UNE BIEN CURIEUSE HISTOIRE !

 

 

 

 

Déclaration faite devant moi, curé de Bruis, par un étranger

qui m'a avoué qu'il n'était point le mari de la nommée Jeanne, fille de François d'Arnaud,

et dont j'ai consigné ici les propres mots.

 

Aujourd’hui, vingt-neuf août mil sept cent treize, est comparu par devant moi, curé de Bruis, un étranger errant dans ce pays depuis environ un mois, d'une taille basse, qui s'est dit jusqu'à présent mari de Jeanne, fille de François Arnaud, veuve, du lieu-dit de Bruis quartier des Arches, et dont le vrai mari est absent depuis environ quatre années.

 

Cet étranger est comparu par devant moi pour me déclarer que le beau-père de ladite veuve est dans l'erreur de le prendre pour son fils, malgré toutes les protestations contraires qu'il lui a pu faire à Roussas où il s'est porté pour le ramener dans sa maison. Et lorsqu’il y est arrivé, ladite veuve selon le rapport de son beau père l'a pris pour son mari propre et l'a obligé par cette sorte de reconnaissance à rester dans la maison.

 

Un mois ou environ s'étant passé, ledit étranger par un remords de conscience a fait la présente déclaration.

Il a dit ne pas être le fils de Jean Gautier dit Robert, pour mettre fin à l’erreur de celui-ci et pour servir à ladite veuve ce que de droit.

Et (mots rayés) a fait la présente déclaration.

Et pour la rendre plus authentique, il a demandé à messire Alexandre Maurin, prieur, curé de Rosier (diocèse de Die), se trouvant ici actuellement de se porter témoin de cette déclaration.

Et ledit étranger a dit ne pas savoir signer, quand je lui ai demandé de le faire s’il savait le faire.

 

Fait à Bruis, les an et jour ci-dessus,

                signé

               Maurin, prêtre ;

               Bonnefoy, curé.

 

Outre la déclaration ci-dessus, ledit Etranger a prêté serment à la manière accoutumée, devant le St Sacrement, en présence de messire Alexandre Maurin, prieur, curé de Roustier, diocèse de Die, se trouvant actuellement à Bruis et de moi, curé de Bruis, soussignés

Et non ledit étranger puisqu’il ne sait pas signer, alors que je lui ai demandé de le faire s’il savait le faire.

                signé

               Maurin, prêtre ;

               Bonnefoy, curé.

 

Nous attestons que la présente déclaration contient la vérité et que j’en ai conservé l’original par devers moi. En foi de quoi j’ai signé.

A Bruis, ce dix-huit mai mil sept cent quatorze,

               Bonnefoy, curé.

 

Par suite de la cohabitation, dans la maison dudit Jean Gautier dit Robert, dudit étranger avec ladite Jeanne, par la connaissance innocente et par un effet d'ignorance que l'on pourrait appeler « Invincible » de la part de ladite Jeanne, elle a conçu une fille dont j’ai inséré ici le baptistaire en la forme qui s'ensuit, nommant ladite fille née de cette connaissance légitime selon le rapport que m'en a fait monseigneur l'illustrissime et réverendissime évêque de Gap après que je l’ai consulté lors de sa visite à Bruis l'année dernière.

 

L'an mil sept cent quatorze et le dix-huitième Jour du mois de mai a été baptisée en l'église paroissiale de Bruis

Marie Gautier, née le dix-sept de ce mois,

de l’Etranger susdit et de Jeanne Samuel ;

son parrain a été Jean Abrard, sa marraine Louise Faure, tous deux de ce dit lieu et se déclarant illettrés lorsque je leur ai demandé de signer s’il savaient le faire.

               Bonnefoy, curé.

 


 

  La toute première lecture de ce texte m'a fait penser à Martin Guerre. Mais en le relisant plusieurs fois j'ai fait plusieurs constatations. J'ai été très surprise par le fait qu'à aucun moment "l'étranger" ne donne son identité véritable. Il se contente d'affirmer qu'il n'est pas le fils de Jean GAUTIER.

 

  Il est dit que le mari de Jeanne est absent depuis quatre ans et, à quatre reprises, qu'elle est veuve. C'est tout à fait contradictoire. Si elle est veuve l'étranger ne peut pas être son mari. A moins qu'il ne soit ressuscité par quelque miracle.

 

  Par ailleurs, le curé Bonnefoy a consulté l'évêque de Gap, lors de sa visite à Bruis l'an passé, sur ce cas épineux. Pourtant l'étranger erre "dans ce pays depuis environ un mois", soit depuis la mi-avril environ. Où était-il lors de la visite de l'évêque l'année précédente?

 

  Jeanne est dite fille de François ARNAUD mais dans l'acte de baptême de l'enfant elle est Jeanne SAMUEL, comme dans l'acte de mariage célébré à Bruis le sept mai 1706 entre Jean GAUTIER, fils de Jean et de Marguerite BONNET, et Jeanne SAMUEL, fille de François et de Magdeleine AUBERT.

 

  Jean GAUTIER, enfant du pays, devait être bien connu de tous les habitants de Bruis, qui n'est qu'un village. Il n'a pu changer physiquement, en quatre ans, au point de ne pouvoir être reconnu par quelqu'un. Il semble très curieux que le curé ait accepté d'enregistrer une telle déclaration sans s'entourer de précautions, sans demander plus de précisions, sans faire appel à des témoins susceptibles d'affirmer qu'il est ou non le mari de Jeanne.

 

  Pourquoi l'étranger a-t-il attendu le jour même du baptême de l'enfant pour déclarer, en prêtant serment, qu'il n'est pas Jean GAUTIER. Pourquoi alors avoir joué le rôle d'époux de Jeanne pendant un (ou plusieurs) mois?

 

  Il est possible d'avancer plusieurs hypothèses que je me garderai de formuler par crainte d'être accusée de faire du mauvais roman. Il faut pourtant avouer que tous les éléments sont réunis: une veuve enceinte, le risque du scandale, un mari qui réapparaît juste à temps pour que l'enfant de Jeanne soit reconnu légitime.

 

  La morale est sauve, ne nous interrogeons pas davantage.

Suzanne CANU

Novembre 1990

 

 

Transcription du texte original

 

  Declaration faite pardevant moy curé de bruis

  par un etranger

  qui m'a avoue qu'il n'estoit

  point le mary de la nommée jeanne fille de

  françois d'arnaud

  dont j'ay mis icy les propres

  termes

  Ce Jourd'huy vingt neuf aoust mil sept cens treize est comparu pardevant moy curé de bruis un estranger errant dans ce pays depuis environ un mois d'une taille basse qui s'est dit jusqu'à present mary de jeanne fille de françois arnaud veufve du lieu de bruis quartier des arches dont le mary propre est absentdepuis environ quatre années; pour me declarer que le beau père de lad(ite) veuve est dans l'erreur de le prendre pour son fils outre toutes les protestations contraires qu'il luy à pu faire à Roussas ou Il s'est porté pour le ramener Dans sa maison dans laqu'elle estant arrivé la(ite) veuve selon le rapport de son beau père l'a pris pour son mari propre et l'a obligé par ceste sorte de reconnoissance de rester dans la maison

  un mois ou environ s'estant passé led(ict) granger par un remors de conscience à fait la presente declaration Et a dit n'estre le fils de Jean gautier dit Robert pour le tirer de l'erreur, et pour servir à lad(ite) veuve à ce que de Raison Et (mots rayés) à fait la presente declaration

  Et pour la Rendre plus autentique à requis messire alexandre maurin prieur curé de rosier dioceze de die se trouvant icy actuellement Et led(it) etranger à dit ne scavoir signer de ce enquis Et requis

  fait à bruis les an et jour cy dessus signé

  maurin prestre

  Bonnefoy curé

  outre la declaration cy derniere led(it) Etranger à presté serment à la maniere accoutumée devant le St Sacrement aux presences de messire alexandre maurin prieur curé de Roustier dioceze de die casuelement se trouvant à bruis et de moy curé de bruis soussignez non led(it) Etranger pour ne scavoir de ce enquis Et raquis.

  signé maurin prestre Bonnefoy curé

  Nous attestons que la presente declaration contient verite dont J'en ay l'original arriere moy En foy de quoy me suis signé à bruis ce dixhuitieme may mil sept cent quatorze

  Bonnefoy curé

  Ensuite de la cohabitation dud(it) etranger dans la maison dud(it) jean gautier dit Robert lad(ite) Jeanne par la connoissance incoulpable et par un effect d'ignorance que l'ont put appeler Invincible de la part de lad(ite) Jeanne; elle a conceu une fille dont J'ay Inseré icy le baptistaire en la forme qui s'ensuit nommant lad(ite) fille, née de cette connoissance, legitime selon le rapport que m'en a fait monseigneur l'illustrissime et reverendissime Eveque de gap après L'en avoir consulté dans sa visite aud(it) bruis en l'année derniere

  L'an mil sept cens quatorze et le dixhuitieme Jour du mois de may à été baptisée en l'eglise parroissiale de bruis marie gautier estant née le dix- septieme dud(it) mois de ced(it) Etranger et de Jeanne Samuel son parrain à été Jean abrard sa marraine louise faure tous deux de ced(it) lieu illiterez de ce enquis et requis

  Bonnefoy curé


 

cigale accueil.jpg