MONTMORIN

 

et la RÉVOLUTION

 

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Pourquoi avoir choisi la période révolutionnaire vécue à MONTMORIN comme sujet de recherches plutôt que la Révolution dans un autre village ou une autre ville, comme LE BUIS-LES-BARONNIES, par exemple, où plongent certaines de mes racines familiales ? Pour deux raisons principales : MONTMORIN est le berceau d'une partie importante de ma branche maternelle et les documents, assez nombreux, concernant cette période et ce lieu sont conservés aux Archives Départementales des Hautes-Alpes, à GAP où je réside plusieurs mois chaque année; ceci évite les déplacements longs et coûteux dans les villes abritant les autres centres d'archives.

 

Comme toutes les agglomérations de France, MONTMORIN, paisible petite communauté regroupant avec ses hameaux à la fin du XVIIIe siècle environ 700 personnes, va ressentir les remous des grandes vagues révolutionnaires déferlant depuis PARIS.

 

 

I - Généralités

La France de l'Ancien Régime était subdivisée en circonscriptions territoriales dont les limites géographiques ne coïncidaient pas avec les limites administratives. Nous avions, par exemple, les 18 gouvernements de première classe (parmi lesquels le Dauphiné), les 21 gouvernements de deuxième classe et les 114 petits gouvernements, ayant chacun à leur tête un Gouverneur Général qui, après avoir joui d'une autorité absolue (ayant la haute main sur les finances, les impôts, les emplois, les troupes, la justice civile et criminelle) perdit la plupart de ses pouvoirs par suite de la création d'Intendants du militaire, justice, police et finances, en 1635; une partie des attributions des Intendants était confiée à des Subdélégués; quatre subdélégations se partageaient le département actuel des Hautes-Alpes.

 

En dehors de ces gouvernements existaient 34 Généralités et Intendances (dont Grenoble), ou circonscriptions  financières où se percevait la taille, imposition sur les personnes (taille personnelle) ou sur les biens (taille réelle), les aides, la gabelle... Ensuite venaient les nombreux bailliages, plus de 400, circonscriptions juridiques et électorales. Les bailliages portaient le nom de sénéchaussées en Bretagne et dans le Midi de la France, et le Bailli faisait alors place au Sénéchal. Enfin les 139 Diocèses, soit 18 Archevêchés (dont Embrun) et 121 Evêchés, constituaient les circonscriptions ecclésiastiques. L'Evêché de Gap dépendait de l'Archevêché d'Aix-en-Provence et comprenait, en 1789, 280 paroisses.

 

La Révolution de 1789, les principaux faits et protagoniste qui en constituent l'ossature, la suite des événements essentiels jour après jour sont généralement traités et présentés dans le cadre de villes plus ou moins importantes comme Paris, Lyon, Grenoble..., et de provinces, la Vendée par exemple.

 

Il est relativement rare que l'on étudie l'impact de la Révolution dans un village éloigné des grandes cités. Nous allons tente de voir comment ont réagi des petites paroisses du sud du département des Hautes-Alpes, face à l'écroulement de la société d'Ancien Régime, et plus particulièrement Montmorin, chef-lieu d'un canton regroupant les communes de Bruis, l'Epine, Montmorin, Ribeyret et Sainte-Marie.

 

Le Dauphiné figura dans les pays d'Etats jusqu'en 1628, ces Etats provinciaux votaient les subsides de leurs provinces et en avaient la levée, l'administration et l'emploi. Il s'agissait d'assemblées des trois ordres : Noblesse, Clergé et Tiers Etat, qui avaient pour principale attribution le vote de l'impôt. Richelieu, en 1628, changea le statut du Dauphiné qui, de pays d'Etats, devint pays d'Elections. On désignait sous cette dénomination un tribunal jugeant sur le fait de la taille, des aides... et procédant à la répartition de la taille. Dès 1388, les élus cessèrent en fait d'être réellement élus, ils furent nommés par le pouvoir royal, tout en conservant le nom d'élus, et devinrent des officiers royaux dont la charge put, par la suite, être achetée comme tous les offices vénaux.

 

En 1789, le Dauphiné était divisé en six élections comprenant chacune une ou plusieurs subdélégations, soit les élections de Grenoble, de Vienne, de Romans, de Valence, de Montélimar et de Gap; cette dernière élection se subdivisait en quatre subdélégations : Gap, Embrun, Briançon et Queyras.

 

En principe, avant toute réunion des Etats Généraux, des cahiers de doléances sont rédigés par les trois ordre dans chaque bailliage, ce qui fut fait en 1614 lors de la dernière réunion des Etats Généraux, qui se tint avant celle de 1789. Les cahiers de doléances permettent aux sujets du royaume de présenter au roi, par l'intermédiaire des députés aux Etats Généraux, leurs plaintes et leurs réclamations sur tous les points et de solliciter de nouvelles mesures pour mettre un terme aux abus. Le 24 janvier 1789, Louis XVI adresse une lettre aux gouverneurs des provinces pour la convocation des Etats Généraux à Versailles le 1er mai 1789, en fait la première réunion n'aura lieu que le 5 mai. Cette lettre est accompagnée d'un Règlement prévoyant, dans son article XXIV, la rédaction d'un cahier de plaintes et doléances par paroisse et la nomination de Députés pour porter ledit cahier aux lieu et jour qui leur auront été indiqués. Les cahiers du Tiers Etat seront rédigés et les députés nommés par tous les habitans composant le Tiers Etat, nés François ou naturalisés, âgés de vingt-cinq ans, domiciliés et compris au rôle des impositions.

 

Les Dauphinois n'ont pas eu à rédiger de tels cahiers de doléances puisqu'ils ont répondu au questionnaire très détaillé que leur a adressé la Commission Intermédiaire des Etats du Dauphiné, le 28 février 1789.

 

Les réponses des paroisses situées dans l'actuel département des Hautes-Alpes (qui n'existait pas encore, la division du territoire français en départements ayant été décidée par les décrets des 9 et 22 décembre 1789) ont été réunies, et transcrites avec une orthographe restituée par l'abbé GUILLAUME, archiviste du département, et publiées en 1908 par l'Imprimerie Nationale.

 

On trouvera ci-après les réponses données par les consuls de MONTMORIN aux principales questions posées par la Commission.

 

QUESTIONS et REPONSES.

 

Q) Quelle est l'étendue, par aperçu, du territoire, et quelles sont les différentes paroisses, villages ou hameaux qui la composent ?

R) La communauté de Montmorin est située dans un petit vallon fort étroit, entouré de montagnes fort hautes, n'étant que des rochers et de mauvaises broussailles n'étant d'aucun produit, n'y ayant ni buis ni chêne; qui, depuis la terre de Ribeyret, qui est au nord, jusqu'à celle de Bruis, qui est au couchant, peut avoir une lieue, et depuis celle de Valdrôme jusqu'à celle de Moydans, peut avoir trois quarts de lieue, [n'] étant que de mauvaises montagnes garnies de rochers, étant de même sujettes aux ravins en temps de pluie; que la communauté est composée d'un village de 90 habitants, d'un hameau à Serre-Boyer, de 30, d'un hameau à Chatuze, de 12, et de 3 à celui du Gua, ce qui fait en tout 135 habitants.

 

Q) Quelle est la population de la communauté ?

R) Il y a dans la communauté environ 650 personnes.

 

Q) Quelle est la manière de bâtir et couvrir les maisons ? Y en a-t-il beaucoup de couvertes en paille ? Y a-t-il des carrières en ardoises ou de petites lauses, ou des fabriques de tuiles à portée, et quel en est le prix pour une toise de couvert ?

R) Les maisons sont couvertes en tuiles, bâties de mauvaise terre et à chaux. Il y a environ cinquante granges couvertes en chaume, n'y ayant aucune fabrique de tuiles, étant obligé d'en aller chercher à deux lieues. Ce qui revient compris le port, à 9 livres la toise.

 

Q) Quelle est en général la nature du sol ?

R) Le sol, en sa nature, est en général très mauvais, n'y ayant rien sur les montagnes pour améliorer les fonds. D'ailleurs, le vallon est susceptible à la mauvaise grainaison, attendu que la montagne d'Allons couvre le soleil pendant l'été jusqu'à 8 heures, qu'alors le soleil, étant dans toute sa force, la rosée étant encore sur les blés, il arrive toujours que les blés sont rouillés et sont mûrs sans grain.

 

Q) Quels sont les différents genres de récolte qui se perçoivent et les arbres fruitiers qui prospèrent ?

R) N'ayant dans ladite communauté que très peu de froment et de seigle et d'épeautre, et très peu de légumes. Il n'y a d'arbres fruitiers que quelques vieux noyers et de mauvais pommiers, n'y ayant aucunes vignes.

 

Q) Quel est le rapport, année commune, entre les grains et comestibles et la consommation des habitants et quelle est leur nourriture ordinaire ?

R) Il manque ordinairement dans la communauté annuellement du grain pour six mois; que la nourriture ordinaire des habitants n'est que du pain de seigle, d'épeautre, quelque peu de légumes, des pommes de terre, des herbes, attendu qu'ils sont obligés de vendre le peu de froment pour payer les charges et les droits seigneuriaux.

 

Q) Quelles sont les rivières ou torrents qui traversent la communauté, la qualité du terrain ou celle des eaux ? Rendent-elles l'arrosage avantageux ? Quels seraient les moyens d'en tirer un plus grand parti ? Les torrents font-ils de grands ravages, et y aurait-il des moyens faciles de les prévenir ou d'en garantir les fonds ?

R) Il n'y a dans ladite communauté qu'une petite rivière appelée la Val d'Oule, qui prend sa naissance du côté du levant, pour servir d'arrosage, et qu'il n'y a point d'eau du temps de sécheresse; que le rif Abrard, venant du côté du nord, traînant de gros graviers et se jetant dans la rivière, a engravé ou emporté environ six mille toises des meilleurs fonds; que le béal la Grave et le béal des Jonches, venant du côté du midi, ont engravé la majeure partie des prés des Jonches et du pré la Cour; que la plupart des habitants, faute de subsistance, de moyens, sont obligés de l'abandonner; que lesdits torrents pourraient se garantir avec du plan vif et le secours des Etats, et que les dits torrents, l'eau y tarit totalement dans les mois d'août et de septembre, ce qui est cause qu'il n'y a point de jardinage.

 

Q) Quels sont les objets d'industrie ou de commerce des habitants, les moyens d'amélioration dont ils seraient susceptibles, et les établissements en ce genre qu'on croirait utiles à la communauté ou au canton ?

R) Les habitants n'ont aucune industrie; la plupart sont obligés de s'expatrier; les uns s'en vont dans le mois de juin dans la Provence, pour cueillir des feuilles pour les vers à soie, d'autres pour moissonner les blés; les autres s'en vont au mois d'août, pour aller peigner du chanvre dans le Languedoc, la Provence et le Comtat, étant obligés de laisser tous leurs travaux.

 

Q) Quelles sont les charges locales ou dépenses ordinaires de la communauté, les dettes de la communauté ou les charges extraordinaires auxquelles elle peut être tenue ?

R) Les charges locales consistent :.

En premier lieu, cent cinquante livres pour un maître d'école, ci. 150 l.

Plus, pour un garde-terre, cent cinquante livres, ci 150 l.

Plus, pour l'entretien du couvert de l'église et de la maison de ville et le cimetière, deux cents livres, ci  200 l.

Plus, pour les fontaines publiques cent livres, ci 100 l.

Plus, cent livres pour le cierge pascal ou pour la pension du four, ou.

pour celle due au seigneur de l'Epine ou autres petites affaires pour la communauté ci. 100 l.

Plus celle de deux cents livres dues au sieur Colletin de Rosans pour avoir raccommodé les fontaines publiques ci 200 l.

Plus celle de cent livres pour l'entretien des chemins royaux ci 100 l.  (G. CANU, Préoccupations des paroisses du bailliage de Cany (Seine-Maritime), d'après leurs cahiers de doléances en 1789, dans Du passé au présent, Cercle généalogique et héraldique de l'Education Nationale, Paris, 1985/1)

 

Ces réponses sont le reflet de l'image que veulent donner de leur cadre de vie les habitants de chaque paroisse. On peut se demander si cette image correspond bien à la réalité ou si, au contraire, elle n'a pas été noircie à dessein dans la crainte de voir augmenter les impositions pesant déjà lourdement  sur ces communautés.

 

Ainsi Bruis se plaint de ce que la Nature Du sol En general est Ingratte, Le Terroir Etant presque tout de Cotteaux et Bien Montagneux En sorte que Les grosses pluyes Emportent Tres Souvent La Superficie des Terres et Les Engrais que les habitans ont Soin D'y Mettre De Maniere que les recoltes Ne Sont pas Considerables et produisent a peine pour payer le Travail et La peine du Cultivateur, d'ailleurs les habitans Ne peuvent pas Bien Engraisser leurs Terres n'ayant aucuns Bons paturages pour Entretenir des Bestiaux qui leur Seroient d'une grande utilité... Il n'y a point de production Surabondante dans le lieu, au Contraire il En manque Toujoursavant que les habitans ayent paye La dime Les Censes et Semailles. Souvent ils Sont reduits a La Misere et Sont obliges d'aller passer Lhiver en provence ou en languedoc pour gagner leur Vie. Bruis, comme les autres communes du canton de Montmorin, fournit des réponses, pour la plupartr, négatives : Il n'y a ... ni Medecin ni chirurgien... Il n'y a non plus aucune accoucheuse... La Communauté N'a point de Bois de haute futaye... Il n'ya aucun Marechal ni artiste Veterinaire... Il n'ya aucun Commerce Ni industrie...

L'Epine déclare que la nature du sol Est En general aquatique et de mediocre qualite... La Communauté na aucun Revenu...

Les paroisses de Ribeyret et de Sainte-Marie ne sont pas mieux loties. Ribeyret déclare que Le Sol de La Communauté est d'une mediocre production ne produisant que de trois a quatre pour un... Tandis que Sainte-Marie se plaint qu'Il nexiste dans les fonds Cultivés que des arbres Noyers qui produisent peu attendu que Toutes les années Il en perit La Majeure partie par La gellée...

 

Une autre vue de Montmorin, extraite des délibérations du Conseil général de la Commune, en 1791, ainsi que celle due au baron de Ladoucette, corrigeant quelque peu la vision que donnent de Montmorin les réponses au questionnaire, nous permettent de comparer la réalité telle que la ressentent les habitants et telle que peut la découvrir un voyageur pressé.

 

***

 

Le 3 février 1791, le Conseil général de la Commune de Montmorin se réunit, convoqué par Jean Correard, procureur de la Commune, qui rappelle qu'il existait autrefois, à Montmorin, une fabrique de toiles et de serges employant de nombreuses personnes. Cette fabrique a cessé son activité faute de matières premières et de moyens pour s'en procurer. Si bien que les jeunes gens et des hommes mariés sont obligés de Sespatrier en Provence, au Comtat, à Marseille..., plusieurs mois par an pour peigner le chanvre ou travailler dans les manufactures de savon.

 

« Le Terroir de ce Lieu Etant Tres Borné Maigre Et aride, que La montagne appellée La Lauze Couvre Le soleil En Eté jusques a neuf heures Du matin Lequel Etant Dans Sa Chaleur, fond Et Desseche Avec rapidité La rozée Brule Les Bleds au mois de Juin et Juillet permature La granaizon Et Detruit La recolte Du Vallon que Les Montagnes qui Le dominent Etant De garnies De Toutes Especes De Bois Broussailles et Buisse Elles nofrent que Des ravins qui Emportent Et Engravent Le Vallon au point que Ce Terrain refusent aux habitans De quoy Les nourrir Tous les jeunes Gens Et une partie Des hommes mariés sont obligés de Sespatrier plusieurs mois De Lannée Dans La Provence Comtat Et marseille pour y peigner Le Chanvre ou Travailler Dans Les manufactures De Savon Et y Gagner Leur Vie, on avoit pris Le parti Dans Un Temps Detablir Dans le Lieu une fabrique De Toilles et Serges milaines qui se relonty faute De moyens pour acheter Leurs provisions de Chanvre, quatre vingts paires De metier à Les Tedre avoient Eté Etablis, Des Bras aujourdhuy oissifs Socupoient a Cette fabrique pour Le peignage fillage Blanchissage des fils, Des hommes agés femmes Et Enfans y Etoient occupés, Deux moyens retabliroient Cette fabrique Le premier Consisteroit à un Encouragement pour Supléer aux Chanvres qui Leur manquent Dans Ce Lieu, Le second a Letablissement De Trois foires, La premiere Le premier Jeudy Dapres Le Lundy de Passion La Seconde, Le quinze Du mois de Juillet Et La Troisieme Le vingt Cinq septambre Ces Trois foires Leur seroit D'un secours considerable pour la vente De Leurs Toiles, L'achapt Du Chanvre qui Leur seroit necessaire, Les pais voisins qui ne Les oeuvrent pas Et qui En percoivent abondament, meme pour La vente Et achapt Des Bestiaux, Les Emplacemens De Ce Lieu pour Les Tenues Desd(ite)s foires Etant Tres Commode » (3E 226, les documents dont les cotes sont citées ont été consultés aux Archives Départementales des Hautes-Alpes, à GAP).

 

Le 7 février 1791, Jean CORREARD, procureur de la Commune,  déclare « ... que Les chemins De Cette Com(munau)té sont En mauvais Etat, sur Tout Depuis serreboyer jusques au Col De Tourrettes quils sont Impraticables, que Le Col De Tourrettes ayant Besoin Detre reparé De meme que Le pas La Roche Ceux qui aboutissent La Terre de Valdrome Et De Bruis ayant aussy Besoin Des reparations urgentes Et necessaires La Com(munau)té ayant Deja mis Environ Deux Cens journées pour reparer aux Environs Du village, Et Le restant En ayant plus que De Besoin Detre acomodé attandu que Les passants ont paine à y passer avec Des, Bettes Chargées, En Consequence M. de Laget ayant obtenu une somme de six cens Livres pour Les reparations des Chemins Comme Il En à Eté payé une partie pour payer Les journées Cy Devant faites, requiert quil seroit necessaire De Donner pouvoir au Tresorier de la Comune De se porter au Lieu de serres, Et De retirer Le restant qui Est Entre Les mains De M. Gontard Commissaire Du Roy que M. De Lacget Luy à remis Cette somme En Depot, pour Etre Employé aux Chemins Dont sagit, Et Comme il serait necessaire Dy travailer incessament Ce mois de mars, Et D'avril, avant que Les Grand Travaux des habitans soient venus, Et De payer Les Journees qui seront necessaires pour reparer Les Chemins Soit En allant à Lepine, à Valdrome et à Bruis ... » (3E 226). Le problème de l'entretien et de la réfection des chemins est à l'ordre du jour depuis des siècles et le sera encore, après 1791, pour bien des années.

Deuxième préfet des Hautes-Alpes de 1802 à 1809, le baron J.C.F. de Ladoucette décrit Montmorin de la façon suivante : ...plus de soixante fabriques; on y façonne des toiles. Trois moulins à farine, deux pour l'huile, un foulon pour l'apprêt des étoffes, sont établis sur l'Oulle. On y fait aussi des tuiles; on y a jadis exploité une mine de plomb argentifère dans les flancs d'une montagne... A l'exposition du nord, et par conséquent au midi du village, les sapins, les pins et les hêtres croissent parfaitement. A l'exposition contraire, le noyer, l'amandier, le mûrier réussissent... Chaque année, au mois de juin, près de cent habitants partent pour faire la moisson dans les départements voisins, emmenant avec eux des femmes pour lier les gerbes. La préparation du chanvre les occupe également. Pendant ces deux mois il ne reste guère à Mont-Morin que des vieillards et des enfants... (J.C.F. de LADOUCETTE, Histoire, topographie, antiquités, usages, dialectes des Hautes-Alpes, Gide et Cie, Paris, 1848, page 416)

 

Cette description diffère sensiblement des précédentes, mais c'est là le point de vue du passant non du résident. La situation économique a-t-elle vraiment changé en un laps de temps aussi bref?

 

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Lors de la création des départements, les 9 et 22 décembre 1789, création proposée le 29 septembre 1789 par Jacques Thouret, avocat, député du Tiers Etat de Rouen, l'Assemblée Constituante ne songea aucunement à un quelconque département haut-alpin, personne ne l'ayant suggéré. L'abbé Rolland, député de Forcalquier mais originaire de Gap, insista pour que l'Assemblée revienne sur sa décision et un département de l'Est-Dauphiné, qui devint ensuite du Haut-Dauphiné puis des Hautes-Alpes, vit le jour grâce à un redécoupage ne tenant guère compte des limites géographiques, donc  discutable : On ne tint aucun compte des limites naturelles : Laborel, Villebois, Lus-la-Croix-Haute restèrent à la Drôme bien que faisant naturellement partie des Hautes-Alpes au point de vue géographique, de même, Montmorin et la haute vallée de l'Oule, qui pouvaient communiquer bien plus facilement avec le département de la Drôme, échurent aux Hautes-Alpes. (MEIZEL (J.), Essai historique sur les Hautes-Alpes, des origines à 1820, Louis Jean, Gap, 1927, tome 2, p. 16)

 

Oublié au début, le département des Hautes-Alpes faillit disparaître par suite de l'incurie de certains services parisiens; en effet le citoyen Camus, garde des archives nationales de la République, est informé le 7 ventôse an VIII (25 février 1799), huit ans après la création dudit département, qu'aucun procès-verbal n'a été dressé concernant les limites de ce département, si bien qu'il serait possible que Les Députés de Lizère, de la Drome et des Basses alpes eussent proposé la Division des Hautes-Alpes. (CP NN* 10, Archives nationales, Paris)

 

Le département des Hautes-Alpes, enfin bien constitué, fut découpé en quatre districts et trente-huit cantons. Le district de Serres comprenait sept cantons dont les chefs-lieux étaient : Aspres-les-Veynes, Laragne, Montmorin, Orpierre, Ribiers, Saint-André-de-Rosans, Serres. Le district, profitant de la liberté accordée par l'Assemblée Constituante de procéder à des échanges, obtint l'Epine du département du Bas-Dauphiné contre Villebois. (CP NN*10, Archives nationales, Paris)

 

Les départements étaient placés sous l'autorité d'un Directoire siégeant dans chaque chef-lieu. Lorsqu'il fallut choisir l'emplacement du Directoire des Hautes-Alpes, deux villes briguèrent cet honneur : Gap et Embrun; ce qui donna lieu à de longues discussions à l'issue desquelles on retint Gap en raison de sa situation plus centrale (J. Meizel, op. cit., page 23)

 

Un projet non daté, mais que l'on peut situer en 1790 grâce à une réaction de l'Epine, établi par le Directoire de Serres remodèle tous les districts et cantons environnants. Ce document prévoit, entre autres, le rattachement de l'Epine au canton de Serres. Le Conseil Général de la commune de l'Epine écrit, le 1er novembre 1790, au Directoire du département pour protester contre cette proposition et souhaite soit le statu quo, demeurer au sein du canton de Montmorin, soit, s'il faut changer, son transfert au canton de Saint-André. (L 268)

 

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Le canton de Montmorin se maintint jusqu'en 1802. Le 15 pluviôse an X (4 février 1802) les membres du Conseil municipal de Montmorin déplorent la suppression de leur canton et leur Reunion au Canton de Rozans Dont La principalle Commune Se trouve a Lextremite du Departement Et Joint Celluy de La Drome; leurs administrés sollicitent leur rattachement au canton de Serres, plus facile d'accès l'hiver, et pas plus éloigné que celui de Rosans (3E 4719/2), ce qui fut fait.

 

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Lorsque les districts et les cantons furent enfin en place, il fallut procéder aux élections. Ce n'était point là chose nouvelle pour les ressortissants des communes; ils élisaient déjà, sous l'ancien régime leurs consuls tous les ans. A partir de 1790, les électeurs de Montmorin doivent désigner un maire, cinq membres du corps municipal attendu que la Population de ce Lieu monte a Bien au dela de Cinq Cens habitans sans relever neanmoins a Trois mille, un procureur et douze notables. Le samedi 6 février 1790, les citoyens actifs, françois, âgés de 25 ans, donc majeurs, payant une contribution de 3 livres (ce qui correspond environ à trois journées de travail), s'assemblent dans la Chapelle des penitens et, après avoir élu un président, un secrétaire et trois scrutateurs, procèdent au scrutin. Il est intéressant de constater que des électeurs s'abstenaient pour certains candidats, le maire est élu par 47 voix contre 37, c'est là la plus forte participation et l'on peut en déduire qu'il y avait au moins 84 électeurs présents; or l'un des membres du corps municipal n'est élu qu'avec 25 voix contre 20, soit 45 électeurs et 39 abstentionnistes; et un notable n'obtient que 15 voix seulement, il est tout de même élu (3E 226).

 

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Le 1er germinal an IX (22 mars 1801), en application de la loi du 13 ventôse an IX (4 mars 1801), il est dressé un état des citoyens ayant droit de vote classés par rues, granges et hameaux. (3E 4719/2)

 

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Parfois, on s'aperçoit au bout d'un certain temps que l'un des officiers municipaux ne réside plus dans la commune; ainsi le 22 floréal an VIII (12 mai 1800) on constate que le citoyen COURSANGE, maire de SAINTE-MARIE, a vendu son domaine et s'est installé à DIE depuis trois ans, il convient donc de nommer un nouveau maire(3E 4719/2).

 

D'ailleurs, les membres du Conseil ne faisaient pas toujours preuve d'un enthousiasme débordant ni d'une conscience stricte de leurs devoirs. Le 26 floréal an IX (16 mai 1801), le maire de Montmorin ne peut nommer un garde des fruits de la Campagne, faute de pouvoir réunir les conseillers car Il s'en trouve Des Insouciants qui refusent; et le maire estime qu'une lettre du préfet pourrait Les Ramener a Remplir Leurs fonctions. Cette impossibilité de réunir le Conseil se renouvelle à plusieurs reprises, par exemple le 2 vendémiaire an XI (24 septembre 1802) pour délibérer sur le budget communal ou encore le 23 ventôse an XI (14 mars 1803) pour dresser l'état des conscrits reconnus inaptes au service. (3E 4719/2)

 

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Comment Montmorin et son canton ressentirent-ils les grands heurts de la Révolution? Il semble bien, d'après les documents, que l'ensemble de la population, à l'exception de quelques exaltés, après l'allégresse provoquée par les premières réformes demeura relativement calme. De toute façon, l'information concernant un fait notable survenu à Paris ne parvenait à Montmorin, dans le meilleur des cas, que deux ou trois semaines plus tard. En effet, un courrier devait communiquer la nouvelle au Chef-lieu du département, c'est-à-dire à Gap, un autre courrier en portait une copie à Serres, chef-lieu du district et de là un piéton l'apportait à Montmorin, chef-lieu du canton. Quand les chemins étaient enneigés, les délais de transmission augmentaient.

 

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Cette attitude peu enthousiaste fut dénoncée par les représentants en mission Barras et Fréron qui trouvaient les députés des Hautes-Alpes [à la Convention Nationale] trop modérés parce qu'ils siégeaient dans le parti des Girondins et n'avaient pas voté la mort de Louis XVI. Le 10 mai 1793, ils écrivaient d'Embrun à la Convention :... Dans le district de Serres, le très petit nombre de patriotes est persécuté à outrance...

 

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La vie quotidienne est faite de mille choses qui peuvent nous paraître infimes et qui, pourtant, revêtent pour ceux qui les vivent une certaine importance à l'instant où elles se produisent.

 

Ainsi, nous serions fondés à penser que durant la Révolution il ne pouvait survenir que des événements importants bouleversant l'existence de tous les jours. En réalité, entre deux faits ayant un énorme retentissement, la prise de la Bastille par exemple, ou la nuit du 4 août, hommes et femmes étaient confrontés aux problèmes quotidiens, aux difficultés habituelles, à des préoccupations qui nous paraissent parfois mesquines mais qui, sur le moment et compte tenu des circonstances  éclipsaient tout le reste.

 

Chaque région, à la limite chaque communauté, en fonction de sa situation géographique, de son climat, de ses coutumes, tente de donner une réponse satisfaisante aux questions que l'être humain et la nature ne cessent de poser. Ceci se vérifie partout et toujours.

 

Une période révolutionnaire se distingue, par définition, d'une époque non-révolutionnaire par des remises en question, des événements hors du commun, tragiques et sanglants ou non, par des soulèvements et de brusques mouvements de foule dont l'origine n'est pas toujours facile à discerner au milieu de faits imbriqués. Mais en dehors des moments de pulsion fiévreuse, la vie quotidienne poursuit son cours habituel. Chaque jour, il faut manger et dormir, ce qui suppose la possibilité de payer sa nourriture et son logis, donc un travail plus ou moins régulier assurant un salaire.

 

Le village, souvent très éloigné de la grande ville et du bouillonnement politique et intellectuel inhérent à toute période révolutionnaire, poursuit ses activités au fil des jours et des saisons, et s'intéresse principalement à ce qui le concerne directement; ce qui ne signifie pas qu'il ne suivra pas les directives données par l'autorité supérieure, mais il le fera la plupart du temps à son rythme et sans excès.

 

L'étude des délibérations municipales et de la correspondance des maires de Montmorin et des villages voisins permet d'entrevoir ce qu'a pu être la vie quotidienne dans un chef-lieu et son canton sous le Révolution. Cependant il a été quelquefois nécessaire de ne pas se cantonner à la période révolutionnaire et d'évoquer rapidement certaines situations, ou particularités, propres à l'Ancien Régime, pour mieux éclairer celles observées pendant la Révolution, voire même de citer quelques exemples intéressants hors du canton de Montmorin.

 

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Cette étude sur la Révolution à Montmorin peut être menée selon deux méthodes : soit une description des faits suivant un ordre chronologique rigoureux, soit la description des mêmes faits regroupés par thèmes.

 

Dans la première hypothèse, il est peut-être satisfaisant d'un point de vue logique de suivre le déroulement de la vie villageoise au jour le jour. Mais ce procédé présente un inconvénient majeur, celui de la répétition incessante d'actions relevant d'un objet identique, l'eau par exemple ou tout autre.

 

Le regroupement en thèmes permet d'éviter cette répétition, il a l'avantage de rassembler tous les faits concernant un même sujet, ce qui donne la possibilité d'en suivre l'évolution. Le principal défaut de cette méthode réside dans l'absence de mise sur un même plan, dans l'axe du temps, d'événements différents. C'est cependant celle qui a été retenue pour des raisons de commodité tant pour le lecteur que pour l'auteur.

 

Par ailleurs, il a été possible, quelquefois, grâce à cette présentation thématique, de ne pas se cantonner à la période révolutionnaire et d’évoquer rapidement certaines situations ou particularités propres à l’Ancien Régime, pour mieux éclairer celles observées pendant la Révolution ; voire même de citer quelques exemples intéressants hors du canton de Montmorin.

 

***

 

Dans quel ordre convenait-il de présenter ces thèmes? Quel que puisse être le choix effectué, il sera toujours entaché d'arbitraire ou soupçonné de marquer une certaine prédilection.

 

Après bien des hésitations, voici l'ordre retenu :

 

II - L'EAU

III - LA ROUTE

IV - LES GARDES

V - LA FÊTE

VI - L'INSTRUCTION PUBLIQUE

VII - LES FOURS

VIII - LES CHÈVRES

IX - LA FISCALITÉ

X - LES PRÊTRES ET LE CULTE

XI - LES TROUBLES

XII - LA GUERRE

En GUISE DE CONCLUSION

 

 

II - L'eau

 

Les grandes idées véhiculées par la Révolution, patrie, liberté, égalité, fraternité éblouissent la plupart des citoyens mais ne nourrissent personne, sauf peut-être les hommes politiques et les financiers, aujourd'hui comme hier! Il faut, pour chacun d'entre nous, assumer, comme à l'ordinaire, les occupations, les peines, les soucis, les joies de chaque jour.

 

L'eau est, sans conteste, l'élément indispensable à la vie, on peut éventuellement ne pas manger pendant un certain temps, on ne peut se dispenser de boire.

 

On comprend aisément que l'eau, nécessaire à la culture, mais aussi à l'homme et aux animaux, soit un des points importants dans une communauté. Le torrent, l'Oule, qui coule au fond du vallon n'est certes pas la solution au problème de l'eau car trop irrégulier, presque à sec l'été et impétueux à la fonte des neiges ou après un violent orage, l'Oule sortait de son lit et ravageait les berges et les champs cultivés.

 

Des digues avaient déjà été projetées sous l'Ancien Régime, mais rien de satisfaisant n'avait pu être fait à Montmorin, faute de moyens financiers. La situation n'avait pas changé, d'ailleurs  depuis la révolution, ces sortes de constructions sont devenues tout à fait impossibles, et il en résulte, chaque jour, des pertes plus ou moins considérables : je connais des villages qui, depuis peu, ont perdu la moitié, d'autres la presque totalité de leur territoire. (Mémoire sur la statistique du département des Hautes-Alpes, adressé au ministre de l’Intérieur par le citoyen Bonnaire, préfet du même département, le cinq pluviôse an neuf. A Gap, de l’imprimerie de J.-C. Allier, an IX, page 6)

 

Le 15 pluviôse an IX (4 février 1801), le Conseil délibère sur ce sujet et mentionne que le terroir communal est partagé en deux parties par l'Oule du levant au couchant, et que trois chemins importants traversent le torrent vers Aspres et Grenoble, vers Serres et Gap et vers Rosans et Le Buis. De plus, huit habitations sont situées au-delà de l'Oule et, malgré des passerelles en bois, en cas de crue les habitants n'ont plus aucun moyen de communiquer avec le chef-lieu et il n'est plus possible pour les cultivateurs, demeurant au village, de cultiver les champs qu'ils possèdent sur l'autre rive. Par ailleurs, ces passerelles sont dangereuses et plusieurs personnes sont déjà tombées à l'eau; en 1800, par exemple, deux jeunes filles se seraient noyées si elles n'avaient été secourues rapidement, mais l'une d'elles se fractura le bras gauche dans sa chute.

 

Le Conseil observe qu'il serait urgent d'élever des digues de dix toises de chaque côté du torrent, ces digues deviennent bien plus nécessaires aujourd'hui que les forêts sont détruites, que le sommet des montagnes aride, décharné ne présente plus d'obstacles aux eaux pluviales : les vallées sont toutes menacées d'une inondation plus ou moins prochaine, si on ne vient à bout de maîtriser le cours des torrens les plus impétueux" (Bonnaire, op. cit., page 7). Le Conseil envisage aussi de construire un pont, ou une passerelle, susceptible de supporter le poids de bêtes de somme chargées et de troupeaux. Il faudrait pouvoir obtenir une subvention de 600 francs, éventuellement sous forme de dégrèvement, pour faire face aux frais de construction. En attendant, une somme de 18 francs est affectée à la réfection des deux passerelles.(3E 4719/2)

 

Des sources alimentent des fontaines dans l'agglomération, mais ces fontaines ont toujours causé des tracas aux édiles de Montmorin. On peut se demander, au vu des problèmes constants posés par ces fontaines, si les sources ont un débit capricieux ou si l'état des canalisations d'arrivée d'eau laisse à désirer.

 

Une lettre du maire au préfet, du 8 ventôse an IX (27 février 1801), datée par erreur du 8 pluviôse, nous apprend qu'il existe deux fontaines à Montmorin, placées à chaque extrémité du village et, semble-t-il, ayant un débit suffisant puisque le Conseil refuse la pompe économique pour éteindre les incendies et ceci pour deux raisons : les maisons sont couvertes de tuiles et non de chaume, et les deux fontaines permettent de lutter efficacement contre le feu. (3E 4719/2)

 

Il est néanmoins permis de douter du débit régulier des fontaines car il est constamment question, dans les délibérations, de réparations à effectuer sur ces mêmes fontaines. Déjà, le 14 octobre 1703, il est fait état des dépenses engagées pour la réparation de la fontaine, laquelle? Celle du haut ou celle du bas du village? Il est dû à différentes personnes 10 livres et 2 sous pour les journées de travail et 16 sous pour diverses fournitures (3E 215 ; les documents, dont les cotes sont citées, ont été consultés aux Archives départementales des Hautes-Alpes, à Gap).

 

Le 20 août 1715, les Consuls certifient qu'il a été payes a jean oberiq rouilhac la somme de six livres que la Com(munaut)é luy doit pour dix Jours quil a vaque pour ayder a acomoder la fontaine a raison de douze solz par Jour. (3E 4711)

 

Le 22 novembre 1722, les fontaines sont presque taries, il faudra donc les faire réparer par des gens dud(i)t Lieu attandu la rigeur du tamps et Les petis Jours. (3E 216) Alors qu'en 1703 et en 1715, les Consuls avaient fait appel à des habitants du village pour la réparation de la fontaine, en 1722 cela semble n'être qu'un pis-aller, les rigueurs hivernales et la brièveté des jours ne permettant pas de s'adresser à un fontainier de l'extérieur.

 

***

 

L'état des fontaines ne s'améliore pas au cours du temps, il serait facile, mais fastidieux, de multiplier les exemples. Qu'en est-il durant la Révolution?

 

Le 25 brumaire an IX (16 novembre 1800), le Conseil prend acte des Reparations urgentes a faire aux fontaines publiques Lesquelles Ne fluent plus; Jean et Louis Pons offrent de réparer les fontaines moyennant un salaire journalier de 3 francs, après discussion ils acceptent de réduire leurs prétentions à 2,50 francs; la commune fournissant les tuyaux, le ciment, la chaux, le sable et les pierres Necessaires pour la batisse. (3E 4719/2)

 

Le 22 vendémiaire an XI (14 octobre 1802), le Conseil décida une nouvelle fois de procéder aux réparations les plus urgentes, la population souffrant depuis un certain temps du manque d'eau. Ces réparations ne durent pas suffire à remettre les fontaines en état, le 13 thermidor an XI (1er août 1803), le maire fait appel au citoyen Guillaume Leydier, fontainier à Mirabel, pour réparer les fontaines et en assurer l'entretien. (3E 4719/2)

 

Les fontaines de Montmorin ont-elles enfin trouvé un débit constant et suffisant?

 

 

III - La route

Si l'eau est un des éléments prépondérants de la vie, les voies de communication ont aussi leur importance; sans chemins pas de relations avec l'extérieur d'où pas d'échanges et souvent la disette.

 

Le préfet Bonnaire note, en 1801, que ce qu'il y a de déplorable, c'est que les habitans du pays sont menacés d'être, sous peu de temps, plus que jamais abandonnés à eux-mêmes. Toute communication va cesser, parce que les routes sont dans un état effrayant de dégradation causée par le passage des troupes, des équipages d'artillerie, et plus encore par les torrens, les avalanches, les coulées de neige qui les coupent ou les emportent dans toutes les saisons. (Bonnaire, op. cit., page 44)

 

Nous avons vu  que le 7 février 1791, le procureur de la commune attire l'attention du Conseil sur le mauvais état des chemins aux alentours de Montmorin. A la suite de cette délibération, le Directoire du Département accorda 300 livres pour la réfection des chemins vicinaux. Le 2 juin 1791, le Conseil fixe le montant des rémunérations pour chaque catégorie de travailleurs: les vieillards, les femmes et les enfants de moins de 15 ans d'une part, les autres journaliers d'autre part, et enfin les personnes qui veilleront à la conduite de ceux qui travaileront et leur indiqueront les travaux et la maniere. Les premiers seront taxés 12 sols par jour, les seconds 20 sols; la journée d'un mulet est estimée à 12 sols, celle d'une Bourique à 10 sols, et ceux qui dirigent les travaux percevront 30 sols par jour. (3E 226)

 

Les routes du département bénéficiaient d'un régime préférentiel, dont étaient exclus les chemins vicinaux. A partir du 1er fructidor an VII (18 août 1799) l'entretien des routes fut mis en adjudication. (L 425)

 

Le 11 vendémiaire an IX (3 octobre 1800), le maire et le Conseil décident une fois de plus de faire procéder à la réfection des chemins vicinaux, mais les citoyens et citoyennes de Montmorin ne se sentent plus tenus de participer à ces travaux assimilés à des corvées, si bien que le maire constate avec une certaine amertume : Jay envoyé des Billets davertissement pas un na obei. (3E 4719/2)

 

Le 25 brumaire an IX (16 novembre 1800), il est arrêté par le Conseil que les réparations des rues du village et celles des chemins publics seront réparties par corvées entre les habitants à tour de rôle. Ceux qui refuseront devront payer un remplaçant à raison d'un franc par jour. Cette mesure ne paraît guère avoir eu le résultat escompté, en effet le 2 vendémiaire an XI (24 septembre 1802), l'entretien des chemins est encore à l'ordre du jour, le maire note : Rien na Esté Executé. (3E 4719/2)

 

Le Conseil, devant la mauvaise volonté évidente des habitants, arrête le 19 pluviôse an XII (9 février 1804) que la réfection et l'entretien des chemins vicinaux sont une Branche de Lagriculture et du Commerce, il convient donc de diviser les hommes a Bras en sections pour exécuter le travail, chaque section étant surveillée par un membre du Conseil, les Bettes de Saume et les boeufs des particuliers seront utilisés au Charoy. Ceux qui refuseront de prendre part à cette corvée devront non seulement payer un remplaçant mais, de plus, seront condamnés à une amende égale à une journée de travail et à loger un garnisaire jusqu'au règlement des sommes dues. Les gens aisés devront employer leurs bêtes de somme pendant deux jours, les pauvres fourniront leurs bras durant une journée.   (3 E  4719/2)

 

En application de cet arrêté, François Jullien, membre du Conseil, demande le 5 prairial an XII (25 mai 1804) à sa section, la quatrième, de se Rendre avec pelles et pioches sur le Chemin tendant de Cette Comune a Celle de Valdrome, à 6 heures du matin. Quatre cultivateurs appartenant à cette section refusent d'obtempérer et sont condamnés à verser une taxe journalière de remplacement fixée à 1,50 franc, plus 20 centimes pour le garnisaire, montant porté à 2 francs à compter du deuxième jour. (3E 4719/2)

 

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Il était tout aussi difficile, et depuis longtemps, de faire entretenir et réparer les rues du village.

 

Le 10 janvier 1723, l'Assemblée se réunit et ... plus propoze Lesd(it)s sieurs consulz quil Seret absollumant necessere pour Le bien Est utilite du publiq de faire un pave dans Toutes Les rues du vilage a commancer depuis Leglize En Suivant du couteau du haut chateau an continuant Jusques au pieds du vilage attandu que Lors des plues Et ravins a cause que Tout Le village ce trouve En pante Les rues Safesset Et Les fondemans des maisons ce dechausset de sorte que Les meurs sont En peril de ce Crouler Les hunnes Sur Les hautres ce quy Seret une perte Et un dommage Considerable pour tout Le Lieu quy ne peut Seviter que par La precausion de faire faire Led(it) pave dans Toutes Les rues. (3E 216)

 

Chaque habitant sera tenu de faire faire un pave Le plus uny que faire ce poura, à défaut les Consuls feront exécuter les travaux, après prisfait (devis), aux frais des particuliers récalcitrants qui, de plus, pourront être déclarés responsables des dégâts dont pourrait souffrir autrui du fait des pluies. (3E 216)

 

Ceci dut être fait peu à peu puisque l'arrêté municipal du 25 brumaire an IX (16 novembre 1800) stipule que chaque propriétaire est tenu d'entretenir et de réparer la chaussée devant chez lui, afin que les eaux pluviales Suivent Leur pente Naturelle. (3E 4719/2)

 

 

IV - Les gardes

L'insistance du maire et du Conseil pour améliorer l'état des chemins vicinaux et permettre un accès plus facile à Montmorin, chef-lieu du canton, va de pair avec leur désir de s'ouvrir au monde extérieur, de favoriser les échanges et surtout de faire de Montmorin un pôle d'attraction commerciale. C'est la raison pour laquelle également ils demandent à plusieurs reprises la création de foires dans leur commune. Les foires drainent les commerçants, les agriculteurs, les éleveurs, les acheteurs, les vendeurs et fournissent ainsi à l'agglomération , siège de ces foires, la possibilité d'un développement économique, parfois aussi culturel, important.

 

Dès le 3 février 1791, le Conseil adopte la proposition du procureur de la commune demandant la création de trois foires.

 

Aucune foire n'étant créée, le Conseil expose, le 19 nivôse an VII (8 janvier 1799), que Montmorin est peut-être le seul chef-lieu de canton du département où il n'existe ni foire ni marché, et qu'il serait grand temps de profiter des resources Et bienfaits que La republique françaisse mere Comune acorde aux voeux de tous Les Citoyens qui La Composent. Il convient de procéder au choix de trois foires à différentes époques de l'année et qui ne Se rencontrent que Le moins quil Sera possible avec Celles du voisinage deja fixées par Larreté de Lad(ministrati)on Centralle du Departement des hautes alpes du Deux messidor an Six. (3E 234). Compte tenu de ces impératifs, le Conseil propose les dates suivantes : 23 vendémiaire ( 15 ou 16 octobre), 28 ventôse (18 ou 19 mars) et 28 thermidor (15 ou 16 août). (3E 234)

 

Le 13 floréal an VII (2 mai 1799) l'Administration municipale de Montmorin fait parvenir au Corps Législatif une adresse sollicitant la création des trois foires faisant l'objet de la délibération du 19 nivôse (3E 234). Aucune réponse officielle n'étant parvenue à Montmorin, le Conseil renouvela sa requête le 15 pluviôse an IX (4 février 1801), en modifiant les dates retenues précédemment pour ces  foires, soit : 9 vendémiaire ( 1er ou 2 octobre), 5 germinal (25 ou 26 mars) et 26 thermidor (13 ou 14 août), sans plus de succès. (3E 4719/2)

 

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Faute de foire sur place, les cultivateurs, les éleveurs et les artisans de Montmorin se rendent, comme par le passé, aux foires et marchés des environs. C'est là une nécessité pour vendre les produits du sol et de l'élevage; et pour acquérir ce qui est nécessaire, voire même ce qui est superflu, et qui fait défaut.

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Ces produits, fruits d'un travail souvent pénible et acharné, doivent être protégés contre d'éventuels voleurs. Dans les sociétés primitives, chacun assurait sa propre surveillance, mais dans les sociétés policées on en vint très vite à confier ce rôle à des individus appointés pour ce faire. Cette tâche fut dévolue dans les campagnes à un garde qui, après divers avatars, fut nommé de différentes façons : garde-champêtre, garde-bois, garde-fruits...  Montmorin ne dérogea point à la coutume et l'on trouve trace, dans les plus anciens documents, d'un agent communal chargé de surveiller les récoltes et qui sera désigné, pour plus de commodité, sous le vocable garde.

Un procès-verbal incomplet des délibérations communales de 1701 indique avec précision les droits et les devoirs du garde qui, d'ailleurs, cumulait les fonctions de gardiennage et de surveillance avec celles de sergent ou valet de ville proclamant les nouvelles, distribuant les convocations du Conseil...  Il est...   convenu aveq led(it) chabal quil servira de garde Terre et vallet de ville pour une annee a compter de ce Jour moyenant La Somme de vingt Sept Livres... Il aura son droit de ban sur chaque particullier quil Trouvera en domage...  le Jour Trois solz et la nuit dix solz a lesgard des hommes femmes et des enfans de laage de quinze ans en sus et des enfans en dessous dud(it) aage La moittie dud(it) ban...  (3E 215)

 

Ces fonctions communales, comme bien d'autres, étaient mises aux enchères et attribuées à celui qui proposait de les exercer pour le plus petit salaire. Chacune des communes constituant le canton avait son propre garde-champêtre.

 

Les gardes se succédèrent, de nomination en démission, et le 15 mai 1791, le procureur de la commune déclare qu'il seroit necessaire et du Bien publicq de Louer un garde Champetre pour la Conservation Des Delits qui pourroient se Cometre Dans Led(it) Lieu Soit pour Les Bleds, prés, Jardinages fruits Bois Et Generalement Tous Les autres Domages. (3E 226)

 

Le 24 juin 1791, le garde nommé le 15 mai quitte son poste, il faut donc en engager un autre pour 72 livres annuelles; et il est précisé que si quelquuns viennent a Insulter ou Injurier [ledit garde] ou quil ne voulussent pas Le payer de Ses Bans Il avertira la municipalité et Viendra faire Sa Denonciation au Greffe. (3E 226)

 

Quelques années plus tard Montmorin se retrouve, une fois de plus, sans garde-champêtre et le 1er prairial an V (20 mai 1797) le Conseil, considérant qu'il serait urgent de Louer une personne Inteligente et de brobité [sic] conue pour assumer ces fonctions, retient la candidature d'un prisonnier de guerre autrichien résidant dans la commune depuis quelque tems, qui se propose de servir en cette qualité moyennant 216 livres annuelles! (3E 233)

 

Ce choix appelle deux observations : il est piquant de nommer un prisonnier de guerre autrichien à un poste d'autorité alors que la France est en état de guerre avec l'Autriche (le traité de paix de Campo-Formio ne sera signé que le 26 vendémiaire an VI (17 octobre 1797); et le traitement passant de 72 livres en 1791 à 216 livres en 1797 illustre parfaitement l'inflation due en grande partie à la dépréciation des assignats.

 

Le seul défaut de ce garde-champêtre est d'être illettré, ce qui ne lui permet pas de verbaliser! (3E 4719/2) Le patronyme du nouveau garde, peu familier à des oreilles haut-alpines, varie considérablement d'une délibération à l'autre : Maceraule, Macrole, Mayurace...  Il peut être intéressant de noter que la consultation des registres d'état-civil de Montmorin permet de relever le mariage, le 3 octobre 1797, d'un certain Mayerol Jean, fils de Martin et de Chiction Helaine, originaire du Royaume de Hongrie, et de Aubery Catherine, fille de feu Augustin et de Gaillard Jeanne, originaire de Montmorin.

 

Le 26 floréal an IX (16 mai 1801), le maire de Montmorin est fort embarrassé pour nommer un garde des fruits de la campagne, faute de pouvoir réunir le Conseil; et pourtant parmi les habitants, Il sen trouve Des Insouciants qui refusent, Dautres qui veulent Des gardes a Leur Gre dejea reformés pour fermer Les yeux sur Les Degradations des Bois Et domages que Leurs troupeaux peuvent Causer alors qu'ils Gemissent de Voir Leurs fruits Et Recoltes Exposés au pillage. (3E 4719/2)

 

Le garde devait probablement s'intéresser également au gibier. L'Administration Centrale du Département des Hautes-Alpes avait déclaré, le 7 floréal an VII (26 avril 1799) la chasse libre pour les propriétaires sur leurs terres non closes, à compter du 15 fructidor (1er ou 2 septembre) de chaque année au 1er floréal (20 ou 21 avril) suivant; ce qui revenait à une déclaration de clôture pour l'an VII. (L 426)

 

Sans doute alerté par le garde, le maire de Montmorin écrit, le 3 ventôse an X (22 février 1802) aux maires de Valdrome, Bruis et Ribeyret pour les informer que des habitants de ces trois communes viennent chasser sur les terres de Montmorin et qu'ils tirent non seulement sur le gibier mais aussi sur les pigeons, or Vous scavez tout Comme moy Cher Collegue que Ces animeaux sont protégés par La Loy, de plus, croit-il utile de préciser : La Liberté Et les proprietes doivent Estre respectées. (3E 4719/2)

 

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Faire respecter la propriété est du ressort de la police dont le rôle était confié, sous l'Ancien Régime, à la maréchaussée et à la milice.

 

La milice était l'une des institutions les plus détestées, la plupart des cahiers de doléances y font allusion(1) et en réclament l'abolition. Tous les célibataires de 18 à 40 ans et, en cas de besoin, les hommes mariés sans enfant devaient participer au tirage au sort chaque année. Quelquefois, celui qui était désigné par le sort refusait de servir dans la milice. Il lui était alors possible de payer un remplaçant; le 6 novembre 1701, les Consuls de Montmorin doivent résoudre un problème particulier. La communauté a cautionné l'emprunt de la somme nécessaire au remplacement d'un ressortissant de la paroisse refusant d'être milicien, mais le débiteur est défaillant et le créancier impatient se retourne alors contre les Consuls responsables : qua reson du soldaz de milise sur ce que raymont oberiq bringe filz destiene ne voulut pas marcher  Jean oberiq rouiliac et depute pour partit Incessem(en)t pour grenoble ce pourvoir a Monseig(neu)r Lintandant ou mons(eigneu)r son cudelege [sic : subdélégué] contre Les(dit)z reymont oberiq ces pere mere oncles cousins Et autres parans pour les obliger a payer Lad(it)e somme de quarante huit Livres et tous les depans sans prejudice du droit que La com(munaut)é a outre cella contre Les autres garsons nommes pour Lad(it)e milise. (3E 215)

(1) Cahier de doléances d’Ecretteville-sur-Mer (Seine-Maritime) : « … le laboureur trouve a peine chaque année des sujets du pays capable de moissonner les Grains de Canpagne et cessy par la devastation qui ont Causé les milice depuis un certain nombre dannée. »

Loin de supprimer la milice, dès les débuts de la Révolution, Paris, pour tenter de prévenir ou de réprimer les troubles, créa une milice bourgeoise que La Fayette, élu pour en prendre le commandement, nomma le 15 juillet 1789 : Garde nationale. Chaque ville, chaque village suivit l'exemple parisien et posséda sa Garde nationale.

 

Le 14 octobre 1791, une loi fixe le mode de recrutement de la Garde nationale : tous les citoyens actifs, c'est-à-dire ceux ayant le droit de voter, et leur fils de 18 ans, âge minimum, sont obligatoirement enrôlés dans la Garde nationale; sans qu'il soit question de tirage au sort. Les sous-officiers et les officiers sont élus, avec tous les inconvénients que peut comporter ce système où l'on ne tient pas forcément compte de la valeur réelle de l'individu.

 

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Montmorin, comme toutes les autres communes de France, dut instituer sa Garde nationale. Le 23 juin 1790, les gardes nationaux de Montmorin prêtent serment et envoient une délégation à Serres afin de prendre part à l'élection des députés du district qui se rendront à Paris pour la Fédération du 14 juillet.

 

Un registre d'inscription dans la Garde nationale est ouvert le 15 nivôse an IV (5 janvier 1796) et, à ce propos, il est rappelé que nul ne pourra exercer ses droits de citoyen s'il n'est inscrit sur les rôles.

 

Une circulaire de l'Administration Centrale, en date du 18 messidor an VI (6 juillet 1798), sur la réorganisation de la Garde nationale sédentaire n'a pu être appliquée car : le nombre de Citoyens Compris au Corps qui doit former La Garde nationalle n'ayant daigné En paraitre aucun malgré toutes les invitations qu'ils leurs ont été faites; cette réorganisation est donc renvoyée au 30 fructidor an VI (16 septembre 1798) lorsque les Travaux de la recolte seront terminés. (3E 234)

 

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L'armée des Alpes était déployée le long de la frontière pour prévenir une éventuelle invasion des Piémontais, mais les places fortes situées en retrait étaient gardées, en partie, par des gardes nationaux provenant du département et désignés par tirage au sort.

 

Montmorin doit ainsi fournir deux gardes nationaux pour participer à la garde de Mont-Lion (nom révolutionnaire de Montdauphin); ceux que le sort a désignés ont été réformés pour infirmité et autres motifs, il faut donc recommencer le tirage au sort Dautant que les jeunes gens de 18 a 25 ans Sont ici presents a leception de cinq quy ont Refusé de Se Rendre; ce n'était pas l'enthousiasme! (3E 233)

 

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Puis la Garde nationale fut chargée d'aider la Gendarmerie dans la répression du brigandage, sans grand succès. Le service effectué dans la Garde nationale n'était pas rémunéré; cependant lorsqu'ils patrouillent dans la campagne, les gardes nationaux demandent qu'on leur fournisse la nourriture,... mais Cette nouriture Coute...  note le maire de Montmorin le 26 floréal an IX (16 mai 1801). (3E 4719/2)

 

Ces patrouilles sont indispensables Dans Ce moment ou La recolte De toute espece Est Eparse En Campagne Et que La misere des uns Et La Coquinerie Des autres occasionne des maraudages (3E 4719/2); il est donc nécessaire, le 19 messidor an XI (8 juillet 1803), de dresser le rôle des gardes nationaux de Montmorin afin qu'ils puissent, chacun leur tour, effectuer ces patrouilles. (Montmorin - H 1)

 

La Garde nationale ne fut supprimée qu'en 1871.

 

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Un autre danger menaçait les cultivateurs possédant du bétail, danger contre lequel les gardes, champêtres ou nationaux, ne pouvaient rien : l'épizootie.

 

Cette menace se précise et le 27 ventôse an IV (17 mars 1796), le Commissaire du Directoire exécutif du canton de MONTMORIN informe la population qu'il a appris que Certaines Gens Mal Intentiones ont introduit dans la commune de Montmorin des Bettes D'average ateints Du mal Epidamique appelée picote (picote ou clavelée : variole des ovins). Plusieurs troupeaux souffrent déjà de cette maladie. Des terrains seront affectés aux animaux sains, d'autres aux animaux malades, chacun devra respecter cette délimitation sous peine d'amende. Les chiens seront tenus à l'attache pour éviter la propagation de l'épidémie et les animaux morts de la picote doivent être enterrés à trois pieds de profondeur, pour prévenir Linfectation De Lair, ce qui pourrait provoquer que Les Cochons Et autres animaux Sinfectent, sous peine d'amende et de trois mois de prison. (L 1452)

 

Trois membres de l'Administration municipale procèderont à la visite des troupeaux malades et indiqueront aux propriétaires l'endroit où chaque troupeau doit être parqué; pour se rendre à ce terrain les animaux doivent prendre le chemin le plus court et Marcher rapidament. Les chiens errant dans les rues ou chemins sont passibles de mort, il est Enjoint a Tout particulier De Leur Tirer Dessus et Les tuer. (L 1452)

 

 

V - La fête

En tout temps, l'être humain a tenté d'oublier ses soucis quotidiens en se distrayant. Nos ancêtres ont, comme tous les hommes, organisé des fêtes et y ont participé.

 

Durant la Révolution, la fête a revêtu une coloration particulière. La Fédération, par exemple, tendait plus vers une sorte de communion fraternelle que vers une réjouissance, au sens strict du terme. Les fêtes en l'honneur de l'Etre suprême, dont le culte fut institué dès le 8 juin 1794, mais qui fut précédé par celui de la déesse Raison célébré le 10 novembre 1793 dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, semblent marquer un besoin inavoué de certains Jacobins, Robespierre entre autres, de manifestations cérémonielles remplaçant celles interdites, comme la Fête-Dieu ou les processions, du culte catholique.

 

La fête populaire, telle que la célébraient nos aïeux et telle que nous la connaissons encore aujourd'hui, réunissait la population d'un village à laquelle se joignait souvent celle des villages voisins. Au cours de la voto (la fête patronale, en provençal), des jeux sont organisés, un repas copieux, avec des mets plus recherchés qu'à l'ordinaire, rassemble la famille et le soir la jeunesse danse, sous l'oeil attentif des parents. Parfois un feu d'artifice termine la journée.

 

Les fêtes, dans le canton de Montmorin, permettaient vraisemblablement, comme ailleurs, aux habitants d'exprimer leur joie et, durant quelques heures, d'oublier peines et tracas de chaque jour. La célèbre et admirable toile de Pieter Breughel l'Ancien, La Danse des paysans, (1568), exprime parfaitement cette atmosphère de fête.

 

La Révolution, et plus particulièrement la Terreur, modifia l'ordonnance des réjouissances; un schéma directeur, guindé et souvent un peu théâtral, fut imposé aux participants qui le suivirent plus par crainte, probablerment, que par une franche adhésion.

 

La Convention, pour remplacer les fêtes laïques ou religieuse frappées d'interdit, institua sous l'impulsion de Robespierre de nombreuse fêtes, près d'une par semaine, célébrant, bien entendu, l'Etre suprême, la Fédération mais aussi le genre humain, la frugalité, la pudeur... !

 

Le 21 nivôse an III (10 janvier 1795), il fut enjoint à tous les citoyens de célébrer l'anniversaire de la juste punition du dernier roi des françois, le procès-verbal de cette fête devait obligatoirement mentionner les noms des absents.

 

Le 22 nivôse an IV (11 janvier 1796), un arrêté du Directoire exécutif fixe les modalités d'une fête En haine De La Royauté, et une lettre de la Direction Départementale ordonne la réunion de tous les citoyens le 13 pluviôse an IV (2 février 1796) en vue de la célébration de cette fête, les absents, là aussi, devant être signalés. Ces directives, retransmises par le district de Serres, n'arrivent à Montmorin que le 18 pluviôse an IV (7 février 1796), donc trop tard. Dans l'impossibilité où ils se trouvent d'organiser une autre fête, les présents se sont rendus sur la place publque et ont déclaré, à haute voix, qu'ils sont sincèrement attachés à la République et qu'ils vouent une haine éternelle à la Royauté, ceci en présence du peuple. Puis, une liste des absents est dressée. Inquiets des suites que pourrait avoir leur absence, ceux qui n'ont pas participé à la fête du 18 pluviôse se réunissent le 20 pluviôse et, à leur tour, se rendent sur la place publique. (3E 4719/2)

 

Huit ans plus tard, le rétablissement de la monarchie, impériale certes et non pas royale, était acclamé avec la même ardeur!

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Chaque fête prescrite faisait l'objet d'un compte-rendu circonstancié; en voici un autre exemple : le 13 pluviôse an VI (1er février 1798), une loi ordonne de célébrer, dans toutes les communes, une fête de la souveraineté du peuple, et en donne la trame. Le 30 ventôse (20 mars), en application de l'arrêté du Directoire exécutif du 28 ventôse, vingt-quatre vieillards choisis dans le village et quatre jeunes gens se réunissent à 8 heures du matin à la maison commune pour se rendre à 10 heures au lieu fixé pour la cérémonie.

 

...Il Se Sont mis En marche precedés des quatre Jeunes Gens portant Chaquun Lecriteau Enoncé a Larticle Cinq du dit arrêté Et Les Viellards Chaquun une baguete Blanche un Cinquiesme des Jeunes Gens quil Se trouvoient a la fete portoit Le drapeau tricolor des autres Jeunes Gens de La Garde nationalle au nombre de dix portoient chaquun unne pique marchant a Lexterieur du Cortege; après Les Viellards marchoient Les fonctionnaires publics Lagent Et adjoinct Et asseseur de la Com(mune), apres Ces derniers marchoient Encore une foulle des Jeunne Citoyens Et Citoyenes de tout Sexe que Lentousiasme avoit rapellé a La Ceremonie de La fete Etant arivés a Larbre de La Liberté au pied duquel Etoit formé Lhotel de La patrie Entouré de Verdure Et Surmonté de rubans tricolors Les quatre Jeunes Gens de La Com(mune) qui portoient Les Ecriteaux Les ont plantés des deux Cotés de Lhotel de La patrie Les Viellards Se Sont rangés En demi Cercle devant Lautel Inmediatement après Eux Se Sont placés Les fonctionaires publics Ensuite les Jeunes Gens de tout Sexe Et La Garde nationalle ocupant Lexterieur de Lencainte Le Livre de La Constitution placé Sur Lautel La Ceremonie a Commencé par des Chants patriotiques qui ont Eté Interompus par des Cris de Vive La republique Les Viellards Se Sont avancés au milieu de Lencainte Et ont remis Leurs Baguetes après Les avoir formé an faiseau qui ont Lié aveq deux rubans tricolors Joseph Jullien dultier doyen dage des Vingt quatre Viellards Est monté Sur les degrés de L'hotel de La patrie Et a prononcé a hautes Vois Les phrases de Larticle noeuf du dit arreté; Le Citoyen Jaques faure president de Ladministration y a repondu Le discours anallogue article dix du dit arreté ausitot après Le Greffier de Ladministration a fait lecture de La proclamamation [sic] du directoire Executif La Ceremonie Cest terminé par des Chants patriotiques Les Jeunes Gens qui portoient Les Ecriteaux ont pris le Livre de La Constitution Le faisseau Et ont marché devant les magistrats qui marchoient Eux memes devant les Viellarts Et le tout Cest rendu dans Lordre a La maison Com(mune), ou on a deposé Les faissaux tout Est Sorti dans Lordre Et La tranquillité La plus parfaite La faite a Eté terminée par La majeure partie des Jeunes Gens par des Courses de Lutes Et autres Jeux les Chefs de famille les magistrats Ladjoint Et agent municipal aveq quelques uns des Viellards ont fraternisé Entre Eux par un repas Civique Et frugal de tout quoi nous avons dressé le present proces Verbal dans La maison Com(mune) Le Jour Et an que dessus. (3E 4724)

 

Ainsi se déroulait une fête révolutionnaire dont tous les aspects étaient prévus dans les moindres détails, y compris le texte des discours; ce qui évite sans doute bien des bévues! Etait-ce bien là ce que l'on entend communément par fête?

 

 

 

VI - L'instruction publique

 

Montmorin paraît avoir eu très tôt le souci de faire instruire ses enfants, de leur apprendre au moins à lire, écrire et compter.

 

Sous l'Ancien Régime, le maître d'école, placé sous l'autorité du curé, louait ses services aux parents représentés par les Consuls. Si plusieurs candidats, de valeur sensiblement égale, étaient en lice, le poste était mis aux enchères. Le maître d'école devait discuter âprement les conditions de son contrat; il était tenu, non seulement d'inculquer à ses élèves les rudiments de la lecture, de l'écriture et du calcul, mais aussi de leur donner un enseignement religieux, de les accompagner aux offices à l'église et de les surveiller; sauf s'il était protestant. Parfois ses tâches comprenaient également le secrétariat de l'administration municipale, il lui était souvent demandé d'être encore sonneur de cloches, voire dans les cas extrêmes fossoyeur!

 

Les minutes notariales de Montmorin nous permettent de prendre connaissance d'un de ces contrats de louage, rédigé le 8 octobre 1673, moins exigeant que d'autres :

 

Acte de louage de M(estre) descolle

Lan mil six centz setante trois et le huiti(esm)e Jour du mois dotobre apres midy pardev(an)t moy not(air)e roial hered(itai)re de montmorin sous(sig)ne et tesmoins bas nonmes constitue en sa personne M(estre) antoine Giraud a feu Jean natif de Valdronme de son bon Gre a promis comme par voche(1) du presant promet a M(estre) louis oberic premier Consul moderne de montmorin et au S(ieu)r paul Verdier Chat(elai)n du(di)t montmorin tant a leur nom que de tous les autres abitants du(di)t Montmorin dinstruire la Junesse du(di)t montmorin de lire escrire et faire laremetique de tout son pouvoir et a prier dieu dire la priere a la forme de ceux qui font profession de la religion portee par ledit(2) de tout son pouvoir pandant Une annee complette et revollue qua Comanse a Courir le sesie(sm)e Jour du mois daoust dernier passe mesme et pareil Jour finissant moienant la somme de norante six livres tournois que ledit oberic a promis et Jure paier au(di)t Giraud carton par Carton et par avanse outre se ledit Giraud a promis et Jure aprandre a lire escrire et laremetique aux enfans catoliques et a ceux de lad(it)e religion sans comettre aucun abus et au checun les Instruire sellon leur religion et quand la messe sonnera donnera Conge aux enfans catoliques romains dira la priere soir et Matin les dimanches et festes de Comandemant et les Jours houvriers soir et aux Mallades qui le requeront durant toute la susd(it)e anne et fere tout se qui sera de son pouvoir a peine de tous depans domages et Int(erests) promettantz les parties le presant avoir agreable forme et Valable et ni contrevenir a peine de tous depans domages et Int(erests) sous lobliga(ti)on de tous leurs biens et de la Com(munau)te a toutes cours roialles du balliage de Gap ord(inai)re des parties cours de parlem(en)t a Une Chacune seulle et ainsin lont p(ro)mis et Jure et a toutz droitz contreres renonse fait et publie a montmorin dans la Maison de moy not(air)e p(rese)ntz Claude mausanc a feu Claude et Jean durant fils de pierre du(di)t montmorin tesmoins requis apelles et sous(sign)es avec parties et moy not(air)e sous(sign)e.  (1E 1906)

(1) Parmi les différents sens, en ancien français, de « vochier », F. GODEFROY et A.-J. GREIMAS donnent : prétendre, soutenir, déclarer.

(2) La religion réformée.

 

Le salaire proposé n'est guère supérieur à celui d'un ouvrier agricole marié, père de deux enfants qui, selon Vauban, pouvait prétendre, en 1707, à environ 90 livres par an.

 

 

Les agglomérations de nombreuses régions, et du Dauphiné en particulier, comprenaient souvent deux communautés, l'une catholique, l'autre protestante. Lorsque leurs moyens le leur permettaient chacune de ces communautés engageaient un maître d'école de leur confession; sinon on essayait de parvenir à un arrangement, le moins mauvais possible, comme nous le constatons dans le contrat ci-dessus.

 

Le 11 juin 1702, les habitants de Montmorin acceptent de proroger d'un an le contrat du maître d'école, mais certains membres du Conseil refusent de signer le procès-verbal prétextant que l'on aurait pu trouver un autre maître d'école a melieur marche. (3E 215)

 

***

 

La Convention crée, par décret du 12 décembre 1792, des écoles primaires et un corps d'enseignants nommés instituteurs. L'intention est louable certes, mais malheureusement les moyens financiers font défaut pour mettre ce grand projet en oeuvre dans toute la France. Il est donc décidé que le fonctionnement de ces écoles est laissé à la charge des municipalités, qui ont déjà bien du mal à faire face à l'ensemble des dépenses leur incombant.

 

Il est prévu par ledit décret que l'on enseignera la lecture, l'écriture, le calcul et quelques éléments de morale et que les garçons et les filles fréquenteront des écoles distinctes. Les instituteurs seront choisis par le maire et le Conseil municipal, ou par une commission de cinq membres siégeant dans chaque district, et d'où sont exclus les aristocrates et les prêtres. Ces instituteurs seront rétribués et logés par la commune. En fait, à compter du 25 octobre 1795, les instituteurs furent rémunérés par les parents d'élèves.

 

***

 

L'Administrateur du département des Hautes-Alpes, Bureau d'agriculture et des arts, écrit le 24 nivôse an IV (14 janvier 1796) à l'Administration municipale du canton de Montmorin pour l'informer que, suite aux obstacles quont eprouvé les loix qui avoient déjà été Rendües, une autre loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795) met en place un nouveau plan d'instruction publique n'offrant point les Inconvenients qui se trouvoient dans les autres; l'Administrateur justifie la nécessité de la nouvelle loi : Sil etoit possible citoyens, qu'a la vûe des affreux Ravages qu'ont occasioné le mépris des principes de la Seine morale, et loubli de toute espéce d'instructions votre zêle pût ne pas senflamer pour Rendre a la premiere toute Sa pureté, et activér les établissements propres â Régénérer la Seconde; il est indispensable que les hommes soient instruits car : dans touts les temps, et chez touts les peuples L'ambitieux qui Les à foulés aux pieds, le fanatique qui les y a tenû prosternés, convaincûs que leur puissance ne pouvaoit avoir de plus solide fondement que Linbecillité humaine, ne sont parvenûs à leur But, quen les entrenant dans la plus honteuse ignorance; en effet pour maitrisér les hommes il Sufit de les abrutir. Il appartient aux membres de l'Administration municipale de tout mettre en oeuvre pour applanir toutes les difficultés et choisir avec soin les hommes, qui par leurs connoissances la pureté de leurs moeurs, et de leur patriotismeparoitront les plus capables de Remplir les honorables fonctions d'instituteurs faittes Leurs sentir citoyens, qu'ils se Rendroient coupables, en se montrant sourds, à la voix de la patrie; une précision s'impose néanmoins :il est de toute justice, que leur salaire soit proportioné à leurs peines, et à leurs travaux, et puisqu'il parait que la jouissance d'un Jardin, est l'objet le plus propre, à Satisfaire les instituteurs nous n'oublierons Rien pour les faire Jouir de cet avantage. (3E 4730)

 

L'Administrateur termine en demandant aux édiles municipaux de lui indiquer le nombre d'écoles à créer dans leur canton, les communes les mieux situées géographiquement pour accueillir ces écoles et enfin les noms des candidats éventuels susceptibles d'assumer les fonctions d'instituteurs.

 

En application des directives données par cette lettre, les membres de l'Administration municipale du canton de Montmorin se réunissent, le 10 pluviôse an IV (30 janvier 1796). Ils estiment que, le canton ne comportant que cinq communes, deux instituteurs doivent suffire, l'un au chef-lieu où se regrouperont les enfants dudit chef-lieu et ceux de Bruis (une demi-lieue) et de Sainte-Marie (une lieue), le deuxième à l'Epine qui accueillera également les élèves de Ribeyret (une lieue). Quatre candidats sont soumis au choix de la commission pour pourvoir ces deux postes. Il ne semble pas que le canton de Montmorin ait envisagé la création d'écoles séparées pour les garçons et pour les filles. (3E 233)

 

Un état des dépenses communales, daté du 8 brumaire an IX (30 octobre 1800), indique qu'il faudrait prévoir deux cents francs pour le salaire d'un instituteur, mais ajoute le maire :il est vray que nous navons point d'instituteur. La loi du 3 brumaire an IV n'était donc plus appliquée! (3E 4719/2). Et le 8 ventôse an IX (27 février 1801), en réponse à une lettre du préfet en date du 15 nivôse (5 janvier 1801), le maire de Montmorin fait observer qu'il n'est pas possible d'engager un instituteur assurant également la tâche de secrétaire car les enfants ne fréquentent l'école que cinq mois durant l'hiver, les sept autres mois ces enfants sont occupés aux travaux de la Campagne; de plus on ne trouverait pas à Montmorin de sujet pour Remplir cette place; enfin le budget de la commune ne permettrait pas de supporter une dépense de trois cents francs, montant estimé des gages d'un instituteur secrétaire, dépense qui s'avérerait inutile sept mois sur douze! Par contre, la commune pourrait fort bien recruter un secrétaire moyennant soixante à soixante-douze francs par an. (3E 4719/2)

 

La situation de l'enseignement dans les Hautes-Alpes, ailleurs aussi probablement, ne devait pas être très florissante en l'an IX si l'on en croit le préfet Bonnaire qui déplore cet état de choses(1) : Presque partout l'instruction a été négligée; ici elle est nulle... dans les campagnes, toute la population livrée à elle-même, sans moyens, sans volonté de sortir de son ignorance, le fanatisme s'applaudissant de la désertion des écoles républicaines(2)…; désabusé, le préfet constate :... je me suis occupé de l'établissement d'un pensionnat, j'ai échoué(3)... ; et enfin il conclut :... Les écoles primaires ne sont point organisées : le défaut d'hommes capables, l'insuffisance de recettes municipales, peut-être l'opposition des prêtres qui ne veulent pas se soumettre aux lois, tout semble conspirer pour empêcher la propagation des lumières. Quel pays cependant en aurait un plus grand besoin(4) !

(1)               Bonnaire, op. cit.

(2)               Bonnaire, op. cit., page 127.

(3)               Bonnaire, op. cit., page 128.

(4)               Bonnaire, op. cit., page 130.

Ce constat d'échec concernant l'enseignement tant primaire que secondaire, pour ne rien dire de l'enseignement supérieur, n'est-il point encore d'actualité? Les réformes n'ont jamais été aussi nombreuses que ces dernières décennies, ce qui ne semble guère avoir résolu les problèmes de finalité, de programmes et de personnel, toujours aussi pressants.

 

 

VII - Les fours

On ne peut parler de four, et encore moins de moulin, à la fin du XVIIIe siècle sans avoir immédiatement présent à l'esprit le problème des banalités, qui furent supprimées sous la Révolution; mais le furent-elles entièrement? Ce n'est pas certain, ainsi que nous le verrons ultérieurement.

 

Les banalités recouvraient, selon les régions, des droits seigneuriaux parfois exorbitants dont tous les cahiers de doléances, dans les paroisses où de tels cahiers furent rédigés, exigeaient la suppression. On lit par exemple dans le Cahier de doléances d’ELETOT (Seine-Inférieure, actuellement Seine-Maritime), article 5 : « Il est absolument necessaire daneantir les Banalites Sest une espesse declavage et une Servitude Repungnante destre obligé forcement daporter son grain moudre dans un Moulin pour y estre le plus souvent volé et payer encore un Saizieme de son grain et estre encore mal servy… »

L'article 1 des réponses faisant l'objet du Second Mémoire de Montmorin (cf page $), le 10 mai 1789, fait également allusion au moulin banal.

 

Ces banalités concernaient, par exemple, le moulin, le four, le pressoir à huile ou à vin, le foulon, voire même le taureau banier étalon. Le seigneur, propriétaire, était tenu d'entretenir le moulin, le four, le pressoir en bon état ainsi que les chemins d'accès, ce qui n'était pas toujours le cas; il percevait une taxe pouvant atteindre parfois le tiers de la valeur du blé, de la farine ou du vin appartenant aux censitaires contraints d'utiliser le moulin banal, le four banal ou le pressoir banal qui, par la suite, furent la plupart du temps affermés par le seigneur au plus offrant, individu ou communauté, qui pouvait les affermer à son tour; ce qui constituait une sorte de sous-location.

 

On nommait fournage le droit réglé pour la cuisson du pain, et fournier celui qui prenait le four banal à ferme pour un an renouvelable, après enchères publiques.

 

Il est bien évident que les particuliers n'avaient pas le droit de posséder un four a cuire pain; tout au plus, dans certaines contrées, un petit four utilisé pour des pâtes non levées était autorisé.

 

Quelquefois les communautés parvenaient à racheter les banalités, mais cela demeurait l'exception.

 

Il peut arriver que deux personnes s'associent pour gérer le four. Le 5 février 1702, à Montmorin, Jean Givaudan et Jean Dupoux obtiennent la rente du four moyennant soixante livres et cinq solz. Il est permis de se demander si la gestion du four était pécuniairement intéressante car nous constatons une dégradation du montant du fermage pendant le premier quart du XVIIIème siècle. Les enchères n'atteignent que cinquante et une livres en 1703, cinquante livres en 1705 et trente trois livres en 1723, taux le plus bas, avec une brusque remontée en 1725 à soixante livres. Il n'y a d'ailleurs que fort peu d'enchérisseurs, certaines années on ne trouve qu'un seul individu pour faire une offre. (3E 215, 3E 216 et 3E 217)

 

Le dépouillement des délibérations communales de Montmorin donne, par petites indications éparses, une idée des droits et des devoirs du fournier. En 1724, il est précisé audit fournier qu'il est en droit d'exiger des usagers le paiement, non seulement du fournage, mais aussi du bois nécessaire à la cuisson, et en 1725 on lui confirme qu'il sera garanti de tous frais au cas où le four serait soumis a quelques droitz tant a Legard des affaires de sa maieste que du seig(neu)r dud(it) Lieu. Par contre, en 1723, le fournier doit mettre deux bauches(1) aud(it) four pour i mettre le pain dessus (3E 226), on lui rappelle, en 1725, qu'il s'est engagé de faire de bon pain de froment aveq son tout a six Liards La Livre tant que Le ble restera Sur Le pied de cinq(uan)te cinq solz et au Cas que Le ble vienne a Somanter on Luy aumantera Le pain et Sil ce diminue on diminuera Le pain et aucun autre ne pourra vandre a La reserve des cabares Excepte quilz Le vendent a plus bas prix. En effet, les cabaretiers et les hôtes, ou aubergistes, fournissaient logiquement le pain aux clients prenant leurs repas chez eux, mais ils étaient soumis à une stricte réglementation; en 1702, par exemple, le blé ne se vendant à Montmorin que quarante solz l'émine(2) (3E 216), les ostes et quabaratiers ne peuvent vendre le pain blanc bon et de recepte(3) qu'un sol trois deniers la livre et un sol le pain rouset(4), sous peine de confiscation et de trois livres d'amende pour Estre Le tout distribue aux pauvres, mais au cas ou Le ble viendroit a aumanter ou diminuer que Le pain sera aucy Augmante ou diminue a proportion. (3E 215)

(1)               Terme signifiant « poutres » en ancien français. On peut penser qu’il s’agit, dans ce cas précis, de grandes pelles en bois comme en avaient les boulangers pour enfourner le pain.

(2)               L’émine de blé valait, aux alentours de Montmorin, environ 26 litres.

(3)               « Pain de recepte » ou « recette » : pain de bonne qualité marchande.

(4)               « Pain rouset » ou « rousset » : pain de seconde qualité.

(5)                

De même, le 3 février 1786, le fournier Antoine Gautier s'engage à faire cuire le pain en pere de famille Et dans Le Cas quil vienne a gater Le pain des habitans sera obligé de Les payer suivant Le raport quilz En fairont. (3E 4702)

 

Avant de songer à faire cuire le pain, il fallait moudre le grain et pour tenter de mettre fin aux querelles opposant les usagers et le meunier accusé, souvent à juste titre, de malhonnêteté, le Conseil municipal décida, le 28 février 1790, D'Etablir un poids aux moulins de ce Lieu pour y pezer Les grains de chaque particulier et Ensuite La farine pour La deduction Du droit de mouture..., à la suite de quoi Cest presenté pierre mielou Taileur d'habits de ce Lieu qui à offert de pezer pendant une année a Compter de ce jour pour la Retribution de neuf deniers par quintal Ce qui à Ete acepte par Le Conseil au moyen de quoy Led(it) mielou soblige de pezer Les Grains et Ensuite La farine de Chaque habitant au moulin [et] de tenir un Livre que la Com(munaut)e Luy fournira Contenant une page pour Chaque habitant. (1E 226)

 

Cette mesure était d'autant plus nécessaire et urgente que le blé avait atteint un prix très élevé et que la disette de froment s'accroissait sans cesse, ce qui explique que chacun avait à coeur d'obtenir toute la farine correspondant à la quantité de grain fournie au moulin.

 

Théoriquement, les Hautes-Alpes n'auraient pas dû trop souffrir de cette disette si nous en croyons le préfet Bonnaire qui estime que, dans les années de récolte moyenne, les Haut-Alpins ont suffisamment de céréales pour se nourrir à condition de n'en point exporter, soit environ 6000 quintaux de froment et de seigle, chiffre obtenu à la suite de savants calculs(1). Mais le préfet regrette que près d'un vingt-cinquième du grain soit perdu lors du foulage et du lavage qui s'ensuit : Je suis effrayé chaque jour, en traversant les places de Gap; j'y foule aux pieds une quantité prodigieuse de grains de blé, échappés à l'attention de ceux ou celles qui procèdent au lavage(2).

(1)               Bonnaire, op. cit., pages 72 à 75).

(2)               Bonnaire, op. cit., pages 82-83).

 

L'optimisme mesuré du préfet Bonnaire n'est pas partagé par les élus municipaux de Montmorin qui déclarent, le 15 pluviôse an XI (4 février 1801), que la commune ne produit pas suffisamment de grains pour nourrir l'ensemble de la population; d'où l'obligation pour un grand nombre de familles d'exercer une activité annexe, tels les peigneurs de chanvre et les tisserands de toile, en particulier l'hiver, ou le mouvement migratoire saisonnier vers les régions du sud pour effectuer les moissons ou les vendanges. (3E 4719/2)

 

Le blé étant moissonné, foulé et moulu, revenons à notre four et rappelons que tous les ans, et particulièrement au cours du XVIIIème siècle, la ferme du four fut mise aux enchères, avec plus ou moins de succès. Puis vint la Révolution et, durant la fameuse nuit du 4 août 1789, les privilèges furent abolis, chacun s'empressant de faire abolir ceux d'autrui; mais il fut très difficile de donner une forme légale à ces abolitions et l'on se rendit compte, peu à peu, que la belle unanimité du 4 août avait tendance à s'effriter.

 

Il est bien évident que la suppression des droits féodaux, des corvées, des servitudes englobait les banalités, du moins pouvait-on le penser. Le bénéfice des banalités fut retiré aux seigneurs, c'est indéniable, mais fut-il supprimé réellement?

 

La réponse à cette question est donnée, le 3 février 1791, par le maire de Montmorin qui, sur la réquisition du procureur de la Commune, déclare que l'on doit proceder au Bail a ferme Du four De La Comune qui Expire Le traize Du Courant Et Comme Il Est Duzage Dans Cette Comune De Le metre a Lenchere Et En faire La delivrance au plus offrant. (3E 226)  Le four banal devenait four communal : simple changement d'étiquette!

 

La communauté possédait donc le four et elle entendait bien en tirer profit, mais cela se révélait bien plus aléatoire que précédemment. En effet, les particuliers n'étaient plus obligés d'utiliser le four communal, ci-devant banal devrions-nous dire, et certains d'entre eux avaient tout bonnement construit un four chez eux pour leur usage personnel mais aussi, et là réside l'essentiel du manque à gagner pour la commune, à l'usage des tiers moyennant une honnête rétribution.

 

Le Conseil municipal constate, avec un certain dépit le 6nivôse an IX (27 décembre 1800), que le four, dont la rente était auparavant payée au ci devant seigneur, ne rapporte que quinze francs par an, somme à peine suffisante pour en assurer l'entretien. De plus, du fait des fours privés, il devient difficile de trouver un fournier acceptant la ferme du four communal. (3E 4719/2)

 

Ces fours privés causent aussi d'autres désagréments, plus graves, aux autorités municipales. Ils sont construits généralement dans les maisons sans précautions particulières et l'on sait la crainte lancinante, à cette époque, de voir un incendie ravager tout ou partie d'un village.

 

Le maire informe le préfet, par lettre du 15 brumaire an XI (6 novembre 1802), du danger que présentent ces fours susceptibles d'occasionner un incendie par échauffement des poutres; ce qui s'est d'ailleurs déjà produit sans trop de dégâts car on Eteignit a force deau. Il est donc demandé aux propriétaires des fours situés dans des maisons de les déplacer en un lieu où le risque serait moindre, sinon nul. Le 18 frimaire an XI (9 décembre 1802), il est signalé à la préfecture que l'un des intéressés refuse de changer son four de place, malgré son engagement, ce qui est dangereux pour ses voisins les plus proches. (3E 4719/2)

 

Ceci se vérifia malheureusement le 8 thermidor an XI (27 juillet 1803); le four installé par Jean Claude Hugouvieux dans son habitation, située au-dessus de celle d'Arnoux Faure, provoqua, par l'échauffement des pierres plates du plancher sur lesquelles tombaient des braises incandescentes, l'embrasement des poutres de soutien et par voie de conséquence l'incendie des meubles et effets d'Arnoux Faure, puis le sinistre s'étendit aux maisons contiguës. Le Conseil municipal enjoignit alors à Jean Claude Hugouvieux de déplacer son four.

(3E 4719/2)

 

L'exploitation d'un four a cuire pain devait néanmoins présenter un certain intérêt, puisque nous apprenons par une correspondance en date du 18 thermidor an XI (6 août 1803) l'existence d'un troisième four Nouvellement Construit par Un par(ticulie)r De Cette Commune a Luzage Du public. Mais le 16 fructidor an XI (3 septembre 1803) le maire prit un arrêté, en application des instructions préfectorales, contraignant les possesseurs de fours s'arrogeant le droit de faire cuire le pain des tiers contre rétribution à payer une taxe annuelle de trente francs, sous peine de poursuites. Cette mesure était destinée à pallier la perte subie par les finances communales, au détriment desquelles les propriétaires de fours percevaient un droit de cuisson. (3E 4719/2)

 

Quelques jours plus tard, le 28 fructidor an XI (15 septembre 1803), le maire décida d'aller plus loin et il publia un arrêté mettant fin à l'abus des trois fours particuliers privant le four communal de la majeure partie de la clientèle potentielle. (3E 4719/2)

 

Cet état de fait engendrait une situation peu satisfaisante lorsqu'on la considérait sous l'angle de l'égalité des citoyens, tant prônée. Effectivement, le revenu de la ferme du four constituait une sorte de taxe communale qui, comme toutes les recettes de la commune, servait à couvrir les dépenses de la communauté, telles que les traitements du garde-champêtre, de l'instituteur, du médecin et du vétérinaire; les réparations de l'église, du presbytère, de la maison commune, des fontaines et de nombreux autres frais. Or seules les personnes faisant cuire leur pain au four communal s'acquittaient de cette taxe dont bénéficiaient tous les habitants de Montmorin. Le Coneil municipal s'indigne de cette injustice et arrête, le 18 pluviôse an XII (8 février 1804), que les familles qui utilisent les services d'un four privé devront payer un droit de quinze centimes par tête (3E 4719/2), ceci ressemble fort à un impôt déguisé et n'est pas très éloigné des banalités!

 

Cette décision ne semble guère avoir incité les usagers des fours privés à modifier leur conduite. Le procès-verbal de la délibération du Conseil, en date du 25 prairial an XIII (14 juin 1805), déplore que la Commune n'ait que fort peu de revenus, entre autres celui du four communal qui oscille, selon les années et en fonction du prix du grain et du nombre de fours privés en exercice, entre quinze et cent francs annuels. Il faut reconnaître que l'état du four communal n'est pas très engageant, il a fallu refaire La Brique... Le pavé... La Voute... Est Crevassée. Elle perd Sa Chaleur Les pierres Sont Carssinées par Le feu. Il Sen Detache Souvent qui gatent Du pain. Cette Voute Est Construite peut Etre Depuis plus Dun Siecle...; les revenus servent donc à effectuer les réparations les plus urgentes . (3E 4719/2)

 

La régie du four communal, malgré ses aléas, ne présentait sans doute pas uniquement un bilan négatif puisque la Commune envisage d'élargir son expérience en achetant, le 27 novembre 1806, les moulins à blé, pressoir à huile et foulons ayant apartenus au Cy Devant Seigneur et propriété actuellement de François BUIS et Jacques FAURE qui les mettent en vente quatre mille six cents francs payables par 1/6 en 6 ans, avec un intérêt de 5 %. Pour que l'opération soit légale, il faut obtenir l'autorisation de Sa Majesté Impériale. (3E 4719/2)

 

Par la loi du 17 décembre 1808, le Maire de Montmorin a été autorisé à acquérir les moulins appartenant aux sieurs Faure et Bruis, avec une partie de pré en dépendant, moyennant la somme de 4600 f. suivant l'estimation portée au procès-verbal du 4 mars 1806; ladite somme payable en six années, avec les intérêts à cinq pour cent sans retenue, lesquels diminueront en proportion des paiemens faits sur le prix principal.

La commune de Montmorin a été également autorisée à s'imposer extraordinairement en centimes additionnels à ses contributions directes, et pendant six années, la somme de trois cent cinquante francs.

Le produit de cette imposition joint au produit des moulins, sera employé, 1° à payer l'acquisition autorisée par la présente loi; 2° au remboursement d'une somme de sept cents francs, au moyen duquel un moulin construit, en 1793, par un grand nombre d'habitans de ladite commune, deviendra définitivement communal; et 3° à solder les réparations à faire aux moulins acquis des sieurs Faure et Bruis.

Extrait du Journal d'Agriculture et des Arts pour le département des Hautes-Alpes. Rédigé par des Membres de la Société d'Emulation de ce Département, Imprimerie J. ALLIER, GAP, 5ème année, n° 6, 1er mars 1809, page 286.

 

Les péripéties rapportées ci-dessus montrent bien qu'un simple four a cuire pain revêtait pour nos ancêtres, avant et pendant la Révolution, une importance considérable.

 

 

 

VIII - Les chèvres

Le canton de Montmorin avait, en cette fin du XVIIIe siècle, de nombreux objets de tracas, les uns nouveaux, les autres anciens mais encore d'actualité. Parmi ces derniers, citons la chèvre.

 

La chèvre ! Cela ne semble pas très sérieux. Eh bien si, c'est très sérieux ! Et le problème caprin n'a rien d'une nouveauté pour les habitants de ce canton, qui en ont entendu parler par leurs parents et grands-parents, lesquels en avaient déjà entendu parler aussi.

 

Comment la chèvre, animal sans agressivité, peut-elle être le sujet de discussions passionnées et de règlements dont certains tendent, semble-t-il, à sa disparition, ou du moins à une diminution sensible du cheptel ?

 

Ceci n'est probablement pas une prise de position générale en France. La chèvre, domestiquée dès la plus haute antiquité, bénéficie dans bien des pays d'une opinion favorable. C'est très souventl'animal du pauvre, facile à nourrir et se contentant de peu, ce qui n'est pas le cas de la vache, et donnant proportionnellement à son poids beaucoup de lait; un proverbe estonien affirme à juste titre : « mieux vaut une chèvre qui donne du lait qu'une vache stérile." La chèvre est cependant parfois présentée comme un animal dangereux et nocif :" C'est le plus terrible ennemi des forêts, il a produit un effet désastreux sur toute la ceinture circaméditerranénne en dénudant les montagnes et amenant la sécheresse du climat, conséquence du déboisement. » (Encyclopédie universelle du XXe siècle, Paris, Librairie nationale, 1903, 12 volumes ; art. « chèvre », volume 4, page 226).

 

Tandis que le portrait que brosse de la chèvre le Spectacle de la Nature, dans le 17ème entretien(1), inciterait plutôt le paysan à  élever des chèvres de préférence à tout autre bétail : « ...  Il y a encore d'autres animaux qui ont reçû des inclinations douces, qui se plaisent à vivre par troupes auprès de l'homme, et qui lui sont d'une utilité journalière, même dans les terroirs les moins fertiles. Telles sont d'abord les chévres. Il ne faut que les lâcher sur les collines les plus escarpées et sur les rochers stériles : elles en rapportent à leur maître, par l'effet d'une providence inconcevable, une abondance de lait qui étonne. Elles sont accablées du poids de leurs mamelles qui traînent à terre, et qui suffisent pour nourrir communément deux chevreaux; pour suppléer au défaut des brebis quand elles n'ont pas assez de lait à donner à leurs agneaux; pour remplacer enfin le lait des vaches, quand on ne peut en avoir. Souvent même dans les pauvres familles elles font les fonctions de nourices, et s'en acquittent avec une sorte de complaisance et d'affection. En plusieurs païs, sur tout en Barbarie et dans la Turquie Asiatique, aux environs d'Angoura on fait usage du poil de chévre à cause de son extrême beauté. On le file : on en fait des camelots(2) et d'autres étoffes brillantes comme la soie(3). La peau de chévre et de bouc est fort estimée : on l'adoucit, et on la façonne en manière de chamois. La chair du petit chevreau est en plusieurs païs comparable à celle des agneaux. »

(1) Le spectacle de la Nature ou Entretiens sur les particularités de l’Histoire naturelle, tome troisième, chez la veuve Estienne et fils, 1748, Paris ; 17ème entretien, page 32.

(2) Le camelot est une étoffe non croisée, dont la chaîne et la trame sont en poil de chèvre, ou dont la trame est en poil de chèvre et la chaîne est moitié poil moitié soie. Certains camelots sont entièrement faits de laine ou de fil.

(3) Les chapeliers utilisaient, au XVIIIe siècle, le poil de chèvre gris cendré dans la confection de certains chapeaux qui étaient réputés être en « laine d’autruche ».

 

Que voilà un animal utile ! Nous ne pouvons que souscrire à ce qui précède, d'autant plus que les caprins ont un titre de noblesse depuis que la chèvre Amalthée allaita Jupiter enfant.

 

Cependant, à l'époque où fut édité le Spectacle de la Nature, il est évident que l'on considérait déjà la chèvre comme un animal susceptible de causer des dégâts dans les champs cultivés et dans les taillis, d'où certaines réglementations restrictives,  englobant également les moutons et les brebis.

 

Dans son ordonnance sur le fait des Eaux et Forests, vérifiée en Parlement et Chambre des Comptes le 13 août 1669, Louis XIV stipulait dans le chapitre intitulé Des Droits de Pâturage et Panage ce qui suit :

 

VIII

Ne sera loisible à aucun Habitant de mener ses Bestiaux à garde separée, ni les envoyer en la Forêt par sa femme, ses enfans ou domestiques, à peine de dix livres d'amende pour la première fois, confiscation pour la seconde, et pour la troisiéme de privation de tout Usage...

 

XIII

Défendons pareillement aux Habitans des Parroisses Usageres, et à toutes personnes ayant droit de pannage dans nos Forêts et Bois, ou en ceux des Ecclesiastiques, Communautez et Particuliers, d'y mener ou envoyer Bêtes à laine, Chevres, Brebis et Moutons, ni même és Landes et Bruyeres, places vaines et vagues, aux rives des Bois et Forêts, à peine de confiscation des Bestiaux, et de trois livres d'amende pour chacune Bête.

Et seront les Bergers et Gardes de telles Bêtes condamnez en l'amende de dix livres pour la premiere fois, fustigez et bannis du ressort de la Maîtrise en cas de recidive...

 

XIV

Les Habitans des Maisons Usageres joüiront du droit de Pâturage et Panage pour les Bestiaux de leur nourriture seulement, et non pour ceux dont ils feront trafic et commerce, à peine d'amende et confiscation. »

 

Ces dispositions furent plus ou moins bien suivies selon les régions. A Montmorin, les habitants possédaient des chèvres, comme dans tous les villages des environs, mais il semble bien qu'ils aient été très tôt sensibles à cette opinion plutôt défavorable concernant ces animaux entre autres; opinion partagée sinon par tous les habitants, puisqu'ils élevaient des caprins, du moins par leurs édiles.

 

Ainsi, en 1722, dans la dernière page d'un procès-verbal, dont le début fait défaut, il est dit que les Consuls ont été contraints de faire ester les bergers qui gardent leurs troupeaux sur le territoire de la commune, ce qui cause un grand préjudice à tous les habitants; les contrevenants paieront quinze sols par homme et on fera venir un juge aux frais des récalcitrants. (3E 216)

 

Le cheptel, ayant probablement tendance à s'accroître dans des proportions inquiétantes, finit par poser un problème aigu tant aux cultivateurs qu'aux autorités responsables, si bien que l'on décida de pratiquer un véritable malthusianisme économique frappant les chèvres, en réduisant le nombre de têtes de bétail par propriétaire. Il n'a pas été possible de retrouver la première mesure fixant la quantité limite d'animaux par exploitant; mais dès le 12 novembre 1724, une lettre de M. Ceas, subdélégué, est adressée aux Consuls de Montmorin les chargeant d'informer leurs administrés que l'Intendant accordera la permission d'avoir des chèvres aux Communautés qui en feront la « requête », et qui lui représenteront qu'elles ne peuvent nourrir « dautres bestiaux », et ce dans le délai d'un mois sinon « on ne sera pas Ecoute. » (3E 217)

 

Il s'agit vraisemblablement d'une lettre de rappel car le Conseil Communal, lors de ses délibérations, ordonne le 10 janvier 1725 : « en outre article cinq que Larret du Consel des dix huit mars mil sept cens ving trois Et quatre Septambre mil sept cens vingt quatre Seront Executes Selon Leur forme et teneur En consequance que defances Seront faites a toutes commu(naut)es et Seig(neurie)s Et particuliers quy nauront point obtenu des permissions En forme de monseig(neu)r Lintand(an)t Et Commissaires departy Dans La province de tenir aucunes chevres ou dexceder Le nombre porte par Lad(ite) permission a paine de confiscation Et de trois cens Livres damande. » (3E 217)

 

Il ressort de ce qui précède que ceux qui ne solliciteront point la permission de posséder des chèvres n'en pourront avoir, et que ceux qui en feront la demande ne seront autorisés à n'en élever qu'un petit nombre; ce qui revient à diminuer cet élevage de manière impitoyable.

 

Malgré cette limitation autoritaire, sans doute peu ou mal appliquée, et les rappels et mises en garde prodigués par les responsables, les chèvres comme les moutons et les brebis continuent de brouter l'herbe des chemins, les arbustes des taillis et parfois, hélas, les récoltes dans les champs.

 

On ne peut reprocher aux autorités communales de se désintéresser de cette question. En 1790, le 27 mai, ordre est donné aux gardes nationaux de saisir les délinquants et leurs troupeaux venant de VALDROME pour « ravager » (3E 226) les alentours de Montmorin . Mais ce n'était pas là le plus grave. De nombreux habitants de Montmorin ne respectaient plus la réglementation édictée sous l'Ancien Régime et laissaient allègrement se multiplier leur cheptel caprin; si bien que le Conseil municipal est contraint, le 19 brumaire an V (9 novembre 1796), de constater que certains particuliers entretiennent jusqu'à quarante chèvres, ce qui est dommageable pour le bois, il est dit une fois de plus que « L'Intheret public Exige de les regler En proportion des facultes » (3E 233) Pour ce faire, l'Administration municipale, le Commissaire du Directoire exécutif,

« on apres avoir pris le voeu unanime de Lassamblée arrette Ce quy suit...

 

                      art 3

Il Sera procedé Incessament aux Reglement de ce que Chaque habitant pourra Entretenir Des chevres En Se Conformant aux ordonances et Reglemens de la reformation Et a Larreté De Lad(ministrati)on Centrale Du Departement, a Leffect De quoy Lad(ministrati)on ont nommé pour y proceder Les persones de pierre faure Et Jean pierre Lombard habitans De Cette Comune, pour y proceder Conjointement avec Lad(ministrati)on municipale, Le presant Reglement aura Lieu Dans Toutes les Comunes formant Larondissement Du Canton... » (3E 233)

 

Cette situation se prolongeant, les autorités municipales décidèrent de remplacer l'ancienne réglementation tombée en désuétude par des dispositions que nul ne pourrait prétendre ignorer; le 25 brumaire an IX (16 novembre 1800) un article concernant les chèvres fut donc inséré dans un arrêté municipal traitant divers sujets. Cet article stipule que le nombre de chèvres ne peut excéder trois par propriétaire, plus un « chevreau femelle » pour en remplacer éventuellement une; une amende de six francs et la confiscation seront prononcées pour tout animal en surplus. (3E 4719/2)

 

Le préfet Bonnaire, dans un rapport sur l'état du département des Hautes-Alpes(1) adressé au Ministre de l'Intérieur le 5 pluviôse an IX (25 janvier 1801), rapport bien documenté et fort intéressant, s'en prend lui aussi aux chèvres en donnant à son appréciation un tour peut-être un peu mélodramatique et exagéré : « Il a fallu surtout s'élever contre la trop grande multiplicité des chèvres, dont la dent meurtrière brûle toutes les jeunes pousses, tous les taillis, toutes les clôtures, et change bientôt les plus riantes vallées en désert aride. »

(1) Bonnaire, op. cit., page 106.

Les habitants de Montmorin semblent bien, une fois de plus, faire la sourde oreille et la réglementation municipale récente n'est guère plus appliquée que l'ancienne; si bien que le 1er germinal an X (22 mars 1802) un nouvel arrêté du maire rappelle, sans grand succès, que les chèvres en excédent doivent impérativement être vendues ou « matées »(1). Les troupeaux de chèvres et de « bêtes à laine » vagabondent toujours dans les communaux et les « fonds » cultivés; le Conseil municipal prend, une fois de plus le 30 thermidor an X (18 août 1802), un arrêté sanctionnant ce délit en fixant une amende de trois francs par troupeau, chèvres ou moutons, à partager entre la commune et le propriétaire du terrain, plus deux sols par « bête à laine », quatre sols par chèvre et le droit de « ban » à régler au garde-champêtre. (3E 4719/2)

(1)               De l’ancien français « mater » : abattre (XIIe s.). Cf espagnol « matar », tuer.

En désespoir de cause, le 13 thermidor an XI (1er août 1803), le maire de Montmorin écrit au préfet pour l'informer que les chèvres, mais également les « fagottiers », causent des dégâts considérables et que le garde-champêtre, illettré, ne peut verbaliser. Il convient de préciser que ce garde-champêtre est en fait un prisonnier de guerre autrichien, habitant « dans cette commune depuis quelque tems », qui a accepté le 10 prairial an V (29 mai 1797) de « servir en cette qualité »! Le maire poursuit en se plaignant de ce que ses administrés « Entretiennent arbitrairement » des chèvres et il estime « quune Descente de quelque Garde forestier Etranger feroit plus de Sanssation Et auroit plus de Succes. »(3E 4719/2)

 

Ce malheureux garde-champêtre n'avait vraiment, semble-t-il, pas beaucoup d'ascendant sur ceux qu'il prenait en flagrant délit. Le 3 fructidor an XI (21 août 1803), par exemple, il surprend Jean Bonnet, fils et berger d'Antoine Bonnet, avec un troupeau de chèvres dans le bois de Feraud planté de fayards de haute futaie; quand il a voulu verbaliser ledit Bonnet s'est armé de pierres et a insulté le garde, le traitant de « f... Coquin, de volleur » et autres injures. De plus, le contrevenant a refusé de payer le « ban » de trois francs. (3E 4719/2)

 

Le 16 fructidor an XI (3 septembre 1803), un autre arrêté municipal dresse une liste de dix personnes autorisées à posséder chacune une chèvre. S'agit-il d'une extension de l'arrêté du 25 brumaire an XI ou, au contraire, d'une réduction du nombre de chèvres permises et aussi du nombre de possédants? Les documents consultés ne nous ont pas permis de trancher. Cependant la deuxième hypothèse paraît être la plus vraisemblable, compte tenu des prises de position officielles. (3E 4719/2)

 

La lettre du maire au préfet, dont il est question ci-dessus, provoqua sans doute une réaction de ce dernier et un durcissement des mesures de rétorsion à l'encontre des récalcitrants, car une autre correspondance du maire, en date du 5 frimaire an XII (27 novembre 1803), nous apprend que les habitants de Montmorin se sont débarrassés de leurs chèvres, celles qui restent sont « dans Les Ecuries pour pouvoir Les vendre ou les mater » et si « quelque Granger(1) negligeoit de se Soumetre Les voisins qui En sont debarasses, Jaloux De Cette negligence ne manqueroient pas de Les Denoncer », le maire connaissait bien les hommes! Nous avons ensuite la confirmation que cette exclusion des chèvres n'était pas générale et qu'à peu de distance de Montmorin l'élevage en était licite; le maire poursuit en effet en précisant qu'un granger, qui a encore six chèvres que l'on voulait saisir, a demandé un délai de douze jours pour aller les vendre dans la Drôme où elles sont « permises » (3E 4719/2). Ce qui ne semblait guère être le cas auparavant; au Buis-les-Baronnies, vers 1667, « on ne pouvait en particulier détenir une chèvre que par une autorisation personnelle, de courte durée et pour un motif très précis : maladie, infirmité, etc. », et le 12 messidor an VIII (1er juillet 1800) l'Administration municipale du Buis avait demandé la destruction pure et simple des chèvres(2).

(1)               Fermier.

(2)               Dr Claude BERNARD, Histoire du Buis-les-Baronnies, Imprimerie Meffre, 84-Vaison-la-Romaine, 1971, page 88 et page 153.

 

Les tribulations des éleveurs de chèvres vont-elles enfin se terminer et la peur, sinon du gendarme, du moins du garde-champêtre va-t-elle les amener à respecter les textes en vigueur? Eh bien, non! Le 16 messidor an XII (5 juillet 1804), soit dix mois après l'arrêté du 16 fructidor an XI, le Conseil municipal constate que des particuliers continuent à mener des chèvres dans les « fonds » où les moissons sont proches, or les chèvres « Sautent sur Les Gerbiers Et Tas de Gerbes foullent avec Les pieds Le Grain, mangent Les Epies derangent Lesd(its) Gerbiers Et font Couller a terme Les Gerbes »; le maire arrête que l'on doit mener les chèvres uniquement dans les endroits autorisés; les troupeaux « daverage »(1) ne pourront être conduits dans les « fonds » que lorsque les gerbes auront été enlevées « pour que Les Glaneurs ayent Le Temps de Ramasser Les Epies », soit environ quinze jours après la moisson, sous peine de dix francs d'amende au profit des pauvres et de dommages et intérêts au profit des parties intéressées.

(1)   « Average » désigne habituellement l’espèce ovine, or dans cet arrêté, il est bien question de chèvres et non de moutons ou de brebis. A cette époque, incluait-on les chèvres dans l’ « average » ?

Le garde-champêtre saisira les chèvres en contravention et les conduira au dépôt où elles seront immédiatement « mattées ». (3E 4719/2)

 

L'Empire succéda au Directoire et à la République et la question des chèvres perdit probablement de son acuité.

 

Peu à peu, le nombre des chèvres augmenta et la limitation fut, une fois encore, oubliée. A la fin du XIXe siècle, les chèvres étaient laissées en liberté dans la montagne durant l'hiver, et ramenées vers les enclos au printemps. De nos jours, le parcours en montagne a été supprimé pour augmenter la lactation et les chèvres, comme celle de M. Seguin, sont maintenues dans des prairies privées.

 

Presque toutes les familles possèdent des chèvres, certains troupeaux peuvent atteindre cent cinquante têtes de bétail. La seule réglementation subsistant encore concerne le pâturage dans les communaux.

 

Les chèvres fournissent un appoint appréciable dans le revenu annuel grâce au fromage connu sous l'appellation « picodon ».

 

Le problème des chèvres, qui causa bien souvent des soucis à nos ancêtres, a pratiquement disparu mais il a été remplacé, hélas, par d'autres sujets fréquemment plus préoccupants

 

 

IX - LA FISCALITÉ

Sous l'Ancien Régime, la fiscalité pesait très lourdement sur les paysans, les ouvriers, les artisans et les commerçants. Tous les cahiers de doléances insistent sur ce thème des impôts(1), qu'il s'agisse d'impôts dont on s'acquitte soit par le paiement d'une somme plus ou moins importante, soit en fournissant des produits de la terre ou de l'élevage, soit par un travail plus ou moins long.

(1) La présentation de la fiscalité sous l’Ancien Régime s’inspire de l’article cité dans la note 1 ci-dessus.

Pour mieux comprendre l'importance accordée par nos ancêtres à ce problème de la fiscalité, passons rapidement en revue les principaux droits et taxes qui pesaient sur eux avant 1789. Les impôts, droits, taxes et redevances étaient perçus selon leur nature par le seigneur, ou par le clergé ou par l'Etat. Il n'est, bien entendu, pas possible de traiter exhaustivement dans ce modeste exposé la question de la fiscalité sous l'Ancien Régime, seules les impositions les plus critiquées par les cahiers de doléances seront présentées.

 

Les aides étaient perçues sur la consommation et la circulation des denrées, principalement sur les boissons, mais aussi sur la marque des métaux (fer, or, argent), les huiles, les savons, les papiers, les cartes à jouer...  Les aides étaient d'une excessive complexité et d'une grande inégalité selon les provinces. Certaines aides portaient un nom particulier : « l'annuel », par exemple, frappait chaque cave et chaque magasin de débitant de boissons. Divers droits se rattachaient en fait aux aides, entre autres les droits de « jauge », de « courtage », de « trop-bu » ou « gros manquant » (lorsque le total des boissons consommées chez les récoltants dépassait la quantité autorisée); de même que de nombreux droits locaux comme les péages pour passer sur ou sous les ponts.

 

Les banalités sont des droits institués par le seigneur qui possède, et entretient, le moulin, le four, le pressoir, et qui oblige ses sujets à les utiliser moyennant un droit pour chaque opération. Le moulin banal, qui empêchait les habitants d'aller faire moudre leurs grains ailleurs, était une des causes de la mauvaise circulation des céréales.

 

La capitation était un impôt direct frappant, en principe, chaque feu ou famille. Créée le 18 juillet 1695 pour faire face aux frais causés par la guerre de la Ligue d'Augsbourg (1686-1697), la capitation doit être acquittée par toute la population divisée pour ce faire en vingt-deux classes (la première classe comprend le Dauphin, les princes du sang; et la vingt-deuxième les manouvriers, les journaliers), sauf le clergé qui se considérait comme exempt de toute contribution au bénéfice de l'Etat et qui se rachetait : les « dons gratuits ». (cf ci-dessous Les prêtres et le culte).

 

La capitation, destinée à soutenir l'effort de guerre, devait être supprimée à la fin des hostilités. Supprimée en effet après la paix de RYSWICK, en 1698, la capitation fut rétablie en 1701 et se maintint pratiquement jusqu'en 1789 avec quelques modifications, par exemple les pauvres payant moins de 40 sous de taille étaient exemptés.

 

Le cens était une redevance annuelle, fixe et perpétuelle due au seigneur par les censitaires, c'est-à-dire par les vassaux; les terres soumises au cens, ou censives, étaient frappées en cas de mutation du droit de « lods et ventes » (héritage, vente...); c'était là le droit le plus intéressant pour le seigneur du point de vue du rapport. Le cens, en 1789, est devenu symbolique et il n'en n'est guère question dans les cahiers de doléances qui, curieusement, ne s'intéressent pas non plus au « champart », impôt en nature prélevé sur la récolte, après la dîme, par le seigneur. Le champart portait surtout sur les vignes et les céréales, il était très variable selon les régions : 1/5, 1/6, 1/20, 12/100...

 

Les corvées se subdivisaient en deux grandes catégories :

- les corvées seigneuriales, dont l'objet et la durée étaient fixées par la coutume et qui furent peu à peu remplacées par des redevances en espèces;

- les corvées royales qui devinrent régulières dans tout le royaume à partir de 1730, sous LOUIS XV, et qui se pratiquaient de manière très variable sous LOUIS XVI.

 

Les corvées royales, pour lesquelles les paroisses devaient fournir un certain nombre de personnes (un homme équivalait à deux femmes) pendant une durée déterminée (entre 6 et 40 jours) chaque année, étaient souvent des charges très lourdes à supporter, d'autant plus qu'elles donnaient lieu à de nombreux abus. Les hommes étaient exempts à partir de 70 ans, les femmes à partir de 60 ans, les enfants au-dessous de 14 ans. Quelques catégories d'individus étaient exemptées de corvées royales : les maîtres de poste, les maîtres d'école, les bergers de plus de 100 bêtes, les habitants des villes... Ceux qui habitaient des paroisses situées à moins d'une lieue et demie de l'endroit où devaient s'effectuer les travaux de réfection ou d'entretien de la route étaient convoqués à la sortie de la messe. Des amendes étaient prévues pour les paroissiens défaillants : 10 livres pour les édiles de la communauté, 3 livres pour un manouvrier...

 

La corvée royale ou « corvée pour les grands chemins » fut remplacée par une redevance en espèces dans certaines régions dès 1760; or il était reproché à l'Etat d'encaisser le montant de cette redevance et de ne pas répartir équitablement le produit de l'impôt.

 

Les dîmes, impôts en nature, sont prélevées par le clergé  et donnent lieu à de nombreuses contestations. Elles se subdivisent en :

- grosses dîmes, sur les céréales et le vin;

- menues dîmes, ou vertes dîmes, sur les légumes, les fruits, le lin;

- dîmes de carnage, ou charnage, sur le croît des troupeaux.

De plus, les dîmes étaient soit solites, c'est-à-dire perçues depuis longtemps, soit insolites lorsqu'elles portaient sur des produits nouveaux; après 40 ans de perception sans problème, la dîme insolite devenait dîme d'usage.

 

Les querelles étaient fréquentes entre les paysans et les décimateurs chargés de percevoir les dîmes, mais aussi entre les décimateurs eux-mêmes lorsque leurs droits n'étaient pas nettement déterminés et les limites des dîmeries mal définies. Contrairement à une opinion largement répandue, les dîmes, théoriquement destinées à subvenir aux frais du culte dans chaque paroisse, n'étaient pas prélevées dans la majorité des cas par les curés desservant lesdites paroisses, mais par les grands décimateurs représentant les évêchés, les abbayes, les chapitres... Les curés ne percevaient guère que la portion congrue qui les empêchait à peine de mourir de faim et ne leur permettait pas de secourir les pauvres; par ailleurs les paroissiens devaient entretenir l'église à leurs frais ainsi que le presbytère, ceci justifie l'impopularité des dîmes.

 

Laissons de côté quantité de petits droits comme le droit de « pied fourché », ou « fourchu », qui était prélevé à l'entrée des villes sur le bétail mort ou vif, ou encore le droit sur le tabac et bien d'autres...

 

***

 

La gabelle était, sans conteste l'impôt le plus impopulaire et le plus injuste de tous. A l'origine, les gabelles étaient des taxes sur les ventes de divers produits, les textiles, les vins... Mais dès le règne de Philippe V le Long (1294-1322) le terme « gabelle » ne fut plus utilisé que pour désigner l'impôt sur le sel, impôt très ancien dont l'application fut généralisée sous Philippe VI de Valois en 1331 et 1343, monarque qui érigea en monopole au profit de la couronne le commerce du sel, avec cependant des régimes différents selon les régions. Cet impôt, si détesté, fut l'une des causes de nombreuse révoltes, celles des Croquants en Guyenne (1594) et des Nu-pieds en Normandie (1639) entre autres. Le souvenir de cet impôt s'est perpétué jusqu'à nous à travers le mot « gabelou » qui désignait autrefois les commis de la gabelle et qui, aujourd'hui, est employé pour désigner, avec une nuance péjorative, les douaniers, après avoir été utilisé pour les fonctionnaires de l'octroi.

 

Les particuliers s'acquittaient de l'impôt sur la gabelle en s'approvisionnant dans les greniers à sel du roi, où l'on était obligé d'acheter une certaine quantité de sel à un prix fixé arbitrairement par le pouvoir.

 

En 1680, une ordonnance subdivise le royaume, du point de vue de la gabelle, en six parties :

- 1) les pays de « grande gabelle ». Le sel est très cher et les habitants sont astreints à une consommation obligatoire, le « sel du devoir », d'un minot de sel (soit environ 72 litres) par groupe de 14 personnes au-dessus de huit ans. Pour les salaisons, le sel est différent et doit être acheté en plus du « sel du devoir »; or à cette époque la salaison est le seul moyen de conserver la viande;

- 2) les pays de « petite gabelle ». Une production rela­tivement importante par rapport à la consommation permet de main­tenir le prix du sel à un niveau peu élevé, et la population est libre d'acheter la quantité de sel qui lui convient;

- 3) les pays de « salines », où l'on consommait du sel gemme extrait des mines de sel, et dont le prix se situait à un niveau intermédiaire entre celui du sel
 des pays de « petite gabelle » et celui des pays « rédimés »;

- 4) les pays « rédimés » qui, en 1553, se sont rachetés du quart ou du cinquième de la valeur du sel en acquittant une somme de 1.194.000 livres. Le sel, dans les pays « rédimés », était très bon marché;

- 5) les pays de « quart-bouillon » où l'on faisait bouillir du sable imbibé d'eau de mer afin d'en extraire le sel. Le quart de la production était déposé gratuitement dans les greniers à sel du roi;

6) les pays « exempts », dans lesquels le prix, la circulation et le commerce du sel étaient entièrement libres.

 

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Les pays de la gabelle en 1789,

carte simplifiée dressée d’après la carte des provinces.

 

Ces régimes disparates provoquaient la colère des plus mal lotis et favorisaient la contrebande du sel, ou « faux-saunage », à laquelle se livraient les contrebandiers, ou « faux-sauniers », malgré la surveillance des « gabelous » ou « gapians ». L'appât du gain était plus fort que la crainte du risque encouru, galères ou même peine de mort pour le « faux-saunier » qui se faisait prendre.

 

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La taille était un impôt exclusivement rural. Au début, la taille était levée par le seigneur, son montant fixé arbitrairement et la perception s'effectuait sans périodicité définie. A partir de 1439, la taille devint un impôt royal, sous prétexte d'entretenir une armée permanente. Elle correspondait à un impôt de répartition, cela signifie que la somme globale que devait rapporter la taille durant l'année considérée était déterminée par le Conseil du roi; cette somme faisait ensuite l'objet d'une répartition plus ou moins équitable entre les généralités (35 en 1789), puis au sein de chaque généralité entre les élections, et à l'intérieur de celles-ci entre les paroisses, et enfin dans chaque paroisse entre les « taillables », c'est-à-dire les personnes imposables. Ce dernier travail était accompli par des collecteurs élus, ou parfois nommés, parmi les habitants de la paroisse; il s'agissait de fixer le montant de l'impôt dû par chaque paroissien, puis de faire payer cette somme. Tâche redoutable qui engendra de solides inimitiés, voire même de véritables haines.

 

La taille était soit personnelle soit réelle; la première, comme son nom l'indique, portait sur les personnes, la deuxième sur les biens. De nombreux privilégiés réussissaient à se faire exempter de la taille si bien que, le montant de l'impôt à régler par la paroisse demeurant identique, la charge de chacun des non-privilégiés imposables augmentait d'autant.

 

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Le vingtième remplaça en mai 1749 l'impôt du dixième. Le dixième, impôt en principe exceptionnel promulgué en octobre 1710 lors de la guerre de la Succession d'Espagne (1701/1713), consistait en un prélèvement sur les revenus fonciers, les revenus des offices et les revenus industriels et commerciaux. Supprimé et rétabli à plusieurs reprises, le dixième est maintenu définitivement à partir de 1741, jusqu'en 1749 où il fit place au vingtième.

 

Le vingtième, comme le dixième, devait frapper tous les revenus sans exception; en fait, la plupart des privilégiés ne payèrent pas cet impôt, l'application pour les propriétés ecclésiastiques en fut suspendu dès 1751. Lorsque l'Etat éprouvait de pressants besoins d'argent, il n'hésitait pas à doubler le vingtième (1756), et même à le tripler (1760 à 1763, 1782 à 1786).

 

Le vingtième, malgré une certaine inégalité entre les contribuables, n'apparaît guère dans les cahiers de doléances.

 

***

 

Ces divers impôts, taxes et redevances pesaient lourdement sur les  assujettis. Par exemple, l'ordonnance du 22 septembre 1722 fixe la capitation, pour Montmorin, à 366 livres pour l'année 1723; la taille, pour la même année, a été fixée à 1.634 livres 16 sols par  l'ordonnance du  26  septembre  1722. (3E 216)

 

La perception des impôts était mise aux enchères publiques. Les enchérisseurs devaient s'engager à faire l'avance du montant de l'impôt dont la recette faisait l'objet des enchères, montant global ou partie de la somme totale, en percevant des intérêts à leur profit. La recette était confiée à celui qui proposait le taux d'intérêt le plus bas. Le 3 décembre 1704, Daniel Verdier obtint la recette de la taille de l'année 1705 moyennant « huit Ecus moins dix solz » % (3E 215), soit 7 livres 10 sols % . Le 18 mars 1790, la recette de la taille fut attribuée, après des enchères animées, à Antoine Rabasse qui se contenta de 1 livre 8 sols % d'intérêt. La taille ne fut supprimée que le 17 mars 1791.

 

Ce procédé de mise aux enchères publiques de la recette des impôts survécut à l'Ancien Régime et se prolongea fort avant durant l'époque révolutionnaire. Il fut ainsi procédé à Montmorin, le 12 fructidor an VIII (30 août 1800), au bail de l'adjudication des contributions à celui « ... qui En fera La Condition Meilleure moyennant Bonne Et Sufisante Caution »... Il en est de même le 20 messidor an XI (9 juillet 1803) où les contributions directes sont adjugées à celui qui fera la meilleure offre. (3E 4719/2).

 

Entraînés dans le tourbillon de joie et d'euphorie des premiers jours de la Révolution, et surtout après la nuit du 4 août 1789, bien des Français se leurrèrent en espérant une baisse considérable des impôts, voire même une suppression de la plupart d'entre eux!

Si les citoyens avaient pris la peine de lire la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, du 20 août 1789, au-delà des deux ou trois premiers articles, ils auraient appris, grâce à l'article 13, que : « Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés »; et l'article 14 précise : « Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi, et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée ». Ce qui est confirmé par la Constitution du 14 septembre 1791 (qui ne fut jamais appliquée) dans son article 101 : « Nul citoyen n'est dispensé de l'honorable obligation de contribuer aux charges publiques ». La Constitution du 5 fructidor an III (22 août 1795) se montre particulièrement optimiste dans son article 304 : "Tout individu qui, n'étant pas dans le cas des articles 12 et 13 de la Constitution(1), n'a pas été compris au rôle des contributions directes, a le droit de se présenter à l'administration municipale de sa commune, et de s'y inscrire pour une contribution personnelle égale à la valeur locale de trois journées de travail agricole.

(1) C’est-à-dire dont les droits de citoyen ne sont ni perdus ni suspendus.

***

 

Dès le 1er octobre 1789, pour renflouer les finances publiques, les caisses de l'Etat étant vides, une Contribution patriotique fut mise en place, à l'instigation de Necker. En principe, tous les citoyens sans aucune exception étaient tenus de payer le quart de leurs revenus en trois versements égaux les 1er avril 1790, 1er avril 1791 et 1er avril 1792.

 

Dans les documents conservés aux Archives Départementales, seul figure, pour le canton de Montmorin, le décompte de la Contribution patriotique de l'Epine dont les citoyens ont voulu : « faire ausi Leur ofrende a La patrie Le vingtrois xbre mil Sept Cents quatre vingt neuf... »  Le montant de cette contribution de l'Epine s'élève, selon les états, à une somme variant entre 252 livres 10 sols 4 deniers et 296 livres 4 sols. (L 268)

 

Le système fiscal est remodelé par l'Assemblée Constituante qui institue trois contributions directes principales : la contribution foncière, la contribution personnelle et mobilière, la patente; sur lesquelles se grefferont ultérieurement d'autres taxes accessoires plus ou moins exceptionnelles. Malgré leur impopularité, les impôts indirects firent également leur réapparition, sans publicité!

 

Le 15 mai 1791, trois commissaires sont nommés à Montmorin; ils sont chargés de : « faire Le Denombrement Des Terres Et prés », en vue de l'établissement de la contribution foncière. Le 9 germinal an IV (29 mars 1796), les rôles ont été « perfectiones » et il devient urgent de les mettre en recouvrement. (3E 233)

 

Le montant de la contribution foncière et de la contribution personnelle et mobilière était fixé, pour chaque canton, par l'Administration Centrale du département. Le 25 germinal an (la page est déchirée, il s'agit probablement de l'an IV) (14 avril 1796), en exécution de la loi du 2 thermidor an III (20 juillet 1795), le montant de la contribution foncière du canton de MONTMORIN, pour l'an III a été fixée « Tant En assignats qu'en Nature » comme suit :

 

Assignats

Froment

Avoine

livres

sols

deniers

quintaux

livres

Montmorin

121.362

12

10

14

31 1/4

page

Bruis

66.397

16

03

14

déchirée

Sainte-Marie

24.853

19

04

04

Ribeyret

81.641

12

06

30

86

L'Epine

64.070

16

09

43

98 1/4

 

Le 3 fructidor an V (20 août 1797), la contribution foncière de l'an V se monte à 13.081 francs 5 sols (1) pour le canton de Montmorin; la répartition par commune se présente comme suit : Montmorin, 3.600 francs; l'Epine, 3.800 francs; Ribeyret, 2.850 francs; Bruis, 2.100 francs; Sainte-Marie, 731 francs 5 sols (L 1452). Montmorin avance les arguments suivants pour justifier les deux cents francs d'écart entre sa contribution et celle de l'Epine : la commune ne possède qu'un vallon très étroit, la récolte est insuffisante pour nourrir la population, les hommes doivent s'expatrier pour peigner le chanvre ou faire les moissons dans le midi; tandis que l'Epine dispose d'une plaine plus étendue, dont une partie est certes « infertile » (3E 4719/2). La différence entre le montant de la contribution de l'an III et le montant de celle de l'an IV s'explique par le fait que l'une est exprimée en assignats (dévalués) et l'autre en francs ou livres tournois.

 

Néanmoins, MONTMORIN reconnaît le 22 thermidor an VIII (10 août 1800), après avoir perdu son statut de chef-lieu de canton, que : « Les trois Communes Les plus populiases (sic) de Ce Cy Devant Canton sont Montmorin Lepine Et Ribeyret. » (3E 4719/2)

 

Le 25 vendémiaire an VI (16 octobre 1797), une nouvelle répartition de la contribution foncière, comprenant les centimes additionnels, est adoptée : Montmorin, 3.651 livres 16 sols; l'Epine, 3.771 livres 11 sols; Ribeyret, 2.865 livres 11 sols; Bruis, 2.090 livres 14 sols; Sainte-Marie, 731 livres 13 sols; soit au total 13.081 livres 5 sols. (L 1452)

 

La répartition de l'impôt donnant régulièrement lieu à d'innombrables récriminations, la loi du 14 thermidor an V (1er août 1797) institua un jury dans chaque canton pour procéder à cette répartition. Le 2 pluviôse an VI (21 janvier 1798), cinq jurés furent nommés pour le canton de Montmorin : Jean Tarascon, Jean Correard, Antoine Vincens, Jean Claude Meynaud et Jean Claude Pujeul (Poujol?). (L 1452)

 

***

 

La patente, contribution annuelle et proportionnelle, frappe les personnes ayant une activité commerciale ou exerçant une industrie. Elle a été établie par l'Assemblée Constituante pour remplacer les droits de maîtrise et de jurande.

 

Les assujettis à la patente furent répartis en sept classes, mais les protestations relatives à ce classement s'élevèrent de toutes parts, d'autant plus que des amendes étaient infligées au contribuable défaillant et que ceux qui s'estimaient mal classés refusaient de s'acquitter de la patente.

 

En messidor an VI (juin/juillet 1798), les requêtes sollicitant soit un déclassement soit une radiation pleuvent sur le bureau de l'Administration du canton de Montmorin. L'un est malade, l'autre n'exerce plus son métier depuis la mort de son père, un troisième ne paiera pas l'amende car il a été averti avec beaucoup de retard. Celui-ci est taxé comme cabaretier, or il ne vend que quelques bouteilles de vin; un autre tenancier de cabaret se « trouve dans une Com(munaut)é si peu nombreuse En population quil ne si passe que tres peu du Vin ». Celui-là n'exerce « presque plus » son activité de cardeur de laine, il est donc exonéré de l'amende mais il doit payer la patente « attendu que Ceux qui travaillent rarement de leur metier ne sont pas plus favorisés par la loi que Ceux qui y sont assidus ». Un tailleur souffre d'une infirmité « incurable » au bras. Un autre a été classé en qualité de cordonnier, mais il ne travaille qu'à la journée à « des racomodages », requête accordée : il sera classé « savetier a la Journée ». Un tisserand a été « ataqué des fievres daccès pendant trois mois ». Il est impossible de citer toutes les requêtes présentées avec l'espoir d'un dégrèvement, sinon d'une radiation; mais il est intéressant de constater une union de mécontents d'un même métier. Treize cabaretiers du canton rédigent, le 15 pluviôse an VII (3 février 1799), une requête commune : tous ont été compris dans la patente de l'an VI pour 8 francs, et le receveur de l'enregistrement prétend leur imposer un supplément de 7 francs, qu'ils se refusent à régler compte tenu du « peu de pasage de Ce Canton Et le manque de popullation ». Ils obtiennent de ne débourser que 2 francs de supplément. (3E 234)

 

Le préfet Bonnaire ne se fait guère d'illusions : « Le faible produit des patentes vient à l'appui de ce que j'ai dit sur la nullité du commerce et de l'industrie : le papier-monnoie avait créé une foule de petits débitans, qui ont disparu et qui disparaissent chaque jour; de sorte que cette branche des revenus publics ira toujours décroissant, à moins que la paix et des débouchés avantageux ne donnent une nouvelle vie à ces contrées » (Bonnaire, op. cit., page 127).

 

Les octrois, taxes frappant quantité de produits tels que denrées alimentaires, boissons, fourrage, bétail, chandelle, étaient perçus par les municipalités mais l'Etat en prélevait une partie non négligeable. A partir de 1647, le taux de l'octroi fut doublé et la moitié en revint à l'Etat. Ce doublement se reproduisit en 1710, la part de l'Etat dépassant peu à peu les 50 %; ainsi en 1789, sur les soixante-dix millions de francs , montant des différents octrois, quarante-six millions furent encaissés par l'Etat, alors que la capitation n'avait rapporté cette année-là que quarante millions de francs. En fait, l'octroi aurait dû être d'un bien plus grand rapport, mais la fraude était générale pour les non-privilégiés soumis à cet impôt; à tel point que sous le ministère de Calonne on imagina de construire un « mur d'octroi » encerclant Paris, ce qui créa de violents mouvements protestataires. La population était d'autant plus opposée aux octrois que la perception de ces taxes, à l'entrée des agglomérations, s'accompagnait souvent de fouilles; Turgot alla même jusqu'à prendre une ordonnance le 15 février 1775 prescrivant la fouille de toutes les voitures y compris celles des princes; ordonnance qui, bien entendu, demeura sans objet sur ce dernier point.

 

Les octrois furent supprimés par l'Assemblée Constituante sans tenir compte des protestations des municipalités, qui perdaient là une source de revenus importants; mais ils furent rétablis peu à peu; et en 1798 les municipalités reçurent officiellement l'autorisation de les remettre en vigueur. Leur suppression définitive n'intervint que lors de la deuxième guerre mondiale.

 

Le 9 germinal an XI (30 mars 1803), en application des instructions préfectorales du 30 ventôse (21 mars) et compte tenu du fait que la commune de Montmorin n'a pas de ressources propres, le Conseil municipal fixe des droits d'octroi et arrête :

 

art. 1er - Il Sera percû pour Chaque Boeuf qui Se matera Dans La Commune
                                                                                                   quatre francs

 

Cy 4 fr.

art. 2 - pour Chaque vache trois francs

Cy 3 fr.

art. 3 - pour Chaque Bette Daverage Et Chevre soixante Centimes

Cy 0 fr. 60 Ces

art. 4 - pour Chaque Charge De Vin qui Se Debitera Dans Les Cabarets
                                                                         Deux francs Cinquante Centimes

 

Cy 2 fr. 50 Ces

 

L'article 5 prévoit la visite des caves des cabaretiers pour vérifier et taxer la quantité de vin au nombre de charges « Voitures ».

L'article 6 note que « Le Conseil Municipal observe que dans Cette Comune on ne matte quun Boeuf au Carnaval Et Jamais De Veau » (3E 4719/2)

 

Mais le 10 germinal an XI (31 mars 1803), le Conseil municipal de Montmorin, sans doute sous la pression populaire, refuse d'avaliserl'établissement de l'octroi sur les porcs et sur les vins que les citoyens achètent pour leur usage personnel. (3E 4719/2)

 

Le 13 germinal de la même année (3 avril), les habitants de Montmorin vont beaucoup plus loin, ils s'opposent à l'octroi en bloc et menacent de se soulever contre le maire. Un particulier pousse à la révolte et excite les citoyens en prétendant que s'ils perdent un boeuf « par mortalité on Leur feroit payer Loctroy Comme sil Estoit matté pour le Debiter De meme qu'une Bette Daverage. » (3E 4719/2)

 

La question d'une taxe frappant les porcs revient à l'ordre du jour du Conseil, le 17 pluviôse an XII (7 février 1804), le Conseil qui, après avoir « ouï » les observations du maire, constate que les rentes de l'octroi (257 francs)  et du four communal (121 francs) ne suffisent pas pour faire face aux dépenses : traitements du garde champêtre forestier, de l'instituteur, du médecin ou chirurgien, du vétérinaire; réparations de l'église, du presbytère, de la maison commune, des fontaines « qui tarissent pendant quatre mois Chaque Eté..., »... « Sans parler D'autre Etablissement Utille" et des "Debtes passives. »

 

Il est donc décidé d'ajouter à l'octroi un impôt sur les porcs que les habitants « mattent » chaque année, soit pour un porc gras « hiverné » : 1 franc 50, et pour un porc moyen : 1 franc. En cas de vente de la moitié du porc, ou du quart, ce droit sera payé proportionnellement par le vendeur et l'acheteur lors de la « mateyson » (abattage). Le propriétaire avertira le fermier de l'octroi un jour avant de « matter » son porc, sous peine de confiscation de la viande et de vingt francs d'amende. (3E 4719/2)

 

La perception de l'octroi est affermée, comme pour tous les autres impôts; le 23 prairial an XII (12 juin 1804), par exemple, la ferme de l'octroi est adjugée pour 346 francs payables par mensualités. (3E 4719/2)

 

L'octroi n'était pas la seule taxe impopulaire; parfois les autorités mettaient en place, ou tentaient de le faire, d'autres taxes qui, bien souvent, connaissaient les mêmes difficultés d'acceptation et de perception.

 

Le maire de Montmorin avait projeté la création d'une taxe municipale sur les produits vendus dans les cabarets; mais le 20 pluviôse an XI (9 février 1803), il écrit avec amertume : ... « Ce Conseil meconnoist Les Interets de La Commune en refusant une Taxe sur Les Consommations Des Cabarets soit vin et Viandes... J'en avois fait un projet qui auroit Este suivy Sy Lun Des membres qui se trouve Cabaretier Ne Sy fut opposé... Lingratitude quon ma voüe Dans Cette Circonstance me Repugne tellement que Je Desirerois Bien De Voir Lun des membres du Conseil a ma place, agé de 74 ans ma Vue autant faible que mes forces ne me permettent plus de Suporter Le fardeau que ma place Exige... » (3E 4719/2)

 

Les communes devaient, et doivent encore, faire face à des charges quelquefois trop lourdes à supporter, surtout si les administrés renâclent devant leur devoir de contribuable.

 

Le 20 floréal an IV (9 mai 1796), l'Administration Départementale des Hautes-Alpes adresse des instructions, relatives aux charges locales, aux différents cantons. Et le 6 thermidor de la même année (24 juillet), les percepteurs du canton de Montmorin regrettent que les particuliers refusent de payer leur quote-part des charges locales et des frais administratifs, ce qui peut perturber le bon fonctionnement des administrations soit par défaut de fonds, soit que la commune se voit contrainte de se passer de garde-champêtre ou de concierge; selon les percepteurs ce sont « Certaines gens  Enemis de La Chose Publique qui inspirent ce refus opinatre qui faut Tacher de Decouvrir... » (3E 233)

 

Le maire fait parvenir au préfet, le 8 brumaire an IX (30 octobre 1800), un état faisant ressortir un déficit de 464 francs, qu'il ne réussit pas à combler « ... par le refus des habitans de vouloir Se Livrer a la Cotisation amiable... » Ces dépenses sont pourtant nécessaires à la vie communale, elles concernent les salaires du garde-bois (garde-champêtre), du piéton (qui effectue le trajet Montmorin / Serres et retour pour le transport du courrier), du « mandeur » ou crieur de ville, les frais de bureau, de papier, de bois, de chandelle, l'entretien des édifices publics, celui des ponts et passerelles, le traitement éventuel d'un instituteur (à recruter), et les « Sols aditionnels ». (3E 4719/2)

 

L'état complet des charges communales se monte, à Montmorin, le 15 pluviôse an IX (4 février 1801), à 1.645 francs 69 centimes. Le maire sollicite, pour équilibrer son budget, l'autorisation de lever une contribution extraordinaire.(3E 4719/2)

 

D'autres contributions spéciales furent créées pour des besoins particuliers; comme l'impôt sur les portes et fenêtres le 4 frimaire an VII (24 novembre 1798); ou l'impôt forcé de cent millions pour l'équipement de l'armée le 10 messidor an VII (28 juin 1799).

 

Les contribuables défaillants subissaient les mêmes contraintes que les parents des insoumis et des déserteurs, comme sous l'Ancien Régime; le 23 frimaire an V (13 décembre 1796), le percepteur des contributions de la commune de l'Epine demande, en application de l'article 3 de la loi du 17 brumaire an V (7 novembre 1796), qu'on loge un garnisaire chez les mauvais payeurs. Il est vrai que les impôts de l'an III et ceux de l'an IV sont loin d'être couverts. (3E 233)

 

Le préfet Bonnaire est parfaitement conscient des insuffisances de la répartition et de la perception des impôts : « Une disproportion révoltante fait supporter à quelques hommes le plus grand poids des charges publiques; d'autres plus heureux, ou plus favorisés, ou coopérateurs de la répartition, prospèrent dans leurs propriétés, tandis que les voisines... dépérissent... entre les mains des possesseurs qui accusent la loi, lorsqu'ils ne devraient accuser que la fausse application et l'abus qu'on en a fait à leur égard. » (Bonnaire, op.cit, page 118).

Et encore : « Un autre fléau qui pèse d'une manière désastreuse sur les campagnes, c'est le mode de perception : depuis le système des obligations, les receveurs généraux ont dû être armés de moyens de coaction pour le recouvrement : de là cette nuée de garnisaires, de porteurs de contraintes, qui par les frais répetés qu'ils occasionnent, doublent à peu près le taux de l'imposition des communes rurales... » (Bonnaire, op.cit, page 120).

 

Les impôts, certes nécessaires dans un Etat policé, sont toujours aussi impopulaires et bien des assujettis tentent d'y échapper par divers moyens.

 

 

 

LES PRÊTRES ET LE CULTE

L'Eglise catholique occupe, sous l'Ancien Régime, une place privilégiée et prépondérante; on peut considérer que le clergé, tout particulièrement le haut clergé, est le premier ordre du royaume. Il possède ses lois spécifiques et ses propres tribunaux, des ressources considérables, dont les dîmes étaient sans doute les plus décriées, des biens fonciers que l'on évalue au dixième environ du terroir national, et une fortune immobilière extrêmement importante. De plus, le clergé est dispensé d'impôt; il se contente de payer chaque année un « don gratuit », dont il fixe lui-même le montant au cours d'une assemblée générale, et qui est susceptible de varier énormément, ainsi le « don gratuit » s'élevait, en principe, à trente millions de livres en 1780, en fait seize millions, et à un million huit cent mille livres seulement en 1789.

 

Les membres du clergé jouissaient donc de nombreux privilèges qui, parfois, peuvent aujourd'hui nous paraître anodins mais qui revêtaient alors une grande importance; par exemple le fait d'être contraint de loger les « gens de guerre » lors du passage des troupes dans une région était, à juste titre, considéré comme une calamité; des paroisses et des particuliers, après avoir logé des soldats quelques jours durant, ou pour avoir participé aux frais de logement des troupes dans une agglomération voisine, étaient endettés pour longtemps. Le 22 janvier 1632, la communauté de BRUIS doit emprunter trois cents livres pour participer aux frais occasionnés par le logement des troupes à Orpierre. (A. D., cote 1E 1934). Le clergé était exempté de cette lourde charge.

 

Il est peu satisfaisant de parler du clergé en général car, en fait, le clergé se subdivise en classes fort différentes quant aux statuts. Le haut clergé comprend les prélats, archevêques, évêques, abbés, chanoines des chapitres, tous originaires de la noblesse du royaume et ne représentant guère que le quarantième du clergé séculier et régulier que l'on estime proche de cent trente mille individus.

 

Le bas clergé constitue la majeure partie des ecclésiastiques, soit approximativement, en 1789, quarante mille curés et cinquante mille vicaires répartis dans les paroisses des villes et des campagnes. La principale différence entre les curés et les vicaires réside dans le fait que les seconds sont toujours révocables, contrairement aux premiers.

 

Les curés et les vicaires, pour la plupart d'entre eux, vivent au milieu des paysans et dans des conditions sensiblement identiques. Le curé a pour principale charge de prendre soin (« cura » en latin) des âmes, pour ce faire il dispense les sacrements, et assure les baptêmes, les mariages et les sépultures. Ceux qui ont recours à ses services, et qui ne peuvent s'en dispenser, le rémunèrent, c'est ce que l'on appelle son casuel. Le curé perçoit aussi une faible part des ressources fiscales dues à l'Eglise et accaparées par les grands bénéficiaires; cette portion congrue, grâce à laquelle le curé doit subsister, payer ses dépenses et faire la charité aux pauvres, n'excède souvent pas deux à trois cents livres annuelles à la veille de la Révolution. On comprend mieux, sachant cela, que de nombreux curés campagnards délégués aux Etats Généraux, en 1789, rejoignent les députés du Tiers Etat.

 

Mais le curé, qui est fréquemment l'un des rares habitants du village à savoir lire et écrire, doit se consacrer également à des tâches plus profanes telles que tenir les registres de catholicité, ou registres paroissiaux, préfigurant nos registres d'état civil, qui présentent, comme leur nom le laisse supposer, une grave lacune : seuls les catholiques font l'objet d'une inscription, les protestants en sont exclus jusqu'en 1787(1). A compter du 20 septembre 1792, la tenue des registres d'état civil fut confiée aux élus municipaux. De même, après chaque sermon dominical, le curé donne lecture des textes officiels : édits, ordonnances, bulletins divers... ; c'est là le seul moyen de diffuser les nouvelles et d'informer la population. Le curé participe aussi à toutes les assemblées de la paroisse, il y tient l'un des premiers rôles, ce qui explique son influence sur ses ouailles.

(1) Édit de Tolérance : le 19 novembre 1787 est accordé le rétablissement de l’état civil pour les protestants avec enregistrement par le curé ou le juge.

Les seules sources de discorde proviennent des problèmes financiers qui se traduisent par des désaccords avec les membres de la fabrique, ou assemblée des marguilliers généralement élus par les paroissiens, sur la gestion du budget paroissial ; ou avec les autorités administratives villageoises au sujet de l'entretien et des réparations à effectuer à l'église ou au presbytère; mais aussi, parfois, avec les paroissiens eux-mêmes qui n'acceptent pas volontiers d'être obligés de rémunérer le prêtre à l'occasion de chaque cérémonie religieuse : baptême, mariage et sépulture(1).

(1) Cf annexe, Second Mémoire de MONTMORIN, art. 6, § 4, page 112.

Les délibérations communales nous livrent, au cours du temps, quelques exemples de ces réclamations plus ou moins justifiées. Les dîmes provoquaient fréquemment des contestations, non seulement sur leur légitimité, mais aussi sur les moyens utilisés pour leur recouvrement; même bien avant que l'esprit de la Révolution ne se manifeste. Le 11 juin 1702 par exemple, « messire Jacques gielly prieur moderne dud(it) montmorin contre Lusage et coustume de tout tamps observe aud(it) Lieu tant par les devanciers dud(it) sieur prieur que par Les habitans au point de La dixme des agneaux » remet en cause les conditions de perception de cette dîme. Or une transaction était intervenue entre feu sieur Jean Reynaud, prieur, et maître Gielly, notaire, le 20 juillet 1633 : ceux qui possédaient 25 agneaux devaient en remettre un pour la dîme, en dessous de ce nombre « il ne sera peye que deux deniers pour chacun »; et ceci a été appliqué à partir de cette date sans aucune contestation. Mais en 1702, le sieur prieur Jacques Gielly prétend que ceux qui possèdent moins de 25 agneaux doivent, pour parvenir à ce nombre, y ajouter les « chevraix » (chevreaux), ce que refusent les intéressés. Le prieur les a donc assignés devant le vibailli de Gap, bien que ceux-ci lui aient offert de payer deux deniers par chevreau, alors que cette clause n'est point prévue dans la convention entre le prieur décimateur et les habitants. (3E 215)

 

Le même jour, les consuls donnent satisfaction au curé qui « pretant quon Luy acommode le couvert de La maison curialle et de Leglise » (3E 215); mais dès le 4 février 1704, messire Jacques Gielly, prêtre prieur de Bruis et de Montmorin, requiert la communauté de faire réparer la cloche cassée et de faire exécuter le devis concernant la construction et la restauration de l'église, et aussi de désigner une personne chargée de « faire sonner [les cloches] soit en tems de tempeste Langelus Le soir et Le matin et les offices divins ». Le prieur demande également « quelques pyeus qui sont Le Long du ruyseau appelé Linfernet » pour les employer à des réparations sur ses terres du prieuré de Bruis. (3 215)

 

La communauté décide de faire refondre la cloche à ses frais, moins 40 livres offertes par le curé, messire Jacques HEIRIES, et accorde au prieur les arbres qu'il désire en précisant néanmoins qu'il « nen abusera pas » (3E 215). Le 6 avril, le prieur revient à la charge et insiste pour que les paroissiens fassent effectuer « Le retablissement de La tribune et La faction du clocher » de l'église et qu'ils s'occupent activement de la refonte de la cloche. Il est décidé d'écrire à maître Borel, procureur à Grenoble, et à madame de Tollon, à Vaison, afin de pouvoir contacter par leur intermédiaire un « maistre bon fondeur » afin de savoir « ce qui pourra couster par quintal pour faire marché avec Luy et mettre incessamment a La main a La bezongne ». (3E 215)

 

L'entretien de l'église ne paraît pas avoir été assuré convenablement car, le 12 février 1725, Antoine Comte, « campanier », signale que la porte est « persee » et que la « crois prosionnalle et rompue », ce qui obligera le curé à ne faire « aucune prosession ». Les consuls se chargent de faire réparer la porte de l'église, d'acheter une nouvelle croix « prosionnalle » et de vendre les morceaux de l'ancienne!

 

Telles étaient, avant la période révolutionnaire, les relations parfois un peu grinçantes entre le clergé et les villageois.

 

En fait, dans la plupart des cas, les paroissiens ont entièrement confiance en l'honnêteté et la probité du curé; ainsi les 48 « habitants » de Montmorin possédant les « qualités requises » pour être admis à exercer les fonctions municipales,  réunis le 26 septembre 1790 en assemblée générale élisent Henri Rambaud, curé du lieu, maire par 30 voix contre 18. Ce dernier, absent lors du vote, démissionne dès son retour le 8 octobre arguant de l'incompatibilité de ses fonctions « curiales » avec celles de maire et, de plus, estimant ces dernières au-dessus de ses forces. (3E 226)

 

***

 

L'Assemblée Constituante, après avoir supprimé les ressources du clergé et bouleversé l'organisation interne de l'Eglise, promulgue le 12 juillet 1790 la Constitution civile du clergé sans consulter le pape, qui, le 10 mars 1791, condamne ladite Constitution civile et cette condamnation contribuera en grande partie à la division du clergé.

 

Les curés, élus par les paroissiens, sont assimilés à des fonctionnaires publics et, à ce titre, ils doivent prêter serment à l'Etat comme tous les autres fonctionnaires.

Ce serment civique, en principe obligatoire, sera à l'origine de nombreux conflits. Institué par décret le 27 novembre 1790, le serment provoquera la scission des prêtres en « curés jureurs » et « curés réfractaires ». A l'issue de la messe, le dimanche 30 janvier 1791, M. Rambaud, curé, et M. Guerin, vicaire, prêtèrent serment dans l'église de Montmorin (3E 226), imités en cela par de nombreux prêtres du département, malgré l'exemple de la résistance donné par l'archevêque d'Embrun et par l'évêque de Gap qui refusèrent le serment.

 

En 1797, le Directoire durcit sa position contre les émigrés et les prêtres réfractaires, et le 8 nivôse an VI (28 décembre 1797) l'Administration Centrale du département des Hautes-Alpes tance le maire de Montmorin, lui reproche son « insouciance » et le menace : « D'où vient que Malgré nos Diverses Circulaires Vous ne nous avez pas Encore adressé les Extraits des actes de prestation de serment des ministres des Cultes de votre Canton? D'où vient que vous ne nous avez pas adressé le tableau Nominatif que nous vous avons demandé par Notre Lettre du 14 vendémiaire, des pretres qui ont Refusé ou qui Se Sont abstenus de preter Le serment préscrit Si vous ne nous adressez dans le Delai d'une Décade Les actes et etats nous Dénoncerons votre Conduite au Ministre de L'Interieur ». (3E 4728)

 

Peu après, le 6 pluviôse an VI (25 janvier 1798), le citoyen Joseph Borel, curé de Montmorin, prête serment en ces termes : « Je jure haine à la royauté et à l'anarchie, je jure attachement à la république et à la constitution de l'an III ». (3E 4728)

 

La suppression des ressources du clergé, dont il a été question ci-dessus, conduit logiquement et naturellement à ce que nous nommerions aujourd'hui la « nationalisation » des biens ecclésiastiques. Le 27 juin 1790, le procureur de la commune de Montmorin informe le Conseil Général de la municipalité qu'en application du décret pris par l'Assemblée Nationale, le 2 novembre 1789, les biens du clergé sont à la disposition de la nation; l'Etat se chargeant de subvenir à l'entretien du clergé et aux frais du culte. Le procureur précise ensuite que l'article premier du décret en date du 14 mai 1790 accorde aux municipalités la préférence pour l'acquisition de ces biens, et le Conseil décide immédiatement de faire procéder à l'expertise des biens ecclésiastiques sis dans le canton de Montmorin; expertise qui ne nous est malheureusement pas parvenue, à l'exception d'un bref inventaire des « ornements » de l'église de MONTMORIN. (3E 4727)

 

Cet inventaire est rédigé comme suit :

image012.jpg"du mecredi dix noeuf Septembre mille Sept Cent quatre Vingt douze Lan 4° de La Liberté Et Le 1° de Legalité Nous Joseph dultier maire de Cette Com° Et Claude hugouvieux noctatable (sic!) avons procedé a Linvantaire des ornements quil Se trouvent dans Leglise du Lieu de Montmorin

1° Cinq haubes

2° douze Chasubles

3° unne Echarpe

4° Le dés

5° Cinq palle

6° Soisante purificatoire unnis ou banderolles

7° unne Couronne pour Le St Sacrement

8° unne nape de Communion

9° deux Chapes

10 trois napes dautel

11 une bourse pour porter Le Saint viatique aux malades  avec La boete En argent

12 une Etole rouge Et une bourse rouge

13 autre Etole blanche et violete

14 une autre Courone

15 deux Surplis

16 deux rochets

17 deux misels parisiens un viel misel romain

18 un autre viel misel romain pour Les messes de morts

19 un Graduel Et un Vesperal pour Le Chant

20 un Bonnet Carré

21 unne Boite pour Les osties

22 Les Cremieres pour Les Sts huilles

23 autre Boete pour La Cremiere de La Conferance

24 un Pouchier En bois pour dire La messe

25 deux Baretes

26 un Ensensoir Vieux hors derole

27 plus un Vieux dés

Le tout fermé dans unne Garderobe Sous deux Clefs quil mont Eté Remises

28 plus un tapis dhautel

29 Six Chandelliers

30 unne petite Crois dans La niche

31 une autre Crois prossesionnelle Le tout En Couton

32 unne Cuvete pour faire Laspersion Garnie de Son Goupillon en bois

33 Les Vases Sacrés Consistant En ortansoir Sans pied un Callice aveq Sa patenne un Ciboire aveq Son pied qui mont Eté remis a moi dit maire aveq Les quatre Clefs Scavoir La Clef du tabernacle La Clef de La Sacristie Et Les deux Clefs de La Garde robe don nous avons deja parlé Et avons Signé aveq Claude hugouvieux"

 

 

Le 29 janvier 1791, les habitants du département sont avisés qu'ils peuvent acquérir les biens ecclésiastiques

 

La commune de MONTMORIN doit régler 11 l. 15 s. de fournitures plus 16 l. pour le logement de cavaliers et le 7 octobre 1792, pour ce faire, elle met en vente un « petit membre » du presbytère qu'occupait le « Cy-Devant Curé », presbytère devenu « Bien publiq » et jugé trop vaste. (3E 4719/2)

 

Une des rares allusions aux biens du clergé que l'on trouve dans la correspondance du maire de Montmorin est datée du 23 ventôse an XI (14 mars 1803) et semble bien n'être qu'une dérobade pure et simple : « Comme je ne Suis pas originaire de Cette Commune ne pouvant repondre aux questions que vous me demandés relative aux proprietes des Confreries ». Mais le 10 thermidor AN IX (29 juillet 1801), le maire avait cependant accusé réception d'une lettre en provenance de la préfecture au sujet des visites périodiques des « Baptiments servant a Lexercice des Cultes », et le 5 pluviôse an X (25 janvier 1802) cette visite permet de constater que les murs de l'église sont « Decharnes En dehors... une partie du Couvert manque presque tous les thuilles ». (3E 4719/2)

 

En principe, l'Etat devait donc pourvoir à l'entretien du clergé; en fait ces frais incombaient aux paroissiens. Ainsi, en application d'un arrêté préfectoral du 5 floréal an XI (25 avril 1803), les habitants de Montmorin sont divisés en quatre classes selon leurs « facultés Graduellement » pour assurer le traitement du prêtre nommé dans la paroisse, les pauvres étant dispensés de cotiser. Il est bien précisé, le 22 thermidor an XI (10 août 1803), que le curé sera mis en possession de la liste de souscription de ses paroissiens et qu'il lui appartient d'exiger lui-même le règlement des sommes qui lui sont dues, soit au total 609,50 francs, et ce trimestriellement et par anticipation. (3E 4719/2)

 

La mise en oeuvre de ce système se traduit par des difficultés éprouvées par le « prestre Succursal » à se faire effectivement payer la souscription prévue; si bien que l'on doit dresser un nouveau rôle, le 20 pluviôse an XII (10 février 1804), en diminuant le taux imposé à la classe la moins favorisée, afin de parvenir à une somme globale légèrement inférieure à la précédente soit 510,85 francs. (3E 4719/2)

 

Les relations entre le maire et le curé, la plupart du temps sans grands problèmes, n'étaient pourtant pas toujours excellentes. En 1801, le citoyen Collomb, maire de Montmorin, estime que la conduite du citoyen Borel, prêtre originaire de Chateauroux et résidant à Montmorin depuis quatre ans, provoque des désordres. Dans une lettre au préfet, le maire expose que le curé a « fait Le Calice pendant les premieres annees », puis il a « fanatisé » plusieurs personnes; quels sens faut-il donner à ce terme « fanatisé »? Pour éviter des troubles, le maire a prié le curé d'aller s'établir à Ribeyret, ce qui a été fait; mais quand le citoyen Collomb est absent, le prêtre revient à Montmorin où ses « Creatures » veulent qu'il dise la messe. Le maréchal ayant refusé de forcer les portes des armoires où sont enfermés les "ornements" de l'église, un calice fut emprunté à Bruis et le curé Borel put ainsi célébrer la messe, ce qui causa une certaine effervescence dans la commune. Le maire sollicite donc une lettre officielle du préfet afin de « Contenir » le citoyen Borel à Ribeyret et « Lempecher de venir troubler Icy ». (3E 4719/2)

 

Les différends entre le clergé et l'administration ne se traduisaient pas toujours par une querelle plus ou moins vive; parfois le prêtre se plaignait simplement du traitement qui lui était infligé, sans vraiment polémiquer. B. Martin, curé d'Orpierre, par exemple, écrit le 29 août 1792 au Directoire du département pour exposer sa situation matérielle. Avant la Révolution, il « jouissoit en sa qualité de pasteur de six terres », deux d'entre elles étaient affermées à raison de 18 livres annuelles et, en dépit de cela, elles ont été vendues comme biens ecclésiastiques. Les quatre autres terres, soit trois vignes et un champ labourable supports d'une fondation de messes à célébrer tous les vendredis « de la croix de mai a la croix de septembre »(1) « ont subi le mesme sort ». En application des décrets pris par l'Assemblée Nationale, B. Martin a réclamé le « quatre pour cent d'interest de la somme provenüe de la vente des biens nationnaux chargés de fondation », ainsi que le remboursement des « dépenses faites pour travailler et ensemencer les terres... il y a près d'une année j'ai déboursé 36 livres... », dit-il. Le Directoire du département a opposé une fin de non-recevoir à sa requête mais B. Martin précise bien que « les fondations ne seront pas acquitées si la retribution n'est pas accordée. »  (L 268)

(1) 3 mai : Invention de la Sainte Croix, 14 septembre : Exaltation de la Sainte Croix.

Cela signifie-t-il que les relations parfois heurtées entre les représentants de l'église et ceux du peuple reflètent l'opinion générale? Certainement pas! S'il en était ainsi, les villageois se seraient fort bien passé de la présence d'un prêtre, or il n'en est rien! Certes on ne va pas, comme dans certains départements de l'ouest, jusqu'à souhaiter un prêtre « réfractaire »; un « jureur » fera très bien l'affaire, d'ailleurs on tient à appliquer la loi et à élire celui qui prendra en charge la paroisse.

 

La commune de Montmorin n'a plus de prêtres depuis le 17 septembre 1792, date à laquelle le curé Rambaud et le vicaire Guerin, qui avaient pourtant prêté serment le 30 janvier 1791, ont sollicité un passeport pour le Piémont, en application de la loi du 26 août 1792. Le 7 octobre suivant, sans attendre davantage, le maire demande à l'évêque d'Embrun de nommer un prêtre provisoirement, les électeurs devant ensuite s'assembler pour en élire un. Dans l'immédiat, le curé de Bruis, s'il le veut bien, viendra dire la messe et faire le « Bisquantal »(1) à Montmorin tous les dimanches et fêtes. De plus, le maire écrit à M. Lacombe, vicaire à Vaucluse (mandement de Montjay) pour lui proposer le poste qui, en fait, fut confié le 20 novembre 1792 à P.D. Garagnon, originaire d'Aspres-sur-Buech, élu curé de Montmorin et qui prêta serment le 8 décembre 1792. (3E 4719/2)

(1) « Bisquantal » : du provençal « biscanta », chanter deux messes.

Dix ans plus tard, soit le 1er brumaire an XI (23 octobre 1802), la communauté sans prêtres depuis près de trois ans se désole et craint une baisse de la moralité publique; si bien que le maire, une fois de plus, s'adresse à l'évêque et lui rappelle que « De tout temps Cette Commune Composée de 150 habitans Estoit Desservie par deux prestres, un Cure et un secondaire depuis environ trois ans elle Est privée daucun prestre pour Lexercice de Leur Religion », et il insiste sur le danger de laisser la population sans guide spirituel, car l'absence de prêtre et le défaut d'enseignement religieux conduisent à « Lindiference Les Jeunes Libertins Et affligent Ceux qui nen Desirent que La pratique ». L'évêque de Digne exauce la demande du maire et nomme le 26 floréal an XI (16 mai 1803) M. Maffrin curé à Montmorin, la prestation du serment requis avait eu lieu le 7 floréal (27 avril). Le nouveau curé est mis en possession de l'église et du presbytère, le procès-verbal précise « ny ayant point de Jardin », ce qui était contraire aux règles. (3E 4719/2)

 

La même situation se reproduit au-delà de la période révolutionnaire puisque le 14 juillet 1806, le maire de Montmorin constate que la paroisse n'a plus de ministre du culte depuis trois mois « par La Grande penurie de prestres Dans Ce Dioceze, quoy que La paroisse Soit Composée Denviron Sept Cents Individus privés Des Secours Spirituels », de telle sorte que les habitants sont contraints d'aller faire baptiser leurs enfants dans les communes voisines. (3E 4719/2)

 

On comprend aisément, et l'on admet facilement, qu'une paroisse qui a été dirigée, d'un point de vue cultuel, par un prêtre durant des siècles et qui, brusquement, perd son guide spirituel en réclame un à cor et à cri. Par contre, il est surprenant de trouver une communauté qui n'a jamais eu de prêtre et qui profite de la Révolution pour en exiger un. C'est pourtant ce que font, le 4 janvier 1792, les cinquante « habitants des hameaux des Sallettes, du Serre, des Touisses et de Combe Bresez », près d'Embrun. Auparavant, les intéressés se rendaient à l'église paroissiale de Saint-Sauveur, dont ils dépendent, pour remplir leurs devoirs religieux; en dépit des dangers que présente le franchissemnet d'un ravin, en particulier l'hiver à cause de la neige et de la glace. Ils exposent qu'ils « Concourent Comme Les autres de La Communautté au Payement des Contributions, il Est donc Juste Qu'ils profitent Comme eux des Secours Spirituels », ils demandent donc la création d'une succursale au hameau des Sallettes « avec d'autant plus de Confiance qu'il y à dans Ce hameau une Chapelle Batie pour Servir d'eglise », et ils offrent de construire à leurs frais le logement du prêtre. Quarante signatures appuient cette pétition. (L 268)

 

A la lumière de ce qui précède, il semble bien que nos ancêtres, dans les paroisses du Rosanais, n'étaient pas attachés à la personne physique ou morale d'un prêtre particulier, ils en désiraient un quel qu'il soit, quitte à demander ensuite son renvoi. Et ceci démontre clairement la fidélité au culte catholique et le rejet d'un culte éventuel de l'Etre suprême ou de la déesse Raison. Cette fidélité est néanmoins discutable, s'agit-il d'une foi inébranlable dans le dogme ou beaucoup plus simplement d'un goût tenace pour les manifestations cérémonielles auxquelles on est habitué depuis la plus tendre enfance; avec quand même, peut-être, un attachement indiscutable à certaines valeurs morales que le prêtre sait seul, à ce moment, expliciter; les philosophes du siècle des Lumières n'ont vraisemblablement guère pénétré dans nos villages repliés au fond des vallées.

 

Ceci apparaît nettement dans certaines décisions prises par les municipalités concernant le respect dû à l'exercice du culte.

 

Le 14 pluviôse an XII (4 février 1804), un arrêté du Conseil municipal de Montmorin stipule, dans son article premier, qu'il « Est Inhibé Et deffendu a Tous Cabaretiers Et debitant du Vin de donner a Boire ny a manger pendant Les offices Divins... » (3E 4719/2). Cette interdiction ne fait que reprendre une disposition identique en vigueur sous l'Ancien Régime, et déjà rappelée dans une ordonnance de police municipale en date du 30 avril 1790. (3E 226)

 

Par contre, quelques années plus tôt, le 6 floréal an VII (25 avril 1799), l'Administration Centrale du département des Hautes-Alpes appliquant les dipositions de la loi du 3 ventôse an III (21 février 1795) sur l'exercice des cultes, complétée par les lois des 7 vendémiaire an IV (29 septembre 1795) et 22 germinal an IV (11 avril 1796), interdit avec quelque retard d'utiliser les cloches pour convoquer les citoyens dans les temples, de revêtir des habits ou costumes religieux, de célébrer des cérémonies religieuse hors des temples et de placer des signes extérieurs particuliers à un culte.

 

L'Administration Centrale, dans chaque département, ne pouvait qu'exécuter les directives venant de Paris.

 

***

 

Sans aucun doute, l'exercice du culte connut alors quelques difficultés matérielles dues en particulier au manque de moyens financiers.

 

Les autorités laïque et religieuse, préfet et évêque de Digne, édictèrent un règlement pour pallier cette carence et les municipalités furent chargées de prendre des arrêtés appropriés destinés à assurer un financement des frais accessoires du culte; grâce aux fabriques ou conseils de clercs et de laïcs administrant les fonds destinés à l'église.

 

Le 18 ventôse an XII (9 août 1804) (3E 4719/2) le maire de Montmorin

Dapres Le reglement Du prefet Des hautes alpes Et de monsieur Leveque de Digne Relatifs aux fabriques Et Droits Casuels pour Le service Du Culte, Considerant que La succursalle de Cette Commune Na aucun Revenû que Les quetes Ne suffisent pas ny a Beaucoup pres pour procurer Les Cierges Necessaires Lors des offices,

Considerant que Lentretien Des ornemens, Les matieres Ecclesiastiques Et Blanchissage a La Charge De La fabrique forme une Depence a Laquelle Il faut pourvoir, arrette Jusqua Ce que autrement Il En soit ordonné

                  art 1er

tout part(iculi)er qui aura un Banc simple Dans Leglise, De La Longueur Dune Toise aplacer six personnes payera Entre Les mains du trezorier de La fabrique Chaque année Un franc vingt Cent(ime)s     Cy 1 f.20 Cs

                  art 2

pour une Chaise simple quarante Centimes     Cy O.40 Cs

                  art 3

pour Un Banc avec Dossier Et Genoulliere Et pour Chaque place aud(it) Banc payera Cinquante Centimes     Cy O.50

                      4

Ceux qui Voudront posseder des Bancs Dans Leglise sont Tenus Den faire La Declaration au secretariat De La Mairie Et de Les marquer a Leur marque De payer La moitie De La taxe six mois Davance, Le restant a La fin desd(its) six mois

                      5

Les fabriciens Designeront De Concert avec Le maire La place de Chaque Banc Et veilleront a Lordre Et decence De Leglise Dans Le temps des offices,

                       6

Il Est Expressement deffendu De porter ny Chaise ny Banc a Leglise sans avoir acquitté Labonnement annuel cy dessus prescript,

                       7

tout particullier qui auroit un Banc ou Chaise Dans Leglise Est averty de La faire Enregistrer Et payer Labonnement Dans trois Jours a deffaut de quoy Il Luy Est enjoint de La sortir dans Le meme delay

                   art 8

Ceux qui Nauront pas fait Enregistrer marqué Leurs Bancs ou Chaises Et paye Labonnement au plus tard dans La huitaine Lesd(its) Bancs ou Chaises seront mis hors de Leglise

                   art 9

Le présent sera publié Et affiché afin que personne N'en Ignore Donné aud(it) montmorin Les an Et Jour susd(its)"

                                 COLOMB maire

 

Les fabriques avaient d'ailleurs fait l'objet d'une réglementation édictée par le préfet des Hautes-Alpes, le 21 pluviôse an XI (10 février 1803) (3E 4719/2), que le maire de Montmorin n'applique que le 1er février 1807 en arrêtant ce qui suit :

                    art 1er

sont Nommés Membres de La fabrique de Cette Commune Les sieurs Jacques faure pere, Esprit Girousse, Et pierre Giv(audan?). Ils Entreront Tout de suitte En fonctions,

                    art 2

Ils administreront Les Biens Dont pourra Jouir La fabrique Cy aprés Expliques

                    art 3

Ces Biens Et Revenus Consisteront auprix qu'on pourra Retirer de Lherbe Du Cimetiere annuellement qui Est mise a La Disposition De La fabrique

                    art 4

Au Revenû des Bancs Et Chaises placés dans Leglise a Raison de Vingt Centimes pour Chaque place, Et au produit des quetes que La fabrique pourra faire Dans Leglise Le Tout Jusques a ce quil En soit autrement ordonné

                    art 5

on se Conformera Du Reste aux dispositions du reglement pour Les fabriques

                    art 6

La fabrique fournira un Cierge pour Chaque Bapteme Il pourra Exiger vingt Cinq Centimes           Cy 25 Cs

                    art 7

pour Lenterrement des Enfans au dessous de Dix ans fournissant Les Cierges Soixante quinze Centimes

                                          Cy 75 Cs

                    art 8

pour Lenterrement des personnes au dessus De Dix ans Meme fourniture un franc Cinquante Centimes       Cy 1 f 50 Cs

                    art 9

Les Cierges seront Repris par La fabrique

                    art 10

Les fabriciens Tiendront Registre des revenus, fournitures Et Rendront Les Comptes ordonnes par Led(it) Reglement Ils Se Chargeront des Cierges quils trouveront a Leur Entrée En fonctions Et des fonds qui peuvent Etre En Caisse

                    art 11

Extrait du present sera remis aux membres de La fabrique, un autre affiche Dans Lenceinte de Leglise pour que personne Nen Ignore Donné En mairie Aud(it) Montmorin Les an Et Jour susd(its)"

 

***

 

Sous les différents régimes qui succédèrent à la Révolution, et jusqu'à la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat (9 décembre 1905), le clergé ne retrouva qu'une partie de sa puissance politique et financière

 

Qu'en est-il aujourd'hui?

 

 

 

LES TROUBLES

Une révolution, selon Littré, est « un changement brusque et violent dans la politique et le gouvernement d'un Etat ». La Révolution de 1789 répond parfaitement à cette définition; comme toute révolution elle a tenté, sans toutefois réussir pleinement, de modifier l'ordre des choses établi depuis des siècles. Or une telle modification suppose, avant une restructuration des strates économiques et sociales, une destruction plus ou moins poussée de ce qui constitue le fondement même de la société.

 

Il est évident que cela ne peut se dérouler sans heurts, parfois importants, qui iront de la résistance passive, voire larvée, à une opposition ouverte agissant les armes à la main.

 

On ne peut parler, en ce qui concerne Montmorin et son canton, d'opposition déclarée à main armée; mais on constate, à la lumière des faits, une certaine réticence à exécuter les injonctions venant de Paris, réticence se traduisant non par un refus délibéré d'obéissance mais plutôt par la fuite devant les responsabilités et une lenteur à se conformer aux prescriptions de la loi, fuite et lenteur poussées parfois jusqu'au point délicat au delà duquel il deviendrait dangereux pour l'intéressé d'aller plus loin..

 

Les conditions de vie du paysan dauphinois n'étaient certes pas faciles sous l'Ancien Régime; les relations avec le pouvoir personnifié par le seigneur, laïc ou religieux, étaient fréquemment orageuses; les libertés restreintes et la fiscalité écrasante.

 

Dès l'automne 1789, les notions de liberté et d'égalité, relevant auparavant du domaine du rêve, sont érigées en dogme fondamental et inattaquable de la nouvelle société prônée par l'Assemblée. Bien des citoyens pensent qu'à partir de cet instant chacun est libre d'agir à son gré et que tous, sans aucune restriction, ont les mêmes possibilités de parvenir au même résultat. C'est là une interprétation un peu simpliste de ce que signifient en fait les termes « liberté » et « égalité ». En effet, la liberté est contrôlée par l'Etat, le citoyen est libre dans la mesure où il obéit strictement aux lois, c'est-à-dire tant qu'il agit dans les limites autorisées et, sans même envisager une quelconque opposition, tant qu'il applique à la lettre les instructions qui lui sont données dans tous les domaines, y compris les plus futiles; il en est ainsi par exemple du port obligatoire de la cocarde tricolore (texte voté le 21 septembre 1793) or le 4ème complémentaire an VI (20 septembre 1798), soit cinq ans plus tard, le Commissaire du Directoire exécutif près l'Administration centrale du département des Hautes-Alpes demande que l'on oblige tous les Piémontais, qui sont très nombreux, à porter la cocarde de leur gouvernement, cette mesure devant permettre de distinguer des Français  « cette foule d'etrangers qui inondent la commune » (L 71), l'égalité et la liberté ne s'appliquent donc plus aux étrangers. Cependant l'égalité est reconnue puisqu'en principe tous les citoyens ont les mêmes droits et les mêmes devoirs; mais la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen du 26 août 1789, placée en tête de la Constitution de 1791, stipule fort sagement, dans son article 6 que tous les citoyens « sont admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents ». Cela n'a pas toujours été appliqué à cette époque et ne l'est pas suffisamment aujourd'hui.

 

Il est évident, quel que soit le régime en place, que l'unanimité est une utopie que développent volontiers toutes les dictatures. Les manifestations de désaccord qui se sont produites à Montmorin n'ont certes pas atteint le niveau et l'importance des troubles survenus à Serres en mars - avril 1793 lorsque le vicaire Joubert, soutenu par le curé Jacques, le juge Bravet et diverses personnes, se heurta à la municipalité et à de nombreux habitants. Cette affaire fit l'objet du décret n°1933 de la Convention nationale, daté du 18 septembre 1793, relatif « à des vexations éprouvées par des Patriotes de la commune de Serre ». La Convention ordonna la remise en liberté du vicaire Joubert et du curé Jacques, fit procéder à un certain nombre d'arrestations, puis décréta : « ... à l'égard de la fédération qui a eu lieu a Serres, de l'outrage fait à la liberté en brulant l'arbre qui en était le simbole, du trouble apporté aux droits sacré qu'ont les Citoyens Patriotes de se réunir en société populaire, charge ses commissaires de recueillir et d'envoyer à son comité de sureté générale tous les faits et renseignemens y relatifs, pour être ensuite statué ce qu'il appartiendra » (L 277). Les troubles de Serres furent donc considérés comme assez graves pour être pris en charge par la Convention.

 

Les mécontents de Montmorin se contentèrent, pour exprimer leur mauvaise humeur, de s'attaquer durant la nuit du 1er au 2 avril 1796 à l'arbre de la liberté qui se dressait sur la place de l'église. Voici ce que nous apprennent les procès-verbaux des délibérations de l'Administration municipale du canton de Montmorin, en date du 13 germinal an IV (2 avril 1796) :

 

Du treize Germinal quatrieme année de La Republique françoise  une Indivisible Sur Les sept heures Du matin Dans La salle ou Lad(ministrati)on municipalle Du Canton De montmorin tient ses Seances ont assisté Les Citoyens faure president Correard agent municipal Denizot adjoint, Colomb Comm(issai)re du Directoire Executif Et Buis secretaire

 

Le Comm(issai)re du Directoire Executif a dit quil Vient Daprendre par Bruit public que Certains scellerats Ennemis de la Chose publique avoient mechament Coupe Cette Nuit derniere Larbre de La Liberte qui avoit Ete planté sur Lesplanade de La Cy Devant Eglise, Et Comme un pareil Crime De Leze nation merite toute La severite des Loix Et La peine Due a un pareil forfait requiert que Ladministration aye a se transporter sur Le Champ a Lendroit ou estoit Complanté Led(it) arbre pour Dresser procés Verbal de son abatage Bien Circonstancié faire enlever Les morceaux Dud(it) arbre Et les Deposer dans La Maison De Ladministration ordonner quil En sera substitué un autre tout de suitte a La meme place * Et a Signé *, Et quil sera pris tous Les renseignements possibles pour Decouvrir Les Coupables Et Complices De Ce Crime pour Estre denoncés a Laccusateur public.

 

                     COLOMB Com(missai)re ( L 1452 )

 

Les membres de l'Administration municipale se rendent alors sur place pour constater le délit et prendre les mesures qui s'imposent. Le procès-verbal qui suit nous permet ainsi de savoir que l'arbre de la liberté était peint aux trois couleurs, ce qui devait être du plus heureux effet et particulièrement sain pour cet arbre, et qu'il était surmonté d'un bonnet phrygien en fer-blanc!

 

Ladministration municipalle Du Canton De montmorin penetrée Dun pareil Crime, faisant Droit au requisitoire Du Comm(issai)re Du Directoire Executif sest transportée sur Le Champ accompagnés Dud(it) Commissaire a Lendroit ou Led(it) arbre avoit Eté planté Lequel estoit Teint a La Couleur tricollore avons trouvé quil à Esté Coupé a Deux pieds Et Demy Dhauteur avec une ache En Tallees aux Deux Tiers Du Diametre Et quensuitte Il est Tombe Et sest Casse En Trois morceaux, La Barre De fer ou Lance a La Cime Dicelluy soutenant Le Bonnet De La Liberte en fer Blanc Existant encore a un Des morceaux Le Bonnet ayant eté fracassé par La Chutte Et Detaché Du fer qui Le soutenoit, Lesquels morceaux Dud(it) arbre Lance Et Bonnet nous avons Desuitte fait Enlever Et Deposer Dans La maison ou Ladministration Tient ses Seances Le pied ayant Resté sur place ne Layant pas fait arracher ordonnons enconcequence quil sera Remplacé par Un autre Le plustot que faire se pourra, ayant pris Tous Les renseignements possibles sans avoir pû Decouvrir Les autheurs ny Complices Dud(it) Crime, De tout quoy avons Dresse Le present procés Verbal Dont Extrait sera Envoye au Comm(issai)re du Directoire Executif pres Ladministration Departementalle pour servir Et valloir Ce que De Raison aud(it) montmorin Led(it) Jour treise Germinal quatrieme année Republicaine sur Les huit heures Du matin Les administrateurs presents Le Com(missai)re Du D(irectoi)re Executif Et Le secretaire ont signé

FAURE President           CORREARD ag(en)t mu(nicipa)l

COLOMB Com(missai)re      J DENIZOT aiojont [adjoint]                        ( L 1452 )

 

 

Bien entendu, un tel forfait ne pouvait demeurer impuni, la justice fut donc saisie et le 18 germinal an IV (7 avril 1796), Pierre Joseph Reymond Dultier, juge de paix, ouvrit une information et interrogea les habitants les plus proches du lieu où était planté l'arbre de la Liberté, ou ceux qui, passant par là tôt le matin, étaient susceptibles d'avoir remarqué quelque chose.

 

Jean Felix, cultivateur, 37 ans, déclara que le 13 germinal, vers 6 heures du matin, allant travailler au quartier de la Maure, il constata que l'arbre avait été coupé à 2 pieds 1/2 du sol et qu'il s'était brisé en 3 morceaux en tombant. A son retour, les morceaux avaient été enlevés.

 

Louise Chauvet, 55 ans, femme de Louis Denizot, dépose pour son mari absent. Ce dernier allant charrier du fumier, le 13 germinal à 6 heures du matin, s'aperçut qu'on avait coupé l'arbre, il voulut avertir l'agent municipal et, ne l'ayant pas trouvé, il avertit son adjoint.

 

Jean Antoine Joubert, fils de Jean, agriculteur, allant au bois d'Infernet le 13 germinal à 6 heures du matin, constata que l'arbre était coupé et brisé en 3 morceaux, morceaux qu'il ne retrouva pas à son retour mais qu'il reconnaît être ceux déposés dans la salle où a lieu l'interrogatoire.

 

Magdelaine Meynaud, 60 ans, veuve de Jacques Bompard, vit, le 13 germinal à 8 heures du matin, Etienne Lombard, concierge de la municipalité, porter sur son épaule un morceau de l'arbre et Louise Chauvet lui dit que ceux qui avaient coupé l'arbre étaient des « malheureux ». ( L 313 )

 

Il est étonnant qu'aucun des habitants demeurant assez près de l'endroit où s'élevait l'arbre de la liberté n'ait entendu, dans le silence de la nuit, les coups de hache qui permirent à l'auteur, ou aux auteurs, du méfait d'abattre cet arbre, ni le bruit qu'il dut faire en tombant et en se brisant en trois morceaux sous le choc.

 

L'affaire n'alla point jusqu'à la Convention nationale, mais elle fut jugée assez grave pour que l'Administration centrale du département, à Gap, s'en saisisse; et au cours de sa séance publique du 18 germinal an IV (7 avril 1796) :

 

    Sur Le Bruit quil se Repend quil est survenu Des Troubles dans le Canton de montmorin l'Administration Centrale arrête que le Citoyen Eyraud enquêtera sur place et denoncera a Ladministration Les autorités Constituées qui nauroient pas pris des mesures pour Les empecher ni en donner Connaissance aux autorités superieures

RICHARD President

LESBROS, EYRAUD, ALLEMAND Administrateurs

BONTOUX Commissaire du Directoire Exécutif

FARNAUD Secrétaire en chef" ( 3E 233)

 

Il est toujours fâcheux, en période révolutionnaire, de montrer publiquement une certaine tiédeur à l'égard des idées et des mots d'ordre en vigueur, cela peut avoir des conséquences regrettables.

Mieux vaut, même si l'on n'est pas d'accord en son for intérieur, se conformer à la ligne de conduite officielle.

 

L'Administration centrale du département envoyant  un enquêteur à Montmorin, il convient donc de se le concilier dès son arrivée.

 

Le 21 germinal an IV (10 avril 1796), l'Administration municipale de Montmorin arrête quil sera planté sur Le Champ un arbre vivase de La Liberte au bas pres de la fontaine plus basse de La Comune afin que lumidité Le favorise a pousser des Racines.

 

Le procès-verbal fait ressortir que plusieurs personnes de La Comune pour donner des preuves non Equivoques de Leur patriotisme se sont Empressees de se pretter a lad(ite) operation, et que la joie éprouvée par les citoyens et les citoyennes assistant à la plantation de l'arbre leur feroit oublier La Douleur quilz ont Resenty du Crime Comis sur Le precedent arbre, puis tous ont chanté des himnes patriotiques et souhaité que l'on puisse découvrir le coupable afin de le punir, et ceci ne sera sans doute pas facile puisque personne ne semble le connaître; ce qui peut se comprendre compte tenu du fait que l'on ne pouvait guère surveiller le premier arbre planté dans un endroit Eloigné des maisons au moins de Deux Cents Toises. (3E 233)

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On ne découvrit pas le(s) coupable(s) que vraisemblablement bien des habitants connaissaient.

 

***

 

Les débuts de la Révolution furent ressentis comme un immense espoir de changement pour plus d'équité, de justice, de bien-être. Un tel changement ne peut se faire sans sacrifices; il faut être prêt, si l'on aspire à un bouleversement de l'ordre établi, des idées et des individus, à offrir son travail, ses biens, voire sa vie. Quelques-uns l'ont fait; mais les lendemains radieux tardant à venir, beaucoup se sont lassés et ont considéré que l'on payait fort cher un mode de vie qui ne différait pas suffisamment du précédent pour justifier le prix à payer.

 

Peu à peu, les volontaires se firent moins nombreux pour servir sous les armes, les réquisitions incessantes furent moins bien acceptées, les diverses contributions devinrent plus lourdes à supporter.

 

Une certaine déception freina-t-elle dès 1793 l'enthousiasme initial? Peut-être, et ce pourrait être une des explications possibles de la participation contrainte d'une partie de la population paysanne, déception aggravée et avivée par d'autres facteurs; parmi lesquels il est facile de citer le sentiment religieux, la pénurie, la disette, la cherté de la vie et la méfiance envers les assignats, le chômage, la mendicité, le brigandage.

 

Les Hautes-Alpes étaient représentées à la Convention nationale par Barety, procureur syndic du district de Serres, Borel, procureur syndic du district de Briançon, Cazeneuve, évêque constitutionnel, Izoard, procureur syndic du district d'Embrun et Serres, capitaine au 2ème bataillon de volontaires des Hautes-Alpes.

 

Ces députés siégeaient parmi les Girondins, ce qui les fit considérer comme trop modérés, d'autant plus qu'ils ne votèrent pas la mort de Louis XVI.

 

Les représentants en mission Barras et Freron, en mai 1793, attaquèrent et critiquèrent lesdits députés lors de leur passage à Gap, mais la population se montra hostile et Barras et Freron durent quitter précipitamment le chef-lieu du département pour se réfugier à Briançon, où ils ne se sentirent guère plus en sécurité. Le 10 mai, ils envoyèrent un courrier d'Embrun à la Convention pour exposer leurs griefs et souligner qu'à Gap ils avaient éprouvé tout ce que la malveillance, l'aristocratie et le royalisme ont pu inventer pour entraver leurs opérations (MEIZEL J., op.cit., pages 45 et 46.).

 

 

Le sentiment religieux de la population ne semble pas avoir été apprécié à sa vraie valeur par le législateur. La majeure partie des paroissiens, violemment opposée la plupart du temps à l'abbé ou au prieur décimateur, était généralement attachée au curé qui vivait, dans le village, bien souvent au niveau de ses ouailles les moins fortunées, la portion congrue et le casuel lui permettant tout juste de survivre. La confiscation des biens ecclésiastiques, en novembre 1789, fut ressentie par tous, sauf le haut clergé bien entendu, comme une mesure juste; la mise en vente de ces biens dont profitèrent surtout les plus riches, ou les plus risque-tout, semble déjà moins équitable puisqu'elle avantage une classe ou une partie des citoyens au détriment des autres.

 

Par contre, la constitution civile du clergé votée le 12 juillet 1790, le serment civique obligatoire et les persécutions envers les prêtres qui le refusèrent, ou abjurèrent, choquèrent bien des gens qui, dans toute la France, apportèrent leur aide aux curés réfractaires et proscrits, se mettant ainsi en contravention avec la loi. Le 30 vendémiaire an VIII (22 octobre 1799) sont arrêtés Joseph Davin, originaire de La Roche (canton du Buis), ex-curé de Moydans, Pousin, ex-vicaire de Saint-André, Angon, ex-curé de Bormiou (?), Auveron, ex-curé du Poët-Sigillas, accusés de « fomenter des troubles ».

 

En 1789, la situation était vraiment dramatique, une crise économique, due en grande partie aux conditions climatiques de 1788 et 1789 (gel, pluie, grêle) particulièrement mauvaises sévissait en France; déjà en 1785 une épizootie avait frappé le bétail et plus de la moitié du cheptel avait disparu. De plus, la circulation des grains était très difficile de province à province, par suite de statuts différents et absurdes, assortis de péages innombrables.

 

Les années suivantes les récoltes eurent encore à souffrir du mauvais temps; en 1792, par exemple, si le district de Serres pouvait espérer une récolte suffisante pour assurer sa subsistance, ceux de Briançon et d'Embrun souffraient de la disette.

 

 

A cela s'ajoutaient les réquisitions pour l'armée qui alourdissaient le déficit et rompaient l'équilibre économique trop fragile. Ces réquisitions portaient sur les chevaux et les bêtes de boucherie, les grains, la paille, le foin, la farine, les draps, le chanvre et même les cordes des cloches. (L 99 )

 

Un petit opuscule(1) non daté, mais que l'on peut situer vers 1794/1795 grâce aux détails qu'il comporte, par exemple : « ... enfin après avoir banni le terrorisme... et le maximum(2)... », donne de précieux conseils aux cultivateurs sur diverses techniques concernant l'agriculture et l'élevage. L'auteur, Joseph SERVAN, conclut son exposé par un vibrant appel à la lutte contre la disette attribuée, ni aux désastreuses conditions climatiques ni aux réquisitions incessantes, mais aux « aristocrates, royalistes, fanatiques, terroristes » (page 13) que l'on ne pourra vaincre qu'en combattant la cupidité! Si chacun y met du sien « bientôt la disette disparaitra »! (page 14)

(1)               SERVAN J°, Idées à répandre parmi les habitants de la campagne et les propriétaires fonciers. Imprimé et envoyé dans les Départemens par l’ordre du comité de salut public, Imprimerie Joseph ALLIER, Gap.

(2)               L’abolition des lois du maximum date du 4 nivôse an III (24 décembre 1794).

La crise due à la raréfaction des subsistances fut aggravée par la politique monétaire aberrante des Assemblées successives, Constituante, Convention et Directoire.

 

Fin 1789, la Constituante décida d'émettre 400 millions d'assignats gagés sur les biens confisqués au clergé. Une nouvelle émission de 800 millions, le 29 septembre 1790, se solde par une inflation et une dépréciation de l'assignat, auquel la population préfère la monnaie métallique; ce qui amène l'Assemblée à décréter le cours forcé de l'assignat. La valeur de la monnaie papier chutant de plus en plus, les émissions se succèdent et passent de plusieurs millions à un record, le 7 janvier 1795, de 30 milliards; si bien qu'en janvier 1796, le billet de 100 livres-assignats ne vaut plus qu'une livre-métal. Cette politique financière peu réaliste se traduit par des prix excessifs des denrées de première nécessité et, par suite une baisse considérable du niveau de vie pour les plus démunis.

 

Le canton de MONTMORIN ne fut pas épargné et certains de ses habitants connurent une grande misère.

 

Le chômage sévissait surtout dans les grandes agglomérations, mais dans les campagnes on observe une aggravation de la précarité de l'emploi pour ceux que l'on nommait, selon les régions, « journaliers », « manouvriers », « brassiers », c'est-à-dire ceux qui louaient leurs bras pour exécuter un quelconque travail, agricole ou non, et qui subsistaient ainsi au jour le jour. Les petits artisans et les cultivateurs les moins aisés se classaient à un niveau à peine supérieur à celui des précédents. La diminution du nombre d'individus rémunérés et l'augmentation des prix des denrées ont pour corollaire l'extension de la mendicité qui prend des proportions inquiétantes, phénomène que l'on constate tant en ville que dans les petites communes. Fréquemment, les mendiants se regroupent et forment des bandes difficiles à contrôler. Exaspérés de ne pouvoir satisfaire leurs besoins, ils ne se contentent parfois plus de mendier, ils exigent et quelquefois ils menacent et vont même jusqu'à se livrer à des exactions assorties de voies de fait. La peur règne la nuit dans les maisons isolées, la « Grande Peur » conduit les citoyens à s'armer et, souvent, à se rassembler en petites troupes de défense contre les « brigands ».

 

Les bandes armées de brigands continuent de sévir sur l'ensemble du territoire tout au long de la période révolutionnaire. Les « chauffeurs », qui brûlaient les pieds de leurs victimes pour les obliger à dire où étaient cachées leurs économies, se bâtirent une sinistre réputation sous le Directoire; ceux de la Drôme sont tristement célèbres. Le Conseil des Cinq-Cents et le Conseil des Anciens promulguent, le 24 messidor an VII (12 juillet 1799), une loi contre le brigandage (bulletin n°295), loi enregistrée et publiée le 18 thermidor an VII (5 août 1799) par l'Administration Centrale du Département des Hautes-Alpes.

 

 

Ce texte de loi opère un curieux, et sans doute fâcheux, amalgame entre les émigrés, les prêtres déportés et les assassins ou brigands. L'article II désigne les parents et les aïeuls d'émigrés comme « personnellement et civilement responsables » des assassinats commis dans la contrée où ils résident; l'article III précise que l'on doit désigner des otages parmi eux et l'article IX fixe les peines prévues à l'encontre de ces otages si des assassinats sont perpétrés : la déportation, que l'on assimile à l'émigration volontaire (art. XII), ce qui autorise la mise des biens sous séquestre (art. XI), mesure assortie d'amendes élevées (art. XIII et art. XV). Les parents et aïeuls d'émigrés sont également tenus pour responsables des enlèvements de récoltes, spoliations des deniers publics, pillages, incendies... (art. XIX).

 

Le citoyen ayant permis l'arrestation d'un assassin percevra une récompense d'un montant de 200 à 600 francs, récompense pouvant atteindre 2.400 francs si l'individu arrêté n'est pas un assassin mais un prêtre déporté ou un émigré.

 

L'article XLII stipule que la liste des assassins et des otages sera imprimée et affichée.

 

Le désir du législateur de désarmer les bandes de brigands, ce que l'on ne peut qu'approuver, le conduit à adopter une position qui laisse le lecteur quelque peu perplexe. En effet, les assassins appartenant aux classes sociales des artisans, des manouvriers ou des cultivateurs ne seront pas inquiétés s'ils déposent un fusil à un ou deux coups (art. XXXVII). L'énumération des catégories professionnelles constituant la majeure partie des brigands illustre parfaitement la paupérisation des artisans, des manouvriers et des petits cultivateurs, paupérisation les conduisant à la mendicité et, pour certains d'entre eux, au crime. Il est bien précisé que cette mesure ne s'applique ni aux émigrés ni aux prêtres déportés.

 

Le 3 prairial an VIII (23 mai 1800), le maire de Montmorin informe le préfet qu'il a chargé la Garde nationale de Montmorin de « Concourir avec la Gendarmerie a la poursuitte des Brigands qui voudroient Infecter notre dep(artemen)t »      (3E 4719/2)

 

Le 21 thermidor an XI (9 août 1803), le même maire écrit au Commandant de la Gendarmerie à Serres pour déplorer que les patrouilles de la Garde nationale ne puissent plus exécuter leurs rondes car « Lon Sest apercû que les Coquins sont armés De fuzils De Munitions quils portent avec Eux ». Un suspect a refusé de remettre son arme et « a Lentrée de la nuit passant Devant ma porte ou Estoient Lesd(its) Gardes Il menaçoit D'enfoncer Sa Bayonnette Dans Lestomac de trois ou quatre ». Le maire précise que ce n'est pas le seul suspect et qu'il serait nécessaire d'organiser des tournées de gendarmes pour désarmer ces individus (3E 4719/2); il ne semble pas qu'il s'agisse là de membres d'une quelconque bande de brigands, mais bel et bien d'habitants du lieu peu enclins à suivre les injonctions officielles.

 

Fort heureusement, aujourd'hui les esprits se sont calmés, du moins on peut le penser; les bandes de brigands ne parcourent plus la campagne et la « Grande Peur » s'est évanouie.

 

 

 

LA GUERRE

 

 

Fin 1791, Louis XVI, La Fayette et la gauche de l'Assemblée, Brissot et ses partisans, se trouvaient paradoxalement favorables, chacun de leur côté, à la guerre. Leurs motivations étaient, bien entendu, diamétralement opposées. Louis XVI ne pouvait trouver qu'avantage au succès ou au revers de nos troupes; dans la première hypothèse il accroissait sa crédibilité, dans la deuxième il comptait bien que les souverains victorieux le rétabliraient solidement sur le trône en assurant son autorité, comme par le passé. La Fayette espérait se voir confié le commandement de l'armée, ce qui lui permettrait, avec la Garde nationale qu'il commandait déjà, de se débarrasser des Jacobins. Enfin Brissot était persuadé que les soldats étrangers, acquis aux idées de la Révolution, se rendraient sans combattre.

Après nombre de discussions et de manoeuvres entre adversaires et partisans de la guerre, ces derniers l'emportèrent et la guerre fut déclarée à l'Autriche, le 20 avril 1792.

 

L'armée, en partie désorganisée par l'émigration des deux tiers de ses officiers, complétée par des volontaires peu entraînés et renâclant contre la discipline, subit un véritable désastre lors de l'offensive lancée en Belgique, le 28 avril, contre les Autrichiens.

Pour faire face à la coalition des principales puissances européennes en 1793, la Convention décréta, le 24 février 1793 la levée de 300.000 hommes et le 23 août 1793 la levée en masse, autrement dit la mobilisation de tous les hommes célibataires ou veufs sans enfants, de 18 à 25 ans.

 

Les 300.000 hommes faisant l'objet de la levée doivent être répartis par départements, puis par districts, à l'intérieur de ceux-ci par cantons et enfin par communes. Des volontaires se présentent, d'autres tentent d'échapper à cet enrôlement, si bien que dès le 15 octobre 1793 une note des Administrateurs du district de Serres ordonne de "... denoncer les citoyens compris dans la levée du bataillon requis par les representants du peuple près les departements du midy et qui n'auroient point rejoint les Drapeaux nous ne negligerons point de surveiller ceus qui seroient assès laches pour refuser leurs bras a la patrie..."

 

Le 15 nivôse an IV (5 janvier 1796), le maire de Montmorin doit dresser un état des défenseurs de la patrie en indiquant ceux qui sont vivants; et le 9 germinal an IV (29 mars 1796) il faut établir la liste des "parens Indigens des defenseurs de la patrie pour toucher leur pension".(3E 233) (1)

 

Profitant de la situation, deux individus, les citoyens LAMBERT et VALLéE ouvrent à PARIS une sorte d'agence qui, moyennant six livres, se charge d'indiquer aux familles des soldats le sort de ces derniers. Cet organisme accorde néanmoins la gratuité de ses services aux indigents qui fourniront un certificat de l'administration municipale.

 

La loi du 3 vendémiaire en VII (24 septembre 1798) ordonne une nouvelle levée de 200.000 hommes; le 13 brumaire an VII (3 novembre 1798) l'Administration municipale de Montmorin prend acte de cette loi "qui met En activité de Service deux cents mille Deffenseurs Conscrits..." Il est désormais prévu d'instituer un jury chargé de procéder à l'examen de ceux qui prétendent être dispensés pour cause d'infirmité; ce jury sera composé de cinq pères de famille, dont trois ayant des enfants "a la defence de la patrie."

Il convient de choisir dans les cinq communes du canton cinq hommes "parmy Les plus probres (sic) Et Les plus Eclairés", et de nommer ensuite un officier de santé pour "eclairer La religion du jury". Ainsi fut fait. (3E 234)

 

Le Directoire, dans l'espoir de faciliter les opérations de conscription, envoya dans les départements des commissaires extraordinaires. Le général de brigade Davin fut nommé, le 17 messidor an VII (5 juillet 1799), commissaire extraordinaire auprès de l'Administration Centrale du département des Hautes-Alpes.

Jean Etienne Championnet, général en chef de l'armée des Grandes-Alpes, porte le 2 thermidor an VII (20 juillet 1799) un jugement sans appel sur les représentants de l'autorité : "...la cause de nos revers est tout entière dans l'ineptie d'un gouvernement qui n'a montré des talents que dans l'art de tromper, et de consolider la tyrannie... Il a éteint toutes les forces de dévouement par la prépondérance qu'il a donnée à la corruption et à l'intrigue dans la distribution de tous les emplois..." (L 425)

 

Les refus de se présenter, quand les classes étaient appelées à servir, et les désertions étaient des pratiques extrêmement courantes. Les autorités administratives et militaires essayaient, sans trop de succès de lutter contre cet état de choses.

Par lettre du 25 ventôse an IV (15 mars 1796), le Commissaire du Directoire exécutif près l'Administration Centrale fait savoir à l'officier de santé de Montmorin que "Le directoire exécutif, Citoyen, a voulu enfin mettre un terme à la désobeissance trop prolongée des volontaires qui n'ont pas Craint d'abandonner les drapeaux de la liberté et exposer la Sureté des frontieres en se retirant lachement dans leurs foyers... et soit insouciance, soit Connivance de la part des Magistrats du peuple... Ceux qui ne cherchoient qu'à éviter de se rendre à la frontiere parvenoient trop facilement à Couvrir leur funeste inertie du manteau même de la loi..."; le Commissaire conclut en informant l'officier de santé qu'il l'a choisi pour examiner les "Citoyens de l'âge de la réquisition...", et qu'il compte "... sur Cette délicatesse de Sentiment, Sur le Civisme qui doivent Caracthériser les actes de tout Citoyen appellé par la loi à faire usage, en faveur de la patrie, des talens et des Connoissances qu'il a acquis..." (3E 4723)

 

L'administration Centrale lance, une fois de plus,le 27 fructidor an VII (13 septembre 1799), un appel à l'obéissance : "... Conscrits, la loi du 10 messidor vous a honorablement désignés pour défendre la patrie... la loi a été méconnues, et les touchantes exhortations de vos magistrats ont demeuré sans effet..."; mais consciente que cet appel n'atteindra peut-être pas son but, l'Administration Centrale prend un arrêté établissant la contraine militaire dans les familles des insoumis et fixant l'indemnité qui devra être versée par ces familles aux militaires en contrainte : 1 franc le 1er jour, 3 francs le 2ème, 6 francs le 3ème, 12 francs le 4ème...  plus la nourriture de l'homme et du cheval; enfin, si cela ne suffit pas, arrestation de l'insoumis et jugement devant les autorités militaires. (L 425)

La contrainte s'appliquait aussi lorsqu'il s'agissait de déserteurs. Cette situation pouvait conduire une famille à la ruine.

Le 22 fructidor an VII (9 septembre 1800), les parents de quatre déserteurs, à Montmorin, "... ont mis des Gens en marche pour Les Decouvrir"; en attendant, le maire sollicite la levée de la contrainte des quatre vétérans logés dans ces familles si pauvres qu'elles n'ont aucun bien au soleil; mais le commandant a déchiré la lettre sans la lire et a menacé de jeter le porteur par la fenêtre, or "Toute Lettre merite reponce" remarque le maire indigné. (3E 4719/2)

 

Les difficultés relatives à la conscription s'accroissant, le maire de Montmorin tente de les expliquer par le fait que : "... dans Ces Contrées Les Jeunes Gens sont trop portrons (sic) pour senroller volontairement...", d'ailleurs on ne parvient pas à trouver ceux que l'on enrôle d'office, constate-t-il le 1er vendémiaire an IX (23 septembre 1800). (3E 4719/2)

Deux ans plus tard, le maire avoue l'impossibilité dans laquelle il se trouve pour appliquer la loi, tous les conscrits sont partis dans les départements du midi et leurs parents ont refusé de les représenter. (3E 4719/2)

Le 22 frimaire de la même année (13 décembre 1802), les jeunes gens de Montmorin présents refusent de tirer au sort sous prétexte qu'ils l'ont déjà fait une fois, et le Conseil se sépare sans statuer sur ce problème de la conscription.  (3E 4719/2)

Le Conseil semble d'ailleurs, par son inertie, appuyer l'attitude des conscrits qui mettent tout en oeuvre pour ne pas rejoindre le corps où ils sont affectés. Ainsi, le maire ne parvient même pas à réunir le Conseil, le 23 ventôse an XI (14 mars 1803), pour dresser un état des conscrits reconnus hors d'état de servir, ce qui mettrait en évidence ceux reconnus aptes au service armé. (3E 4719/2)

Le 25 germinal an XI (15 avril 1803), le maire parvient malgré tout à établir un état qu'il adresse au préfet avec l'observation suivante : "... Et vous verrés C(itoye)n prefet Les motifs dexemptions quils proposent pour Sy soubstraire...", ce qui en dit long sur ce que les conscrits ont pu inventer pour tenter de se faire exempter. (3E 4719/2)

 

Quand le conscrit était enrôlé et qu'il acceptait de servir, la communauté devait pourvoir à son équipement; ce qui grevait assez lourdement son budget. Le district de Serres dresse, le 9 mai 1793, un "Etat Des Remboursemens à faire au Récéveur Du District De Serres pour L'equipement L'habillement et armement De Récrues partis...  pour L'armée Des alpes."    Il était fourni à chaque conscrit un habit, veste et culotte, des souliers et des guêtres, trois chemises, deux paires de bas, un fusil, une giberne et la solde de vingt sols. Ceci se montait, pour 183 hommes, à 40.017 livres 4 sols, ce qui représente environ 218 livres par individu. (L 177)

La fourniture de cet équipement n'était pas toujours possible, soit pour un problème de trésorerie, soit parce que certains articles de l'équipement faisaient défaut sur place. Le 9 avril 1793, le district de Serres craint d'être obligé de retarder le départ des conscrits par suite du manque de drap pour les revers des habits, de brosses et de peignes, de fusils conformes au modèle imposé car "plusieurs Sont De refforme", de sacs de peau et de gibernes.

 

A ces frais, déjà importants pour de petites communes, et aux diverses contributions frappant la population s'ajoutaient les nombreuses réquisitions pour l'armée. Tout pouvait faire l'objet d'une réquisition : objets, produits agricoles, bétail, voire même les hommes.

Le 4 frimaire an V (24 novembre 1796), par exemple, la municipalité de Montmorin est tenue de procéder à la répartition, entre les habitants,  du contingent de foin et de paille requis et à livrer à Serres, chef-lieu du district, qui stocke les réquisitions. Un membre de l'Administration municipale fait remarquer que le foin réquisitionné l'année précédente, et remis au magasin de Serres, n'a jamais été payé malgré les promesses. (3E 233)

 

En application d'un arrêté de l'Administration Centrale du 2 floréal an IV (21 avril 1796), le canton de Montmorin doit fournir un boeuf pour l'armée. Le 20 floréal an IV (9 mai 1796), il est décidé d'acheter ce boeuf et d'en répartir la dépense : Montmorin participera aux frais à raison de 50 livres, l'Epine 75 livres, Ribeyret 48 livres, Bruis 42 livres et Sainte-Marie 10 livres, en "numéraire métallique"! Le secrétaire est chargé de l'achat du boeuf "a la Charge pour Luy de prendre un Certificat du prix quy Coutera." (3E 233)

Le 19 brumaire an V (9 novembre 1796), le canton subit une réquisition de deux mulets, qui seront achetés grâce à une taxe frappant chaque mulet possédé par les citoyens du canton. (3E 233) Mais "Jean perret De ribeyret  qui a fourny Deux mulets pour Les Convoys De La republique Se plaint", le 21 fructidor an II (7 septembre 1794), de n'être pas indemnisé et de ne plus pouvoir "Cultiver son Domaine". (3E 4723)

 

La réquisition frappe parfois les personnes. Le 16 germinal an V (5 avril 1797), le canton de Montmorin doit envoyer dans un délai de huit jours, un jeune homme à l'arsenal de Toulon pour travailler aux cordages. Aucun volontaire ne s'étant présenté, un ressortissant de Sainte-Marie est requis d'office. (3E 233)

 

Les garnisaires, que l'on plaçait dans les familles des insoumis et des déserteurs, pouvaient également être placés, non plus chez des particuliers, mais dans les communes qui ne livraient pas les diverse réquisitions en temps utile. L'Administration départementale, suite à la négligence des diverses communes du canton relative au versement du foin dans les magasins de Serres, décida d'envoyer quatre grenadiers en tant que garnisaires jusqu'à "Lentier versement"; mais le Capitaine de la Gendarmerie nationale à Gap réduisit ce nombre à un seul gendarme de la brigade de Serres, qui arriva à Montmorin le 29 pluviôse an IV (18 février 1796). Les agents des communes devaient présenter les récépissés de versement délivrés par le garde-magasin. Les deux-tiers seulement du foin requis ont été versés et on ne peut faire mieux par suite de "La Dificulté Du passage Du Col Des Tourettes quy Interompt La route Des Montures chargées de foin..." L'Administration municipale arrête alors que le garnisaire se rendra successivement à l'Epine et à Ribeyret, pour qui le problème du franchissement du col ne se pose pas; et les agents municipaux tiendront une comptabilité exacte des versements afin de parvenir à une répartition proportionnelle des frais occasionnés par le gendarme, ce qui sera répercuté sur chaque particulier tenu au versement. La municipalité fera effectuer les réparations urgentes sur la route du col pour que les communes de Montmorin, de Bruis et de Sainte-Marie puissent reprendre les versements de foin. L'Epine sollicita un délai pour recevoir le gendarme car les chemins étaient impraticables à cause de la neige et de la glace, et demanda que le garnisaire "soit Delogé" durant une huitaine de jours. (L 1452)

 

Parfois, l'animal de bât et son propriétaire étaient requis ensemble. Le général en chef Championnet arrête, le 15 thermidor an VII (2 août 1799), la levée de deux cents mulets et il précise :

                ... art. 3

Le service de transport tiendra lieu de service actif sous les drapeaux, pour ceux qui s'obligeront à fournir à la République 3 mulets à bât...

                ... art. 5

... il sera accordé pour chaque mulet 1 franc quarante centimes...

                ... art. 6

... La solde du conducteur est fixée à cinquante centimes (plus une ration de pain et de viande).

 

Sauf cas imprévus, les mulets ne seront pas obligés de coucher hors de l'arrondissement du domicile du conducteur, mais la nourriture des mulets reste à la charge des conducteurs ou propriétaires. (L 425)

 

Les armées de la République se rendaient du lieu où étaient formées les brigades à celui où elles devaient combattre, ce qui les obligeait parfois à accomplir une longue route à travers la France. Chaque soir, à l'étape, il fallait loger chez l'habitant les hommes et les animaux composant l'armée, ce qui n'allait pas toujours sans heurts et protestations de ceux qui devaient fournir le logis.

 

Beaucoup de petites communes sollicitaient, par des pétitions, leur exclusion de la liste des gîtes d'étape, avançant pour appuyer leur demande divers arguments : pauvreté de la population, défaut de lits pour les soldats et officiers, impossibilité d'abriter les animaux...

 

 

La guerre se poursuivit après la Révolution sous le Consulat et l'Empire, et bien au-delà, hélas!

 

 

 

 

EN GUISE DE CONCLUSION

 

 

Toute révolution, qu'elle soit de droite, de gauche ou d'ailleurs, présente des aspects positifs et des aspects négatifs; l'essentiel étant que les premiers l'emportent sur les derniers.

 

Qu'en est-il de la Révolution de 1789?

 

Les aspects positifs, que l'on nomme souvent "les grands principes", sont indéniables. La Révolution a engendré des idées généreuses, la liberté, l'égalité et la fraternité, qui ont profondément modifié notre vision du monde et notre mode de vie; et pour la conquête desquelles bien des peuples luttent toujours.

 

Ces notions étaient-elles trop idylliques à la fin du XVIIIème siècle, ou les hommes qui les ont proclamées n'étaient-ils pas encore prêts à les mettre en pratique immédiatement ?

On ne peut que constater un fait incontestable : la mise en oeuvre des "grands principes" a exigé des années, voire des décennies; et durant la période révolutionnaire de nombreux manquements peuvent être relevés.

 

La liberté et l'égalité, par exemple, sont le fondement des Droits de l'Homme et du Citoyen, dès le 26 août 1789 il est dit que "les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits". Et pourtant la liberté est refusée aux esclaves par l'Assemblée Constituante; l'abolition de l'esclavage fut certes décrétée par la Convention le 16 pluviôse an II (4 février 1794), mais 4 ans 1/2 après la proclamation des Droits de l'Homme. Puis l'esclavage fut rétabli, sans trop de protestations, par Bonaparte le 20 floréal an X (10 mai 1802), sous le Consulat; et ne fut définitivement supprimé que par le décret du 27 avril 1848.

 

L'égalité ne fut pas mieux traitée; on accorda le droit de vote uniquement aux citoyens "actifs" acquittant un impôt direct égal à trois journées de travail, ce qui revenait à priver du droit de vote près de 60 % de la population mâle, et l'ensemble des femmes et des domestiques. La République, ayant besoin de défenseurs, supprima cette distinction fin 1792, mais la remit pratiquement en vigueur en 1795 (art. 3 de la Constitution de l'an III). Les femmes n'ont accédé à l'égalité des droits politiques, en France, et en particulier au droit de vote qu'après la deuxième guerre mondiale. Il est vrai que les Droits de l'Homme et du Citoyen ne mentionnent pas la femme; et si l'on prétend qu'il faut prendre "Homme" dans l'acception d'être humain, que signifie "Citoyen"?

 

De même, dans le département des Hautes-Alpes, le droit de chasse, tant revendiqué par les paysans, ne fut accordé le 7 floréal an VII (26 avril 1799) qu'aux propriétaires sur leurs terres non closes; et non aux manouvriers ou journaliers qui louaient leurs bras et ne possédaient pas de terres.

 

La fraternité, enfin, n'est qu'une utopie. Il n'est que de regarder autour de soi pour s'en rendre compte. Les Conventionnels donnent eux-mêmes un triste exemple de ce défaut de fraternité; désireux d'assumer tout le pouvoir, ils se déchirent entre eux et organisent la Terreur qui pratique, avant d'autres régimes réputés révolutionnaires, les purges à l'excès.

 

Il n'est pas possible de chiffrer, avec exactitude, le nombre des victimes de la Révolution. Cependant, il existe des estimations, fondées sur des documents contemporains des événements, que l'on peut considérer comme très proches de la vérité. Si l'on n'inclut pas dans ce calcul les soldats morts durant les différentes campagnes sur les frontières, ou en Vendée, et contre les Chouans (environ 600.000), ni le massacre de centaines de Suisses le 10 août 1792 après la prise des Tuileries; on estime que le nombre de victimes se situe entre 55.000 et 60.000 personnes tuées soit à Paris (septembre 1792), soit à Lyon (novembre 1793), soit à Nantes (1793/1794), soit pendant la Terreur à Paris (guillotinés) et en province (fusillés ou guillotinés).

 

Est-il donc vraiment indispensable qu'une révolution soit sanglante?

 

On peut légitimement se demander où peut bien se situer une éventuelle nécessité de ces hécatombes lorsqu'on constate que certains responsables n'hésitent pas, sans aucune pudeur, à passer du service de la République à celui de l'Empire, puis de la Restauration. L'exemple le plus fameux, en dehors de Talleyrand, demeure Joseph Fouché votant la mort de Louis XVI; représentant en mission, avec Collot d'Herbois, à Lyon en 1793; ministre de la police sous le Directoire, puis de Napoléon 1er et enfin de Louis XVIII. L'ancien régicide, ennemi de la noblesse, accepta, sans la moindre gêne, d'être nommé comte de l'Empire et duc d'Otrante !

 

Bien d'autres firent de même, dans les Hautes-Alpes comme dans toute la France.

 

Les édiles et les fonctionnaires, qui avaient juré publiquement le 2 pluviôse an VI (21 janvier 1798), "haine à la royauté et à l'anarchie et attachement et fidélité à la république et à la Constitution de l'an III", (3E 4728), s'empressèrent, dans leur grande majorité, d'adresser au nouveau pouvoir des louanges dithyrambiques et des protestations de la plus "sincère" (sic) soumission, à Montmorin comme ailleurs !

 

Cela ne doit point nous étonner, il en a toujours été ainsi, à de trop rares exceptions près et il en sera probablement toujours ainsi; ceci s'explique tout simplement par le fait que l'homme n'est rien de plus qu'un homme!

 


 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

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