pour quelques heures : l’empereur devait loger sur place. Quelle maison pompéienne a eu l’honneur d’accueillir le prince ? Peut-être la maison des Poppaei, celle que nous désignons du nom de « maison de Ménandre », peut-être, on le verra un peu plus loin, l’une de leurs villae, « résidences secondaires ».

 

On peut se demander dans quel état d’esprit les notables ont accueilli leur empereur matricide, d’autant que certains d’entre eux avaient peut-être été invités aux fêtes des Baïes, au cours desquelles Néron tenait à manifester ostensiblement son affection filiale, sans oublier qu’il avait l’intention de crier sa douleur devant de nombreux témoins.

 

image001

Sénèque

 

Parmi ces témoins, il faut compter bien évidemment Sénèque. J’en suis persuadé, même si les sources anciennes ne le mentionnent pas. Mais justement, elles ne mentionnent aucun nom. Or Sénèque occupait un rang élevé dans la hiérarchie protocolaire et devenait de ce fait un témoin de choix, et qui plus est, un témoin de moralité.

 

On sait qu’Agrippine l’avait chargé de préparer Néron à son rôle d’empereur.

A la mort de Claude (là encore, on peut se demander s’il était totalement ignorant des projets de son amie Agrippine : un revirement de Claude en faveur de Britannicus aurait sérieusement compromis son avenir !), il publie un pamphlet anonyme, la fameuse « Citrouillification » : Συνέθηκε μὲν γὰρ καὶ ὁ Σενέκας σύγγραμμα, ἀποκολοκύντωσιν αὐτὸ ὥσπερ τινὰ ἀθανάτισιν ὀνομάσας Sénèque en effet avait composé un ouvrage, qu’il avait intitulé l’Apocoloquintose sur le modèle de l’apothéose. (LX, 35),

où il assure une belle promo pour le nouvel empereur. Apollon chante devant les parques qui filent le destin de Néron :

« Ne demite, Parcae,

Phoebus ait, vincat mortalis tempora vitae

ille mihi similis vultu similisque decore

nec cantu nec voce minor. Felicia lassis

saecula praestabit legumque silentia rumpet.

Qualis discutiens fugientia Lucifer astra

aut qualis surgit redeuntibus Hesperus astris,

qualis, cum primum tenebris Aurora solutis

induxit rubicunda diem, Sol aspicit orbem

lucidus et primos a carcere concitat axes :

talis Caesar adest, talem iam Roma Neronem

aspiciet. Flagrat nitidus fulgore remisso

vultus et adfuso cervix formosa capillo. »

Haec Apollo. At Lachesis, quae et ipsa homini formosissimo faveret, fecit illud plena manu et Neroni multos annos de suo donat.

« N’enlevez rien, ô Parques

dit Phoebus ; qu’il dépasse la durée d’une vie mortelle,

lui, mon semblable par le visage, semblable aussi par la beauté,

et qui ne m’est inférieur ni par le chant ni par la voix. Aux épuisés

il assurera des ères bienheureuses et rompra le silence des lois.

Comme l’étoile du matin, qui fait s’écarter les astres fugitifs,

comme l’étoile du soir, qui se lève quand les astres reviennent,

comme, aussitôt que l’Aurore empourprée a dissipé les ténèbres

et introduit le jour, le Soleil contemple la terre,

lumineux, et lance d’abord son char hors de l’enclos,

ainsi César est là, ainsi Rome va contempler Néron.

Son visage, brillant d’un éclat contenu, resplendit,

comme son cou gracieux où flottent ses cheveux. »

Ainsi chante Apollon. Lachésis, pour marquer elle aussi sa faveur à un si bel homme, s’acquitte de sa tâche à pleines mains et offre à Néron de nombreuses années sur ses propres fonds. (Traduction Michel Dubuisson).

Intéressant : le nouvel empereur est beau et il chante bien. Sénèque avait-il pressenti la suite du règne ?

 

Il y a mieux : Dion Cassius accuse formellement Sénèque d’avoir poussé Néron à tuer Agrippine. Certes, l’historien grec n’est pas tendre avec le philosophe à qui il taille une toge sur mesures.

Il le dénonce comme amant d’Agrippine après avoir été celui de Julia Livilla (ce qui expliquerait son exil en Corse) :ὅτι Σενέκας αἰτίαν ἔσχε καὶ ἐνεκλήθη ἄλλα τε καὶ ὅτι τῇ Ἀγριππίνῃ συνεγίγνετο· οὐ γὰρ ἀπέχρησεν αὐτῷ τὴν Ἰουλίαν μοιχεύσαι Sénèque se trouva alors (en 58) mis en examen et fut accusé entre autres d’être l’amant d’Agrippine. Il ne lui avait pas suffi d’avoir des rapports adultères avec Julia (Livilla)... (LXI, 10)

Dion Cassius le présente comme un flatteur et un adulateur, un cupide qui aurait accumulé une fortune de 300 millions de sesterces (1800 millions de nos francs ! Tacite, XIII, 42, indique la même somme ), un amateur de « grands garçons », bref πάντα τὰ ἐναντιώτατα οἷς ἐφιλοσόγει ποιῶν faisant tout le contraire de ce qu’il enseigne dans sa philosophie.

 

Dans son récit de la préparation du crime, Dion Cassius, qui vient de dire que Poppée poussa Néron à se débarrasser d’Agrippine, poursuit καὶ αὐτὸν (τὸν Νέρωνα) καὶ Σενέκας ... παρώξυνεν et Sénèque aussi l’y incita vivement et la page continue à la 3ème personne du pluriel : ναῦν ἰδόντες ἐν τῷ θεάτρῳ διαλυομένην ἐφἑαυτῆς ils virent au théâtre un navire qui se disloquait de lui-même : s’agit-il de Néron et Poppée ? de Néron et Sénèque ? ou des trois ?

 

Quoi qu’il en soit, qu’il ait ou non accompagné Néron à cette époque-là, Sénèque connaissait bien Pompéi :

« Ecce Campania et maxime Neapolis ac Pompeiorum tuorum conspectus Voici la Campanie et surtout Naples, sans oublier d’aller voir ton cher Pompéi » (Lucilius, VI, 49).

« Post longum intervallum Pompeios tuos vidi. In conspectum adulescentiae meae reductus sum ; quidquid illic iuvenis feceram videbar mihi facere adhuc posse et paulo ante fecisse Il y a bien longtemps que je n’avais pas vu Pompéi. En le regardant, je suis ramené vers ma jeunesse : tout ce que j’y ai fait jeune, il me semble que je pourrais encore le faire et que je viens juste de le faire » (Lucilius, VIII, 70).

 

Il est même question de lui dans une inscription célèbre de la maison des gladiateurs, que l’on trouve ainsi traduite et commentée dans le livre d’Egon C. Corti qui l’attribue à un gladiateur: « De tous les écrivains romains, seul Sénèque flétrit les jeux sanglants du cirque ». Belle pensée de la part d’un gladiateur ! Malheureusement, le graffiti original se lit :

LVCIVS

AE

ANNVS

SENECAS

CIL IV, 4418

« Lucius Aeanneus Senecas ».

Rêvons : Sénèque visite la maison des gladiateurs et inscrit son nom sur le mur à la demande de ses occupants, dans ce cas le « s » final pourrait se lire « s[alutem (vobis) dat], vous donne le bonjour » ». Un autographe de Sénèque ! Trop beau pour être vrai. Et puis, ça ne colle pas.

Sénèque aurait écrit son nom correctement : Lucius Annaeus Seneca. La graphie « aea » pour « ea » caractérise le désir d’hypercorrection des écriveurs peu cultivés.

Alors ? un admirateur de Sénèque ? pourquoi pas ? mais en ce lieu, on admirait certainement plus les gladiateurs en vogue que les philosophes. Et puis un admirateur aurait employé une formule de salutation : feliciter par exemple, ce qui aurait entraîné l’emploi du datif, ou vale qui aurait appelé un vocatif.

Dernière hypothèse, la moins intéressante et donc la plus vraisemblable à mon sens : ce graffiti est de la main d’un quasi homonyme, un gladiateur, Lucius Aeannus Senecas, avec un SENECAS décliné à la grecque, qui a laissé une trace de son passage comme tant d’autres un peu partout à Pompéi.

La rixe de 59 à l’amphithéâtre

A la fin de cette même année 59, éclate à l’amphithéâtre la fameuse rixe entre les gens de Nuceria et ceux de Pompéi. En ce qui concerne la rixe elle-même, voyez les supporters de gladiateurs.

 

En lisant attentivement le récit de Tacite

« cuius rei iudicium princeps senatui, senatus consulibus permisit, et rursus re ad patres relata, prohibiti publice in decem annos eius modi coetu Pompeiani L’empereur renvoya le jugement de cette affaire au sénat, et le sénat aux consuls. L’affaire revint devant le sénat : on défendit pour dix ans à la ville de Pompéi, en tant que collectivité, ces sortes de réunions »

on constate que Néron n’a pas pris de décision lui-même et que les autorités se renvoient le dossier comme s’il avait quelque chose d’encombrant. Or, une bagarre dans un amphithéâtre de province qui, certes, a fait quelques morts n’a rien d’une grave affaire d’état : le sénat et les consuls en traitaient certainement de plus délicates et de plus complexes… sauf si Pompéi pouvait jouir d’une protection spéciale. Celle de Poppée. Et déplaire à Poppée, c’était déplaire à Néron. Au début de l’année 60, on prononce une interdiction de jeux de dix ans. La sanction paraît sévère, mais en considérant les choses de près, les villes voisines de Pompéi pouvaient toujours organiser des jeux et les Pompéiens n’avaient que le désagrément de se déplacer. La punition touchait davantage la classe dirigeante qui ne pouvait plus offrir honorum causa à ses concitoyens leur spectacle préféré.

Poppaea Augusta

Début 62, Néron répudie enfin sa femme Octavie, la fille de Claude, en l’accusant de stérilité et épouse Poppée. Octavie se trouve bientôt reléguée en Campanie : « inde crebri questus nec occulti per vulgum, cui minor sapientia [et] ex mediocritate fortunae pauciora pericula sunt de là, écrit Tacite (XIV, 60), des protestations répétées et même pas dissimulée se répandaient dans le peuple, dont la prudence est moindre et que la modicité de sa condition expose à moins de dangers. »

 

L’hostilité de ce peuple de Rome au mariage de Néron avec Poppée amène rapidement le couple à faire accuser de relations serviles, puis adultères la malheureuse Octavie que l’on finit par faire assassiner le 9 juin 62 : elle avait à peine vingt ans.

 

Peut-être ce graffiti a-t-il été gravé au printemps 62 :

 

Occtavia AVgVsti [. . .] abias [.]opit[. . .] sa

Octavia Augusti uxor vale. Habeas propitiam Venerem Pompeianam. Salutem tibi do.

CIL IV, 8277

Octavia, épouse de l’empereur, adieu ; que [Vénus Pompeienne ?] te soit favorable. Je te dis salut.

 

Cette année-là, en février, Pompéi avait subi un violent séisme qui détruisit une partie de la ville. En 60, « ex inlustribus Asia urbibus Laodicea tremore terrae prolapsa nullo [a] nobis remedio propriis opibus revaluit Laodicée, l’une des cités célèbres d’Asie, ruinée par un tremblement de terre, s’était relevée sans aucune aide de notre part, sur ses seules richesses » (Tacite, XIV). J’espère que pour Pompéi Néron, comme l’ont fait les autres empereurs en pareil cas, a envoyé sur place une commission chargée d’estimer les dégâts et de débloquer une aide.

 

En 63, Poppée donne le jour à une fille. Néron, fou de joie, accorde enfin à sa femme le titre qu’elle désirait certainement depuis longtemps, celui d’Augusta, qui faisait d’elle l’égale de Livie, une personne sacrée, une femme au-dessus de toutes les autres :

Memmio Regulo et Verginio Rufo consulibus natam sibi ex Poppaea filiam Nero ultra mortale gaudium accepit appelavitque Augustam, dato et Poppaea eodem cognomento. Locus puerperio colonia Antium fuit, ubi ipse generatus erat Sous le consulat de Memmius Regulus et de Verginius Rufus, Néron accueillit avec une joie au-delà des joies humaines la fille qui lui était née de Poppée. Il l’appela Augusta et décerna à Poppée aussi le même surnom. L’accouchement eut lieu à Antium, où lui-même avait vu le jour (Suétone, Néron, 23)

 

La popularité de Poppée est à son comble. Elle reçoit des hommages de tout l’empire, comme en témoigne cette épigramme que lui adresse un certain Léonidas d’Alexandrie (Anthologie, IX, 355) :

Οὐράνιον μίμημα γενεθλιακαῖσιν ἐν ὥραις

   τοῦτἀπὸ Νειλογενοῦς δέξο Λεωνίδεω,

Ποππαία, Διὸς εὖνι, Σεβαστιάς· εὔαδε γάρ σοι

   δῶρα τὰ καὶ λέκτρων ἄξια καὶ σοφίης.

 « Cette carte du ciel au jour de ta naissance,

Accepte-la de Léonidas né près du Nil,

Poppée Augusta, épouse de Zeus : tu prends plaisir en effet

Aux présents dignes de ton mariage et de ta sagesse. »

 

A Pompéi, on se réjouit bien haut du bonheur de Poppée :

F Popa[E] AVgVste feliciter

Feliciter Poppaeae, Augustae feliciter !

CIL IV, 10049

image001

Vive Poppée, vive l’Augusta.

Graffiti difficile : si je colle le premier « E » de feliciter sur la première fissure, le résultat est le suivant :

image002

ce « E » me paraît bizarrement placé trop haut par rapport à une ligne horizontale qui commence bien régulièrement. La première lettre pose également problème : feliciter se place normalement après son complément. Alors ? dans la mesure où notre homme ne semble pas se soucier de la cohérence de son alphabet et utilise pour noter le e long ou bref, issu ou non de la diphtongue æ, tantôt E tantôt II, ne pourrait-on pas lire « Peperit POP(pae)A Poppée a accouché » ? Dans de nombreux graffiti, le tracé du P se fait comme celui de la première lettre. Dans ce cas, le trait qui se perd dans la fissure du mur n’aurait rien à voir avec notre inscription. Hypothèse hélas toute gratuite !

 

Est-ce pour remercier de ses bienfaits la divinité tutélaire de sa ville qu’elle fait une offrande au temple de Vénus pompéienne :

MVnera Poppaea misit Veneri sanctissimae berVllVm helencVmque Vnio mixtVs erat

AE 1977, 217

Poppée a envoyé un présent à Vénus la très respectable : une émeraude et une perle ovale, auxquelles était jointe une perle de grande taille.

 

On peut légitimement imaginer que dans des circonstances aussi heureuses, elle ait intercédé auprès de son époux en faveur des Pompéiens, car il semble bien que l’interdiction de jeux ait été rapportée.

 

On peut aussi avec un frisson d’horreur imaginer que ce don a été fait au moment de la mort d’Octavie : les historiens notent que la générosité de Néron et de son entourage n’était jamais aussi grande qu’après un crime. Par exemple qu’après la mort de Britannicus « Exim largitione potissimos amicorum auxit A cette occasion, il combla de largesses les principaux de ses amis » (Tacite, XIII).

 

Les Pompéiens expriment haut et fort leur attachement au couple impérial, comme en témoignent plusieurs inscriptions et graffitis, en particulier celles-ci qui mentionnent une décision politique ou judiciaire importante et heureuse :

iVdicis AVgVsti p p et Poppaeae AVg feliciter

iudiciis Augusti patris patriae et Poppaeae Augustae feliciter

CIL IV, 3726

Vive les décisions de (Néron) Auguste, père de la patrie, et de Poppée Augusta.

 

ivdicis avgc felic

CIL IV, 7625

Vive les décisions d’Auguste et Augusta

c’est-à-dire de Néron et Poppée, si la bonne leçon est « AVGG » où les deux G servent à indiquer que le mot est au pluriel (Augustus Augusta) ; « de Auguste César » (Augustus Caesar) si la bonne leçon est « AVGC ». Mais dans ce cas, il pourrait s’agir aussi de Vespasien. Je préfère la première hypothèse, dans la mesure où d’ordinaire, Caesar vient avant Augustus.

 

On lit aussi dans une boutique de la rue des Diadumènes

iVdicis AVgVsti AVgVstae feliciter

nobis salvis felices sVmVs

perpetVo

CIL IV, 1074

Vivent les décisions de l’Augustus et de l’Augusta ;

maintenant que nous sommes sauvés, nous sommes heureux

à perpète.

remarque : on attendrait plutôt in perpetuum, « pour toujours ».

 

Ivdicis Avg felic Pvteolos Antivm Tegeano Pompeios hae svnt verae

coloniae

CIL IV, 3525

Vive les décisions de Néron Auguste ; Pouzzoles, Antium, Tegeanum et Pompéi : voilà les vraies colonies.

 

Le Tegeanum du graffitti, mal identifié, pourrait être Teglanum (aujourd’hui Terzigno ?), petite ville entre Nuceria et Nola.

En 60, « la ville ancienne de Pouzzoles reçut de Néron les droits de colonie romaine et un surnom », écrit Tacite (XIV, 27) : Colonia Claudia Augusta Neronensis Puteoli « Pouzzoles, colonie Claudienne Néronienne ».

 

Néron, de même que Sylla avait transformé Pompéi en colonie, donne à Pouzzoles son nom et son surnom :

 

Coloniae ClaV(diae)

Nerone(n)si PVtiolan(a)e

feliciter

scripsit C IVliVs SperatVs

Sperate va

CIL IV, 2152

Vive la colonie Claudienne Néronienne de Pouzzoles ! signé Gaius Julius Speratus. [un peu plus bas et d’une autre main] Bravo, Speratus.

Oplontis

 

Près de la gare de l’actuelle Torre Annuziata, à Oplontis, on a mis au jour une magnifique résidence secondaire, villa de grand luxe qui appartenait de toute évidence  à un très riche personnage.

 

image003

 

Or, dans les latrines, les archéologues ont retrouvé une amphore qui porte l’inscription

SECVNDO

POPPAEAE

d’où la tentation de faire de Poppée (ou de sa famille) la propriétaire de cette villa et d’imaginer en la visitant qu’elle ait pu y séjourner de temps en temps pendant ces années heureuses pour elle avec son impérial amant puis époux.

 

Comme le dit Mérimée qui s’y connaissait : « c’est une terrible langue que le latin avec sa concision ». Faut-il lire Secundo Poppaeae (liberto) ou (servo) : « à Secundus, affranchi (ou esclave) de Poppée » ? Plutôt affranchi qu’esclave, si le cognomen de Q Poppaeus était bien Secundus plutôt que Sabinus comme l’écrit Dion Cassius.

 

Peut-on imaginer un (a) Secundo Poppaeae (missum) : « Envoyé par Secundus à Poppée », les Secundus ne manquant pas dans l’aristocratie pompéienne ? mais cette hypothèse se heurte au fait que les généreux donateurs mettent habituellement leur nom au nominatif.

 

Alors ? alors tout ceci ne prouve rien. Pourtant, lors des fouilles, on a pu constater que la villa n’était pas habitée au moment de l’éruption : aucune trace de victime, aucun ustensile de la vie quotidienne, par contre un stock de lampes à huile emballées et de nombreux matériaux de construction. Il est vraisemblable que la villa ait été endommagée lors du tremblement de terre de 62, bien que de manière très limitée. Si l’on veut bien croire que Poppée en ait été propriétaire, il faudrait plutôt imaginer des travaux d’embellissement interrompus lors de sa mort en 65.

Qualis artifex ...

La petite Augusta meurt à l’âge de quelques mois, et il semble bien que les relations entre Poppée et Néron en aient quelque peu souffert, même si la passion de l’empereur pour sa femme demeurait intacte.

 

En 64 a lieu l’épouvantable incendie de Rome. Néron, soupçonné de l’avoir fait allumer, voit sa popularité de dégrader nettement auprès du peuple de Rome. Rien n’en transparaît à Pompéi.

 

Cette même année 64, Néron, qui rêve depuis longtemps de faire une carrière artistique et d’entreprendre une tournée en Grèce, décide de faire ses débuts à Naples. Ecoutons Tacite :

« adhuc per domum aut hortos cecinerat Iuvenalibus ludis, quos ut parum celebres et tantae voci angustos spernebat. Non tamen Romae incipere ausus Neapolim quasi Graecam urbem delegit. Il avait déjà chanté dans son palais et dans ses jardins pour les Juvénales, lieux sans intérêt à ses yeux parce le public était restreint et les salles trop petites pour une telle voix. Pourtant, il n’osa pas faire ses débuts à Rome, il choisit Naples, ville de culture grecque. »

 

Peut-être aussi les Romains qui colportaient d’horribles histoires sur le comportement du prince pendant l’incendie n’étaient-ils pas prêts à venir assister à ses concerts ! Tacite poursuit :

« Inde initium fore ut transgressus in Achaiam insignesque et antiquitus sacras coronas adeptus maiore fama studia civium eliceret. Ergo contractum oppidanorum vulgus, et quos e proximis coloniis et municipiis eius rei fama civerat, quique Caesarem per honorem aut varios usus sectantur, etiam militum manipuli, theatrum Neapolitanorum complent. Après ces débuts, il pourrait passer en Grèce où il recevrait ces brillantes couronnes que leur antiquité rendait sacrées et susciterait l’enthousiasme de ses concitoyens romains avec une renommée plus grande. Ainsi, la foule des Napolitains en masse, ainsi que ceux que le bruit fait autour de l’événement avait attirés des colonies et des municipes des environs, ceux qui suivent l’empereur par esprit de vanité ou pour un intérêt quelconque, sans oublier des manipules de soldats, font que le théâtre de Naples affiche complet » (Tacite, XV, 33).

 

Parmi les « curieux » des environs, la colonie de Pompéi était à coup sûr représentée, au moins par ses notables qui eux avaient dû être fermement invités.

 

« Illic, plerique ut arbitra[ba]ntur, triste, ut ipse, providum potius et secundis numinibus evenit : nam egresso qui adfuerat populo vacuum et sine ullius noxa theatrum collapsum est. Là, poursuit Tacite, se produisit un événement tragique selon la plupart des témoins, de bon augure selon Néron lui-même : à peine le public fut-il sorti que le théâtre s’écroula ; comme il était vide, personne ne fut blessé ».

 

Suétone (20) propose une version un peu plus dramatique : « et prodit Neapoli primum ac ne concusso quidem repente motu terrae theatro ante cantare destitit quam incohatum absolveret nomon Et il se produisit d’abord à Naples, et bien que le théâtre fut secoué par un soudain tremblement de terre, il ne cessa de chanter qu’après avoir terminé le morceau qu’il avait commencé ».

 

À Pompéi, on célèbre, comme il se doit, par des jeux, l’heureuse issue de l’événement, peut-être encore en présence de Néron :

 

PRO SALVTE NER[ONIS]

in ter[rae motv ...]

CIL IV, 3822

Pour célébrer le salut de Néron dans le tremblement de terre...

 

Le hasard a conservé une affiche annonçant un spectacle qui a eu lieu les 25 et 26 février ou les 11 et 12 mars. Le peintre, qui a peut-être été distrait un instant, a tracé en effet une sorte de F que l’on peut lire comme le K de Kalendas ou plutôt comme le I de Idus. Malheureux coup de pinceau, sans importance sur le coup puisque tout le monde était au courant de la date, mais qui nous pose quelques problèmes 1950 après !

Gnaeus Alleius Nigidus Maius était duumvir quinquennal en 55-56, Ti. Claudius Verus duumvir en 61-62. Les tablettes du banquier Jucundus nous donnent les noms des duumvirs des années 52 à 62. Si les deux hommes ont été en fonction ensemble comme l’affiche paraît l’indiquer (on ignore tout des conditions de rééligibilité à Pompéi), c’est nécessairement après cette dernière date. Pourquoi pas 64 ? mais encore une fois l’hypothèse est gratuite. L’année pourrait aussi bien être 68 (voyez ci-dessous) ou une autre, et puis il n’est écrit nulle part que Verus et Maius étaient duumvirs : les Pompéiens savaient bien qui étaient leurs magistrats cette année-là !

 

image001

CIL IV, 7989

(présentation reconstituée)

Pour le salut de Claudius Néron César Auguste Germanicus, à Pompéi, aux frais de Tiberius Claudius Verus, on donnera une chasse et un concours d’athlétisme. On répandra des parfums. Les 25 et 26 février (ou les 11 et 12 mars).

Vive Claudius Verus | Celer le fouetteur boit à la santé de Maius | Vive Maius, protecteur de la colonie

Pas d’interprétation pour les chiffres inscrits à droite !

 

Le concours d’athlétisme s’inscrit bien dans un programme à la grecque et répond aux goûts de Néron, plus amateur de spectacles à vocation culturelle et de compétitions athlétiques à la grecque que de combats de gladiateurs.

La ciguë

En 65, on découvre une vaste conspiration contre Néron qui réagit avec brutalité. On lui reprochait déjà bien des crimes par le poison depuis l’empoisonnement de Britannicus et de sa tante Domitia, on n’avait pas vraiment oublié Agrippine et Octavie restait dans toutes les mémoires. Pétrone, Sénèque se suicident. Une véritable terreur s’installe à Rome : πᾶν γὰρ τι τις ἐγκαλέσαι τῳ περιχαρείας καὶ λύπης ῥημάτων τε καὶ νευμάτων οἶός τε ἦν καὶ τοῦτἐς τὰ μάλιστα οἵ τε φίλοι οἱ πονηροὶ καὶ οἰκέται τινῶν ἤνθησαν. Tout ce qu’on pouvait trouver pour constituer une plainte contre quelqu’un, trop grande joie ou chagrin, mots ou gestes, on le rapportait et on était cru. Tout dans ces plaintes, même si l’affaire était forgée de toutes pièces, était écouté d’une oreille favorable, au mépris de la vérité, pour servir les desseins de Néron. Et grâce à cela, c’est au plus haut point que florissaient les faux amis et les serviteurs indignes » (Dion Cassius, LXXII).

 

Ces informations atteignent bien sûr Pompéi où l’on peut lire dans le stuc d’une maison bourgeoise, celle de P Paquius Proculus :

cVcVta ab rationi(b)Vs

Neronis AVgVsti

image002

CIL IV, 8075

La ciguë, ministre des finances de Néron.

Il convient de lire cicuta au lieu de cucuta. Faute d’orthographe ? Régionalisme ? Je ne crois pas : l’écriture, très belle, appartient à un homme cultivé. On ignore le nom du a rationibus de l’époque et je vois plutôt dans ce cucuta un jeu de mots que je n’explique pas mais qui serait bien dans l’esprit latin. Pensons à Catulle chez qui Mamurra devient mentula.

Mégalomanie

Nonis Neronis sal

CIL IV, 8078a

Jour des nones de Néron, salut !

ou Salut aux nones de Néron.

 

Suétone (55) nous donne l’explication de cette date étrange :

« erat illi aeternitatis perpetuaeque famae cupido, sed inconsulta. Ideoque multis rebus ac locis vetere appellatione detracta novam indixit ex suo nomine, mensem quoque aprilem Neroneum appellavit Il avait le désir d’éternité et de célébrité perpétuelle, mais de façon impulsive. A cet effet, il abolit la dénomination ancienne de nombreuses choses et de nombreux lieux pour leur en donner une nouvelle fondée sur son propre nom : il fit appeler aussi [en 65] le mois d’avril « mois de Néron ».

Mort de Poppée

En 65 toujours, Poppée meurt dans des circonstances tragiques :

« ipsam quoque ictu calcis occidit, quod se ex aurigatione sero reversum gravida et aegra conviciis incesserat Néron la tua d’un coup de pied parce qu’elle lui avait reproché vivement de rentrer tard de son entraînement d’aurige, alors qu’elle était enceinte et malade » (Suétone, 35).

 

Tacite donne la même version que Suétone mais dément formellement la rumeur d’empoisonnement qui avait couru. Seul Dion Cassius se demande si le coup de pied a été donné « εἴτε ἑκων εἴτε ἄκων accidentellement ou intentionnellement ».

 

Aucune inscription de Pompéi ne fait allusion à la mort de Poppée, pas plus qu’à sa divinisation : Néron dédicacera à Rome en 68 un temple Σαβίνῃ θεᾷ Ἀφροδίτῃ, Divae Poppaeae Veneri, « à la divine Poppée Vénus ».

Les Olympiades de Naples

Un seul graffiti fait allusion à la suite du règne de Néron. Comme si sa popularité à Pompéi s’était éteinte avec la mort de Poppée.

 

En 67, il entreprend la grande tournée en Grèce dont il rêvait depuis longtemps. Concurrent à tous les jeux dans diverses disciplines, il respecte les règlements à la lettre et n’a qu’une peur, celle d’être éliminé de la compétition. Ce qui ne l’empêche pas par ailleurs de bouleverser le calendrier des jeux pour qu’ils aient tous lieu la même année, et d’introduire un concours de musique aux jeux Olympiques !

 

Vainqueur partout, même le jour où à Olympie il est contraint à l’abandon dans une course de chars tirés par dix chevaux, il accorde en contrepartie aux Grecs leur « liberté » (entendons que les cités grecques deviennent des municipes), il accorde la citoyenneté romaine à leurs « décurions », et surtout il accorde, dit Suétone, pecuniam grandem, d’importantes subventions.

 

Tout comme Flamininus 262 ans plus tôt, il profite des jeux Isthmiques pour proclamer cette « liberté », mais alors que le consul de la république avait eu recours normalement aux services d’un héraut, l’empereur fait lui-même cette proclamation : il s’était en effet présenté partout aux concours de recrutement des hérauts chargés de proclamer les victoires aux jeux et, croyez-le ou non, il avait toujours été sélectionné ! (Suétone, 34).

 

A son retour en Italie, au début de l’année 68, les notables de Pompéi ont dû être invités une fois de plus à faire le voyage à Naples pour accueillir le vainqueur, hieronices. En son honneur, on avait pratiqué une brèche dans les remparts par où il est entré dans la ville de ses débuts sur un char tiré par des chevaux blancs.

 

On célèbre alors les jeux quinquennaux qu’il avait institués pour commémorer la mort d’Agrippine : les « Olympiades de Naples ». Ils avaient dû être déjà célébrés en 63, mais les historiens n’en parlent pas.

 

Un Pompéien s’est muni de son poinçon pour garder le souvenir de ces jeux :

 

Ol(YMPIADA) III K Ner(onias)

CIL IV, 8092

Jeux Olympiques [de Naples] : le 3 des calendes de Néron (30 mars).

 

C’est pendant ces jeux auxquels il assiste « effusissimo studio avec un intérêt passionné » (Suétone, 40) que Néron apprend la révolte des Gaules sous la conduite de Vindex, le jour anniversaire de la mort de sa mère. « Per octo continuos dies non rescribere cuiquam il ne donne d’instructions écrites à personnes pendant huit jours entiers » (ibid.), c’est-à-dire pendant la durée des jeux qui avaient débuté le 23 mars. Notre Pompéien a donc inscrit la date de son retour de Naples.

 

A Rome, Néron est accueilli en triomphateur, c’est du moins ce que veut signifier l’extraordinaire mise en scène que raconte Dion Cassius (LXIII, 21). Tout le monde, sénateurs en tête, et surtout les sénateurs précise l’historien, crie sur son passage :

Ὁλυμπιονῖκα οὐᾶ, Πυθιονῖκα οὐᾶ, Αὔγουστε Αὔγοθστε,

Νέρωνι τῷ Ἡρακλεῖ, Νέρωνι τῷ Ἀπόλλονι.

Ὡς εἷς περιοδονίκης, εἷς ἀπαἰῶνος, Αὔγουστε, Αὔγουστε,

Ἱερὰ φωνή· μακάριοι οἵ σου ἀκούοντες.

Hourra pour le vainqueur d’Olympie ! Hourra pour le vainqueur de Delphes ! Auguste ! Auguste !

Vive Néron Hercule ! Vive Néron Apollon !

Le seul vainqueur du grand chelem ! Le seul de tous les temps ! Auguste ! Auguste !

Voix bénite ! Heureux ceux qui t’entendent !

Et Dion Cassius nous garantit l’exactitude de cette citation.

Damnatio memoriae

Néron se tue le 9 juin 68, dans les crconstances que l’on connaît.

 

« Obiit tricensimo et secundo aetatis anno, die quo quondam Octaviam interemerat, tantumque gaudium publice praebuit, ut plebs pilleata tota urbe discurreret. Et tamen non defuerunt qui per longum tempus vernis aestivisque floribus tumulum eius ornarent ac modo imagines praetextatas in rostris proferrent, modo edicta quasi viventis et brevi magno inimicorun malo reversuri. Néron mourut à trente et un ans, le jour anniversaire de celui où il avait fait tuer Octavie (9 juin) et la joie populaire fut si grande que la foule parcourait tout Rome avec des bonnets d’affranchi. Et pourtant il ne manqua pas de gens qui pendant longtemps ornèrent son tombeau de fleurs au printemps et en été, qui tantôt exposèrent à la tribune aux harangues des images de lui vêtu de la toge prétexte, tantôt affichaient ses édits comme s’il était toujours vivant et reviendrait bientôt pour le plus grand malheur de ses ennemis.  » (Suétone, 57).

 

Il est condamné à la damnatio memoriae, l’abolition de son souvenir. A Pompéi, seules deux ou trois affiches annonçant des jeux de l’amphithéâtre reçoivent un coup de peinture blanche pour effacer le mot Neronis. Au moins à notre connaissance : il est possible d’autres inscriptions peintes aient été définitivement effacées. J’ai pourtant l’impression que le senatus-consulte a été appliqué strictement à la lettre : il fallait effacer le nom de Néron, mais il n’était pas précisé que toute l’inscription devait disparaître, tout comme sur cette stèle qui contient le discours de Néron accordant leur « liberté » aux Grecs :

image001

 

On voit que le nom de Néron, ΝΕΡΩΝ, a été martelé, il n’en demeure pas moins très lisible. Voyez aussi avec la même remarque une damnatio memoriae du XXe siècle.

 

Que les Parthes aient gardé un bon souvenir de lui et interviennent en faveur de sa mémoire n’a au fond que peu d’importance :

« Quin etiam Vologaesus Parthorum rex missis ad senatum legatis de instauranda societate hoc etiam magno opere oravit, ut Neronis memoria coleretur. Ajoutons que Vologèse, le roi des Parthes, qui avait envoyé des ambassadeurs au sénat pour conclure un traité d’alliance, fit demander avec beaucoup d’insistance que l’on rendît un culte à la mémoire de Néron.

 

Par contre, l’incident que raconte ensuite Suétone est plus significatif :

« Denique cum post viginti annos adulescente me exstitisset condicionis incertae qui se Neronem esse iactaret, tam favorabile nomen eius apud Parthos fuit, ut vehementer adiutus et vix redditus sit.

Enfin, vingt ans après sa mort, alors que j’étais en pleine jeunesse, se manifesta un personnage d’origine mal établie qui prétendait être Néron, et ce nom lui attira tant de faveur auprès des Parthes qu’ils le soutinrent activement et nous le livrèrent difficilement » (Suétone, 57).

 

Malgré ses crimes, limités dans l’ensemble aux classes dirigeantes de Rome, malgré son côté histrion, il semble que dans les provinces et même en Italie on ait gardé un bon souvenir de son règne.

 

Néron poète

Néron a beaucoup composé et bien entendu ses œuvres ont été retirées des bibliothèques publiques et rien ne nous en est parvenu.

 

Suétone, en sa qualité de ab epistulis (« ministre de la Correspondance ») d’Hadrien pouvait encore lire quelques-uns de ses vers conservés dans le secret des archives :

« Venere in manus meas pugillares libellique cum duibusdam notissimis versibus ipsius chirographo scriptis, ut facile appareret non tralatos aut dictante aliquo exceptos, sed plane quasi a cogitante atque generante exaratos ; ita multa et deleta et inducta et superscripta inerant Je suis tombé sur des tablettes et des recueils qui contenaient quelques-uns de ses vers les plus célèbres, écrits de sa main. Il était facile de constater qu’ils n’avaient pas été recopiés ou écrits sous la dictée, mais bien évidemment notés à la manière de quelqu’un qui réfléchit et compose : beaucoup de mots avaient été effacés, rayés ou raturés » (Suétone, 52). Suétone malheureusement ne cite aucun de ces vers et s’abstient de toute critique : nous ne saurons pas si Néron avait ou non du talent.

 

Il serait par contre piquant que quelques-uns des vers anonymes gravés dans le stuc de Pompéi soient en réalité des vers de Néron, pourquoi pas par exemple le célèbre distique :

 

(QVIS)QVIS AMAT VALEAT PEREAT QUI NESCIT AMARE

BIS TANTO PEREAT QVISQVIS AMARE VETAT

CIL IV,4091

image002

Longue vie à qui aime, périsse qui ne sait pas aimer, périsse donc deux fois qui empêche d’aimer.

« Vive celui qui aime ! Malheur à qui ne sait pas aimer ! Et doublement maudit celui qui ose s’opposer à l’amour ! » (trad. Egon C. Corti)

 

Les premiers mots de ce distique rappellent de près ou de loin :

 

Quisquis amas, loca sola nocent, loca sola caveto.

Si quis amas nec vis, facito contagia vites.

(Ovide, Remèdes à l’amour, 578 et 613)

Quisquis amas scabris hoc bustum caedito saxis. . .

(Properce, 4, 5, 77-78)

Quisquis amore tenetur, eat tutusque sacerque

Qualibet, insidias non timuisse decet.

(Tibulle, 1, 2, 27-28)

 

On le trouve un peu partout à Pompéi, avec quelques variantes. Celui que je reproduis a été découvert dans la maison de L Caecilius Jucundus, dans une exèdre du péristyle. Assez curieusement, on lit sur le même mur un graffiti inachevé :

NERO QVIS N

CIL IV, 4092

Nero, quis n[escit ? haec carmina composuit]

Néron, qui n[e le sait pas ? a composé ces vers].

 

 

Néron auteur de ce distique ? Ne rêvons pas !

 

Faisons un petit tour sur les murs de Pompéi...

 

quisquis ama valia

peria qui n[...] a[...]e

bi[...]ti pe

ria quisqu

is amare

votat

CIL IV, 1173

 

quisquis amat v(aleat)

CIL IV, 5272

cuscus amat valeat pereat qui noscit amare

CIL IV, 3199

Quis quis amat ... ninus

CIL IV, 3200d

quisquis amat valeat

CIL IV, 6782

 

Comme on pouvait s’y attendre, le succès même de ces vers appelait la parodie :

(quis)quis amare vetat

(quis)quis custodit amantes

nil cunil(ing)us ...

CIL IV, 4509, leçon d’Antonio Varone

celui qui empêche d’aimer,

celui qui met les amants sous bonne garde,

qu’il ne trouve pas de chatte à lécher !

 

quisquis amat pereat

CIL IV, 4659

Si tu es amoureux, crève !

quisquis amat perea(t)

CIL IV, 4663

 

Ceres ea

si quis ama valea quisquis ve[.]at male perea

[...]am amavi at quo quis lugebit

[.]i Cludi va sal plurimo

amavi Ledam

[.]uella Sami

 

Ceres mea, si quis amat valeat ! quisquis vetat male pereat !| Ledam amavi. At quo quis lugebit ?

Ti Claudi, vale, salutem tibi plurimam dico : amavi Ledam puellam Sami.

CIL IV, 9202, Villa des Mystères

Ma Céres chérie, longue vie à celui qui fait l’amour, male mort à qui empêche de faire l’amour.

J’ai fait l’amour Léda. Mais jusqu’où doit-on pousser ses pleurs ?

Salut à toi, Tiberius Claudius, bien le bonjour : à Samos, j’ai fait l’amour à une fille nommée Léda.

 

Ce graffiti est-il l’aveu d’une aventure ? Cet aveu manquerait alors singulièrement de repentir !

Le salut à Tiberius Claudius pourrait s’adresser, non sans ironie, à l’empereur qui était connu pour son goût des conquêtes féminines. Mais les Tiberius Claudius, affranchis impériaux et autres, ne manquaient pas. Par contre Céres et Léda ne sont pas des noms courants.

Enfin, si le salut s’adresse bien à l’empereur Claude, le célèbre distique a été composé avant la maturité de Néron.

 

« En latin, amare, aimer, cela signifie d’abord être l’amant ou la maîtresse de quelqu’un, et l’Art d’aimer sera le recueil où l’on trouvera les conseils les plus efficaces pour obtenir les faveurs d’une femme. » Pierre Grimal, l’Amour à Rome.

 

Neron_orphee.bmp

Fresque de la Maison de la Chasse

Néron dans le rôle d’Orphée ?

La ressemblance avec d’autres portraits de l’empereur n’est pas négligeable…

 


La vie municipale

 

Si, à Rome, la vie politique a perdu beaucoup de son importance et de son intérêt avec la naissance de l’Empire, il n’en va pas de même à Pompéi où un quart environ des inscriptions concernent les élections aux fonctions municipales. Depuis bien longtemps, les responsabilités politiques attirent les notables pompéiens, ainsi qu’en témoigne Cicéron lui-même qui connaissait bien la ville :

 

Cicéron eut une autre occasion de se moquer ouvertement de la méthode cavalière dont César recrutait les sénateurs. Ce jour-là, comme son hôte Publius Mallius lui demandait d’intervenir pour faciliter à l’un de ses fils d’un premier lit l’accès au corps des décurions, Cicéron répondit au milieu d’un cercle de badauds : « À Rome, si tu veux, ça marchera ; à Pompéi, c’est difficile ! » (Macrobe, Saturnales, II, 3, 11.)

 

Avant la Guerre sociale du début du 1er siècle avant Jésus-Christ, Pompéi était dirigée par des magistrats aux noms osques selon des coutumes anciennes.

 

En 87, la ville devient municipium comme la plupart des cités italiennes, elle est désormais dirigée par un collège de quatre magistrats élus pour une année, les quattuorviri.

 

En 80, devenue colonie, Pompéi reçoit une double direction : les quattuorviri sont élus par les Campaniens, deux autres magistrats, les duoviri ou duumviri viis aedibus sacris et publicis procurandi, « chargés de la voirie et de l’entretien des bâtiments sacrés et publics », par les colons romains. Assez rapidement, semble-t-il, se forme un collège unique.

La distinction d’origine des électeurs se maintient dans la tradition, comme le montre l’affiche électorale suivante :

C Ateium Capitonem aed

rogamus coloni et incolae

Suc(c)ubus (scr) v(alete)

Gaius Ateius Capito édile !

Nous, Pompéiens d’origine romaine (« coloni ») et Pompéiens d’origine (« incolae »), nous vous le recommandons.

Peint par Succubus. Salut à tous !

CIL IV, 09918

mais elle disparaît des institutions.

 

La ville se place sous l’autorité de deux magistrats, les duumviri iure dicundo, « duumvirs disant le droit », élus pour un an, chargés comme l’indique leur titre de rendre la justice (pouvoir équivalent à celui des préteurs romains), chargés également de la gestion des revenus municipaux, et de présider l’assemblée locale. Ils sont assistés par deux aediles, « édiles », qui reprennent le titre des anciens duoviri des colons.

 

Tous les cinq ans (nos années terminées par 0 ou par 5) les duumvirs, dits alors duumviri quinquennales, reçoivent les attributions des censeurs de Rome : ils effectuent le recensement, révisent sans doute la liste des duumvirs et établissent les impôts et redevances municipales, ainsi qu’en témoignent les tablettes du banquier Jucundus.

 

L’entrée en fonction des magistrats se faisait le 1er juillet, les élections devaient donc avoir lieu vers les mois de mars ou avril.

Affichage

 

Les affiches électorales étaient peintes sur les murs des maisons particulières : chacun savait ainsi à qui allaient les faveurs du propriétaire et surtout pour qui il appelait à voter. D’autres affiches étaient financées par des corporations ou des associations, parfois à l’unanimité de leurs adhérents, auquel cas l’affiche précise bien « universi ».

 

Travail de professionnels, la peinture murale demandait d’abord que le mur soit blanchi pour être débarrassé de ses inscriptions et, éventuellement de ses imperfections gênantes : cette tâche revenait au dealbator, « le blanchisseur ». Perché sur une échelle pour que son travail soit visible de loin et qu’il ne soit pas trop vite abîmé par des graffitis divers, le peintre en lettres, dissignator, travaillait de nuit pour ne pas être mis en danger par la circulation intense de la journée.

 

Les lettres, rouges ou noires, tiennent compte de l’angle de vue du passant : l’empattement est tracé plus épais que la haste.

 

Peu d’invention dans la rédaction : le nom du candidat est peint en très gros caractères, le reste s’inscrit dans le cadre de formules toutes faites, au point que ces formules se réduisent souvent à des abréviations : O V F ou O F pour oro (vos) faciatis, « je vous prie de voter pour lui » ; D R P pour dignum rei publicae, « (il est) digne de gérer les affaires publiques » ; ROG pour rogo ou rogat ou rogant, « je (vous) demande (de voter pour lui », « (Untel vous) demande..., (les commanditaires de l’affiche vous) demandent... ».

image001

CN HELVIVM

SABINVM AED(ilem)

D R P O V F

CIL IV, 07862

 

Il arrive que le peintre éprouve le besoin de faire preuve d’une certaine originalité. Sur la façade du thermopolium d’Asellina par exemple, les abréviations en petits caractères viennent s’intercaler entre les lettres du nom du candidat :

image004

L OD LV LA IS VP M OVF

Votez pour Lollius comme duumvir en charge des édifices sacrés et publics.

CIL IV, 07868

Lecture d’une affiche

 

image006

 

3

4

5

1

2

pomari(i) universi

cum Helvio Vestale

rog(ant)

M(arcum) Holconium Priscum

duumvirum Iure dicundo

les marchands de fruits unanimes

avec l’appui de Helvius Vestalis

recommandent

Marcus Holconius Priscus

comme duumvir « disant le Droit »

 

Les campagnes électorales

Éloge des candidats

 

De très nombreuses affiches comportent un éloge du candidat, mais un éloge qui se ramène généralement à une formule toute faite. Il n’est dit nulle part que le candidat est le meilleur ou qu’il est compétent. On se contente de le présenter D R P « digne de gérer les affaires publiques » ; de dire que innocentiam probastis, « vous avez pu vous rendre compte qu’il est honnête » ; qu’il est adulescentem probum « tout jeune mais sûr » ou encore verecundissimus « très respectable ».

 

On attire parfois l’attention sur la générosité et la richesse des candidats, comme dans cette affiche découverte à Boscoreale et qui concerne les élections de Nuceria :

L Munatium Caeserninum quinq Nucerini [pu]giles spectastis

Lucius Munatius Caeserninus duumvir quinquennal ! Gens de Nucéria, vous avez vu les boxeurs dans les combats qu'il a organisés à ses frais.

CIL IV, 09939

 

 

recommandations

le candidat est appuyé par des associations (collegia) professionnelles, religieuses ou amicales ; il peut être recommandé par tel ou tel particulier, y compris par une femme qui n’avait pas elle-même le droit de vote.