Noctes Gallicanae

 

Julia

la fille d’Auguste


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Portrait rapide de Julia

D’après Macrobe, Saturnales, 2, 5.

 

Inter amicos [Augustus] dixit duas habere se filias delicatas, quas necesse haberet ferre, rem publicam et Iuliam.

Auguste disait dans l’intimité qu’il avait deux filles trop gâtées qu’il lui fallait bien supporter : la vie publique et Julia.

 

Venerat ad eum licentiore vestitu, et oculos offenderat patris tacentis. Mutavit cultus sui postera die morem, et laetum patrem affectata severitate complexa est. At ille qui pridie dolorem suum continuerat, gaudium continere non potuit et, quantum hic, ait, in filia Augusti probabilior est cultus ! Non defuit patrocinio suo Iulia his verbis : hodie enim me patris oculis ornavi, heri viri.

Elle vint un jour le voir dans une robe un peu trop osée et offensa les regards de son père qui garda le silence. Le lendemain, elle changea de style de toilette et embrassa son père, tout content, avec une feinte gravité. Mais lui qui la veille avait dissimulé son chagrin ne réussit pas à dissimuler sa joie et dit : « Comme cette tenue convient mieux à la fille d’Auguste ! ». Julia pour sa défense ne manqua pas d’à-propos : « C’est qu’aujourd’hui je me suis faite belle pour les yeux de mon père, hier c’était pour ceux de mon mari ! »

(Pensons au vers de Properce (I, 1) :

Uni si qua placet culta puella sat est

Si une femme ne veut plaire qu’à un homme, elle est toujours assez parée).

 

Item cum gravem amicum audisset Iulia suadentem melius facturam si se composuisset ad exemplar paternae frugalitatis, ait : ille obliviscitur Caesarem se esse, ego memini me Caesaris filiam.

Un autre jour, Julia avait écouté un ami, un homme respectable, qui lui expliquait qu’elle s’améliorerait si elle réglait sa conduite sur l’exemple de la frugalité de père. Elle lui répondit : « Lui, il oublie qu’il est l’empereur et moi je garde à l’esprit que je suis la fille de l’empereur ! »

 

Cumque conscii flagitiorum mirarentur quo modo similes Agrippae filios pareret, quae tam vulgo potestatem corporis sui faceret, ait : numquam enim nisi navi plena tollo vectorem !

Comme des complices de ses débauches se demandaient comment elle pouvait faire des enfants qui ressemblaient autant à Agrippa (son mari) alors qu’elle faisait si bon marché de son corps, elle leur répondit : « je ne prends de passager que quand la cale du navire est pleine ! »

 


Scribonia

 

Née en -68 (?), Scribonia était l'arrière petite-fille de Pompée.

Son premier mari fut L. Cornelius Lentulus Marcellinus (90-48 ?), consul en -56, avec lequel elle a peut-être eu un fils qui n’a pas laissé de traces dans l’Histoire. Le second fut P. Cornelius Scipio Asiagenus, consul en -35, avec lequel elle eut deux enfants : un fils qui sera consul en ~16 et une fille (née en -46 ?) qui épousera L. Aemilius Paullus Lepidus, neveu du triumvir, consul suffect en -34.

 

En 41 ou 40, à 27 ou 28 ans, elle se maria pour la troisième fois avec Octave. Ce mariage ne fut pas heureux : Scribonia avait, paraît-il, un caractère difficile que les infidélités de son mari ne contribuèrent pas à adoucir. Sa liaison avec Livia Drusilla, qui était mariée, commença pendant que Scribonia était enceinte de Julia. Celle-ci naquit en janvier 38. Mais τὴν Σκριβωνίαν τεκοῦσαν οἱ θυγατρίον ἀπεπέμψατο αὐθημερόν (Dion Cassius, 48, 34) [Octave] répudia Scribonia le jour même où elle lui donna une fille, sous prétexte qu’il était pertaesus morum perversitatem eius lassé de l’extravagance de son caractère (Suétone, Aug., 62).

 

Scribonia mourut en 16, chantée par Properce, IV, 11 :

maternis laudor lacrimis urbisque querelis,

   defensa et gemitu Caesaris ossa mea.

ille sua nata dignam uixisse sororem

   increpat, et lacrimas uidimus ire deo.

Je suis honorée des larmes de ma mère et des plaintes de Rome,

et mes cendres sont protégées par les gémissements de César.

il clame que j’ai vécu en digne sœur de sa fille,

et nous avons vu couler des larmes d'un dieu.


Julia et son père

 

Julia possédait de belles qualités et son père semble l’avoir profondément aimée, malgré ses caprices :

Mitis humanitas minimeque saevus animus ingentem feminae gratiam conciliarent un caractère d’une aimable douceur et un esprit dépourvu de la moindre agressivité s’alliaient en elle à une remarquable grâce féminine. Macrobe, 2, 5.

Indulgentia tam fortunae quam patris abutebatur elle abusait de la bienveillance du destin et de la bienveillance de son père. Macrobe, 2, 5.

 

Comme toutes les jeunes filles romaines de bonne famille à cette époque, elle reçoit une éducation soignée :

Litterarum amor multaque eruditio, quod in illa domo facile erat, elle avait l’amour des lettres et possédait une grande culture générale, ce qui était facile dans cette maison. Macrobe, 2, 5.

 

Mais Octave-Auguste avait des conceptions assez rétrogrades en matière d’éducation, d’autant qu’il tenait à offrir à son entourage et au peuple une image édifiante de sa vie privée :

Filiam et neptes ita instituit, ut etiam lanificio assuefaceret vetaretque loqui aut agere quicquam nisi propalam et quod in diurnos commentarios referretur ; extraneorum quidem coetu adeo prohibuit, ut L. Vinicio, claro decoroque iuveni, scripserit quondam parum modeste fecisse eum, quod filiam suam Baias salutatum venisset il éleva sa fille et ses petites-filles avec tant de rigueur qu’il les habitua même au travail de la laine et leur défendait de parler ou de faire quoi que ce soit autrement qu’au grand jour : tout devait pouvoir être consigné dans le journal de la maison. Il leur interdit à ce point de rencontrer les étrangers à la famille qu’il écrivit un jour à Lucius Vinicius, qui était pourtant un jeune homme en vue et de bonne famille, qu’il avait agi avec bien peu de délicatesse parce qu’il était venu saluer sa fille à Baies. Suétone, Auguste, 64.

Si Auguste avait lu Properce, ce qui est vraisemblable, on comprend un peu mieux ses remontrances au jeune homme de bonne famille !

Mais les campagnes de communication de l’empereur allaient plus loin :

Veste non temere alia quam domestica usus est, ab sorore et uxore et filia neptibusque confecta il ne porta guère d’autres vêtements que ceux qui étaient confectionnés chez lui, par sa sœur, sa femme, sa fille et ses petites-filles. Suétone, Auguste, 73.

 

En somme, Julia a reçu une éducation qui pour son temps équivaudrait à celle d’Emma Bovary pour une jeune fille de l’an 2001 ! Ceci aide un peu à comprendre les révoltes ultérieures de la jeune femme : déjà à l’époque, mirantibus qui vitia noscebant tantam pariter diversitatem on s’étonnait, quand on connaissait ses vices, d’un pareil contraste. Macrobe, 2, 5.

 

Bien entendu, fille unique d’un des triumvirs, Julia représente dès sa naissance un précieux capital diplomatique : comment comprendre autrement cette phrase de Suétone (Auguste, 63) ?

M. Antonius scribit primum eum Antonio filio suo despondisse Iuliam, dein Cotisoni Getarum regi, quo tempore sibi quoque in vicem filiam regis in matrimonium petisset Marc Antoine écrit qu’Auguste lui avait d’abord promis Julia en mariage à son fils Antonius, puis qu’il l’avait promise à Cotison, roi des Gètes, à une époque où il avait aussi demandé en échange pour lui-même la fille du roi en mariage.

 

Ce « Antonius », plus connu sous le nom d’Antyllus, était le fils aîné d’Antoine et de Fulvie, né vers 46, qu’Octave fera tuer en 30 lors de la prise d’Alexandrie : τῶν δὲ δὴ παίδων αὐτῶν (τῆς Κλεοπάτρας καὶ τοῦ Ἀντωνίου) Ἄντυλλος μέν, καίτοι τήν τε τοῦ Καῖσαρος θυγατέρα ἠγγυημένος ... ἐσφάγη  Quant à leurs enfants (ceux de Cléopâtre et ceux d’Antoine), on égorgea d’abord Antyllus, bien qu’il fût fiancé à la fille de César (Octave). Dion Cassius, 51, 15. Ces fiançailles avaient eu lieu en 37, lors des accords de Tarente.

 


Une grande famille

 

Julia a dix ans quand son père, désormais seul maître à Rome, célèbre son triomphe sur l’Égypte du 13 au 15 août 29.

 

En cette année 29, elle vit entourée de nombreux enfants, issus de familles décomposées et recomposées (déjà !), et dont beaucoup laisseront leur nom dans l’Histoire.

 

Du côté de sa tante Octavie (69-11), les enfants de C. Claudius Marcellus (mort en 40) :

·        Marcella Maior, 15 ans ?, qui épousera Agrippa (veuf de Pomponia) puis (en 20 ?) Iullus Antonius,

·        Marcella Minor, 11 ans ? elle sera la grand-mère de Messaline,

·        Marcellus, (né en 43), 14 ans, futur mari de Julia ;

et de Marc Antoine (mort en 30) :

·        Antonia Maior, (39-25 ap. J.-C.), 10 ans, future grand-mère de Néron et de l’impératrice Messaline,

·        Antonia Minor, (36-37 ap. J.-C.), 8 ans, elle épousera D. Claudius Drusus et deviendra la mère de l’empereur Claude et la grand-mère de Caligula ;

 

Du côté de Marc-Antoine :

·        Iullus Antonius, (44 ou 43-10), 15 ans, fils de Fulvia, qui deviendra l’amant de Julia ;

·        Cléopâtre Séléné, (fin 40-5 ap. J.-C.), 11 ans, fille de Cléopâtre, qu’Octave avait décidé d’élever et qui épousera le roi Juba. [Je n’ai rien trouvé de vraiment certain sur le sort du frère jumeau de Cléopâtre Séléné, Alexandre Hélios et de leur frère Ptolémée Philadelphe (né en 36). Je pense qu’Octave a pris la précaution de les tuer à Alexandrie en 30.]

 

Du côté de sa belle-mère Livie :

·        Tiberius Claudius Nero, (41-37 ap. J.-C.), 12 ans, le futur empereur Tibère,

·        Decimus Claudius Drusus, (39-9), 10 ans, qui épousera Antonia Minor et sera donc le père de l’empereur Claude.

 

Du côté d’Agrippa, proche compagnon de son père, son futur mari, au moins une fille :

·        Vipsania Agrippina, (36 ?-20 ap. J.-C.) 5 ans ?, qui épousera Tibère en 20 ou en 16.

 

Dix enfants… Imaginons-les réunis en cet été de l’année 29 : leurs descendants feront l’histoire romaine du siècle à venir ! Tibère, Caligula, Claude, Néron, sans parler des Agrippine et Messaline et des personnages de second plan !

 

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Ajoutons, du côté de sa mère Scribonia, un demi-frère et une demi-sœur, déjà presque adultes :

·        Publius Cornelius Scipio (-48 - ?), 19 ans ;

·        Cornelia (46 ?-16 av. J.-C.), 17 ans.

 


Julia mariée à Marcellus

 

Quatre ans plus tard, en 25, à quatorze ans, Julia épouse son cousin Marcellus, fils d’Octavie, âgé de 17 ans. Il semble qu’Auguste ait préféré depuis longtemps son neveu à ses beaux-fils, Tibère et Drusus. Déjà en 29, lors du triomphe sur l’Égypte, où furent traînés parmi les prisonniers de guerre la petite Cléopâtre Séléné et son frère Alexandre Hélios, le char triomphal était tiré par quatre chevaux, et le futur Tibère pubescens Actiaco triumpho currum Augusti comitatus est sinisteriore funali equo, cum Marcellus Octaviae filius dexteriore veheretur à peine adolescent accompagna, lors du triomphe d’Actium, le char d’Auguste, montant le cheval de volée de gauche, tandis que Marcellus, le fils d’Octavie, montait celui de droite. (Suétone, Tibère, 6).

 

Voilà donc Julia mariée. La cérémonie s’est déroulée en l’absence d’Auguste :

τούς τε γὰρ γάμους τῆς τε θυγατρὸς τῆς Ἰουλίας καὶ τοῦ ἀδελφιδοῦ τοῦ Μαρκέλλου μὴ δυνεθεὶς ὐπὸ τῆς νόσου ἐν τῇ Ῥώμῃ τότε ποιῆσαι διἐκείνου (Ἀγρίππου) καὶ ἀπὼν ἑώρτασε

Empêché par une maladie de rentrer à Rome et de célébrer en personne les noces de sa fille Julia et de son neveu Marcellus, il chargea Agrippa de diriger la cérémonie en son absence. Dion Cassius, LIII, 27.

 

Agrippa ? Fâcheux présage !

 

Quel genre de garçon était le jeune Marcellus ? Nous ne savons pas grand-chose sur lui, le malheureux n’ayant pas vécu assez longtemps pour laisser beaucoup de traces dans l’histoire. Velleius Paterculus trace un portrait flatteur, mais l’objectivité n’est pas la qualité dominante de Velleius.

M. Marcellus, sororis Augusti Octaviae filius, quem homines ita, si quid accidisset Caesari, successorem potentiae eius arbitrabantur futurum, ut tamen id per M. Agrippam securo ei posse contingere non existimarent, [. . .] sane, ut aiunt, ingenuarum virtutum laetusque animi et ingenii fortunaeque, in quam alebatur, capax

l’opinion générale considérait que, au cas où un malheur arriverait à l’empereur, Marcus Marcellus, fils d’Octavie, la sœur d’Auguste, hériterait de sa puissance, mais l’on estimait que dans ce cas Marcus Agrippa ne le laisserait pas en profiter en toute tranquillité. On dit qu’il possédait les qualités d’un honnête homme, un esprit et un caractère enjoué, qu’il était à la hauteur du destin auquel on le destinait. Velleius Paterculus, II, 93.

 

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Marcellus enfant

 

Julia est donc destinée à devenir la première dame de Rome. Du moins le pense-t-on, mais à l’automne 23, souffrant d’une grave maladie, Auguste croit sa fin venue et remet à Pison l’état des armées et des finances publiques et donne son sceau à Agrippa (Dion Cassius, 53, 30). Plus tard, guéri, il donnera connaissance de son testament qui ne contenait aucune disposition désignant un héritier de son pouvoir, οὐδένα τῆς ἀρχῆς διάδοχον, dit Dion Cassius.

 

En cette année 23, Marcellus exerce avec Tibère l’édilité, et les Romains lui sont reconnaissants d’avoir eu l’idée de faire tendre une toile au-dessus du forum pour l’ombrager durant tout l’été. Il commence la construction d’un théâtre qui portera son nom.

Mais cette même année 23, la maladie dont le médecin Musa avait guéri Auguste emporte Marcellus, malgré les soins du même médecin. Bien sûr, comme toujours en pareil cas, la rumeur refuse d’admettre une mort naturelle et certains soupçonneront Livie qui craignait qu’Auguste ne préfère Marcellus à ses fils. Simple rumeur qui trouve peu d’écho : les années 23 et 22 ont connu une très forte mortalité.

 

On fait à Marcellus des funérailles solennelles, il repose dans le mausolée qu’Auguste se faisait construire sur la rive gauche du Tibre. On a retrouvé la niche où ses cendres avaient été déposées avec cette inscription

 

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MARCELLO C F GENERO AVGVSTI CAESARIS

AE 1928, 2

A Marcellus, fils de Gaius, gendre d’Auguste César

 

Un poète déjà célèbre rend hommage au jeune homme dans l’épopée qu’il est en train de composer : il paraît que Virgile a lu ses vers devant Auguste et Octavie et que celle-ci s’est évanouie en les écoutant.

Ostendent terris hunc tantum fata, neque ultra

esse sinent. Nimium vobis Romana propago

visa potens, Superi, propria haec si dona fuissent.

Quantos ille virum magnam Mavortis ad urbem

Campus aget gemitus, vel quae, Tiberine, videbis

funera, cum tumulum praeterlabere recentem!

Celui-ci les destins ne feront que le montrer sur la terre et ne permettront pas qu’il vive davantage. Trop puissante pour vous, dieux du Ciel, eût paru la race romaine, si tous les talents que voilà eussent vécu longtemps. Que de gémissements va pousser le célèbre Champ proche de la grande ville de Mars. Quelles funérailles vas-tu voir, dieu du Tibre, quand tu couleras le long de ce tombeau récent !

 


Veuve et remariée à Agrippa

 

Ainsi, mariée à quatorze ans, Julia se retrouve veuve à seize ans.

 

Il faut la remarier : elle porte en elle le sang d’Auguste qu’elle doit transmettre à un héritier mâle. L’empereur une nouvelle fois écarte de cette transmission les enfants de sa femme. Un seul homme lui semble convenir : son vieux compagnon Agrippa ! à qui il voulait, dit Dion Cassius (LIV, 6) ἀξίωμα αὐτῷ μεῖζον περιθεῖναι conférer un honneur supérieur aux autres.

 

Toujours selon Dion Cassius, c’est sur un conseil de Mécène disant

image002τηλικοῦτον αὐτὸν πεποίηκας ὥστ γαμβρόν σου γενέσθαι φονευθῆναι

« au point où tu l’as élevé, soit tu en fais ton gendre, soit tu le fais tuer ! »

qu’Auguste prend sa décision. Peut-être Mécène envisageait-il plutôt l’autre proposition de l’alternative.

 

Le temps sans doute du délai de viduité et

M. Agrippae (Iuliam) nuptum dedit exorata sorore, ut sibi genero cederet ; nam tunc Agrippa alteram Marcellarum habebat et ex ea liberos il donna Julia en mariage à Marcus Agrippa, après avoir prié sa sœur de lui céder son gendre : Agrippa était en effet à cette époque-là marié à l’une des deux Marcella qui lui avait donné des enfants. Suétone, Auguste, 63.

Personne ne nous dit comment les protagonistes de cette affaire ont vécu une situation aussi absurde. Ne parlons pas de Marcella, qui était quand même la nièce d’Auguste !

 

Julia va rester mariée à Agrippa dix ans et lui donnera cinq enfants :

·        Gaius Caesar, né en 20,

·        Julia, née en 19,

·        Lucius Caesar, né en 17,

·        Agrippina, née en 14,

·        Agrippa Postumus, né en 12 après la mort de son père.

 

Tous auront un destin tragique :

Gaius et Lucius trouveront une mort accidentelle, le premier à 24 ans en 4, le second à 21 ans en 2.

Agrippa sera exécuté en 14 ap. J.-C. Primum facinus novi principatus fuit Postumi Agrippae caedes le premier crime du nouveau principat fut le meurtre d’Agrippa Postumus (Tacite, Annales, I, 6), ordonné ou simplement souhaité par Tibère.

Julia s’éteindra pitoyablement au bout de 20 années d’exil en 27.

Enfin Agrippine, épouse de Germanicus, emprisonnée en 31 à la chute de Séjan, mourra de faim en 33, soit volontairement, soit privée de nourriture. (Toutes ces années s’entendent après J.-C.)

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Mais pour le moment, Auguste est fou de joie de se voir grand-père de deux, puis trois garçons. Des garçons, enfin ! Et, selon sa vieille habitude, il se mêle de tout, en particulier de leur éducation : Nepotes et litteras et natare aliaque rudimenta per se plerum que docuit, ac nihil aeque elaboravit quam ut imitarentur chirographum suum ; neque cenavit una nisi ut in imo lecto assiderent, neque iter fecit nisi ut vehiculo anteirent aut circa adequitarent il se chargea d’enseigner lui-même à ses petits-fils les rudiments de la lecture, de la natation et d’autres disciplines, et s’attacha tout particulièrement à ce qu’il tracent leurs lettres comme il le faisait lui-même. Lorsqu’il dînait en leur compagnie, il tenait à ce qu’il prennent place au pied de son lit et en voyage, il tenait à ce qu’il précèdent sa voiture ou qu’ils chevauchent à côté d’elle. Suétone, Auguste, 64.

Une éducation qui rappelle celle que Caton le censeur avait donnée à son fils, une éducation qui inspirera huit cents ans plus tard celle que Charlemagne donnera à ses enfants : Filiorum ac filiarum tantam in educando curam habuit, ut numquam domi positus sine ipsis caenaret, numquam iter sine illis faceret. Adequitabant ei filii Il montra un tel intérêt dans l’éducation de ses enfants qu’il ne dînait jamais sans eux quand il se trouvait au palais et qu’il ne voyageait jamais sans eux. Ses fils l’accompagnaient à cheval. Eginhard, Vie de Charlemagne, 19.

Eginhard avait bien lu Suétone !

 


C’est pendant cette période que Julia commence à faire parler d’elle à Rome : elle mène la vie des people de son époque.

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Elle passe des vacances à Baies, le Saint-Tropez du 1er siècle. Paradis des ragots et des paparazzi de l’époque : nihil Baiae denique ipsae loquuntur ! Enfin même Baies n’en parle pas ! dit Cicéron, qui dans un autre passage de son Pro Caelio (35) évoque Accusatores quidem libidines, amores, adulteria, Baias, actas, convivia, comissationes, cantus, symphonias, navigia iactant les accusateurs (qui) ont sans cesse à la bouche, à dire vrai, les mots de « caprices », « amours », « adultères », « Baies », « plages », « banquets », « fêtes privées », « chants », « concerts », « promenades en bateau »

 

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la presse sérieuse et la presse à scandale, quelques années plus tôt

Témoignage intéressant, celui de Properce (I, 11), né vers  ̴48 et mort vers ̴16 et donc contemporain de notre Julia, qui s’inquiète d’un séjour de Cynthia à Baies :

Quam vacet alterius blandos audire susurros

  molliter in tacito litore compositam!

ut solet amota labi custode puella,

  perfida communis nec meminisse deos.

Tu accepterais d’écouter, mollement étendue sur un rivage

au silence complice, les caressants murmures d’un autre !

Voici comment, loin de toute surveillance, celle qu’on aime se laisse séduire

en oubliant les dieux, témoins de sa trahison.

Tu modo quam primum corruptas desere Baias,

  multis ista dabunt litora discidium,

litora quae fuerant castis inimica puellis:

  a pereant Baiae, crimen amoris, aquae!

Alors dès que possible quitte donc Baies la débauchée,

ces rivages maudits causeront bien des ruptures,

ces rivages qui ont déjà provoqué la chute de femmes vertueuses :

ah ! que périssent Baies, ses atteintes à l’amour et ses eaux.

 

Sur la réputation de Baies soixante-dix ans après, voyez Sénèque, Lettres à Lucilius, 51 : Itaque de secessu cogitans numquam Canopum eliget, quamvis neminem Canopus esse frugi vetet, ne Baias quidem: deversorium vitiorum esse coeperunt Voilà pourquoi quand on pense à un lieu où se retirer en paix, on ne choisit jamais Canope, bien que Canope n’empêche personne de rester honnête, pas plus que Baies : ces villes sont devenues le repaire du vice.

 

Comme aurait peut-être dit Sénèque, aller en vacances à Baies ne prouve pas que l’on fréquente assidument les soirées et les fêtes, mais comme aurait peut-être dit Properce, si on ne les fréquente pas, alors autant aller ailleurs !

 

Mais à Rome (et à Baies !), Julia fréquente aussi l’intelligentsia. Les recitationes, lectures de ses œuvres par un auteur, entrent dans les mœurs et jamais encore à Rome la poésie n’été autant à la mode.

 

Autour de grands personnages de la génération d’Auguste s’épanouissent des cercles littéraires où la poésie est à l’honneur, pas seulement la grande poésie nationale, mais aussi la poésie lyrique imitée de la tradition grecque.

 

Julia a certainement rencontré chez Marcus Valerius Messala Corvinus un groupe de poètes dont le plus célèbre est Tibulle (mort en 19 à l’âge de 35 ans, il a 15 ans de plus qu’elle), mais qui comprend aussi la charmante Sulpicia dont les vers pouvaient bien faire rêver une toute jeune femme comme Julia :

Non ego signatis quicquam mandare tabellis

  Ne legat id nemo quam meus ante velim,

Sed peccasse iuvat, vultus componere famae

  Taedet : cum digno digna fuisse ferar.

Je ne voudrais pas confier quoi que ce soit à des tablettes scellées,

pour que personne ne me lise avant mon bien-aimé.

Au contraire, je suis heureuse de me sentir en faute,

je n’ai pas envie de me composer un visage pour ma réputation :

que l’on dise que je l’ai rencontré, lui digne de moi, moi digne de lui.      (Corpus Tibullianum, III, 13).

 

Chez le vieux Mécène, elle peut écouter Virgile et Horace, qui appartiennent à la génération précédente, mais aussi Properce, son aîné de 8 ans, qui compose des élégies amoureuses.

 

Et surtout, non seulement indépendant de protecteurs bien placés auprès d’Auguste comme Mécène, mais encore vraisemblablement assez mal vu de l’empereur, il y a Ovide. Ovide qui n’a que quatre ans de plus que Julia. Ovide qui connaît si bien l’âme féminine. Ovide qui chante ses amours pour une femme à laquelle il donne le nom d’une célèbre poétesse grecque, Corinne. Les Amours datent des années du mariage de Julia et d’Agrippa, l’Art d’aimer, les Remèdes à l’amour et le Maquillage du visage féminin sont publiés une dizaine d’années plus tard. Publiés, mais écrits peut-être beaucoup plus tôt.

 

Comment une Julia n’aurait-elle pas été conquise par un poète qui n’hésitait pas à idéaliser la femme au point de se présenter comme son esclave (Amours, I, 3) :

Accipe, per longos tibi qui deserviat annos ;

  accipe, qui pura norit amare fide !

Accepte celui qui pour de nombreuses années sera ton esclave,

Accepte celui qui saura t’aimer avec une fidélité sans faille.

 

Bien sûr, les maîtresses de Tibulle et d’Ovide, les Nemesis, les Delia et les Corinne, sans négliger toutes les filles que l’on apprend à draguer dans l’Art d’aimer, n’appartiennent pas au monde des dames, des matronae, des honorables « mères » de la bonne société. Il s’agit d’affranchies, de courtisanes, à la rigueur de filles de famille qui ont dérogé ! C’est ce qu’on dit. Ovide le proclame bien fort. Trop fort pour que cela ne devienne pas suspect ! Un seul exemple, dans l’Art d’aimer, III, 613 :

Nupta virum timeat ; rata sit custodia nuptae ;

  Hoc decet, hoc leges duxque pudorque iubent.

Que la femme mariée craigne son mari, que la surveillance de la femme mariée soit bien assurée :

Ainsi le veulent les convenances, ainsi l’ordonnent les lois, notre chef et la pudeur.

J’allais traduire dux par duce !

 

Il y a mieux : la Cynthia de Properce était une femme mariée, on s’en doutait, mais selon certains auteurs « dans une situation brillante et mondaine comme la Lesbie de Catulle » !

 

Et puis, à quoi bon préciser, comme le fait Ovide dans les deux vers suivants, qu’il n’est issu que de l’ordre équestre, s’il ne s’adresse pas à une femme de l’ordre sénatorial :

si me non veterum commendant magna parentum

  nomina, si nostri sanguinis auctor eques

Si je n’ai pas pour me recommander les noms de nobles aïeux,

Si le fondateur de ma famille n’était qu’un chevalier…

 

Difficile dans le contexte de prendre au sérieux les protestations de bonne foi d’Ovide. D’ailleurs, il suffit de lire Suétone et Tacite pour en être convaincu : les mœurs de ces dames se sont considérablement libéralisées depuis un certain nombre d’années. Pensons à Clodia, la Lesbia de Catulle.

« Entre ses mains, écrit Pierre Grimal dans La littérature latine (Que sais-je ?), tout devient histoire amoureuse. Il composa, ainsi, un recueil de lettres fictives, Les Héroïdes, dans laquelle les femmes de la légende (Didon, Phèdre, etc.), étaient censées écrire à celui qu'elles aimaient. On pense à un jeu de poète alexandrin, et sans doute Ovide a-t-il des modèles alexandrins, mais ces « pastiches imaginaires » n'étaient concevables que dans la société romaine de ce temps, où la femme a pris une importance considérable et est l'objet d'un véritable culte. Le vieux puritanisme romain, fondé sur le respect de la matrona, s'est transformé. La « dame » n'est pas moins honorée, mais on ne lui dénie plus le droit d'aimer, et la passion n'est plus considérée comme une faiblesse coupable – au moins chez celles qui ont, légalement, le droit de laisser parler leur coeur. »

 

Julia n’est pas Clodia et Ovide n’est pas Catulle, mais si la fille d’Auguste et le poète des Amours ne se sont pas rencontrés, ce dont je doute, du moins appartenaient-ils au même monde culturel.

 

Julia était-elle pire que les autres ? Difficile à dire, mais je ne le crois pas. Elle était seulement bien plus en vue. Fille d’un empereur plutôt puritain (du moins dans ses prises de position politiques, parce que sur le plan privé Suétone en raconte de belles sur lui) et qui voulait restaurer l’ordre moral, mère des héritiers de l’empire, elle se devait de donner l’exemple : non semel praeceperat pater, temperato tamen inter indulgentiam gravitatemque sermone, moderaretur profusos cultus perspicuosque comitatus plus d’une fois son père lui avait recommandé, sur un ton pourtant modéré qui se situait entre l’indulgence et la sévérité, de limiter le luxe de ses tenues et d’éviter de s’afficher avec sa cour. Macrobe, Saturnales, II, 5.

 

En ~18, raconte Dion Cassius (LIV, 16), un débat houleux agite le sénat περὶ τῆς τῶν γυναικῶν καί περὶ τῆς τῶν νεανίσκων ἀκοσμίας sur le comportement indécent des femmes et des jeunes gens, ceux-ci tirant argument de l’infidélité des femmes pour refuser de se marier !

Auguste (au milieu de sourires mal dissimulés ὅτι πολλαῖς γυναιξὶν ἐχρῆτο parce qu’il était couchait avec de nombreuses femmes) se voit prié de proposer une solution. Mal à l’aise, il affirme que ce genre de problème se résout dans l’intimité du foyer : αὐτοὶ ὀφείλετε ταῖς γαμεταῖς καὶ παραινεῖν καὶ κελεύειν ὅσα βούλεσθε « c’est à vous de remettre vos épouses à leur place et de leur imposer votre volonté ».

Mais, poussé dans ses derniers retranchements, il a le malheur d’ajouter ὅπερ που καὶ ἐγὼ ποιῶ « voilà ce que je fais moi-même ! » Énorme succès : on le prie d’expliquer comment il remet Livia à sa place. Je suppose que certains pensaient aussi à Julia, mais il eût été maladroit de le formuler tout haut.

Embarrassé, Auguste ne trouve que quelques phrases vagues : περὶ τῆς ἐσθῆτος καὶ περὶ τοῦ λοιποῦ κόσμου τῶν τε ξόδων καί τῆς σωφροσύνης αὐτῶν concernant les vêtements des femmes en général, les accessoires de leurs toilettes, leurs sorties et leur vertu,

sans bien se rendre compte, conclut Dion Cassius, que μὴ καὶ τῷ ἔργῳ αὐτὰ ἐπιστοῦτο rien dans ce qu’il faisait ne pouvait confirmer ses paroles !

 


En mars 12, Agrippa meurt, laissant Julia enceinte d’un enfant qui recevra à sa naissance le nom d’Agrippa Postumus, « le Posthume ».

Auguste tient à remarier sa fille le plus vite possible :

Hoc quoque (Agrippa) defuncto, multis ac diu, etiam ex equestri ordine, circumspectis condicionibus, Tiberium privignum suum elegit coegitque praegnantem uxorem et ex qua iam pater erat dimittere Agrippa étant mort à son tour, Auguste examina longtemps de nombreux partis jusque dans l’ordre équestre et choisit son beau-fils Tibère. Il le força à répudier sa femme alors enceinte et qui lui avait déjà donné un enfant. Suétone, Auguste, 63.

 

Tibère a trente ans, Julia en a vingt-sept. A-t-elle été consultée sur le choix de son troisième mari ? Sans doute pas plus que pour les deux premiers. D’ailleurs, ce n’est pas elle qui compte dans cette affaire d’état, ce sont ses deux fils aînés auxquels il convient de donner la meilleure éducation possible. Auguste les a adoptés dans les règles, peu après la naissance du second :

Gaium et L. adoptavit domi per assem et libram emptos a patre Agrippa tenerosque adhuc ad curam rei p. admovit et consules designatos circum provincias exercitusque dimisit il adopta Gaius et Lucius chez eux en les achetant « avec l’as et la balance » à leur père Agrippa, et les initia tout jeunes aux affaires de l’état ; quand ils furent consuls désignés, il les envoya visiter les provinces et les armées. Suétone, Auguste, 64.

mais Auguste ne se sent plus tout jeune : il a 51 ans et doit prévoir, en cas de malheur, un tuteur pour ses fils adoptifs.

 

Pourquoi Auguste ne s’est-il pas tourné tout de suite vers Tibère ? Parce que le jeune homme était déjà marié ? Cela n’avait à ses yeux aucune importance. Parce que Tibère n’était pas issu des Julii ? Agrippa ne l’était pas non plus, mais Agrippa n’était issu de rien ! Caligula le répètera assez :

Agrippae se nepotem neque credi neque dici ob ignobilitatem eius volebat suscensebatque si qui uel oratione vel carmine imaginibus eum Caesarum insererent. Praedicabat autem matrem suam ex incesto, quod Augustus cum Iulia filia admisisset, procreatam il ne voulait pas que l’on croie ou que l’on dise qu’il était le petit-fils d’Agrippa [par sa mère Agrippine] à cause de son origine roturière, et se mettait en colère si des auteurs de prose ou de vers l’introduisaient dans la généalogie des Césars. Il proclamait que sa mère était née des amours incestueuses d’Auguste et de sa fille Julia. Suétone, Caligula, 23.

 

Tibère, lui, était issu des Claudii, la plus noble famille de Rome, famille illustre bien avant celle des Julii, et on remarque qu’Auguste a tout tenté pour tenir les Claudii à l’écart de sa succession, tout comme d’ailleurs les enfants d’Antoine. Le destin l’oblige à plier. N’oublions pas non plus la volonté de fer de Livia Drusilla, une « Claudia » elle aussi, un Ulixes stolatus, « un Ulysse en jupons », qui tenait à rapprocher ses fils de la succession impériale.

 

C’est ainsi que Tibère devient, en ~11, d’assez mauvais gré semble-t-il, le gendre du mari de sa mère en épousant la veuve de son ex-beau-père (suis-je clair ?) :

sublatoque ex ea filio Druso, quanquam bene convenientem rursusque gravidam dimittere ac Iuliam Augusti filiam confestim coactus est ducere non sine magno angore animi, cum et Agrippinae consuetudine teneretur et Iuliae mores improbaret [. . .] Sed Agrippinam et abegisse post divortium doluit et semel omnino ex occursu visam adeo contentis et [t]umentibus oculis prosecutus est, ut custoditum sit ne umquam in conspectum ei posthac veniret. Alors qu’il venait d’avoir d’elle[Vipsania Agrippina] un fils, qu’ils vivaient en parfaite harmonie et qu’elle était de nouveau enceinte, il fut contraint de la répudier pour épouser sans délai la fille d’Auguste, Julia, non sans une profonde douleur : il était attaché à Agrippine par l’habitude et désapprouvait la conduite de Julia (…). Quant à Agrippina, il souffrit d’être séparé d’elle après son divorce, et la seule fois où il la revit au hasard d’une rencontre, il la suivit d’un regard si heureux et si ému que l’on fit en sorte par la suite de ne plus la laisser paraître en sa présence. Suétone, Tibère, 7.

 

Il y avait peut-être autre chose : il est vraisemblable que Julia et Tibère aient été élevés ensemble. Pour la petite Julia, Tibère représentait le « grand », son aîné de trois ou quatre ans, celui qui savait faire tant de choses ! Se peut-il qu’elle soit tombée amoureuse de lui dès l’enfance et qu’elle lui ait fait des avances à l’âge adulte ? Reprenons la phrase de Suétone que j’ai tronquée ci-dessus :

et Iuliae mores improbaret, ut quam sensisset sui quoque sub priore marito appetentem, quod sane etiam vulgo existimabatur il désapprouvait la conduite de Julia, depuis qu’il avait compris qu’il ne lui était pas indifférent, déjà du vivant de son précédent mari. C’était en tout cas l’opinion générale.

 

Il faut croire en tout cas qu’il existait entre eux au moins une certaine tendresse venue du fond de leur enfance :

cum Iulia primo concorditer et amore mutuo vixit, mox dissedit et aliquanto gravius, ut etiam perpetuo secubaret, intercepto communis fili pignore, qui Aquileiae natus infans extinctus est les premiers temps, il vécut avec Julia dans l’harmonie, dans un amour partagé ; mais bientôt il se détacha d’elle et d’autant plus profondément qu’il fit définitivement chambre à part lorsque disparut le gage de leur amour, un fils qui, né à Aquileia, mourut dans sa petite enfance. Suétone, Tibère, 7.

 

Dès lors, les événements vont se précipiter : Tibère s’exile volontairement à Rhodes en 6, pour de multiples raisons parmi lesquelles sa mésentente avec Julia a certainement joué une part importante. Comment en effet répudier pour inconduite notoire (ou pour toute autre raison) la fille de l’empereur ?

 


Il est vrai que Julia dépassait les bornes. Dommage : il ne s’est pas trouvé de Plutarque pour nous laisser un récit coloré de ses frasques, nous ne pouvons que les imaginer… à partir de celles d’Antoine ? à partir de certains chapitres du Satiricon ? à partir de Martial ou de Juvénal ?

En 2 avant Jésus-Christ, Julia approche de la quarantaine : le début de la vieillesse pour la femme romaine. Trois fois mariée, sans doute contre son gré ou du moins sans être consultée, deux fois veuve et alors pratiquement répudiée, elle se jette dans les excès pour s’étourdir, mais elle ne se rend même plus compte que sa conduite est scandaleuse et suicidaire.

 

Suivons le récit de Dion Cassius (LV, 10).

τὴν δὲ δὴ Ἰουλίαν τὴν θυγατέρα ἀσελγαίνουσαν οὕτως ὥστε καὶ ἐν τῇ ἀγορᾷ καὶ ἐπ´ αὐτοῦ γε τοῦ βήματος καὶ κωμάζειν νύκτωρ καὶ συμπίνειν ὀψέ ποτε φωράσας ὑπερωργίσθη. Κατείκαζε μὲν γὰρ καὶ πρότερον οὐκ ὀρθῶς αὐτὴν βιοῦν, οὐ μέντοι καὶ ἐπίστευεν·

Lorsqu’Auguste découvrit, tardivement, que sa fille Julia menait une vie scandaleuse au point de faire la fête et de participer à des beuveries toute la nuit jusque sur le forum, et même jusque sur la tribune aux harangues, il entra dans une colère folle.

οἱ γάρ τοι τὰς ἡγεμονίας ἔχοντες πάντα μᾶλλον ἢ τὰ σφέτερα γιγνώσκουσι, καὶ οὔτ´ αὐτοί τι τοὺς συνόντας ὧν ποιοῦσι λανθάνουσιν οὔτε τὰ ἐκείνων ἀκριβοῦσι.

Il est vrai que les gens au pouvoir sont informés de tout bien mieux que de ce qui les touche personnellement, rien de ce qu’ils font n’échappe à leur entourage, mais ils ne savent pas exactement ce que fait cet entourage.

Τότε δ´ οὖν μαθὼν τὰ πραττόμενα τοσούτῳ θυμῷ ἐχρήσατο ὥστε μηδ´ οἴκοι αὐτὰ κατασχεῖν ἀλλὰ καὶ τῇ γερουσίᾳ κοινῶσαι. Κἀκ τούτου ἐκείνη μὲν ἐς Πανδατερίαν τὴν πρὸς Καμπανίᾳ νῆσον ὑπερωρίσθη, καὶ αὐτῇ καὶ ἡ Σκριβωνία ἡ μήτηρ ἑκοῦσα συνεξέπλευσε·

Lorsque donc Auguste eut appris ses agissements, il agit dans une telle colère qu’au lieu de tout garder pour lui il alla mettre aussi le sénat au courant. En conséquence, Julia fut exilée dans l’île de Pandateria (actuellement Ventotene) au large de la Campanie, et sa mère Scribonia l’y accompagna volontairement.

Pandateria

Ventotene est un îlot de 3 km de long sur 1 km de large,

situé à 50 km au sud de Gaète et à 35 km à l’ouest d’Ischia.

 

Il est surprenant de lire qu’Auguste ait pu prendre la moindre décision sous l’effet de la colère : un homme qui prend soin de préparer par écrit une partie de ses conversations ne se précipite pas au sénat pour se plaindre de l’inconduite de sa fille. La suite du récit de Dion Cassius tend à montrer que la colère du père déshonoré n’était qu’une habile comédie.

Τῶν δὲ δὴ χρησαμένων αὐτῇ ὁ μὲν Ἴουλλος ὁ Ἀντώνιος, ὡς καὶ ἐπὶ τῇ μοναρχίᾳ τοῦτο πράξας, ἀπέθανε μετ´ ἄλλων τινῶν ἐπιφανῶν ἀνδρῶν, οἱ δὲ λοιποὶ ἐς νήσους ὑπερωρίσθησαν. Καὶ ἐπειδὴ καὶ δήμαρχός τις ἐν αὐτοῖς ἦν, οὐ πρότερον πρὶν διάρξαι ἐκρίθη. Quant à ceux qui avaient eu des relations avec elle, Iullus Antonius, accusé de s’être conduit ainsi parce qu’il ambitionnait la monarchie, fut mis à mort en même temps qu’un certain nombre d’hommes en vue, les autres furent exilés dans des îles. Et comme parmi eux se trouvait un tribun en exercice, on attendit sa sortie de charge pour mener son procès.

 

Le récit que fait Velleius Paterculus, II, 100, précise et éclaire celui de Dion Cassius :

Foeda dictu memoriaque horrenda in ipsius domo tempestas erupit. Quippe filia eius Iulia, per omnia tanti parentis ac viri immemor, nihil, quod facere aut pati turpiter posset femina, luxuria libidineve infectum reliquit magnitudinemque fortunae suae peccandi licentia metiebatur, quidquid liberet pro licito vindicans.

Une tempête que j’ai honte à raconter et dont le souvenir est affreux éclata dans sa propre maison. Sa fille Julia, oubliant totalement le rang de son père et de son mari, alla jusqu’au bout dans ses débauches et ses turpitudes de tout ce qu’une femme peut faire ou subir de honteux. Elle mesurait la grandeur de sa situation en fonction de la possibilité qu’elle avait de fauter, revendiquant comme permis tout ce qui lui passait par la tête.

Tum Iulus Antonius, singulare exemplum clementiae Caesaris, violator eius domus, ipse sceleris a se commissi ultor fuit (quem victo eius patre non tantum incolumitate donaverat, sed sacerdotio, praetura, consulatu, provinciis honoratum, etiam matrimonio sororis suae filiae in artissimam adfinitatem receperat), Quintiusque Crispinus, singularem nequitiam supercilio truci protegens, et Appius Claudius et Sempronius Gracchus ac Scipio aliique minoris nominis utriusque ordinis viri, quas cuiuslibet uxore violata poenas pependissent, pependere, cum Caesaris filiam et Neronis violassent coniugem. Iulia relegata in insulam patriaeque et parentum subducta oculis, quam tamen comitata mater Scribonia voluntaria exilii permansit comes.

C’est alors que Iulus Antonius, un remarquable exemple de la clémence de César, profanateur de sa maison, châtia de sa main le crime qu’il avait commis (après la défaite de son père, non seulement Auguste lui avait donné d’avoir la vie sauve, mais aussi lui avait accordé les honneurs d’un sacerdoce, de la préture, du consulat, de gouvernements de provinces, mais encore l’avait admis dans sa très proche parenté en lui donnant en mariage la fille de sa sœur. Quintius Crispinus, un remarquable voyou qui se faisait passer pour farouchement austère, Appius Claudius et Sempronius Gracchus, ainsi que Scipion et d’autres noms moins illustres des deux ordres reçurent le châtiment qu’ils auraient reçu pour avoir déshonoré la femme de n’importe quel citoyen, alors qu’ils avaient déshonoré la fille de l’empereur et l’épouse de Tibère. Julie fut reléguée dans une île et soustraite aux regards de sa patrie et de son père. Elle fut pourtant accompagnée par sa mère Scribonia qui resta sa compagne jusqu’à la fin dans un exil volontaire.

 

Certes, Iullus a bien été l’amant de Julia, Tacite (Annales, IV, 44) le confirme : Iullo Antonio ob adulterium Iuliae morte punito Iullus Antonius ayant été puni de mort pour avoir commis l’adultère avec Julia.

Mais nous sommes loin du mouvement d’humeur d’un père bafoué : il s’agit bel et bien d’une épuration déguisée. Que Iullus ait été ou non l’amant de Julia ne change pas grand-chose : il était le dernier fils vivant de Marc Antoine et le parti d’Antoine pouvait toujours renaître de ses cendres. D’ailleurs, [L. Antonium] admodum adulescentulum, sororis nepotem, seposuit Augustus in civitatem Massiliensem ubi specie studiorum nomen exilii tegeretur Auguste éloigna à Marseille encore tout jeune L. Antonius, le petit-fils de sa sœur, dans un exil qui cachait son nom sous celui d’études. Tacite, Annales, IV, 44.

Et Auguste avait beau jeu de se plaindre de l’ingratitude d’un garçon qu’il avait fait élever par sa sœur, dont il avait assuré la carrière et qu’il avait fait entrer dans sa famille en lui faisant épouser sa propre nièce Marcella. Remarquons aussi que les noms cités par Velleius appartiennent à la fine fleur de l’aristocratie du temps de la république. Tacite (Annales, I, 53) affirme que Sempronius Gracchus avait été l’amant de Julia du temps où elle était mariée à Agrippa, et avait continué de la fréquenter pendant son mariage avec Tibère : [Sempronius Gracchus] eandem Iuliam in matrimonio Marci Agrippae temeraverat. Nec is libidini finis : traditam Tiberio pervicax adulter contumacia et odiis in maritum accendebat Sempronius Gracchus avait séduit la même Julia pendant son mariage avec Marcus Agrippa. La mort d’Agrippa ne mit pas un terme à ses désirs. L’adultère obstiné la suivit dans la maison de Tibère et l’enflammait contre son mari par son orgueil et sa haine.

 

Suétone (Auguste, 65) ne dit rien des amants de Julia, mais apporte deux précisions intéressantes :

De filia absens ac libello per quaestorem recitato notum senatui fecit abstinuitque congressu hominum diu prae pudore, etiam de necanda deliberavit En ce qui concerne sa fille, il informa le sénat par un mémoire que lut un questeur en son absence et s’abstint longtemps de paraître en public pour cacher sa douleur ; il se demanda même s’il devait la faire exécuter.

Auguste bon metteur en scène ou conscient d’être mauvais comédien ? Quant à faire exécuter sa fille, un châtiment aussi sévère ne correspondait plus aux mœurs romaines de l’époque et n’aurait pas manqué de choquer. Par contre, faire savoir par des fuites savamment calculées qu’il avait songé au châtiment suprême et qu’il y avait renoncé soulignait à la fois l’intensité de sa douleur et l’étendue de sa clémence. Comment dès lors lui reprocher de punir les hommes qui avaient trahi sa confiance en débauchant sa fille ?

Il continue en tout cas à faire étalage de son chagrin de père :

Certe cum sub idem tempus una ex consciis liberta Phoebe suspendio vitam finisset, maluisse se ait Phoebes patrem fuisse. Relegatae usum vini omnemque delicatiorem cultum ademit neque adiri a quoquam libero servove nisi se consulto permisit, et ita ut certior fieret, qua is aetate, qua statura, quo colore esset, etiam quibus corporis notis vel cicatricibus Quoi qu’il en soit, vers la même époque, une des complices de Julia, l’affranchie Phoébé, mit fin à ses jours en se pendant, et il dit qu’il aurait préféré être le père de Phoébé. Il interdit à l’exilée l’usage du vin et tout élément de confort un peu luxueux, il lui interdit aussi de recevoir aucun homme, libre ou esclave, sans sa permission expresse, et sans l’avoir informé de son âge, de sa taille, de la couleur de ses cheveux, et même de ses signes particuliers ou de ses cicatrices.

 

Cinq ans passent. Les Romains n’oublient pas Julia, et en 3 après J.-C., une véritable manifestation populaire a lieu à Rome en sa faveur :

Τοῦ δὲ δήμου σφόδρα ἐγκειμένου τῷ Αὐγούστῳ ἵνα καταγάγῃ τὴν θυγατέρα αὐτοῦ, θᾶσσον ἔφη πῦρ ὕδατι μιχθήσεσθαι ἐκείνην καταχθήσεσθαι. Καὶ ὁ δῆμος πυρὰ ἐς τὸν Τίβεριν πολλὰ ἐνέβαλε· καὶ τότε μὲν οὐδὲν ἤνυσεν, ὕστερον δὲ ἐξεβιάσατο ὥστε ἐς γοῦν τὴν ἤπειρον αὐτὴν ἐκ τῆς νήσου κομισθῆναι.

Comme le peuple priait Auguste avec insistance de faire revenir sa fille, il dit qu’il serait plus facile au feu de se mélanger à l’eau que de la voir revenir. Le peuple alors lança de nombreuses torches enflammées dans le Tibre mais sans résultat immédiat ; un peu plus tard, on manifesta avec plus de force, si bien qu’elle fut transférée de son île sur le continent. Dion Cassius, LV, 13.

Post quinquennium demum ex insula in continentem lenioribusque paulo condicionibus transtulit eam. Nam ut omnino revocaret, exorari nullo modo potuit, deprecanti saepe p. R. et pertinacius instanti tales filias talesque coniuges pro contione inprecatus

Au bout de cinq ans exactement, il la fit transférer de son île sur le continent avec des conditions de détention un peu plus douces. En effet, on ne put obtenir de lui par aucun moyen qu’il lui accorde sa grâce, et comme le peuple romain l’en priait souvent avec une insistance obstinée, il lui souhaita en pleine assemblée de telles filles et de telles femmes. Suétone, Auguste, 65.

 

Faut-il voir dans cet adoucissement tout relatif des conditions de détention de Julia une conséquence du retour de Tibère à Rome après huit années d’absence volontaire ? Notons aussi que Caius Caesar était mort l’année précédente.

 

Eodem anno Iulia supremum diem obiit, ob impudicitiam olim a patre Augusto Pandateria insula, mox oppido Reginorum, qui Siculum fretum accolunt, clausa. Fuerat in matrimonio Tiberii florentibus Gaio et Lucio Caesaribus spreveratque ut inparem ; nec alia tam intima Tiberio causa cur Rhodum abscederet. Imperium adeptus extorrem, infamem et post interfectum Postumum Agrippam omnis spei egenam inopia ac tabe longa peremit, obscuram fore necem longinquitate exilii ratus

Cette même année (17 ap. J.-C.), Julia vécut son dernier jour. Elle avait été autrefois reléguée par son père Auguste dans l’île de Pandateria, puis à Rhégium, sur le détroit de Sicile. Mariée à Tibère à l’époque où florissaient Gaius César et Lucius César, elle avait trouvé cette union indigne d’elle et ce fut la raison profonde du départ de Tibère pour Rhodes. Devenu empereur, il la laissa périr lentement de faim et de misère, alors qu’elle était bannie, déshonorée, privée de tout espoir par l’assassinat d’Agrippa Postumus. Il pensait que le meurtre de Julia passerait inaperçu après un si long exil. Tacite, Annales, I, 53.

 


En guise de conclusion…

Divus Augustus filiam ultra impudicitiae maledictum impudicam relegavit, et flagitia principalis domus in publicum emisit : admissos gregatim adulteros, pererratam nocturnis comessationibus civitatem, forum ipsum ac rostra, ex quibus pater legem de adulteriis tulerat, filiae in stupra placuisse, quotidianum. Ad Marsyam concursum, quum ex adultera in quaestuariam versa, ius omnis licentiae sub ignoto adultero peteret. Haec tam vindicanda principe quam tacenda, quia quarumdam rerum turpitudo etiam ad vindicantem redit, parum potens irae publicaverat. Deinde quum, interposito tempore, in locum irae subisset verecundia, gemens, quod non illa silentio pressisset, quae tamdiu nescierat, donec loqui turpe esset, saepe exclamavit : "Horum mihi nihil accidisset, si aut Agrippa, aut Maecenas vixisset".

Auguste exila sa fille dont les débordements passaient toutes les bornes de l'impudicité ; il publia ainsi les infamies de la maison impériale : les amants admis en troupe; les promenades et les orgies nocturnes ; la place publique elle-même et la tribune aux harangues, d'où le père avait publié sa loi sur l'adultère, choisies de préférence par la fille pour ses prostitutions ; le concours journalier à la statue de Marsyas, lorsque, d'adultère changée en courtisane vénale, elle se ménageait, en se livrant à des amants inconnus, le droit de tout oser. Le prince, dans sa colère, fit publier toutes ces turpitudes qu'il aurait dû cacher et punir ; car il est des crimes dont la honte retombe sur celui même qui les punit. Quelque temps après, la colère ayant fait place à la honte, il gémit de n'avoir pas enseveli dans le silence des désordres qu'il avait ignorés jusqu'au moment où il ne pouvait plus en parler sans rougir, et s'écria plus d'une fois : « Rien de cela ne me serait arrivé, si Agrippa ou Mécène avaient vécu ! » Sénèque, De beneficiis, VI, 32.


 

Inscription bilingue d’Eressos (ville natale de Sappho à Lesbos)

 

IVLIAE CAESARIS F VENERI GENETRICI

ΙΟΥΛΙΑΙ ΚΑΙΣΑΡΟΣ ΘΥΓΑΤΡΙ ΑΦΡOΔIΤΑΙ ΓΕΝΕΤΕΙΡΑΙ

Iuliae Caesaris filiae Veneri Genetrici

Ἰουλίᾳ Καίσαρος θυγατρὶ Ἀφροδίτᾳ γενετείρᾳ

A Julia, fille de César, Vénus mère.

CIL 3, 7156

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Julia

la petite-fille d’Auguste

 

 

En 8 ap. J.-C., nouveau scandale : cette fois, c’est sa petite-fille Julia que le vieil empereur exile, pour les mêmes raisons que sa mère : Iulias, filiam et neptem, omnibus probris contaminatas relegavit il exila les Julia, sa fille et sa petite-fille, parce qu’elles s’étaient souillées de toutes les hontes. Suétone, Auguste, 65.

 

C’est à peu près tout ce que nous savons : ni Velleius, ni Dion Cassius ne soufflent mot de cette nouvelle exilée. Suétone ajoute simplement que ex nepte Iulia post damnationem editum infantem adgnosci alique vetuit il interdit de reconnaître et d’élever un enfant auquel sa petite-fille Julia avait donné le jour après sa condamnation.

 

Née en ~18, elle avait épousé son cousin germain L. Aemilius Paullus, fils de Cornelia, né en 21.

 

Le couple eut deux enfants : M. Aemilius Paulus qui épousera Drusilla, la sœur préférée de Caligula, et Aemilia Lepida, fiancée à Claude.

 

Consul en l’an 1, L. Aemilius Paullus, sera exécuté en 8 pour conspiration, sans doute compromis avec sa femme Julia.

 

On sait qu’Auguste fit également déporter son petit-fils Agrippa Postumus, sous l’influence de Livie selon Tacite (Annales, I, 3) :

nam senem Augustum devinxerat adeo, uti nepotem unicum Agrippam Postumum, in insulam Planasiam proiecerit, rudem sane bonarum artium et robore corporis stolide ferocem, nullius tamen flagitii conpertum

elle avait à ce point enchaîné le vieil Auguste qu’il fit jeter son unique petit-fils Agrippa Postumus dans l’île de Planasie (îlot au sud de l’île d’Elbe). Il est vrai qu’il était dépourvu de toute culture et stupidement orgueilleux de sa force physique, mais on ne pouvait rien lui reprocher de condamnable.

Planasia

Pianosa est un îlot d’environ 6 km de long sur 5 km de large,

situé à 14 km au sud de l’île d’Elbe et à 42 km à l’est de la Corse.

 

Atque ad omnem et eius et Iuliarum mentionem ingemiscens proclamare etiam solebat :

Αἴθὄφελον ἄγαμος τἔμεναι ἄγονός τἀπολέσθαι

nec aliter eos appellare quam tris vomicas ac tria carcinomata sua.

Et chaque fois que l’on mentionnait devant lui le nom d’Agrippa Postumus ou celui des deux Julia, il ne manquait pas de réciter en gémissant : « Comme il vaudrait mieux que je ne me sois pas marié et que je meure sans descendance » (citation d’Homère, Iliade, III, 40) et il ne les appelait pas autrement que « ses trois abcès » et « ses trois chancres ». Suétone, Auguste, 65.

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Il est curieux de constater qu’Ovide, pour des raisons toujours mystérieuses, a été exilé à Tomi la même année que la jeune Julia. Le poète des Amours était-il compromis dans le même scandale ? Je serais tenté d’y croire.

 


La véritable explication de la disgrâce des deux Julia nous est peut-être donnée par Tacite, Annales, IV, 71 :

Per idem tempus Iulia mortem obiit, quam neptem Augustus convictam adulterii damnaverat proieceratque in insulam Trimentam, haud procul Apulis litoribus. Illic viginti annis exilium toleravit Augustae ope sustentata, quae florentis privignos cum per occultum subvertisset, misericordiam erga adflictos palam ostentabat

A la même époque (27 ap. J.-C.) mourut Julia, petite-fille d’Auguste, convaincue d’adultère, qu’il avait condamnée et jetée dans l’île de Tremiti, non loin du rivage de l’Apulie. Elle y supporta vingt ans son exil, subsistant grâce à l’aide d’Augusta, qui après avoir provoqué en secret la chute des enfants de son mari étalait en public sa pitié pour eux lorsqu’ils étaient à terre.

Trimeta

L’archipel des Tremiti se compose de 2 îlots habitables (466 habitants) et de 4 rochers, il est situé à 22 km au nord du Gargano, l’éperon de la botte italienne.

C’est là qu’en 780 Charlemagne exila Paul Diacre (qui put s’enfuir).

En 1911, on y déporta 1300 Lybiens qui s’opposaient à la colonisation italienne de leur pays. Un tiers d’entre eux mourut du typhus dans l’année.

Mussolini y a fait déporter plusieurs centaines d’homosexuels dans des conditions de survie très précaires. (source : Wikipedia)

 


 

 

L'Empire romain

 

Germanicus et Agrippine

Agrippine l’aînée

Agrippine la jeune

Julia Livilla, fille de Germanicus

Julia Drusilla, fille de Germanicus

Julia, fille de Drusus

Messaline

 

 

juillet 2013

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