LES ÉGLISES

DE

PLAISIANS

(DRÔME)

 


Récemment ([1991-1992], des travaux d'excavation en vue de la construction d'un bâtiment ont mis au jour des ruines dans un champ situé en bordure de la Derbous, rivière longeant la route d'Eygaliers à Reilhanette (D 72); à proximité de la route conduisant à Plaisians.

Ces ruines provenaient manifestement d'un établissement religieux, mais lequel ? Une église sans aucun doute mais que pouvait bien faire une église en un lieu qui ne semblait pas avoir été habité par de nombreuses personnes; cependant en creusant davantage tout autour de ces ruines, on découvrit ce qui avait fort bien pu être un cimetière. S'agissait-il d'une ancienne abbaye, d'un prieuré ? En l'état actuel de mes recherches rien ne privilégiait l'une de ces hypothèses, mais rien non plus ne permettait de dire que nous étions en présence d'une église paroissiale puisqu'aucune trace d'un village quelconque ne subsistait aux environs immédiats de ces vestiges.

Cependant cette dernière supposition est vraisemblablement la bonne car le dépouillement des procès-verbaux des visites pastorales de l'évêque de Gap, dans son diocèse, a levé un coin du voile.

 

 

Monseigneur Pierre Paparin de Chaumont, docteur en droit, conseiller du Roi, "de par la grace de dieu et du sainct Siege apostolic evesque conte et seigneur de gap", désirant le salut de ceux "a Luy Commis de La main de dieu", partit en 1599* de Beaume-lez-Sisteron pour se rendre en la ville de Gap dans l'intention de commencer là une visite générale de tout son diocèse, dont Plaisians faisait partie intégrante, "puis quil a pleu a dieu nous donner Sa paix Ayant extreme regret que La Malice des guerres Ayt enpeche que plustost Il nayt peu fere son debvoir". Le 15 juin 1599**, Monseigneur Paparin de Chaumont, venant de la Roche-sur-le-Buis et allant à Brantes rencontra sur son chemin cinq hommes qui l'attendaient : Denis Rameau, châtelain, Jehan Girard, Marin Marin, Estienne Rameau, consuls et Anthoyne Estienne, conseiller, de Plaisians. L'évêque leur demanda où se situait l'église paroissiale Saint-Blaise et ils la lui montrèrent, jouxtant le chemin, et "quasi toute Ruynee", ce n'était plus qu'une vieille masure aux murailles croulantes.

* Les guerres de religion viennent de prendre fin. Henri IV a abjuré le 15 juillet 1593 et l'Edit de Nantes a été signé le 15 avril 1598.

** Archives Départementales de Gap, cote G 779

N'est-ce point là ce que la pelleteuse, ces derniers mois, a mis à découvert : une église qui n'était déjà plus qu'une vieille masure en 1599. L'emplacement semble tout à fait correspondre et les détails qui suivent paraissent bien le confirmer. Le châtelain, les consuls et le conseiller firent observer à l'évêque que l'église était située en un lieu fort mal commode, proche du grand chemin certes mais aussi tout près de la rivière, dont le cours impétueux en temps de pluie serait susceptible d'emporter (!) ou de ruiner encore davantage ladite église si sa reconstruction était envisagée au même emplacement.

 

D'autre part, elle est fort éloignée du village et des "masages" (réunion de fermes) dudit village, à plus d'une demi-lieue, et pour y venir il faut passer en un lieu fort étroit et peu praticable entre deux grands rochers; au milieu de ces rochers coule un ruisseau ou plutôt un torrent qui, s'il pleut, rend le passage dangereux. Il s'agit, sans aucun doute, de la Clue de Plaisians. Mais, dirent encore les paroissiens à l'évêque, il n'existe aucun autre chemin que celui-là, sauf si l'on escalade ces rochers à peu près inaccessibles; de sorte qu'il est très difficile, voire pratiquement impossible, de se rendre souvent à l'église.

 

Par ailleurs, les habitants de Plaisians sont si pauvres qu'ils n'ont pas les moyens de faire rebâtir et remettre en état cette église telle "quelle souloit estre" (« telle qu'elle était autrefois »). Par contre, ils pourraient en édifier une autre "sil plaist a Mondict seigneur au lieu quilz desirent Luy monstrer".

 

L'évêque fut alors conduit au village, "au mazage des Allegres", et on lui montra la place où l'on désirait construire la nouvelle église, au centre de la paroisse, sous le même "tiltre" de Saint-Blaise. Elle mesurera trois cannes* de large et six cannes de long, ou plus si cela est possible, il est prévu à l'intérieur deux ou trois arcades au plafond de bois et de plâtre. L'église sera bien blanchie, "fermee a la clef" et couverte de tuiles.

Environ deux mètres, plus ou moins selon les villages

Monseigneur Paparin de Chaumont donne les instructions suivantes pour l'édification de la nouvelle église :

 

Il faudra prévoir un treillis de bois, fermant à clef, pour séparer le presbytère de l'église. L'autel sera en pierre, d'une seule pièce, au-dessus duquel on placera un tapis et un tableau "a plate peinture", de la dimension de l'autel, représentant Saint-Blaise. Le corps sacré de Jésus Christ reposera en un lieu décent et honnête devant lequel brûlera une lampe ardente jour et nuit. Les saintes et sacrées huiles seront mises en honnête "Repositoyre". Il convient de prévoir également une croix d'alchimie de deux écus, un collier d'argent du poids d'un marc, une chasuble, une chape, deux aubes, trois nappes, deux chandeliers de laiton, un missel graduel et un baptistaire à l'usage de Trente (1545-1549, 1551-1552 et 1562-1563), le tout aux dépens du prieur de Plaisians.

Les fonts baptismaux, fermant à clef, seront construits avec un bassin et tout ce qui est nécessaire, aux frais de la communauté. La nouvelle église comprendra un clocher dans lequel seront placées les deux cloches existant déjà; où se trouvaient ces deux cloches? Dans le bâtiment en ruine?

Le cimetière devra jouxter l'église afin que l'on puisse les entourer d'une barrière destinée à empêcher le bétail de vagabonder dans ledit cimetière, si "aulcunes bestes bruttes" y pénètrent, le propriétaire de ces animaux paiera une amende d'une livre par bête et par jour. De plus les paroissiens devront ériger à leurs frais, une croix au milieu du cimetière afin de bien montrer qu'il s'agit d'un lieu saint et sacré.

Quand l'église et le cimetière seront terminés, l'évêque viendra les consacrer.

 

Les consuls indiquent à Monseigneur Paparin de Chaumont qu'il existe une chapelle dans leur paroisse, chapelle dépendant du prieuré d'Eyguières, qui ne présente que "quelque peu de Ruyne" du côté du presbytère, si on ne la répare pas elle risque de s'écrouler. Ils demandent donc au prélat d'ordonner au prieur de la faire réparer et couvrir, et en outre d'y faire célébrer la messe tous les jours à partir de la fête de l'Invention de la Sainte-Croix (3 mai) jusqu'à l'Exaltation de la Sainte-Croix (14 septembre) qui "est despuis le moys de may".

 

L'évêque ordonne que les réparations de la chapelle soient effectuées, que son entretien soit assuré et que les "habitz" sacerdotaux et les ornements (ce qui est nécessaire à la célébration du culte) soient fournis au prêtre, le tout aux dépens du prieur.

 

Tout ce qui précède doit être fait dans les six mois à venir, sous peine d'excommunication et de cent écus d'amende, sauf la nouvelle église et le cimetière pour lesquels le délai est porté à un an.

 

En dernier lieu, les consuls font observer à l'évêque que leur prieur et celui d'Eyguières perçoivent toutes les dîmes mais qu'ils ne leur en remettent pas le 24ème*. Monseigneur Paparin de Chaumont donne l'ordre aux deux prieurs de verser, chaque année, le 24ème des dîmes entre les mains des consuls.

* Un arrêt du Parlement de Grenoble, de 1564, affectait le 24ème du montant des dîmes au soulagement des pauvres et aux hôpitaux

 

Qui aurait pu penser que l'ancienne église paroissiale de Plaisians était située aussi loin du village et en un lieu parfois difficile à atteindre ? Personne certes n'y aurait songé si le hasard, génie tutélaire des chercheurs, n'avait permis la mise au jour de ces ruines et, dans un deuxième temps, la découverte de la vérité, grâce à la visite pastorale effectuée par l'évêque à Plaisians, le 15 juin 1599, visite dont la relation est enfouie dans un gros registre coté G 779 et conservé aux Archives Départementales des Hautes-Alpes à Gap.

 

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Paris, janvier 1992

 

 

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