VIVRE DANS LA RÉGION DE MONTMORIN

 

ENTRE 1576 ET 1650

 


 

MONTMORIN est un charmant village situé dans le sud du département des Hautes-Alpes, à proximité de SERRES et de ROSANS, sous le col des Tourettes. Les maisons s'étagent sur la pente, les unes au-dessus des autres, semblant grimper vers l'église qui les domine sur le rocher et tentant probablement de se mettre à l'abri des débordements subits de l'Oule qui coule au fond du vallon.

 

Montmorin était dénommé CASTRUM MONTIS MAURINI en 1242, MONS MAURINUS en 1332, MONS MAURINS en 1346 et en 1516 MONT MAURIN. Contrairement à une opinion assez répandue, ce toponyme ne fait aucunement allusion à de quelconques Maures ou Arabes, mais provient plus vraisemblablement de l'ancien français moré : noir ou violet foncé, d'où l'adjectif morel : de couleur foncée, par suite de la couleur dominante des monts environnants et du grès rouge brunâtre utilisé pour la construction des maisons; on retrouve le même phénomène en espagnol avec la Sierra Morena.

 

MONTMORIN, inclus dans les Baronnies, fut rattaché par la suite au Dauphiné.

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Au XVIe siècle, deux familles se partageaient la seigneurie de MONTMORIN, la famille de la TOUR du PIN GOUVERNET, par ailleurs seigneur, entre autres places, de LA CHARCE; et la famille de RIVIERE, ou de la RIVIERE, seigneur également de SAINTE-MARIE et autres lieux.

 

Le 14 décembre 1579, Claude de la RIVIERE, acheta la place et la co-seigneurie de MONTMORIN à Loys NICAT, fils de feu Pierre, vente ratifiée par Marie NICAT, épouse de Pierre GAILHARD, seigneur de CHATEAUVIEUX. Dès le 21 novembre 1579, René de la TOUR est cité dans l'une des plus anciennes minutes notariales de MONTMORIN conservées. Les de RIVIERE occupaient le château du haut du village, le plus ancien, près de l'église, et les de la TOUR du PIN GOUVERNET celui du bas, connu à la fin du XVIIIe siècle sous le nom de Château Dultier, où se situe actuellement l'Auberge du Château. Les de la TOUR du PIN GOUVERNET, dont les possessions à LA CHARCE furent érigées en marquisat en 1619, firent du château de MONTMORIN leur résidence d'été, et c'est là que naquit, selon toute vraisemblance, Philis de la CHARCE, le 5 janvier 1645.

 

Le site est habité depuis fort longtemps : des fouilles, qui se poursuivent toujours, ont permis de mettre au jour un habitat préhistorique au Col des Tourettes. Par contre la population de MONTMORIN décroît régulièrement, comme dans de nombreux villages; on dénombrait plus de 700 habitants lors de la Révolution, MONTMORIN fut alors chef-lieu de canton. Mais la commune, qui ne comptait plus que 567 habitants en 1886 (Statistiques du Ministère de l'Intérieur), ne doit guère dépasser aujourd'hui la soixantaine de personnes.

 

 

Comment vivaient nos ancêtres dans la région de Montmorin, et comment ont-ils aux grands événements historiques dont les échos ont dû parvenir jusqu'à leurs villages ? Il n'est pas facile de s'en faire une idée exacte, faute de sources directement utilisables. Essayons néanmoins d'évoquer la vie des habitants de Montmorin et des environs à travers les différents documents disponibles aux Archives Départementales de Gap.

Pour ce faire, il a paru utile de brosser un rapide tableau de la société féodale et de son évolution au début du XVIIème siècle.

 

 


 

 

 

le Tiers État

 

les consuls

 

le seigneur

 

visites pastorales

 

notaires et minutes notariales

 

mesures en usage à Montmorin

 

monnaies en usage à Montmorin

 

activités et professions

 

les contrats de mariage

 

Montmorin et les évêques

 

 

L’évêque de LAON, ADALBERON, décédé en 1030, définissait ainsi la société dans laquelle il vivait : "La cité de Dieu que l’on croit une est divisée en trois : certains prient, d’autres combattent et d’autres enfin travaillent". Cette définition correspond exactement aux trois ordres : le clergé, la noblesse et le tiers-état qui ont subsisté, certes avec quelques variantes et modifications, jusqu’à la Révolution.

 

 

Le Tiers-état

Les hommes et les femmes composant le tiers-état, et dont nous descendons pour la plupart d’entre nous, étaient placés sous la juridiction d’un seigneur, ecclésiastique ou laïque, plus ou moins puissant, auquel ils étaient entièrement soumis et à qui ils devaient prêter hommage. La terre qu’ils cultivaient péniblement appartenait au seigneur qui la leur confiait, c’est ce qu’on appelait une tenure ou une manse, en échange d’une redevance en argent : le cens, en nature : produits de la culture et de l’élevage, et en travail : les corvées ; ce qui permettait au seigneur de faire cultiver sa réserve, c’est-à-dire la partie de son domaine qu’il faisait exploiter pour son propre compte. Le cens fut parfois acquitté en nature. De plus, sur tout le territoire seigneurial, les banalités étaient très lourdes à supporter pour tous les censitaires qui y étaient soumis. Le seigneur obligeait ceux qui vivaient sur ses terres à utiliser, moyennant une rétribution, le moulin banal, le four banal, le pressoir banal et parfois le verrat banal ou le taureau banal. .

D’autres charges s’ajoutaient éventuellement à celles-ci lorsque le seigneur devait faire réparer son château ou entretenir une troupe armée. Le vassal, en particulier le paysan, était également tenu de participer aux dépenses engagées par le seigneur lorsque ce dernier devait payer une rançon pour se libérer, ou armait chevalier son fils aîné, ou mariait sa fille aînée, ou encore prenait part à une croisade contre les Infidèles.

 

Le statut des individus différait sensiblement selon qu’ils étaient libres ou serfs. Le servage, très proche de l’esclavage, avait pratiquement disparu au XVIIe siècle, sauf en quelques rares régions du centre où il se maintint jusqu’au XVIIIe siècle.

 

L’invention du collier d’attelage, ou collier d’épaule, qui n’étranglait plus le cheval, et dont l’usage se généralisa dès le Xe siècle, et la pratique de l’assolement triennal permirent d’obtenir une nette amélioration du rendement agricole, rendement encore très insuffisant, deux à trois fois la semence tout au plus ; les disettes n’étaient malheureusement pas rares et elles se changeaient parfois en véritables famines.

 

 

A MONTMORIN, en 1576, comme ailleurs, les trois ordres, clergé, noblesse et tiers-état étaient toujours en place, la paroisse était placée sous l’autorité de deux seigneurs, et les diverses redevances étaient dues comme auparavant, y compris les différentes dîmes tant aux deux seigneurs qu’au prieur.

 

L’organisation municipale comprenant un maire et un conseil municipal ne fut créée que le 14 décembre 1789. Sous l’ancien régime, on ne connaissait que la paroisse, l’unité territoriale laïque se confondait alors avec l’unité religieuse, ecclésiastique. Cependant, dès 1692 un édit royal créa des offices de maires et d’assesseurs perpétuels, ainsi que d’autres fonctions, dans les villes du royaume. Ces offices étaient, bien sûr, vendus aux intéressés ; mais les paroisses rurales n’appliquèrent guère cet édit.

 

Les personnes vivant dans la paroisse formaient une Communauté, sans véritable existence légale. Communauté composée des manants, ou personnes domiciliées et des habitants. On désignait généralement sous le nom d’habitants les chefs de famille, composée, théoriquement et pour faciliter un décompte éventuel de cinq membres.

 

Les de la TOUR GOUVERNET, ou de la TOUR du PIN GOUVERNET, et les de RIVIERE ou de la RIVIERE étaient co-seigneurs de MONTMORIN .

Claude de la RIVIERE, seigneur de BRUIS et de SAINTE-MARIE acheta la co-seigneurie de MONTMORIN à Loys NICAT le 14 décembre 1579, achat ratifié par Marie NICAT, "dame en partie" de MONTMORIN, épouse de Pierre GAILHARD, seigneur de CHâTEAUVIEUX, le 29 janvier 1580.

Durant la période qui nous intéresse se succédèrent d’une part René, ensuite César, puis Pierre de la TOUR du PIN GOUVERNET, barons de divers lieux et marquis de la CHARCE à compter de 1619, et d’autre part Claude, ensuite Anthoine, puis Abel de la RIVIERE.

 

Le seigneur, qui se déplaçait fréquemment pour des campagnes militaires et qui résidait assez souvent à PARIS, ne pouvait pas exercer journellement son autorité dans le village. Il nommait l’un des principaux habitants de la paroisse son châtelain. Ce dernier possédait le statut d’officier seigneurial, que nous pourrions peut-être rapprocher en quelque sorte de celui d’un fonctionnaire de nos jours, il représentait le seigneur, rien ne pouvait se faire ni se conclure sans son accord. A l’origine, le châtelain était le mandataire du Dauphin.

 

Les consuls

La paroisse était administrée par des consuls assistés de conseillers, sous le contrôle du châtelain, parfois assisté d’un adjoint : le lieutenant du châtelain. A MONTMORIN, on élisait deux ou trois consuls, l’un représentant les "forens", c’est-à-dire les mandements ou les hameaux, par exemple Serre-Boyer ou Chatusse Chaque consul, élu pour un an, choisissait un conseiller, chacun d’eux prêtait serment, jurant de remplir bien et fidèlement ses charges, et de soutenir les droits de la Communauté, de la veuve et de l’orphelin.

 

Les tâches dévolues aux consuls et leurs responsabilités étaient diverses. Ils ne pouvaient rien décider seuls, la plupart du temps les décisions étaient prises au cours d’une assemblée générale des manants et habitants, assemblée qui était convoquée, un dimanche, à l’issue de la messe et qui devait être autorisée par le châtelain. Ce dernier y participait obligatoirement ; chaque participant pouvait donner librement son avis sur la question faisant l’objet du débat, lorsque les avis divergeaient on procédait à un vote. A partir de 1628, les décisions prises par l’assemblée durent être avalisées par le subdélégué, représentant l’intendant, agent du gouvernement.

 

La vie au sein du village supposait, comme aujourd’hui, qu’un certain nombre de fonctions indispensables soient assumées telles que celles de secrétaire de la communauté, de maître d’école, de sergent ou garde-terre ou encore valet de ville, de fournier ou responsable du four communal et de la cuisson du pain Toutes ces fonctions, et d’autres encore, étaient mises aux enchères pour une durée d’un an, pendant une assemblée. Les personnes intéressées par l’une de ces charges, secrétaire par exemple, proposaient de remplir cet emploi une année entière moyennant telle rétribution, un autre individu se disait prêt à assumer la fonction pour une rétribution moins importante. Ces enchères, en effet, contrairement aux enchères mises en oeuvre pour une vente, diminuaient au fur et à mesure et l’emploi était donné à celui qui avait fait l’enchère la plus basse. Ce procédé était également utilisé pour la désignation d’un soldat quand la paroisse était tenue d’en fournir un.

 

S’il est inutile de préciser quel était le travail du secrétaire, il est sans doute bon d’indiquer ce que faisaient exactement le maître d’école et le sergent. Le maître d’école, ou régent de la jeunesse, qui parfois combinait cette charge avec celle de secrétaire, devait selon les clauses stipulées par son contrat annuel de louage, "Enseigner et Instruire les enfans", c’est-à-dire leur apprendre à lire, écrire et compter, mais aussi l’essentiel de la religion en tenant compte pour chacun de la forme de "la Religion qui font profession", les enfants étaient effectivement partagés entre la religion catholique, apostolique et romaine et la religion réformée. D’ailleurs le maître lui-même pouvait être aussi bien catholique que protestant, dans le premier cas il était tenu de conduire les enfants catholiques à la messe, quelquefois de servir la messe, de sonner les cloches, voire d’être fossoyeur ; lorsqu’il était protestant, son contrat prévoyait l’obligation de libérer les enfants catholiques à l’heure des offices religieux.

 

Le sergent était chargé de faire appliquer dans le village les décisions des consuls et de l’assemblée. Le garde-terre surveillait, comme un garde-champêtre actuel, les forêts et les bois seigneuriaux et communaux et, au moment des récoltes, les champs et les vergers pour éviter les vols et chapardages. S’il surprenait un voleur sur le fait, il lui infligeait une amende proportionnée à la gravité de la faute dont il était seul juge, d’où des discussions se terminant parfois par des coups. Le valet de ville était en quelque sorte l’équivalent d’un huissier et d’un coursier modernes, en particulier il portait à domicile les convocations délivrées par les consuls ou l’assemblée.

 

Les consuls mettaient également aux enchères, dans les mêmes conditions que ci-dessus, différents baux, entre autres celui de la gabelle ; celui "a tenir pain et vin" ; ou encore celui de la boucherie. Nous reviendrons ci-après sur ces baux particuliers.

 

Tout, avons-nous dit, était soumis aux enchères y compris la recette des impôts comme la taille. Lorsque la somme globale de la taille imposée à la paroisse était connue, ainsi que la part incombant à chacun, on procédait à la mise aux enchères pour le recouvrement de l’impôt. Celui qui en était chargé, après avoir fait l’offre la plus basse, concernant le pourcentage qu’il prélevait à son profit, devait faire l’avance du quart ou du tiers du montant de l’impôt. En principe, les frais de voyage à GAP, où il effectuait le dépôt des sommes perçues, lui étaient remboursés.

 

Lors de la passation de pouvoir entre les consuls "jadis", ceux qui avaient terminé leur mandat, et les consuls "modernes", ceux qui oommençaient le leur, avait lieu la transmission de l’éminal, récipient permettant de mesurer une émine de blé, "marqué des armes de la dame du lieu", vraisemblablement Madame de la Charce, des poids de la "romane", des trois mesures pour le vin, le demi-pot, le tiers et le pinton, et enfin de deux clefs des serrures du coffre dans lequel étaient enfermés les documents, soit une clef pour chacun des deux consuls une troisième clef étant détenue par le châtelain.

 

 

Le seigneur

Le seigneur percevait , en espèces ou en nature, des dîmes et des droits divers mais aussi les fermages de ses nombreux biens affermés. Bien entendu, le seigneur ne s’occupait pas personnellement de faire rentrer les sommes dues ou ce qui lui revenait des produits de la culture et de l’élevage. Il déléguait ses droits à une tierce personne qui lui réglait le montant convenu à charge pour elle de récupérer ce montant, augmenté d’un bénéfice, sur les fermiers ; c’est ce que l’on appelait le rentier, on parlait par exemple du rentier de MONTMORIN ou du rentier de BRUIS. Le prieur décimateur, ainsi nommé parce qu’il percevait les dîmes destinées au clergé dans son ressort et qui, généralement, ne résidait pas sur place, avait également un rentier. Une très faible partie de ces dîmes, la portion congrue, était remise au curé de la paroisse pour sa propre subsistance et, théoriquement, pour distribuer des aumônes aux pauvres. Le rentier, lorsque la rente était trop importante ou comportait un trop grand nombre de fermiers, subdivisait cette rente en la sous-arrentant (du provençal "arrenda" : bailler à ferme) à plusieurs individus qui traitaient directement avec lui.

 

 

Il est relativement facile de savoir comment vivaient les grands personnages : roi, nobles, évêques De nombreux documents, des chroniques permettent de connaître leur mode de vie, les faits saillants de leur existence, la façon dont ils réagirent aux événements, ce qu’ils firent et parfois même ce qu’ils dirent. Sauf de très rares exceptions, il n’est rien de tel pour la majeure partie de la population, les bourgeois, les artisans, les commerçants, les paysans, les journaliers Ceux-là n’ont pratiquement pas laissé de traces écrites de leur vie quotidienne. Nous ne savons pas très bien, par exemple, comment ils se nourrissaient, vraisemblablement de pain et de légumes et peu de viande ; comment ils se distrayaient : jeux, fêtes profanes Cependant, avec un peu de chance, il est possible de se faire une idée de leurs préoccupations de tous les jours, grâce à trois sources d’archives : les minutes notariales, les procès-verbaux de délibérations communales et les rapports de visites pastorales. Je laisse de côté les registres de catholicité qui ne mentionnent guère que les baptêmes, les mariages et les sépultures et qui, par nature, présentent le grave défaut d’exclure les protestants, pourtant nombreux dans la région, à MONTMORIN en particulier.

 

 

Pour vous parler de la vie de nos ancêtres, dans la région de MONTMORIN, entre 1576 et 1650, je ne pourrai utiliser que les rapports de visites pastorales de 1599, 1612 et 1643, et, à partir de 1576, les minutes notariales d’un seul notaire : Gabriel GIELLY. Les minutes des deux ou trois autres notaires de MONTMORIN ont disparu, sauf quelques pièces de deux d’entre eux : Claude BLANCHARD et Sebastien JAY, entre 1576 et 1584. Les procès-verbaux de délibérations communales n’ont été conservés qu’à partir de 1701, soit le début du XVIIIe siècle.

 

 

Visites pastorales

Les évêques effectuaient des inspections dans les paroisses de leur diocèse afin de vérifier si l’église était bien entretenue, si les objets du culte étaient en bon état et au complet, si le curé remplissait sérieusement son devoir de pasteur, si les fidèles accomplissaient leurs obligations religieuses et, à partir de l’édit pour "l’extermination de la Secte lutherienne" que prit François 1er en 1535, pour s’assurer que le protestantisme, que l’on nommait "religion prétendue réformée", ne faisait pas de progrès parmi leurs ouailles. L’évêque, durant son séjour, administrait le sacrement de la confirmation au "peuple assemblé".

Ces visites ne respectaient guère de périodicité fixe ; les premiers rapports datent de 1599, les relations plus anciennes ont sans doute été perdues.

 

En 1599, donc, Monseigneur Pierre PAPARIN de CHAUMONT, conseiller du Roi, évêque, comte et seigneur de GAP entreprend, le 26 avril, la visite de toutes les paroisses de son diocèse en commençant par la cathédrale de GAP et en exprimant son « extreme regret que la malice des guerres Ayt enpeche que plustost Il nayt peu fere son debvoir1. ».

Le 5 juin il est à l’EPINE ;

le 6 à MONTMORIN ;

le 7 à BRUIS.

(1) Les guerres de religion viennent de prendre fin. Henri IV a abjuré le 15 juillet 1593 et l’édit de NANTES a été signé le 15 avril 1598.

 

 

Le curé de MONTMORIN, Messire Paulet CARTIER a résigné sa cure au profit de Messire Mathieu MOSAN, ou MOSANY ou MONSANY, originaire de GRASSE, qui devient curé de MONTMORIN, Paulet CARTIER prenant possession de la cure de BRUIS.

L’évêque est reçu par les châtelains, représentant les co-seigneurs, et par les consuls au nombre de trois. Il constate que l’église paroissiale, Saint-Arnoulx, n’est pas entretenue, elle est "toute descouverte", le mur du presbytère est "par terre", l’autel et les fonts baptismaux ne sont pas en bon état. Les objets du culte, les ornements et les habits sacerdotaux ne satisfont pas, non plus, l’évêque ; enfin le cimetière n’est pas clos.

Le prélat ordonne de relever les murailles écroulées, d’ouvrir deux ou trois fenêtres pour donner de la clarté dans l’église, de la couvrir de lauses ; de la fermer par une bonne porte munie d’une serrure ; de la consolider grâce à quatre arcs-boutants ; de construire un clocher dans lequel seront placées deux cloches pesant en tout deux quintaux2 ; de façonner un autel d’une seule pièce éloigné des murs afin qu’on puisse le recouvrir d’un tapis ; de placer devant l’autel deux tableaux représentant l’un Saint-Déméter, qui aurait été évêque de GAP au premier siècle de notre re, l’autre Saint-Arnoulx, patron de l’église de MONTMORIN ; de remettre en état les fonts baptismaux avec un bassin fermant à clef. L’hostie consacrée et les saintes huiles seront en un "Lieu descent et honeste" du presbytère, devant lequel brûlera nuit et jour une "lampe ardente".

(2) Un quintal équivalait alors à cent livres mais la livre variait en poids de village en village comme toutes les autres mesures.

Il faut également prévoir une croix, d’une valeur de deux écus, pour la célébration de la messe, un calice en argent remplaçant celui en étain, deux chasubles, deux aubes, une chape, trois nappes, un missel, un graduel conforme aux décisions prises par le Concile de Trente (25 sessions entre 1545 et 1563), un bénitier et deux chandeliers. Le cimetière sera clos et fermé par une barrière pour que le bétail n’y puisse pénétrer, une croix sera érigée en son milieu.

 

Le curé, les châtelains et les consuls devront, sous peine d’excommunication, empêcher les protestants d’inhumer leurs morts dans le cimetière, sauf ceux qui auront abjuré avant de mourir.

 

Tout ceci devra être terminé dans l’année, sous peine encore d’excommunication et de cent écus d’amende.

L’évêque croyait-il vraiment cela possible, compte tenu de la pauvreté de la Communauté et du curé ? Probablement pas, sinon il aurait fait preuve d’une grande naïveté et d’une plus grande méconnaissance de la situation réelle de ses paroisses. Sans doute demandait-il le maximum en espérant obtenir ainsi le minimum.

 

Le 21 juillet 1612, Monseigneur Charles-Salomon du SERRE, successeur de Monseigneur Pierre PAPARIN de CHAUMONT, effectue à son tour la visite de la paroisse de MONTMORIN. La relation détaillée de cette visite fait défaut, seuls figurent dans le rapport les ordres donnés par l’évêque.

En premier lieu, il exige qu’on lui présente un "Cure suffisant et capable" pour desservir la paroisse. Cela signifie-t-il que le curé précédent, ou encore en place, n’était ni suffisant ni capable ? Le futur curé percevra une portion congrue de soixante écus, ou cent quatre vingts livres pour son entretien.

Le prélat précise ensuite les devoirs incombant au curé. Il est tenu de célébrer la messe tous les dimanches et fêtes, et trois fois en semaine. De plus, les dimanches et fêtes, il dira les vêpres et les complies, et, les samedis et veilles de fêtes, le salut à la Sainte-Vierge. Le dimanche, pendant la messe, il prononcera son prône afin d’exhorter les fidèles à la piété et à la dévotion. Il administrera les sacrements à tous ses paroissiens, y compris ceux des hameaux.

Lorsqu’il portera le Saint-Sacrement, soit aux malades, soit durant une procession il sera protégé par un "poille" (poêle) porté par les quatre principaux membres de la "Compagnie" (Fabrique ou Charité) et il sera précédé par une "petite clochette". Il faudra également sonner les cloches, pour le "mauvais Tempz" mais aussi trois fois par jour pour le salut angélique, le matin au point du jour, à midi et le soir, et pendant que les cloches sonneront à midi le curé récitera le Miserere pour l’extirpation de l’hérésie.

Tous les dimanches, il réunira la jeunesse et il l’instruira de la doctrine chrétienne. Il portera habituellement une soutane et un manteau par dessus, ainsi que la "Coronne" ; pour dire la messe, il revêtira un surplis ou un rochet, et se coiffera d"un bonnet carré, sous peine d’excommunication et de dix livres d’amende à chaque manquement.

 

Puis l’évêque ordonne tout ce qui avait été pratiquement ordonné par son prédécesseur, avec quelques variantes ; il ne s’agit plus d’un tableau mais d’un rétable, de la dimension de l’autel, représentant Saint-Arnoulx. Il renouvelle sa volonté de voir le cimetière entouré d’une muraille et le cimetière protestant éloigné de trois cents pas de celui des catholiques. Les consuls devront donner un terrain aux protestants pour y ensevelir leurs morts. Enfin, il ordonne que le 24ème des dîmes soit effectivement distribué aux pauvres3.

(3) Arrêt du Parlement de GRENOBLE, en 1564, affectant le 24ème du montant de la dîme au soulagement des pauvres et aux hôpitaux dans le Dauphiné.

Les consuls demandent, au nom de la communauté, la permission de travailler, labourer, semer, moissonner les jours de fêtes en cas de "perilz". L’évêque accorde cette permission, uniquement en cas de "danger et perilz", pour les fêtes comprises entre la Saint-Jean-Baptiste (24 juin) et la Toussaint (1er novembre) exclusivement, sauf les dimanches, l’Assomption (15 août) et la Nativité de la Sainte-Vierge (8 septembre), à condition d’assister, avant de partir aux champs, à une messe que le curé devra célébrer "au point du Jour pour la Comodite desd(its) habitantz".

Les frais causés par les travaux, réparations et achats ordonnés par l’évêque seront couverts par la Communauté et "ceulx qui prennent Les dismes", c’est-à-dire le prieur. En attendant que ce dernier règle réellement la part quilui revient, le prélat donne pouvoir aux consuls de séquestrer, selon ses propres termes, un tiers du montant des dîmes et d’utiliser cette somme, sous leur responsabilité, pour exécuter ses ordres, du moins en partie.

 

Il faut attendre le 16 mai 1643 pour revoir un évêque à MONTMORIN. Monseigneur Artus de LYONNE, ce jour-là, y est reçu par messire Laurent GIMON, ou GIMOND, curé.

La relation détaillée de la visite de l’église fait ressortir la même vétusté et la même pauvreté. Il pleut à l’intérieur du presbytère, qui semble être toujours attenant à l’église ; il n’y a ni tableau ni tabernacle, le crucifix est une simple image "en papier", le calice en étain de 1599 est toujours là, les passements des chasubles sont en "or faux", les fonts baptismaux, par contre, sont en bon état mais ne ferment pas à clef.

Après avoir administré la confirmation, l’évêque s’est rendu au cimetière où il a fait chanter le De profondis, le Libera me et d’autres prières pour les défunts. Puis il s’est retiré au château ; les consuls sont venus se plaindre du prieur qui perçoit les dîmes et n’en verse pas la vingt-quatrième partie pour les pauvres et les hôpitaux, comme le stipule l’arrêt de 1564.

Le curé, Laurent GIMON, expose que les protestants inhument leurs morts dans un terrain qui leur a été concédé par son prédécesseur, terrain contigu au cimetière catholique et sans séparation entre les deux, contrairement aux édits de Sa Majesté qui fixent à cinq cents pas la distance devant séparer les cimetières des deux religions. Le curé demande aussi qu’une cloche soit installée pour appeler les fidèles à l’office divin, donc les deux cloches prévues en 1599 n’ont jamais été mises en place.

 

L’évêque ordonne de bâtir un mur séparant les deux cimetières, de construire un clocher et d’y suspendre une cloche de deux quintaux, et, entre autres choses, de faire peindre à l’huile un tableau représentant Saint-Arnoulx, avec un cadre fileté d’or, d’installer un tabernacle en noyer doré, de se procurer un ciboire en argent, une custode avec son soleil, un moule pour faire les hosties La majeure partie de ces dépenses incombent au prieur, en fait à ses rentiers.

Puis l’évêque précise que le curé doit célébrer la messe les dimanches et fêtes, et au milieu de celle-ci faire son "prosnea haute et Inteligible Voix en latin et apres en françois" ; l’après-midi il enseignera la doctrine chrétienne aux enfants ainsi que le catéchisme du cardinal BELLARMIN ; enfin il tiendra un registre dans "lequel Il escrira les baptesmes mariages et mortueres".

Roberto BELLARMINO, dit BELLARMIN, cardinal et théologien italien, archevêque de Capoue (1542-1621) publia un catéchisme qui fut traduit en français en 1635. Il recommande, en particulier, aux prêtres de ne donner la communion qu’aux chrétiens qui savent réciter par coeur le Credo et le Pater Noster, "pour ce que nul ne peut estre sauve sil ne sçait ces choses".

 

Voici ce que nous apprennent les relations des visites pastorales.

 

 

Notaires et minutes notariales

Que peut-on tirer de l’études des minutes notariales ? Beaucoup de renseignements.

 

Il faut savoir que, dans les siècles passés, on s’adressait constamment et pour tout au notaire, habitude que nous avons en partie perdue aujourd’hui. Rien ne pouvait se faire, se décider, se conclure sans un acte notarié, quelquefois de deux ou trois lignes seulement, dont on emportait généralement la grosse pour servir de preuve éventuelle. Ce qui avait été dit et décidé était transcrit et enregistré, on disait alors insinué, et on ne pouvait le nier ni revenir sur cette décision, sauf, cela va de soi, en faisant dresser un nouvel acte. Les notaires jouaient, comme on peut le constater, un rôle important dans la vie économique et sociale du village.

 

Les notaires, avant la Révolution, se subdivisaient en trois corps distincts : les notaires royaux qui exerçaient dans le ressort d’une justice royale déterminée sans possibilité d’en franchir les limites (sauf les notaires du Châtelet de Paris) ; dans la province du Dauphiné, les notaires royaux se paraient du titre de notaire royal et delphinal ; les notaires seigneuriaux ne pouvaient dépasser les bornes d’une justice seigneuriale dans laquelle, en principe les notaires royaux ne pouvaient exercer ; enfin les notaires apostoliques, placés sous la dépendance des évêques, étaient censés n’instrumenter que dans le domaine ecclésiastique, domaine dont ils sortaient de temps à autre et ce au grand dam, parfois, de leurs clients, comme nous le verrons.

 

De nombreux notaires, en Dauphiné par exemple, étaient protestants ; mais un édit de juillet 1682, qui laissait présager celui d’octobre 1685 révoquant l’édit de Nantes, obligea les notaires à professer la religion catholique, apostolique et romaine.

 

Le déchiffrage des minutes, outre la difficulté inhérente à l’écriture proprement dite et aux nombreuses abréviations, contraint le lecteur à effectuer des recherches dans des domaines fort différents, recherches qui, quelquefois, peuvent ne pas aboutir. Le tout premier problème auquel se heurte le chercheur est celui de la langue.

 

A compter de l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) le français remplaça peu à peu le latin dans les actes officiels. Les minutes notariales de MONTMORIN conservées aux Archives Départementales commencent fin 1576 et sont donc rédigées en français, mais un français un peu différent du nôtre, le français que l’on parlait au XVIe et au XVIIe siècles, agrémenté de nombreuses expressions dialectales ne figurant souvent dans aucun dictionnaire, car le dialecte provençal parlé à MONTMORIN à cette époque a évolué comme le font toutes les langues vivantes, de sorte qu’il n’est pas toujours facile de résoudre certaines difficultés.

 

En dehors des termes concrets désignant des animaux, des végétaux ou des objets, et dont la signification est parfois difficile à appréhender, il est bon de se familiariser avec les unités de mesure, les espèces numéraires ayant cours et la monnaie de compte. Si les espèces numéraires avaient, en principe, une valeur reconnue ; les mesures de longueur, de superficie et de capacité, par contre, variaient pratiquement de village à village et l’on prenait grand soin de préciser, dans chaque minute, "mesure de MONTMORIN", ou "mesure de BRUIS".

 

Mesures en usage à Montmorin

Les principales mesures utilisées à MONTMORIN étaient :

s la begue : mesure de superficie pour les prés uniquement, et ne figurant dans aucun ouvrage (ancien français "bevier" ?).

s la cétoirée, ou cétérée ou sestoirée : environ 1140 ares de terre arable ;

s la fossoyrée ou fossorée : surface piochée par un homme en un jour, environ 4 ares de vignobles ; l’homme à fosser ("fouir, bêcher") cf fossoyrée ;

s la journée : surface de terre qu’une charrue peut labourer en un jour ;

s la charge, ou saumée ou sommée : mesure de capacité correspondant à la charge d’une bête de somme, environ 3 quintaux ;

s l’eymine, ou émine ou éminée : valant 8 civayers et correspondant à la semence nécessaire pour une superficie de 12 à 14 ares environ.

 

Il convient de préciser que l’évaluation de la superficie d’une terre ne se faisait pas à l’aide de mesures de superficie mais à raison de la quantité de semence nécessaire pour ensemencer ladite terre, ainsi on parlait d’un chenefvier (champ de chanvre) de 2 civayers de semence de chanvre, ou d’une terre de 3 eymines de semence de blé ou d’avoineOn n’évaluait pratiquement jamais la superficie d’un champ en fonction du rendement qui demeurait toujours assez aléatoire.

 

Monnaies en usage à Montmorin

Le rapport entre la monnaie réelle, ou espèces numéraires, et la monnaie de compte n’était pas constant, il était fixé par un édit du roi.

La monnaie de compte utilisée en Dauphiné depuis 1425 et obligatoire à partir de 1551 (Henri II), comprenait la pistole et la livre, puis à compter du règne de Louis XIII le louis. La livre parisis, valant 25 sous, et comptant un 1/5 d’argent fin de plus que la livre tournois, ne fut plus en usage dès 1667 ; seule la livre tournois, valant 20 sous, apparaît dans les minutes de MONTMORIN, ainsi que les monnaies suivantes :

s la pistole : monnaie de compte valant 10 livres, les pistoles à l’origine provenaient soit d’Espagne, soit d’Italie ;

s le ducat : monnaie frappée dans un duché (en premier, semble-t-il celui de Ravennes, puis celui de Venise), le ducat d’or valait 2 écus, le ducat d’argent 1 écu ;

s l’écu : monnaie valant 3 livres ;

s le florin : monnaie d’or émise en premier à Florence, puis en divers pays, ce qui explique les variations de sa valeur ; le florin de Savoie, que l’on trouvait à MONTMORIN, valait 12 sous, tandis que le florin d’Italie valait 20 à 25 sous ;

s la livre : monnaie de compte valant 20 sous ou 1 franc. Le franc créé en 1364 (Charles V) était une monnaie d’or et, comme la livre, il valait 20 sous ;

s le sou ou le sol : 12 deniers ;

s le gros (monnaie provençale) : 4 liards ou 8 patacs ;

s le liard : 3 deniers ;

s le denier : 2 mailles ou 2 oboles ou 4 pites (la maille, l’obole et la pite ne furent plus que des monnaies de compte à partir du début du XVIIIe siècle) ;

s le louis date de la fin du règne de Louis XIII (1643), sa valeur passa de 10 livres à 11 livres, puis 12 livres et même 24 livres sous Louis XVI (monnaie d’or).

Il existait encore de nombreuses monnaies, comme le gros écu d’argent valant 6 livres, ou le douzain de cuivre valant 1 sou et le sizain, de cuivre également, valant 6 deniers. Les douzains et les sizains sont cités dans les minutes de MONTMORIN à propos du remboursement d’une dette.

 

Que trouve-t-on dans ces minutes notariales ? Le reflet de toutes les préoccupations d’un individu quelconque ou d’une Communauté dans son ensemble, mais aussi la mise en évidence du statut social de chacun, l’éventail des professions exercées par chaque individu.

 

Pour la clarté de l’exposé il est nécessaire d’opérer une sorte de classification de ces professions, classification se référant à ce que nous connaissons aujourd’hui, donc tout à fait arbitraire.

Certaines activités coutumières ou occasionnelles ne se rattachent pas à la notion de profession proprement dite ; par exemple les rentiers du seigneur ou du prieur, ou encore les prudhommes jurés, ces derniers étaient choisis, en fonction de leur compétence et de leur honnêteté, lorsqu’il s’agissait d’expertiser un bien quelconque, ainsi des maçons s’il était question de l’évaluation d’une maison ou des cultivateurs si l’expertise portait sur un champ. On faisait également appel aux prudhommes pour rendre un arbitrage lors d’un conflit, sans doute choisissait-on alors ceux qui étaient réputés les plus sages ou ceux qui possédaient le plus d’autorité morale ; ces prudhommes étaient nommés, ou élus, en même temps que les consuls, les conseillers, le secrétaire, et eux aussi pour une année complète.

 

Activités et professions

Essayons de classer, selon nos notions actuelles, les différentes activités mentionnées dans les minutes de MONTMORIN, en précisant à nouveau que cette façon de procéder n’est utilisée que pour la commodité du classement :

s fonctionnaires : le sergent, le garde-terre, le valet de ville, l’exempt chargé de faire exécuter les décisions de justice, et peut-être aussi le régent ou maître d’école pourraient être comparés aux fonctionnaires contemporains ;

s professions libérales : les notaires, dont les charges pouvaient être acquises sans diplômes particuliers ; les procureurs d’office qui guidaient et représentaient les parties en justice (semblables à nos avoués) ; un écrivain public qui malheureusemnt, le 19 juin 1629, ne pouvait pas écrire par suite d’une "incommodité à la main" ;

s commerçants : des marchands, dont la spécialité éventuelle n’est pas toujours précisée, certains de ces marchands s’enrichissaient considérablement et accédaient parfois à la noblesse ; l’un de mes ancêtres, GENIN François, originaire de BRUIS et domicilié à MONTMORIN, est d’abord marchand puis écuyer, statut considéré comme un marchepied vers la noblesse, mais pour être définitivement noble l’écuyer devait accéder au rang de chevalier, ce ne fut pas le cas des GENIN qui, à la génération suivante furent marchands ou artisans, cordonnier entre autres ; on trouve également des merciers qu’il ne faut pas confondre avec les merciers actuels, à cette époque la mercerie est l’équivalent d’un bazar de nos jours, on y trouve de tout ; des hostes ou aubergistes et cabaretiers ; il est possible de classer le voiturier, ou transporteur, parmi les commerçants, il ne vend rien mais il véhicule les marchandises ;

s artisans : cette catégorie professionnelle comprenait les maîtres, les compagnons et les apprentis, ces derniers devenaient, après avoir appris le métier, compagnons mais le compagnon, pour devenir maître, après avoir accompli son tour de France, devait réaliser un chef-d’oeuvre souvent fort difficile tandis que le fils du maître succédait à son père sans difficulté. Parmi les artisans cités, nous trouvons des cordonniers, des chapeliers, des tailleurs d’habits (cette précision est utile car il existait aussi des tailleurs de pierres) ou couturiers, des maréchaux-ferrants, des maçons, des tisserands et des toiliers, des cardeurs, des meuniers, des tuiliers, des cordiers, des bastiers, des serruriers qui étaient aussi, probablement, forgerons ;

s cultivateurs : des laboureurs, ce terme désignait des propriétaires qui possédaient une charrue, ou plusieurs, et les attelages nécessaires ; des ménagers, cultivateurs aisés ou métayers ; des travailleurs de terre, ou ouvriers agricoles qui étaient employés par les laboureurs et les ménagers ;

s enfin des domestiques du seigneur.

 

Cette liste est loin d’être exhaustive, elle ne regroupe que les activités, ou professions, mentionnées dans les minutes d’un seul notaire ; peut-être en aurait-on trouvé davantage si les minutes des autres notaires avaient été conservées. Il est curieux de constater, par exemple, qu’aucun barbier-chirurgien ne figure dans ces actes, alors qu’il en existait probablement au moins un à MONTMORIN ; de même on ne voit apparaître aucune matrone ou sage-femme.

 

Par ailleurs, il faut bien être conscient que tous ces représentants des fonctionnaires, des professions libérales, des commerçants, des artisans, sauf peut-être des domestiques, possédaient, comme les cultivateurs, des terres plus ou moins grandes, des vignes, des jardins qu’ils cultivaient eux-mêmes ou faisaient cultiver par des métayers ou des journaliers travailleurs de terre. Avant de faire bénir leur union par le prêtre, du moins en ce qui concerne les catholiques, les futurs époux, accompagnés de parents et d’amis, se rendaient chez le notaire pour faire établir un contrat de mariage, ou "paiches" de mariage (du provençal "pache" : acte). Durant toute la période précédant la tenue des registres de catholicité, dans lesquels le curé inscrivait les mariages, et la mise en place du mariage civil sous la Révolution, ce contrat était la seule preuve du mariage et, par suite, de la légitimité des enfants. Ceci explique sans doute que les futurs époux, même les plus démunis, demandaient au notaire de dresser ce contrat, témoignage de leur union à venir.

Selon l’humeur du notaire ou du clerc les formules d’introduction du contrat de mariage peuvent varier, on passe d’une présentation expliquant le but du mariage :" comme soit ainsin qua loneur Gloire et louange de dieu et pour laugmantaon [augmentation] de lumain linage" à une rédaction plus dépouillée constatant simplement que X a l’intention d’épouser Y et vice versa. Cependant dans tous ces contrats, le notaire ne garantit nullement que le mariage aura vraiment lieu, il dit seulement que le "mariage a este traite et saccomplira dieu aydant".

 

Parfois les intéressés s’adressaient, pour des raisons qui nous échappent, non pas au notaire royal et delphinal mais à un notaire apostolique et ce dernier, bien souvent, rédigeait les minutes sur des feuilles volantes, au lieu de registres, et ne les faisait pas insinuer ou enregistrer. Ainsi le 25 juin 1606, Jean BOMPAR, fils de +Pierre, et Jeanne CLEMENTZ, fille de +Jean, de BRUIS, furent obligés de faire régulariser leur contrat de mariage après 40 ans de vie commune et de faire également légitimer leurs trois enfants vivants. Il ne s’agit pas d’un cas isolé, la même mésaventure survint à d’autres couples, par exemple, le 12 décembre 1606 la régularisation du contrat de mariage, 25 ans plus tard, de Jaume PELLISSIER, de feu Pierre, et Claude BAUX, de feu Auban, de MONTMORIN, père et mère de 4 enfants vivants. Le notaire apostolique n’était pas le seul responsable de ce type de désagrément, les guerres et les destructions qu’elles causaient y avaient aussi leur part.

 

Les contrats de mariage

Le contrat de mariage est particulièrement intéressant car il permet d’avoir une vue assez précise des coutumes en vigueur et de l’état de fortune de chacune des deux familles. On se mariait, la plupart du temps, dans la même classe sociale, la fille du notaire n’épousait pas le fils du journalier, aujourd’hui non plus, sauf de rares exceptions. D’autant plus qu’un édit de février 1556 avait fixé l’âge de la majorité à 30 ans pour les garçons et à 25 ans pour les filles, on ne pouvait donc convoler en justes noces avant d’avoir atteint cet âge qu’avec l’autorisation des parents.

Les deux futurs époux sont dotés par leurs père et mère, et par d’autres membres de la famille ou amis ; mais le terme "dot" n’est employé que pour ce qui est donné à la fille, il serait plus exact de dire ce qui est remis au futur époux au nom de sa future femme, en effet celle-ci est à cette époque juridiquement et financièrement incapable, le mari est donc selon l’expression consacrée, "maître et seigneur des biens dotaux" de son épouse. Cette dot comprend, en principe, du mobilier, lit garni et coffre fermant à clef, des vêtements ou du tissu, des brebis et des agneaux, de l’argent, une somme plus ou moins importante, rarement des bijoux. Le règlement de la dot s’échelonne sur plusieurs années ; en cas de décès prématuré de la jeune femme, l’époux doit restituer à sa belle-famille ce qu’il a déjà perçu (le 15 août 1607 : 75 livres).

Fréquemment, les futurs époux se font mutuellement un don en nature ou en espèces, se constituant réciproquement un bien propre.

Les donations entre vifs intervenaient fréquemment peu de temps après la consommation du mariage, Michel JOUBERT, fils de Guilhaume, et Phelippe BERNARD, fille de +Aulban, son épouse, qui ont signé leur contrat de mariage le 3 mars 1578, procèdent à une donation entre vifs le 17 juin de la même année. La donation peut intervenir juste avant de tester ; parfois aussi pour exprimer un remerciement, ainsi le 7 février 1600, François BAUP donne à Arnoulx FAURE, son gendre, un "arbre noier" (noyer) en reconnaissance de ses "bons et aymables services".

 

Néanmoins, lorsque le mari se révélait incapable de faire fructifier, ou tout au moins de maintenir, les possessions du ménage, quelles que soient les raisons de cette incapacité, la femme pouvait obtenir, par décision de justice, d’être séparée de biens de son époux et de récupérer ainsi, en quelque sorte, sa propre dot ou ce qui en restait. Nese COLOMB, par exemple, obtient cette séparation le 12 septembre 1648 pour cause de "decheance des biens et facultes" de son époux François OBERIC.

 

Certains contrats de mariage présentent une situation peu courante. Par exemple, le 18 octobre 1630, Abel MEYNAUD et Marguerite OBERIC se rendent chez le notaire, avec tous leurs parents et amis ; mais Abel MEYNAUD est muet, il ne peut donc faire part de son intention d’épouser Marguerite ; ses témoins et conseillers, (outre les père et mère, des parents proches ou des amis doivent donner leur avis sur le mariage projeté) déclarent alors : "attendu que ledict abel meynaud est prive de la parole ont promis et prometent pour Icelluy quil prendra et esposera ladicte marguerite oberic ainsin quilz cognoissent par les signes que ledict abel meynaud leur a faitz".

 

Il peut arriver, assez rarement il est vrai, que le contrat de mariage soit résilié pour diverses raisons, l’un et l’autre des deux promis reprenant sa liberté ; on parle lorsque cela se produit de "département de paiches de mariage", département vient de "départir" : séparer. Les motifs de résiliation du contrat ne sont généralement pas indiqués clairement, ou bien ils paraissent peu convaincants. Ainsi, le 25 avril 1648, Michel RASAUT, fils de +Jean, et Judy POUX, fille de Jacques, résilient le contrat passé le 22 janvier 1648 devant maître ROCHAS , notaire à GAP, parce qu’ils sont "lun de lesglise Catolique Romaine et Lautre de la Religion Reformée", ils précisent qu’il n’y a entre eux ni "Crime ni blasme" mais uniquement "la Discorde et mesinteligeance des(dictes) Religions". La différence de religions n’avait cependant pas semblé poser de problème lors de la passation de l’acte, en janvier. Or, le 9 mai 1648, une promesse de mariage est publiée entre Antoine VERDIER, fils de Paul, maître cardeur, et Judy POUX, promesse suivie le 27 août 1648 d’un contrat en bonne et due forme. Certes VERDIER est protestant comme Judy, mais n’était-il pas aussi un meilleur parti que Michel RASAUT ?.

 

Le mariage religieux était précédé, bien entendu, des bans publiés trois dimanches consécutifs. Souvent, des dispenses devaient être obtenues pour parenté plus ou moins proche, ou consanguinité, ou pour parenté spirituelle, ce qui signifie que le parrain d’un enfant ne pouvait pas épouser la marraine de cet enfant, même s’il n’existait aucun lien de parenté entre eux. Le 29 mai 1639, le curé de MONTMORIN reproche violemment au curé de MOYDANS d’avoir publié des bans sans exiger la dispense nécessaire.

 

L’enfant issu du mariage pouvait devenir orphelin de père, ou orphelin de père et de mère. Le conseil de famille choisissait un tuteur et le notaire dressait les "paiches de tuture", ou contrat de tutelle (provençal "touturo" : tutelle). Le tuteur, ou parfois la tutrice "administraresse", assisté(e) de conseillers administrait les biens du pupille et rendait compte de sa gestion à la fin de son mandat.

 

Cet enfant était parfois placé en apprentissage chez un artisan qui devait lui enseigner son art, ceci faisait l’objet d’un contrat d’apprentissage énumérant dans le détail les droits et les devoirs de l’apprenti et du maître, la somme à payer au maître en échange de son enseignement et la durée de l’apprentissage, variable selon la nature du métier. Le contrat d’apprentissage conclu le 1er décembre 1647 entre Guilhen ODDOU, fils de +Jean, représenté par son beau-frère Jean ARNAUD, et Jacques POUX, maître tisserand, stipule que ce dernier percevra 90 livres, plus du bétail et divers objets. Un autre acte notarié constatait la fin de l’apprentissage ou, quelquefois, la rupture du contrat pour cause de non respect des clauses par l’une des parties. Nous le constatons le 7 août 1606 : un maître tisserand employait son apprenti à des travaux agricoles au lieu de lui apprendre à tisser, le contrat est donc rompu.

 

Le père possédait le pouvoir d’émanciper son fils, durant cette cérémonie le fils se tenait à genoux entre les jambes de son père. Les minutes notariales comportent plusieurs émancipations, entre autres celle de Pierre FAURE, de POMMEROL, que son père Bertrand autorise à "vendre, achepter, donner, tester", le 8 juin 1607 ; ou celle accordée à Gaspar de la RIVIERE, sieur de VAL-SAINTE-MARIE, le 6 février 1619, par son père Claude, seigneur de SAINTE-MARIE.

 

Les enfants ne naissaient pas tous, autrefois comme maintenant, d’un mariage légitime ; si bien qu’un édit d’Henri II, en février 1556, obligea les filles célibataires enceintes à déclarer officiellement leur grossesse, ceci afin d’éviter que l’accouchement ait lieu sans témoins et que le nouveau-né meure sans être baptisé. La peine prévue pour la fille qui ne se soumettait à cette obligation était la pendaison. Le notaire, aussi bien que le curé ou le juge, était habilité à recevoir les déclarations de grossesse. La jeune femme refusait le plus fréquemment de donner le nom du père, cependant quelquefois elle le dénonçait et l’affaire prenait alors d’autres proportions. Mais un arrangement demeurait toujours possible ; le 13 novembre 1609, une fille séduite et enceinte (dont je tais le nom par discrétion) abandonne toute poursuite contre son séducteur moyennant 17 écus et 2 eymines de froment.

 

 

L’examen attentif des minutes notariales fait ressortir les problèmes financiers qui se posent à un particulier ou à la Communauté tout entière.

Le 2 décembre 1576, les consuls et l’assemblée de MONTMORIN débattent en vue de contracter un emprunt au nom de la collectivité, malheureusement l’acte incomplet ne nous permet pas de connaître les raisons de cet emprunt ni le montant envisagé.

Par suite des intempéries, ou des dégâts et des pillages commis par les gens de guerre, , les récoltes ne suffisaient parfois pas à assurer la semence de l’année suivante et la subsistance de la famille ; il fallait donc emprunter soit de l’argent soit du froment. Le notaire établissait une reconnaissance de dette à l’encontre de l’emprunteur et au bénéfice du prêteur, puis une quittance lors du réglement de la dette.

Il est possible de mettre en évidence, sans grand risque d’erreur, les années de disette au vu du nombre important de reconnaissances de dettes dès la fin de l’hiver ou le début du printemps, comme en 1580, 1581, 1582, 1598, 1599 De plus, ces reconnaissances révèlent l’identité des individus les plus fortunés, car ils apparaissent dans de nombreux actes en qualité de prêteurs.

Le 14 mai 1638 la Communauté de MONTMORIN contracte un emprunt de 170 livres (56 écus et 40 sous), que lui prête le notaire royal TAPINOIX de MONTMORIN, pour acheter 100 eymines de céréales à distribuer aux pauvres "souffreteus".

En 1650, la situation doit être dramatique. Pour subvenir aux besoins des pauvres souffrant de la famine, la communauté de MONTMORIN emprunte 50 eymines de froment le 2 mars, 117 eymines le 16 avril, 26 charges le 23 mai et 67 eymines le 24 mai ; plus le 14 mars 200 livres pour acheter 80 eymines de froment, et à nouveau 600 livres le 3 juillet. Bien entendu, les familles qui ont reçu une part de ces emprunts, en fonction du nombre de personnes les composant, devront rembourser la Communauté, en nature ou en espèces, ce qui donne lieu à de nouvelles reconnaissances de dette et, plus tard, à de nouvelles quittances ; bonne affaire pour les notaires.

 

Les contractants n’avaient pas toujours la possibilité de se déplacer pour se rendre chez le notaire ou devant le juge. L’intéressé désignait alors un "procureur general et especial" pour le représenter ; n’importe qui pouvait être le procureur d’un tiers, il n’était nullement besoin d’être juriste, il suffisait d’être réputé honnête ; cette désignation faisait l’objet d’un acte notarié. Contrairement à l’usage actuel, où l’on donne une procuration ponctuelle à une personne pour une affaire bien définie, le procureur était choisi et nommé sans limitation de temps ni de compétence, ce qui permettait au procureur d’agir aux lieu et place de son mandant pour toutes les opérations concernant ce dernier, et de lui éviter ainsi, dans une certaine mesure, les ennuis inhérents à toute procédure.

 

Les minutes notariales les plus nombreuses sont consacrées à des actes de ventes, ce qui suppose les achats correspondants. En dehors des ventes de terres de culture et de vignes, qui n’offrent rien de particulier, sauf peut-être une étude sur la variation de la valeur des terres, certaines ventes concernent de simples droits de passage, soit pour le bétail, soit un passage, pour 3 florins 6 solz, permettant aux 9 acquéreurs, le 29 mai 1582, "darrouser leurs chenefviers et jardins" ; ou encore un droit de passage de quatre pans au travers d’une grange !

Par contre, d’autres ventes laissent transparaître la détresse des vendeurs. Le 21 février 1605, les enfants de Bertrand JOUBERT vendent un jardin d’un civayer moyennant 36 solz "pour subvenir a la necessite dudict bertrand joubert leur pere qui est debtenu de maladie corporelle et gisant dans son lict nayant de quoy salimenter" ; ou encore, le 8 novembre 1606, Michelle ARNAUD, épouse de Jean MAFFE, vend un chenefvier d’une eymine pour 21 livres "se voyant reduicte en viellesse et sans pouvoir gaigner son pain pour estre abandonnee de son mary des long tems et sondict mary aux augmonnes". Le 16 août 1649, Isabeau DENISOT, veuve d’André HUGOUVIEUX doit vendre un dessus de maison et des terres pour finir de payer la dot de sa fille Marie Isabeau, mariée à Jean BAUP, soit 33 livres.

Lorsqu’un redevable ne pouvait s’acquitter de la taille, la Communauté et les consuls saisissaient une des terres appartenant au cultivateur défaillant et la vendaient en réglement de la taille. Le 24 décembre 1642, les "hoirs" (héritiers) de +Magdelaine PELLISSIER se virent saisir une terre pour régler 36 solz d’arrérages de taille.

 

Les contrats de vente concernant les maisons étaient sans doute très clairs pour les vendeurs et les acquéreurs, même s’ils nous paraissent un peu sibyllins. Quand on vend la moitié d’une maison, le 20 février 1580 par exemple, sans autre précision, nous sommes en droit de nous demander dans quel sens est partagée la maison. On vendait également le dessus ou le dessous d’une maison, voire, le 21 juin 1601, le quart du dessous d’une maison. Les autres bâtiments faisaient aussi l’objet de transaction : les granges, les régaliers4, les porcheries et comme les maisons, la moitié, le quart, le dessus, le dessous. Les constructions plus ou moins dégradées, plus ou moins ruinées, que l’on nommait "chasal" de maison, ou de grange, se vendaient en principe à des maçons qui en réutilisaient les pierres.

(4) Terrain entourant les constructions et servant à entreposer divers objets ou instruments, parfois aussi le fumier.

Les conditions de vente et la fixation du prix sont parfois curieuses. Le 30 décembre 1639, un régalier est cédé contre une écuelle de semence, vraisemblablement de blé, ce qui représentait environ 3 livres ; le 14 décembre 1643, Jeanne CARIES, veuve de François GAUTIER, vend à Martin BELLEY la moitié de la "chambre haute" de sa maison moyennant 24 livres, une robe grise "presque usee" et "une journee de boeuf", probablement pour effectuer un labour ou un charroi. Une paire de boeufs est vendue, le 15 août 1637, pour 67 livres 10 solz, tandis qu’un mulet est estimé, le 24 septembre 1639, à 90 livres.

 

Les ventes n’étaient pas exclusivement réservées aux terrains, aux maisons ou au bétail, on vendait tout ce qui était susceptible d’intéresser un éventuel acheteur ; par exemple, le 9 octobre 1600 la moitié d’un noyer, ou le 8 février 1621, Abel CARIES, de MONTMORIN, vend à Jean RASSAUT, de l’EPINE, pour 12 livres, tous les "fenils" (foin) d’un pré d’une begue et les fruits des arbres fruitiers situés sur ce pré, pour 4 ans.

De même, le 3 novembre 1609, Anthoine de la RIVIERE, seigneur de BRUIS, rachète pour 115 livres à Catherine de ROZEL, dame de SAINTE-COLOMBE, la place, les terres, juridiction haute, moyenne et basse, maisons, granges, prés, moulins, censes, pensions de MONTMORIN, soit la co-seigneurie qu’il lui avait vendue le 29 mars 1608 pour 160 livres.

 

L’acquéreur qui avait réglé le montant de son acquisition n’était pas, pour autant, quitte envers son vendeur. En effet, en application d’un arrêt royal (date ?) "les vendeurs sont es pouvoir demander une plus vallue des fonds par eux vendus despuis lannee mil cinq centz huitante cinq", sous certaines conditions. Je n’ai pas réussi, pour l’instant, à retrouver cet arrêt, je ne connais donc pas ces conditions, mais j’ai pu constater que les "achats" de plus-values sur des terrains, des maisons ou du bétail sont extrêmement nombreux.

 

Ces ventes de biens roturiers étaient soumises à un droit de mutation que percevait le seigneur et qu’on nommait "lodz et ventes". Le paiement de ce droit était constaté par "l’investiture" au cours de laquelle l’acquéreur était " investi" par le seigneur, ou son représentant, du droit de posséder effectivement ce qu’il avait acquis.

cette investiture faisait également l’objet d’un acte notarié.

L’investiture ne sanctionnait pas uniquement la mise en possession d’un bien acheté, après paiement du droit, mais elle officialisait aussi la remise d’une tenure suivant la cérémonie de l’hommage.

L’hommage était prêté au seigneur du lieu par un étranger à la paroisse, désirant s’installer dans cette nouvelle juridiction seigneuriale, qui se reconnaissait sujet et vassal dudit seigneur en s’agenouillant devant lui, en lui baisant les pouces et en lui jurant fidélité. A la suite de quoi le seigneur, s’il agréait l’hommage, affermait, ou "affitait", à son nouveau sujet une tenure à cultiver pour lui permettre de se loger et de subvenir à ses besoins. L’affitement donnait lieu à la redevance d’une cense ; le 12 octobre 1607, Anthoine de la RIVIERE remet, en affitement 39 eymines de terres sur son domaine de BRUIS à Anthoine et Jean FAURE, père et fils, contre une cense de 5 eymines de blé froment, 5 eymines de gros blé, mesure de BRUIS, une géline (poule), le tout payable à la Toussaint.

Le notaire dressait un acte constatant l’hommage et l’investiture ; nous trouvons, au cours du temps, un certain nombre de ces minutes. Le 22 janvier 1601, par exemple, Domenge DENISOT, venant de PONT-SAINT-MARTIN dans le VAL d’AOSTE, et souhaitant s’installer à MONTMORIN, prête hommage à Anthoine de la RIVIERE ; le 25 janvier 1602, le même seigneur reçoit l’hommage de Jean MAUSANC, fils de +Giraud, originaire de l’EPINE ; citons encore l’hommage prêté par Anthoine BOUFFIER, de +Auban, de VALDROME, le 6 mai 1605 ; et le 18 mai 1605, celui d’Isac GENIN, de BRUIS.

 

Il était fréquent, à cette époque, de procéder à des échanges de biens les plus divers ; si l’un des lots offert en échange était estimé de moindre valeur que l’autre, une compensation en espèces sonnantes et trébuchantes était fixée d’un commun accord. Les échanges de terres contre des terres, de maisons et/ou de granges contre des maisons ou des terres sont monnaie courante ; d’autres échanges sont plus curieux, le 2 mars 1615, André COLOMB et Cristol GUILHAUME, de BRUIS, échangent une terre de 2 eymines de semence contre un "arbre poirier" plus 32 sous.

 

L’échange n’était pas toujours couronné de succès ; ainsi Estiene BOMPAR échangea, vers 1607, une terre contre une grange que lui remit Jean BOMPAR, tous deux de BRUIS. Sur cette terre se dressait un poirier, Jean promit donc à Estiene de lui donner en compensation un noyer et Estiene, en attendant, se réserva les fruits du poirier. Or Jean décéda sans avoir tenu sa promesse et son fils Pierre non seulement ne donna jamais le noyer mais pour empêcher Estiene de prendre les poires, il coupa toutes les branches du poirier. L’affaire traîna en longueur et le 8 juillet 1647, 40 ans plus tard, Jacques DAVID, châtelain de BRUIS, défendit à Pierre BOMPAR d’abattre l’arbre comme il en avait sans doute manifesté l’intention.

 

Lorsque des biens ont été partagés, divisés, à la suite d’un décès par exemple, il peut arriver que des frères, ou des parents comme oncle et neveu, constatant qu’il serait plus rentable pour chacun d’eux de cultiver une exploitation plus importante, en en partageant les revenus, décident de s’associer. Le contrat dressé pour prendre acte de cette décision se nomme "affrairement" s’il s’agit d’une association entre frères, ou simplement "association", s’il s’agit de personnes sans liens fraternels. Dans les deux cas, le contrat fixe très exactement ce qui est mis en commun : terres, maisons, granges, bétail et les droits des associés au partage des revenus ou du capital s’il est mis fin à l’association.

L’association était éventuellement susceptible de dépasser le cadre de l’agriculture pour revêtir une forme se rapprochant davantage des sociétés industrielles, ou minières, actuelles. Le 16 juin 1647, Gaspard de FLOTTE, seigneur de SAINT-PIERRE-d’ARGENçON, Eymar d’AGOUT, seigneur de la BEAUME et Pierre de la TOUR de GOUVERNET, marquis de la CHARCE, seigneur de MONTMORIN, s’associent pour exploiter les mines d’étain et de plomb sur le terroir de la BEAUME. Il est précisé que chacun des associés prendra en charge un tiers des frais et percevra un tiers des revenus.

 

Une activité fort répandue, si l’on en juge par sa fréquence dans les minutes notariales, était celle faisant état de location, de ferme ou de bail. Il semble bien que l’on puisse opérer une distinction, parfois un peu subtile, entre ces trois possibilités si l’on prend en compte le fait que l’on utilisait trois termes différents :"arrentement", plus rarement "affitement" (provençal : arrenda ou affita) pour exprimer la notion de location, "meyerie" quand le contrat prévoit un partage par moitié entre le bailleur et le preneur, les meyeries figurant dans les minutes concernent surtout du bétail, "bail" lorsqu’il s’agissait de l’octroi, pour une durée déterminée, d’une fonction. Mais quelquefois "bail" est utilisé à la place d’arrentement.

 

L’arrentement recouvrait en gros notre notion de location, on arrentait une maison, ou une chambre, ou une grange, des terres, voire même des produits de la terre. On pourrait, en effet, considérer la vente des "fenils" d’un pré et des fruits des arbres situés sur ce pré, dont il a été question ci-dessus, comme une simple location puisque cette vente n’était consentie que pour une durée de quatre ans, ensuite de quoi le vendeur reprenait son bien. Le 15 février 1639, le ministre de l’église de CHATILLON, nous dirions aujourd’hui le pasteur protestant, arrente à Susanne BAUX, de MONTMORIN, 16 "pieds de Rusches a Miel" pour six ans, le contrat stipule que Susanne BAUX aura soin des ruches et des essaims en provenant en "paire de famille", ce qui ne manque pas de sel en parlant d’une femme.

On employait généralement "affitement" pour désigner l’ensemble des terres et des bâtiments remis par le seigneur, mais demeurant sa propriété, à celui qui venait s’installer sur son domaine et lui prêtait hommage.

Il existait également des arrentements un peu spéciaux. Le seigneur possédait, comme nous l’avons vu, des moulins, des fours, des pressoirs banaux dont il ne s’occupait pas personnellement. Le seigneur, ou son rentier, les arrentait à des tiers contre une redevance, à charge pour eux de se faire payer leurs services par les villageois contraints d’utiliser ces pressoirs, ces fours, ces moulins. Le 19 février 1614, Anthoine de la RIVIERE, seigneur de BRUIS, et en partie de MONTMORIN, donne quittance à Eyllie GROS de la rente annuelle que ce dernier lui doit pour l’arrentement des "molins a ble" de MONTMORIN, soit 46 charges de froment, 2 charges d’avoine, 1 pourceau gras et 6 chapons. Le 25 juillet 1638, Pierre BARAL, rentier de la place et de la juridiction de MONTMORIN, arrente pour deux ans à Abel MEYNAUD, fils d’Arnoux, des moulins banaux du lieu moyennant 53 charges de céréales par an, soit 2/3 de froment et 1/3 de seigle ; et le 30 octobre 1642, Pierre de la TOUR de GOUVERNET arrente à Abel FAURE et Jean EYMERIC, de MONTMORIN, le moulin à huile pour trois quintaux d’huile de noix par an. De même, le 5 octobre 1649, Françoise de la TOUR MIRABEL de GOUVERNET, dame de MONTMORIN, arrente à Abel FAURE, fils de +Arnoux, les moulins de la place contre 51 charges de blé, chaque charge contenant 5 eymines et un quintal vingt livres d’huile de noix la première année ; les années suivantes.

Abel FAURE devra remettre 53 charges de blé et 2 quintaux 30 livres d’huile de noix.

La nature des rentes était donc très différente selon les bailleurs.

 

Le rentier, à qui le seigneur avait, en quelque sorte, loué ses biens sous-louait fréquemment tout ou partie de l’arrentement. Un exemple de ces sous-arrentements nous est présenté, le 13 août 1630, à SAINTE-MARIE. Les deux rentiers du seigneur, Marc VIGNE et Anthoine MARTIN, habitant NYONS, donnent en sous-arrentement à Pierre ROME et Guilhen GROS, de SAINTE-MARIE, des terres et des prés qu’il faudra cultiver, labourer, moissonner, sarcler, faucher Les rentiers se réservent les 3/4 de la récolte, ROME et GROS auront le quart restant ; de plus ils ramasseront les pommes, poires et autres fruits et pourront en conserver pour "leur peyne et travail" six "banastes".

 

Les prieurs arrentaient également leurs dîmes. Par exemple, le 27 juin 1649, Jean DURE, prieur de SAINT-SIMEON, de BRUIS et de MONTMORIN, résidant à PARIS, arrente à la Communauté les dîmes de MONTMORIN sur les grains, les légumes, les agneaux, les vendanges, le chanvre moyennant chaque année 427 livres pour les grains, légumes, agneaux et vendanges, plus 10 livres pour le chanvre, plus les décimes ordinaires et extraordinaires, plus 3 livres de vacation pour celui qui fera le voyage pour payer la portion congrue à Messire GIMOND, curé de MONTMORIN, plus le vingt-quatrième pour les pauvres. Des animaux étaient aussi arrentés, en principe des animaux de trait, boeufs, ânes ou mulets. Il était plus avantageux d’arrenter des boeufs de labour que d’en acheter ; le montant de l’arrentement d’une paire de boeufs pour quatre ans, 51 livres le 11 octobre 1615, est inférieur au prix d’achat de ces boeufs.

 

La meyerie, sorte de fermage d’animaux d’élevage, portait sur le bétail "gros" ou "menu" : vaches, brebis et agneaux, chèvres et chevreaux Le contrat stipulait que le meyer, ou fermier, devait prendre soin en "bon père de famille" du bétail qui lui était confié pour un certain temps, bien délimité. Au terme de la meyerie, le meyer remettait au bailleur le nombre exact d’animaux qui lui avaient été confiés, et tous les ans, du début à la fin de la meyerie, le fermier et le propriétaire se partageaient le "croît" du troupeau, c’est-à-dire les jeunes animaux provenant de mises bas.

 

Les baux étaient fort divers. Le terme "bail" pouvait quelquefois être employé pour désigner des arrentements, plus rarement pour des meyeries ; nous trouvons cependant mentionné, le 2 décembre 1576, un bail de 3 "chieuvres" et 2 "chabrilles", ou encore le 22 janvier 1577 une "rente" d’ânes.

Le bail se confondait la plupart du temps avec l’attribution, mise aux enchères, contre une redevance d’une fonction, d’un état temporaires. Le preneur, celui qui acceptait le bail, se chargeait d’assumer pour une durée fixée, une activité qui n’était pas la sienne habituellement. Ainsi, lorsque le besoin s’en faisait sentir, une ou plusieurs personnes proposaient à la communauté de lui fournir une marchandise quelconque, souvent du pain et du vin. Cet accord faisait l’objet d’un "bail a tenir pain et vin" décrivant dans les plus petits détails les conditions de cette fourniture ; le 12 novembre 1605, Anthoine CARIES, Jean SIMEON, François TRUC, Auban CARIES et Jean HUGUVIELH s’engagent à "tenir pain et vin" pour la Communauté de MONTMORIN, à raison de 7 liards le pot de vin et 1 sou la livre de "bon pain blanc". Bien entendu, éventuellement, le bail ne portait que sur le pain ou sur le vin.

La vente de la viande au détail faisait aussi l’objet d"un bail, ou acte. Le 17 août 1649, Ellie BERSSIER, fils émancipé de Daniel, promet aux consuls de MONTMORIN de fournir de la viande de boucherie à des prix non susceptibles de révision, soit la livre de veau : 9 liards, de pourceau : 2 sous, de brebis : 7 liards, de boeuf ou de chèvre : 5 liards. Un autre acte de boucherie, accepté par George ABRARD, de MONTMORIN, le 3 juillet 1650, mentionne les mêmes prix de vente, mais le pourceau a disparu et le veau est remplacé par le mouton à 9 liards la livre.

La fourniture du sel, que chaque assujetti était tenu d’acheter en fonction du nombre de personnes composant la famille, ou gabelle, était également soumise à un acte, ou bail qui fixait le prix de vente du sel.

 

Les minutes notariales permettent aussi de consulter des "prisfaits", ou devis. Ces prisfaits concernent divers travaux relevant tant de l’artisanat que de l’agriculture.

Le 27 novembre 1600 des maçons de BRUIS et de la CHARCE établissent un devis pour Anthoine de la RIVIERE, seigneur de MONTMORIN, pour 22 marches de pierre, 5 "croisieres" de pierre, une "demi-croisiere" et 2 larmiers, au total 56 écus et demi. Le 27 mars 1606, trois maçons de MONTMORIN proposent, par prisfait, à Guis GIVOUDAN, de ROSANS, de lui installer une porte de pierre de taille(il s’agit probablement du chambranle), une fenêtre avec croisière aussi de pierre de taille pour 45 livres. Le maréchal de MONTMORIN consent, par prisfait du 18 juin 1620, à forger et mettre en place des ferrements aux portes de la maison de Jean de la TOUR, seigneur de MIRABEL et gouverneur de NYONS, pour 7 livres 13 solz et 6 deniers.

Par un prisfait en date du 31 octobre 1580, François RICHAUD, de BRUIS, s’engage à moissonner et "jarbeyer" la récolte d’une terre d’une superficie équivalant à 10 charges de semence pour 5 florins 10 solz, terre appartenant à Mademoiselle de SAINTE-MARIE. Le 3 janvier 1600, Anthoine BOMPAR, de BRUIS, propose à Anthoine de la RIVIERE de "fosser" (fouir, bêcher) et "escansseler" (briser les mottes) une vigne d’une superficie de "vingt hommes" pour 2 écus.

 

Chacun sait que la discorde intervient souvent, entre des gens qui s’entendaient bien, au moment d’un partage, d’un héritage entre autres. Nos ancêtres réagissaient comme réagissent, ou réagiraient, en ces circonstances nombre de leurs descendants. Après vraisemblablement bien des disputes et des discussions, on se rendait chez le notaire pour tenter de mettre au point un "accord et transaction" avant "proces qui seroyt estre mis et pendant". Ces accords et transactions n’intervenaient pas uniquement en cas de partage de biens, mais aussi lorsque l’un des protagonistes d’une action quelconque s’estimait lésé par son partenaire ; ainsi le 4 mai 1643, une transaction sur la taille est conclue, avant procès, entre Jeanne GIROUSSE, veuve de Pierre FAURE, originaire de MONTMORIN , remariée et domiciliée à SAINT-ANDRé-de-ROSANS, d’une part, et Guilhen MEYNAUD et Auban CHABAL, de MONTMORIN, d’autre part ; ces derniers ont acheté à Jeanne GIROUSSE un pré pour 150 livres, mais ce pré est inondé par l’Oule ; ils refusent donc de payer la taille sur ce pré.

 

La transaction peut également intervenir entre deux parties intéressées à la réalisation d’un même but. Par exemple, les habitants de MONTMORIN, le 21 janvier 1584, parviennent à un accord sur la répartition de la taille entre eux ; ceux de BRUIS font de même, le 5 juillet 1599, pour la dîme. Les protestants de MONTMORIN et Guilhaume JALLABERT, de SAINT-PARGOIRE en LANGUEDOC, s’entendent, le 8 octobre 1600, pour instaurer une prière publique, c’est-à-dire célébrer le culte protestant, et fonder une école destinée aux enfants de la religion réformée ; puis le 8 janvier 1601, un autre accord fixe le salaire de Guilhaume JALLABERT, en tant que "régent", ou maître d’école, des enfants protestants de MONTMORIN et prévoit la possibilité de la fréquentation de l’école pour tous les enfants, y compris les non protestants,qui manifesteront le désir d’y venir.

 

Il est évident que les "accords et transactions" peuvent être conclus dans des domaines très différents. Le 23 septembre 1629, André SIMEON, de MONTMORIN, ne pouvant continuer à vivre avec son fils et la femme de celui-ci, auxquels il a donné tous ses biens lors du contrat de mariage, désire se retirer pour vivre seul et demande une pension, d’où accord et transaction entre le père et le fils.

 

Telles étaient les principales activités de nos ancêtres au cours de leur vie, mais un jour vient où la maladie, la vieillesse inclinent à penser que l’on a atteint le terme de son existence ; c’est le moment de faire un testament et pour cela aussi le notaire est indispensable.

Sauf en cas d’épidémie grave, comme la peste en 1640, on attendait d’être cloué au lit pour faire venir le notaire, qui convoquait des témoins et venait, avec eux, dès qu’il était appelé quelle que soit l’heure ; ainsi Auban RABASSE, de MONTMORIN, appelle le notaire Alexandre GIELLY, le 2 décembre 1635, à "trois hoeures de la nuict", ou trois heures du matin. Le 28 avril 1605, Phelip BERNARD, veuve de Michel JOUBERT, dicte son testament et décède 2 heures après avoir testé.

 

Les testaments sont nombreux, tout individu malade testait, n’eût-il que quelques hardes à léguer. Les testaments, comme les contrats de mariage, sont extrêmement intéressants mais d’un point de vue différent. Les contrats de mariage, comme il est dit ci-dessus, sont précieux pour connaître, du moins pour l’essentiel, l’état de fortune des deux familles ; les testaments, par contre, ne nous renseignent guère sur ce point, le testateur, ou la testatrice, lègue à son héritier universel ses "biens meubles et immeubles", ce qui ne veut pas dire grand chose, mais tous les enfants vivants à cette date précise sont cités et, généralement, les époux des filles mariées également.

Au cours d’une période donnée, les formules utilisées au début des testaments sont stéréotypées, l’intéressé est dans la plupart des cas "malade et gisant en son lit detenu de maladie corporelle", on précise bien qu’il est sain de "memoire et entendement" et qu’il est "bien voiant oyant et entandant", et considérant la misère de ce monde et la fatalité de la mort, il se "recomande a nostre seigneur jesus crist" et après avoir demandé le pardon de ses fautes, il espère voir "colloquer son ame au royaume celeste de paradis".

Avant l’énumération de ses héritiers proprement dits, le testateur fait toujours un legs aux pauvres de la paroisse, soit une certaine quantité de pain, soit une soupe de légumes que son héritier universel devra faire distribuer après les obsèques du testateur. Il lègue également 5 sous, pour solde de tout compte, à tous ceux qui pourraient prétendre avoir quelque droit sur ses biens. La même somme, 5 sous, est en principe attribuée aux filles mariées, donc déjà dotées. Certains testateurs font également un don, plus ou moins important, à l’église catholique ou protestante. Il est bon de constater que l’héritier universel, c’est-à-dire celui qui hérite l’ensemble des biens meubles et immeubles, n’est pas forcément le fils aîné, cela peut être un puîné, une fille, l’épouse, voire un gendre, et lorsque le testateur est célibataire, le frère, la soeur, des neveux et nièces ou d’autres personnes.

Quelquefois le testament livre un détail pittoresque ; le 19 juin 1619, Abram JALLABERT, écrivain, lègue tous ses biens à sa belle-mère mais il ne signe pas le testament, le notaire constate qu’il "a dict ne se pouvoir signer attendu quil a mal a la main", cela cachait-il quelque manoeuvre ? Le détail est parfois navrant, le 25 mars 1616, Jeanne CHABAL, veuve, lègue ses biens à sa petite-fille Magdeleyne OBERIC, parce que son fils Arnoux JOUBERT l’a abandonnée depuis 8 ou 9 ans alors qu’elle était "atteinte de viellesse et de caducité".

 

Bien entendu, tous les testateurs ne décédaient pas après avoir fait leur testament, certains guérissaient et vivaient encore longtemps, ce qui leur donnait l’occasion de modifier leur testament en y ajoutant des codicilles, voire de le modifier entièrement. Le 11 août 1647, Paul POUX (ou DUPOUX) annule, par un codicille, un don d’un habit, d’un haut-de-chausse, d’un chapeau et de souliers qu’il avait prévu dans son testament en date du 25 août 1642 en faveur d’un "pouvre inousant", ce pauvre innocent est décédé. On peut même, dans certaines circonstances, révoquer et casser son testament. Le 11 mars 1647, Françoise FAURE, veuve de Jacques LAGIER, de BRUIS, déclare avoir fait donation de ses biens à son fils Jean contrainte et forcée par son défunt mari ; en conséquence puisque cela a "este par force et violance et Comme telle la Casse Revocque anulle", et elle institue héritière universelle sa fille Margueritte.

 

Les héritiers ne sont pas tenus d’accepter l’héritage ; par exemple, le 20 mai 1647, Margueritte TENOUR, veuve de Domenge DENISOT, et ses enfants refusent l’héritage d’Antoine TENOUR, frère de Margueritte, décédé ab intestat sans enfant, et ils abandonnent ledit héritage à Messire ARIEY, prieur de POMMEROL, qui s’est occupé du défunt alors que ce dernier était domicilié à POMMEROL.

 

Voici, en gros, comment l’on vivait dans la région de MONTMORIN, entre 1576 et 1650. Etait-on plus ou moins heureux qu’aujourd’hui ? Il est difficile de répondre à cette question, les besoins et les préoccupations de nos aïeux étaient, pour la plupart, sans grand rapport avec les nôtres. Tout ce que nous pouvons affirmer c’est qu’ils vécurent, tant bien que mal, puisque nous sommes là pour en témoigner !

 

21 juillet 1990

 

 


 

 

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