Noctes Gallicanae

 

La famille d'Auguste

 


Propriété intellectuelle

Je me réserve la propriété de ces pages, conception et traductions, qui sont donc sous copyright © Alain Canu. Bien entendu, vous pouvez les utiliser à votre guise à condition de ne pas en faire un usage commercial et à condition d’en mentionner les références. Si vous souhaitiez utiliser ces pages dans une publication destinée à la vente, j’en serais évidemment flatté, dans ce cas, mettez-moi au courant.

Copyright Notice

All these pages are copyright © Alain Canu, the year being that of the last update.

Notwithstanding, you are free to use this text, provided you do not sell them, and provided you include the above copyright notice (followed by the appropriate year).

If you would like to include any material on these pages in printed material for sale, I'll be flattered: just drop me a line.


 

Livie

 

Germanicus

Agrippine l’aînée

(petite-fille d’Auguste)

les trois Julia, filles de Germanicus et Agrippine

Agrippine

(mère de Néron)

Drusilla

Livilla

 

Julia, fille de Drusus

(petite-fille de Tibère)

 

Messaline

 


Livia Drusilla

Livie

 

Claudii et Livii

Livia Drusilla naît en ~58.

 

Son père, M. Livius Drusus Claudianus, issu de la gens Claudia, a été adopté par M. Livius Drusus, le tribun de ~91 :

Ex hac stirpe Tiberius Caesar genus trahit, e[t] quidem utrumque : paternum a Tiberio Nerone, maternum ab Appio Pulchro, qui ambo Appi Caeci filii fuerunt. Insertus est et Liviorum familiae adoptato in eam materno avo. Suétone, Tibère, 3.

C’est de cette lignée (celle des Claudii) que Tibère César tire son origine, et même des deux côtés : du côté paternel de Tiberius Nero et du côté maternel d’Appius Pulcher, tous deux fils d’Appius Caecus. Il avait aussi un lien avec la famille des Livii puisque son aïeul maternel y était entré par adoption.

 

Livia est donc issue par le sang des Claudii, cette orgueilleuse famille patricienne qui ne recule ni devant l’insolence ni devant la violence :

Multa multorum Claudiorum egregia merita, multa etiam sequius admissa in rem p. extant

on connaît les nombreux services exceptionnels rendus par de nombreux Claudii, on connaît aussi de nombreuses actions nettement moins louables envers l’état. Suétone, Tibère, 2.

 

Les Livii, même s’ils sont plébéiens, ne manquent pas non plus de lettres de noblesse et se comportent de façon au moins aussi violente et aussi orgueilleuse que les Claudii : le grand-père par adoption de Livia, M. Livius Drusus, tribun en ~91, a laissé quelques souvenirs dans l’histoire. Bien sûr, il n’y a aucun lien biologique entre lui et Livie, mais l’éducation a pu jouer un rôle.

 

Le surnom « Drusus » provient d’un glorieux fait d’armes :

Drusus hostium duce Drauso comminus trucidato sibi posterisque suis cognomen invenit. Suétone, Tibère, 3.

Livius Drusus ayant tué Drausus, le chef des ennemis en combat singulier, on lui accorda ce surnom à lui et à ses descendants.

 

Le père de Livie, qui avait été proscrit par les triumvirs, se suicide en novembre ~42 après la deuxième bataille de Philippes : il avait choisi le parti de Brutus.

Drusus Livius, Iuliae Augustae pater, et Varus Quintilius ne temptata quidem hostis misericordia alter se ipse in tabernaculo interemit ... Velleius Paterculus, II, 71.

Drusus Livius, le père de Julia Augusta, et Varus Quintilius ne firent pas appel à la clémence de l’ennemi : le premier se donna lui-même la mort sous sa tente...

 

Epouse de Tiberius Claudius Nero

Vers ~44, âgée de 14 ans, Livia Drusilla épouse Tiberius Claudius Nero, un très lointain cousin : ils descendent tous les deux du célèbre Appius Caecus. Questeur en 48, Tiberius Nero est placé par César à la tête de sa flotte à Alexandrie :

Quod ubi Caesari nuntiatum est, universam classem iubet expediri atque instrui. Praeficit huic Ti. Neronem. César, Guerre d’Alexandrie, 25.

En fonction de ces événements, César ordonne de préparer et de disposer la flotte tout entière. Il place à sa tête Tiberius Nero.

Si l’on admet qu’un questeur devait avoir une trentaine d’années, Tiberius Nero était né vers 78 : il avait donc vingt ans de plus que sa femme, ce qui était banal à l’époque.

Il semble, si l’on en croit Suétone (Tibère, 4), que Tiberius Nero ait donné toute satisfaction à César :

Pater Tiberi, Nero, quaestor C. Caesaris Alexandrino bello classi praepositus, plurimum ad victoriam contulit. Quare et pontifex in locum P. Scipionis substitutus et ad deducendas in Galliam colonias, in quis Narbo et Arelate erant, missus est.

Tiberius Nero, le père de Tibère, questeur de C. César, commanda sa flotte pendant la guerre d'Alexandrie et contribua grandement à la victoire. En récompense, il fut d'abord nommé pontife (en 46), à la place de P. Scipion, puis envoyé en Gaule pour créer des colonies, entre autres celles de Narbonne et d'Arles.

 

Tiberius était peut-être un vrai républicain, mais je crois surtout que l’hérédité des Claudii l’a conduit à refuser toute autorité n’émanant pas d’un membre de sa gens :

Tamen Caesare occiso, cunctis turbarum metu abolitionem facti decernentibus, etiam de praemiis tyrannicidarum referendum censuit. Pourtant, après la mort de César, quand tous, par crainte des troubles, votaient l'impunité du crime, il alla jusqu'à demander qu'on fît un rapport sur les récompenses dues aux tyrannicides.

 

Récompenser les tyrannicides n’implique pas qu’on les suive : Tiberius choisit le camp de L. Antonius et devient donc l’ennemi d’Octave :

Praetura deinde functus, cum exitu anni discordia inter triumviros orta esset, retentis ultra iustum tempus insignibus L. Antonium consulem triumviri fratrem ad Perusiam secutus...

Plus tard, à la fin de l'année pendant laquelle il exerça la préture (en 42), la discorde s'étant élevée entre les triumvirs, il garda ses insignes au-delà du terme légal et suivit à Pérouse le consul L. Antoine, frère du triumvir...

C’est cette année-là que sa femme Livie donne naissance, le 16 novembre, à un premier fils qui deviendra l’empereur Tibère.

 

... deditione a ceteris facta, solus permansit in partibus ac primo Praeneste, inde Neapolim evasit servisque ad pilleum frustra vocatis in Siciliam profugit

... et, restant seul de son parti, après la soumission de tous les autres (en 40), il parvint à gagner d'abord Préneste, puis Naples mais, ne réussissant pas à soulever les esclaves en leur promettant la liberté, il se réfugia en Sicile.

Sed indigne ferens nec statim se in conspectum Sexti Pompei admissum et fascium usu prohibitum, ad M. Antonium traiecit in Achaiam. Cum quo brevi reconciliata inter omnis pace Romam redit

Mais indigné de n'avoir pas été tout de suite admis en présence de Sextus Pompée et de se voir interdire l'usage des faisceaux, il passa en Achaïe, pour rejoindre M. Antoine. Bientôt, à la faveur de la paix générale, il revint avec lui à Rome.

 

En octobre 40 en effet Antoine et Octave réconciliés signent les accords de Brindes et durant l’été 39 les triumvirs concluent à Misène un accord avec Sextus Pompée : la paix générale semble revenue et beaucoup de Romains bénéficient d’une amnistie pour leurs engagements antérieurs.

 

Mais les deux années précédentes ont été pénibles pour le bébé Tibère et pour sa toute jeune mère âgée de 16 à 18 ans.

Infantiam pueritiamque (Tiberius) habuit laboriosam et exercitatam, comes usque quaque parentum fugae ; quos quidem apud Neapolim sub inruptionem hostis navigium clam petentis vagitu suo paene bis prodidit, semel cum a nutricis ubere, ite[ru]m cum a sinu matris raptim auferretur ab iis, qui pro necessitate temporis mulierculas levare onere temptabant. Les premières années et l’enfance (de Tibère) furent malheureuses et agitées, car il accompagna partout ses parents dans leur fuite; à Naples, tandis qu'ils cherchaient à s'embarquer secrètement, à l'approche de l'ennemi, il faillit à deux reprises les trahir par ses vagissements, quand on l'arracha en toute hâte d'abord au sein de sa nourrice, puis aux bras de sa mère, pour alléger les femmes de leur fardeau, dans ce moment critique.

Per Siciliam quoque et per Achaiam circumductus ac Lacedaemoniis publice, quod in tutela Claudiorum erant, demandatus, digrediens inde itinere nocturno discrimen vitae adiit flamma repente e silvis undique exorta adeoque omnem comitatum circumplexa, ut Liviae pars vestis et capilli amburerentur Promené ensuite à travers la Sicile et l'Achaïe, puis confié à la cité de Lacédémone, qui était sous la protection des Claudii, il risqua de périr en voyageant de nuit, au départ de cette ville, car un incendie éclata subitement et de toutes parts dans les bois, entourant de si près toute la troupe que Livie eut une partie de ses vêtements et sa chevelure atteintes par les flammes.

 

Il faut bien admettre que Livia Drusilla a dû passer deux années difficiles et aventureuses. Que pouvait-elle penser d’Octave, l’ennemi qu’elle fuyait avec son mari ?

Livia, nobilissimi et fortissimi viri Drusi Claudiani filia, genere, probitate, forma Romanarum eminentissima, quam postea coniugem Augusti vidimus, quam transgressi ad deos sacerdotem ac filiam, tum fugiens mox futuri sui Caesaris arma ac manus bimum hunc Tiberium Caesarem, vindicem Romani imperii futurumque eiusdem Caesaris filium, gestans sinu.

Livie, fille du très noble et très valeureux Drusus Claudianus, la plus éminente des Romaines pour la naissance, la vertu et la beauté, que nous avons vu devenir plus tard l'épouse d'Auguste, puis sa prêtresse et sa fille quand il fut allé rejoindre les dieux, fuyait alors les armes et les troupes de celui qui allait bientôt devenir son mari, portant sur son sein notre Tibère César, alors âgé de deux ans, qui allait devenir le protecteur de l'Empire romain et le fils de ce même Auguste. Velleius Paterculus, II, 75.

 

Tiberius Claudius Nero disparaît de la vie politique. Il meurt en ~33. Suétone nous dit que Tibère perdit son père à l’âge de neuf ans et Novem natus annos defunctum patrem pro rostris laudavit  prononça son éloge funèbre du haut de la tribune aux harangues.

 

C’est encore Velleius qui me fournit un mot de conclusion sur le premier mari de Livie, même si l’historien veut tracer un portrait flatteur du père de son empereur :

Ti. Claudius Nero praetorius et pontifex, Ti. Caesaris pater, magni vir animi doctissimique et ingenii.

Tiberius Claudius Nero, ancien préteur et pontife, père de Tibère César, homme à l’esprit généreux, intelligent et d’une grande culture.

P1060969.bmp

Drusus, musée du Louvre

Epouse d’Octave-Auguste

Début janvier 38 ou fin décembre 39,

τὴν Σκριβωνίαν τεκοῦσαν οἰ θυγάτριον ἀπεπέμψατο αὐθημερόν

(Octave) divorça de Scribonia le jour même où elle lui donna une fille, depuis quelques mois en effet

τῆς Λιουίας ἐρᾶν ἤρχετο

(Octave) était tombé amoureux de Livie. Dion Cassius, 48, 34.

et le 17 janvier 38, Octave épouse Livia Drusilla alors qu’elle était enceinte son second fils, Decimus Claudius Drusus (~38-~9).

 

Une telle précipitation a surpris les Romains et certains ont même affecté d’en être choqués, Marc Antoine par exemple :

M. Antonius super festinatas Liviae nuptias obiecit.

Marc Antoine lui reprocha son mariage précipité avec Livie. Suétone, Auguste, 69.

 

Dion Cassius (XLVIII, 44) propose un récit plus détaillé que celui des autres historiens anciens :

Ταῦτά τε οὖν τότε ἐγένετο, καὶ Καῖσαρ τὴν Λιουίαν ἔγημεν. Ἦν δὲ θυγάτηρ μὲν Λιουίου Δρούσου, ὃς ἔν τε τοῖς ἐκτεθεῖσιν ἐν τῷ λευκώματι ἐγεγόνει καὶ ἑαυτὸν μετὰ τὴν ἐν τῇ Μακεδονίᾳ ἧτταν κατεκέχρητο, γυνὴ δὲ τοῦ Νέρωνος, μεθ´ οὗ συνδιέφυγεν, ὥσπερ εἴρηται· καὶ ἐκύει γε ἐξ αὐτοῦ μῆνα ἕκτον.

Sur ces entrefaites, Octave épousa Livie. Elle était la fille de Livius Drusus qui avait été sur la liste des proscrits et s'était tué après la défaite de Macédoine et l'épouse de Néron qu'elle avait accompagné dans sa fuite, comme je l'ai dit, et elle était enceinte de lui de six mois.

 

Dion ne dit ni où ni quand ni comment Octave est tombé amoureux de Livie, ni comment Livie a accueilli cette passion, ni si c’est elle qui l’a provoquée.

Livie et son mari avaient dû rentrer à Rome après l’amnistie proclamée lors des accords de Brindes en octobre 40 :

Καῖσαρ ὑπέμεινε πάντας μὲν τοὺς ἐν τῷ πολέμῳ τῷ κατὰ τὸν Λούκιον τὸν τοῦ Ἀντωνίου ἀδελφὸν μεταστάντας πρὸς αὐτόν

César reçut tous ceux qui étaient passés de son côté après avoir combattu dans la guerre contre Lucius le frère d’Antoine. Dion Cassius, XLVIII, 29.

Dès lors, on peut imaginer que le couple Nero-Livia avait été amené du fait de son appartenance à la haute noblesse de Rome à rencontrer souvent Octave, ne serait-ce que lors des fêtes du mariage d’Antoine avec Octavie. Si l’on en croit Suétone (Claude, 1) le bruit aurait même couru que les deux jeunes gens (Octave avait 24 ans et Livie 19) étaient devenus amants :

Patrem Claudi Caesaris Drusum, olim Decimum mox Neronem praenomine, Livia, cum Augusto gravida nupsisset, intra mensem tertium peperit, fuitque suspicio ex vitrico per adulterii consuetudinem procreatum. Statim certe vulgatus est versus :

Τοῖς εὐτυχοῖσι καὶ τρίμενα παιδῖα

Drusus, le père de l’empereur Claude, qui porta d’abord le prénom de Decimus, puis celui de Néron, fut mis au monde par Livie trois mois après qu’elle eut épousé Auguste alors qu’elle était enceinte. On fit courir le bruit qu’il avait été conçu dans l’adultère par son beau-père. Quoi qu’il en soit, le vers suivant courut aussitôt sur toutes les lèvres :

« les gens heureux ont même des enfants en trois mois ».

image004

forma Romanarum eminentissima

 

Content ou réticent, de bon ou de mauvais gré, Tiberius Claudius accepte de divorcer :

Livia, Drusi Claudiani filia, despondente Ti. Nerone, cui ante nupta fuerat, Caesari nupserat

Tiberius Nero, à qui elle était mariée ayant renoncé à elle, Livia, la fille de Drusus Claudianus, épousa César. Velleius Paterculus, II, 94.

 

Reste un problème juridique à résoudre : est-il légal d’épouser une femme enceinte ?

Διστάζοντος γοῦν τοῦ Καίσαρος, καὶ πυθομένου τῶν ποντιφίκων εἴ οἱ ὅσιον ἐν γαστρὶ ἔχουσαν αὐτὴν ἀγαγέσθαι εἴη, ἀπεκρίναντο ὅτι εἰ μὲν ἐν ἀμφιβόλῳ τὸ κύημα ἦν, ἀναβληθῆναι τὸν γάμον ἐχρῆν, ὁμολογουμένου δὲ αὐτοῦ οὐδὲν κωλύει ἤδη αὐτὸν γενέσθαι, τάχα μέν που καὶ ὄντως ἐν τοῖς πατρίοις τοῦτο εὑρόντες, πάντως δ´ ἄν, εἰ καὶ μὴ εὗρον αὐτό, εἰπόντες.

Comme assurément César ne savait que faire, il s'informa auprès des pontifes pour savoir s'il était permis de l'épouser alors qu'elle attendait un enfant. Ceux-ci répondirent que, si la conception était douteuse, il fallait différer le mariage, mais que celle-ci reconnue rien n'empêchait désormais qu'il ait lieu. Ils avaient peut-être réellement trouvé cela dans les ordonnances ancestrales , mais ils l'auraient dit de toute façon, même s'ils ne l'avaient pas trouvé. Dion Cassius, 48, 44.

Tacite (Annales, I, 10) fait entendre une voix un peu discordante :

nec domesticis abstinebatur : abducta Neroni uxor et consulti per ludibrium pontifices an concepto necdum edito partu rite nuberet ...

Même la vie privée ne fut pas épargnée : ayant enlevé à Néron son épouse, et consulté par dérision les pontifes pour savoir si elle pouvait se marier valablement étant enceinte et avant d’avoir accouché...

 

Quoi qu’il en soit, il ne reste plus alors qu’à célébrer le mariage :

Ἐξέδωκε δὲ αὐτὴν αὐτὸς ἀνὴρ ὥσπερ τις πατήρ. Καί τι καὶ τοιοῦτον ἐν τῇ ἑστιάσει σφῶν συνηνέχθη· παιδίον τι τῶν ψιθύρων, οἷα αἱ γυναῖκες γυμνὰ ὡς πλήθει ἀθύρουσαι τρέφουσιν, ἰδὸν χωρὶς μὲν τὴν Λιουίαν μετὰ τοῦ Καίσαρος χωρὶς δὲ τὸν Νέρωνα μεθ´ ἑτέρου τινὸς κατακείμενον, προσῆλθέ τε αὐτῇ καὶ ἔφη « τί ποιεῖς ἐνταῦθα, κυρία; γὰρ ἀνήρ σου » δείξας αὐτόν « ἐκεῖ κατάκειται. »

Son mari lui-même la donna en mariage comme un père. Et voici à peu près ce qui arriva lors du banquet : un des jeunes esclaves babillards, comme les femmes en entretiennent souvent, nus, pour se divertir, voyant d'un côté Livie étendue en compagnie de César et ailleurs Néron en compagnie d'un autre convive, s'approcha d'elle et lui dit en lui montrant Néron : « Que fais-tu là, Maîtresse ? Ton mari est couché là-bas. »

Ταῦτα μὲν οὖν οὕτως ἐπράχθη, συνοικοῦσα δὲ ἤδη γυνὴ τῷ Καίσαρι τίκτει Κλαύδιον Δροῦσον Νέρωνα. Καὶ αὐτὸν Καῖσαρ καὶ ἀνείλετο καὶ τῷ πατρὶ ἔπεμψεν, αὐτὸ τοῦτο ἐς τὰ ὑπομνήματα ἐγγράψας, ὅτι Καῖσαρ τὸ γεννηθὲν Λιουίᾳ τῇ ἑαυτοῦ γυναικὶ παιδίον Νέρωνι τῷ πατρὶ ἀπέδωκε. Καὶ ἐκεῖνος {τε} τελευτῶν οὐ πολλῷ ὕστερον ἐπίτροπον καὶ τούτῳ καὶ τῷ Τιβερίῳ αὐτὸν τὸν Καίσαρα κατέλιπεν. δ´ οὖν ὅμιλος ἄλλα τε ἐπὶ τούτῳ πολλὰ διεθρύλει, καὶ τοῖς εὐτυχοῦσι τρίμηνα παιδία γεννᾶσθαι ἔλεγεν, ὥστε καὶ ἐς παροιμίαν τὸ ἔπος προχωρῆσαι.

Ceci étant, Livie, mariée dès lors à César, met au monde Claudius Drusus Néron. César reconnut l'enfant en le prenant dans ses bras et l'envoya à son père. Il écrivit dans ses mémoires cela même : « César rendit à son père Néron, l'enfant né de Livie, sa propre épouse. » Néron, en mourant peu après, laissa César en personne tuteur de cet enfant et de Tibère. Le peuple donc, entre autres bruits qu'il répandait à ce sujet, disait qu'aux gens heureux les enfants naissent en trois mois et l'expression finit par devenir un proverbe. Dion Cassius, 48, 44.

 

Malheureusement pour Auguste,

ex Livia nihil liberorum tulit, cum maxime cuperet. Infans, qui conceptus erat, immaturus est editus

il n’eut pas d’enfant de Livie, bien qu’il le désirât par dessus tout. Livie tomba enceinte mais l’enfant naquit avant terme. Suétone, Aug., 63.

C’est ainsi, semble-t-il, qu’Octave-Auguste s’attache beaucoup plus au petit Decimus Claudius Drusus qu’il avait pris dans ses bras (αὐτὸν ἀνείλετο, filium sustulit), geste on le sait de la plus haute signification, qu’à son frère Tibère.

 

Bien qu’elle ne lui ait pas donné d’enfant vivant, Auguste resta toujours attaché à Livie :

[quam] dilexit et probavit unice ac persevanter

il lui montra un amour et une estime sans faille jusqu’au bout (Suétone, Aug., 62).

Diligo représente un amour fondé sur l’estime, sur un choix raisonné.

 

On sait qu’Auguste n’a jamais été physiquement fidèle et que Livie a poussé loin la complaisance :

Circa libidines haesit, postea quoque, ut ferunt, ad vitiandas virgines promptior, quae sibi undique etiam ab uxore conquirerentur Il fut toujours attaché aux plaisirs de la chair, et sur le tard aussi, dit-on, empressé à déflorer des jeunes filles que l’on faisait venir, que même sa femme faisait venir pour lui d’un peu partout. Suétone, Aug.,71.

Dion Cassius (LIV, 19) raconte que le départ d’Auguste pour la Gaule en ~16, départ officiellement justifié par un révolte des Gaulois, aurait eu pour motif réel une liaison avec Terentia, la femme de Mécène :

Καί τινες καὶ διὰ τὴν Τερεντίαν τὴν τοῦ Μαικήνου γυναῖκα ἀποδημῆσαι αὐτὸν ὑπετόπησαν, ἵν´ ἐπειδὴ πολλὰ περὶ αὐτῶν ἐν τῇ Ῥώμῃ ἐλογοποιεῖτο, ἄνευ θροῦ τινὸς ἐν τῇ ἀλλοδημίᾳ αὐτῇ συνῇ· οὕτω γὰρ οὖν πάνυ αὐτῆς ἤρα ὥστε καὶ ἀγωνίσασθαί ποτε αὐτὴν περὶ τοῦ κάλλους πρὸς τὴν Λιουίαν ποιῆσαι.

Certains affirment qu’il avait quitté Rome pour Terentia, la femme de Mécène, afin, dans la mesure où à Rome on parlait beaucoup d’eux, de vivre avec elle à l’étranger sans avoir à se soucier de la rumeur publique. Sa passion amoureuse pour elle était telle qu’il la fit même participer un jour à un concours de beauté contre Livie.

J’imagine le concours si Auguste s’est inspiré du jugement de Pâris ! !

jugement de Pâris.bmp

 

En août 14, âgé de 77 ans, Auguste expire dans les bras de Livie laquelle il dit :

Livia, nostri coniugii memor vive, ac vale !

Livie, n’oublie pas notre union tant que tu vivras, adieu ! Suétone, Aug., 99.

 

Aux termes du testament d’Auguste, elle reçoit le titre de « Augusta » et elle est adoptée dans la famille des Julii : on l’appelle désormais Iulia Augusta.

Multa patrum et in Augustam adulatio. Alii parentem, alii matrem patriae appellandam, plerique ut nomini Caesaris adscriberetur Iuliae filius censebant. Ille moderandos feminarum honores dictitans...

Les sénateurs multiplièrent aussi les flatteries envers l’Augusta. Les uns proposaient qu’on lui décerne le titre de Mère, les autres celui de Mère de la patrie, la plupart qu’au nom de César on ajoute le titre de Fils de Julia. Tibère répéta qu’il fallait limiter les honneurs accordés aux femmes. Tacite, Annales, I, 14.

 

Livie survivra 15 ans à son mari : elle meurt en 29.

 

Nécrologie

Sous le consulat de Rubellius et Fufius (tous deux portaient le surnom de Geminus) mourut, à un âge très avancé Julia Augusta. Elle était d'une très illustre noblesse puisqu’elle appartenait à la famille des Claudii et par adoption à celle des Livii et des Julii.

Rubellio et Fufio consulibus, quorum utrique Geminus cognomentum erat, Iulia Augusta mortem obiit, aetate extrema, nobilitatis per Claudiam familiam et adoptione Liviorum Iuliorumque clarissimae.

Elle fut mariée d'abord à Tiberius Nero, qui s'enfuit de sa patrie dans la guerre de Pérouse, et y revint lorsque la paix fut faite entre Sex. Pompée et les triumvirs ; elle eut des enfants de ce mariage. Puis, César, épris de sa beauté, l'enleva à son mari (on ne sait si ce fut malgré elle) ; et, dans son impatience, il l'amena dans ses pénates sans attendre même qu'elle fût accouchée.

Primum ei matrimonium et liberi fuere cum Tiberio Nerone, qui bello Perusino profugus pace inter Sex. Pompeium ac triumviros pacta in urbem rediit. Exim Caesar cupidine formae aufert marito, incertum an invitam, adeo properus ut ne spatio quidem ad enitendum dato penatibus suis gravidam induxerit. Nullam posthac subolem edidit sed sanguini Augusti per coniunctionem Agrippinae et Germanici adnexa communis pronepotes habuit.

Elle n'eut pas d'enfant de ce dernier mariage ; mais l'union d'Agrippine et de Germanicus mêla son sang à celui d'Auguste et lui donna des arrière-petits-fils communs avec ce prince.

Sanctitate domus priscum ad morem, comis ultra quam antiquis feminis probatum, mater impotens, uxor facilis et cum artibus mariti, simulatione filii bene composita. funus eius modicum, testamen tum diu inritum fuit. Iaudata est pro rostris a G. Caesare pronepote qui mox rerum potitus est.

Elle fut pure dans ses moeurs comme aux anciens jours, affable au-delà de ce qui semblait permis aux femmes d'autrefois, mère impérieuse, épouse complaisante, le caractère enfin bien assorti à la politique de son époux, à la dissimulation de son fils. Ses funérailles furent modestes, son testament longtemps négligé. Elle fut louée à la tribune par Gaius César (Caligula), son arrière-petit-fils, qui depuis parvint à l’empire. Tacite, Annales, V, 1.

 

P1060973.bmp

Livie, marbre, musée du Louvre, vers 50 ap. J.-C.

 

L’impératrice

Suétone (Galba, 1) et Dion Cassius (XLVIII, 52) illustrent par une anecdote significative la place qu’a occupée Livie dans la vie politique de Rome :

Progenies Caesarum in Nerone defecit ; quod futurum, compluribus quidem signis, sed vel evidentissimis duobus apparuit. Liviae, olim post Augusti statim nuptias Veientanum suum revisendi, praetervolans aquila gallinam albam ramulum lauri rostro tenentem, ita ut rapuerat, demisit in gremium ; cumque nutriri alitem, pangi ramulum placuisset, tanta pullorum suboles provenit, ut hodieque ea villa ad Gallinas vocetur, tale vero lauretum, ut triumphaturi Caesares inde laureas decerperent ; fuitque mox triumphantibus, illas confestim eodem loco pangere ; et observatum est, sub cuiusque obitum arborem ab ipso institutam elanguisse. Ergo novissimo Neronis anno et silva omnis exaruit radicitus, et quidquid ibi gallinarum erat interiit ; ac subinde tacta de caelo Caesarum aede, capita omnibus simul statuis deciderunt, Augusti etiam sceptrum e manibus excussum est.

La famille des Césars s'éteignit avec Néron : de très nombreux présages l'avaient annoncé, mais il y en eut deux tout particulièrement clairs. Jadis Livie, étant venue revoir, aussitôt après son mariage avec Auguste, sa propriété de Véies, un aigle qui la dépassa en volant laissa tomber sur son sein une poule blanche tenant en son bec, comme lorsqu'il l'avait enlevée, un rameau de laurier ; elle eut l’idée de faire nourrir l'oiseau et de planter la branche ; or, le premier eut une progéniture si nombreuse que, aujourd'hui encore, la maison s'appelle « Ad Galinas », et les rejetons de l'autre forment un bois si vaste, que les Césars, avant le triomphe, allaient y cueillir leurs lauriers ; de plus, ce fut pour eux une tradition d'en planter d'autres en ce même lieu, aussitôt après avoir triomphé, et l'on observa que, vers le temps où chacun d'eux mourut, l'arbre qu'il avait planté dépérit. Aussi, durant la dernière année que vécut Néron, le bois tout entier se dessécha jusqu'aux racines et toutes les poules moururent.

 

Τό τε τῇ Λιουίᾳ συμβὰν ἐκείνῃ μὲν καθ´ ἡδονὴν ἐγένετο, τοῖς δ´ ἄλλοις δέος ἐνεποίησε· λευκὴν γὰρ ὄρνιθα, κλωνίον δάφνης ἐγκάρπου φέρουσαν, ἀετὸς ἐς τὸν κόλπον αὐτῆς ἐνέβαλε. Καὶ ἐδόκει γὰρ οὐ σμικρὸν τὸ σημεῖον εἶναι, τήν τε ὄρνιθα ἐν ἐπιμελείᾳ ἦγε καὶ τὴν δάφνην ἐφύτευσε. Καὶ ἡ μὲν ῥιζωθεῖσα ηὔξησεν ὥστε καὶ τοῖς τὰ ἐπινίκια μετὰ τοῦτο πέμψασιν ἐπὶ πλεῖστον ἐξαρκέσαι, ἥ τε Λιουία ἐγκολπώσεσθαι καὶ τὴν τοῦ Καίσαρος ἰσχὺν καὶ ἐν πᾶσιν αὐτοῦ κρατήσειν ἔμελλε. 

Ce qui arriva à Livie lui apporta un grand plaisir mais inspira de la crainte aux autres : un aigle laissa tomber sur son sein une poule blanche portant une petite branche de laurier avec des fruits. Comme le signe semblait important, elle prit soin de l'oiseau et planta le laurier. Celui-ci prit racine et grandit au point de suffire largement pour ceux qui par la suite célébrèrent des triomphes et Livie devait recueillir en son sein la puissance de César et régner sur lui en tout.

 

Mais dès ~23, les Romains sont conscients de la rivalité qui oppose la race des Julii, représentée alors par Julia, fille d’Auguste et son mari Marcellus, fils d’Octavie, à la race des Claudii, représentée par Livie et ses deux fils Tibère et Drusus.

Αἰτίαν μὲν οὖν ἡ Λιουία τοῦ θανάτου τοῦ Μαρκέλλου ἔσχεν, ὅτι τῶν υἱέων αὐτῆς προετετίμετο  Livie fut accusée d’être responsable de la mort de Marcellus, parce qu’il avait été placé au-dessus de ses propres fils. Dion Cassius, LIII, 33.

Bien sûr, Livie se justifie assez facilement dans la mesure où Marcellus est mort d’une maladie qui emporte cette année-là et la suivante de très nombreux habitants de Rome. Il n’en reste pas moins que le soupçon va persister.

 

On ignore quelle fut son attitude en ~2 quand Auguste condamna sa fille Julia au bannissement mais on peut imaginer sa satisfaction.

 

En 4, après Lucius César en 2, c’est Gaius César qui disparaît.

ἀπέθανε δὲ ἐξαίφνης νοσήσας, ὥστε ἐπ’ἀμφοτέροις σφίσι τὴν Λιουίαν ἄλλως τε καὶ ἐν τῷ χρόνῳ τούτῳ ὁ Τιβέριος ἐς τὴν ῾Ρώμην ἐκ τῆς ῾Ρόδου ἀφίκετο, ὑποπτευθῆναι.

il mourut d’une maladie subite, si bien qu’on soupçonna Livie d’être pour quelque chose dans les deux décès, d’autant que Tibère revint de Rhodes à Rome à la même époque. Dion Cassius, LV, 10.

Encore une fois, la rumeur ne prouve rien, sinon que les rivalités entre les factions de la famille impériale sont connues de tout le monde.

Auguste commence à vieillir, il a 67 ans. Qui peut lui succéder ? Son seul petit-fils survivant est Agrippa Postumus, âgé seulement de 16 ans et dont le caractère se révèle de plus en plus difficile. Sa petite-fille Julia, 23 ans, a épousé un neveu du triumvir Lépide et lui a donné deux enfants dont un garçon. Mais il coule peu de sang des Julii dans les veines de cet arrière-petit-fils. L’autre petite-fille d’Auguste, Agrippine, a 18 ans. Elle est mariée à un homme proche du vieil empereur, le fils de Decimus Drusus, Germanicus. Drusus était marié à Antonia Minor, fille d’Antoine et d’Octavie. Germanicus est donc un petit-neveu d’Auguste. Il est le petit-fils de Livie, mais aussi le petit-fils d’Antoine et il n’a que 19 ans. Le seul héritier possible dans l’immédiat reste Tibère, 46 ans, à qui Auguste fait adopter Germanicus. Ainsi, le futur empereur sera un Claude mais, grâce à sa femme Agrippine, il transmettra à ses descendants le sang des Jules !

En 7, Auguste confie un commandement militaire à Germanicus et non à Agrippa

ὅτι δουλοπρεπής τε ἐκεῖνος ἦν καὶ τὰ πλεῖστα ἡλιεύετο, ὅθενπερ καὶ Ποσειδῶνα ἑαυτὸν ἐπωνόμαζε, τῇ τε ὀργῇ προπετεῖ ἐχρῆτο, καὶ τὴν Ἰουλίαν ὡς μητρυιὰν διέβαλλεν, αὐτῷ τε τῷ Αὐγούστῳ πολλάκις ὑπὲρ τῶν πατρῴων ἐπεκάλει

parce que celui-ci avait un caractère servile et passait la majeure partie de son temps à la pêche, ce pourquoi il se nommait lui-même Neptune ; il se laissait aller à de violentes colères, disait du mal de Livie en tant que belle-mère et réclamait souvent à Auguste lui-même l’héritage paternel. Dion Cassius, LV, 32.

 

On sait qu’Auguste fit également déporter son petit-fils Agrippa Postumus, sous l’influence de Livie selon Tacite (Annales, I, 3) :

nam senem Augustum devinxerat adeo, uti nepotem unicum Agrippam Postumum, in insulam Planasiam proiecerit, rudem sane bonarum artium et robore corporis stolide ferocem, nullius tamen flagitii conpertum

elle avait à ce point enchaîné le vieil Auguste qu’il fit jeter son unique petit-fils Agrippa Postumus dans l’île de Planasie (îlot au sud de l’île d’Elbe). Il est vrai qu’il était dépourvu de toute culture et stupidement orgueilleux de sa force physique, mais on ne pouvait rien lui reprocher de condamnable.

 

« Ulixes stolatus »

Un jugement flatteur du contemporain Velleius Paterculus (II, 130) :

... mater, eminentissima et per omnia deis quam hominibus similior foemina, cuius potentiam nemo sensit nisi aut levatione periculi aut accessione dignitatis..

... sa mère, une femme tout à fait exceptionnelle et en tout plus proche des dieux que des hommes, dont personne n’éprouva la puissance si ce n’est pour échapper à un danger ou s’élever dans les honneurs.

 

Un jugement sévère de Tacite presque un siècle plus tard :

postremo Livia gravis in rem publicam mater, gravis domui Caesarum noverca.

enfin Livie nuisible comme mère à l’état, fut nuisible à la maison des Césars comme belle-mère. (Annales, I, 10)

 

Le jugement d’un proche qui avait 17 ans à sa mort et qui l’a bien connue, son arrière-petit-fils Caligula :

Ulixes stolatus

Ulysse en jupons !

 


Germanicus

 

 

 

Après la mort des Césars Gaius et Lucius, fils d’Agrippe et Julia, Auguste âgé de soixante-sept ans se trouve obligé de régler à nouveau sa succession. Il adopte son dernier petit-fils Agrippa Postumus, il adopte aussi Tibère, son beau-fils, alors âgé de quarante-six ans. Tibère, pourtant déjà père d’un garçon majeur, Drusus, se voit contraint d’adopter lui-même son neveu, le fils de son frère Nero Claudius Drusus, surnommé Germanicus, ce titre étant transmissible à son héritier.

 

La succession à la tête de l’empire est donc réglée : Tibère d’abord, puis Germanicus assureront la continuité du pouvoir. A la mort d’Auguste, Tibère est âgé de 56 ans, son fils Drusus a 24 ans, Germanicus en a 29. On pouvait penser qu’il restait à Tibère une dizaine d’années à vivre, une douzaine au plus : ses deux fils, le fils biologique et le fils adoptif, auraient atteint l’âge mûr et ne pouvaient manquer de se trouver en compétition pour succéder à leur père. Lequel des deux le vieil empereur allait-il pousser en avant ?

 

Claudius Nero Drusus Germanicus, devenu du fait de ces adoptions en chaîne Gaius Julius Caesar, est passé dans l’histoire sous le nom de Germanicus.

image002

germanicvs caesar ti avg f divi avg n

 

Né en ~15, fils de Decimus Claudius Drusus (~39-~9), neveu de Tibère, il porte en lui le sang des Claudii par sa grand-mère paternelle Livia Drusilla, épouse d’Auguste, tout comme Drusus, le fils biologique de Tibère, mais il porte aussi en lui le sang des Julii par sa grand-mère maternelle Octavie, sœur d’Auguste. Seule ombre possible aux yeux d’Auguste à la naissance de l’enfant : par sa mère Antonia Minor, il est le petit-fils de Marc Antoine.

 

ΑΝΤΩΝΙΑΝ ΤΗΝ

ΑΔΕΛΦΙΔΗΝ ΤΗΝ ΘΕΟΥ

ΣΕΒΑΣΤΟΥ ΓΥΝΑΙΚΑ ΔΕ ΓΕΝΟΜΕΝΗΝ

ΔΡΟΥΣΟΥ ΚΛΑΥΔΙΟΥ

ΑΔΕΛΦΟΥ ΤΟΥ ΑΥΤΟΚΡΑΤΟΡΟΣ

ΤΙΒΕΡΙΟΥ ΣΕΒΑΣΤΟΥ

ΥΙΟ[Υ] ΣΕΒΑΣΤΟΥ ΜΗΤΕΡΑ

ΔΕ ΓΕΡΜΑΝΙΚΟΥ ΚΑΙΣΑΡΟΣ

ΚΑΙ ΤΙΒΕΡΙΟΥ ΚΛΑΥΔΙΟΥ

ΓΕΡΜΑΝΙΚΟΥ

ΚΑΙ ΛΕΙΒΙΑΣ ΘΕΑΣ ΑΦΡΟΔΕΙΤΗΣ

ΑΝΧΕΙΣΙΑΔΟΣ

ΠΛΕΙΣΤΑΣ ΚΑΙ ΜΕΓΙΣΤΑΣ

ΑΡΧΑΣ ΤΟΥ ΘΕΙΟΤΑΤΟΥ

ΓΕΝΟΥΣ ΠΑΡΑΣΚΟΥΣΑΝ

ΦΙΛΩΝ ΑΠΟΛΛΩΝΙΟΥ

ΤΗΝ ΕΑΥΤΟΥ

ΘΕΑΝ ΚΑΙ ΕΥΕΡΓΕΤΙΝ

ΕΚ ΤΩΝ ΙΔΙΩΝ

ILS 8787, près de Troie

Antonia, nièce du dieu Auguste, devenue l’épouse de Drusus Claudius, frère de l’empereur Tibère Auguste fils d’Auguste, et mère de Germanicus César et de Tibère Claude Germanicus et de Livie (Livilla), déesse Aphrodite, descendante d’Anchise. A celle qui lui a accordé les charges les plus hautes et plus importantes envers sa divine famille, Philon fils Apollonios consacre à ses frais cette statue de sa déesse et bienfaitrice.

 

Mais il est surtout le seul descendant mâle des Julii capable de succéder un jour au vieil empereur :

L’arrière-petit-fils d’Auguste, fils de sa petite-fille Julia, mariée à L Aemilius Paulus, n’est encore qu’un bébé.

Agrippa Postumus, son petit-fils et fils adoptif, se comporte de façon inquiétante, tellement inquiétante que

Agrippam brevi ob ingenium sordidum ac ferox abdicavit seposuitque Surrentum. . . Agrippam nihilo tractabiliorem, immo in dies amentiorem, in insulam transportavit saepsitque insuper custodia militum. Cavit etiam s. c. ut eodem loci in perpetuum contineretur rapidement, Auguste le renia en raison de son caractère grossier et brutal et l’assigna à résidence à Sorrente… Comme Agrippa ne s’améliorait en rien mais au contraire se montrait de plus en plus dément de jour en jour, il le fit transporter dans une île et de plus garder par un détachement militaire. Il prit soin aussi de faire confirmer cette réclusion perpétuelle par un décret du sénat. Suétone, Auguste, 65.

Agrippa Postumus était-il aussi fou que le dit la tradition ? Les intrigues de Livie qui tentait de pousser Tibère vers le pouvoir ont peut-être contribué à noircir l’image d’Agrippa. Image à coup sûr déjà bien sombre, quand on pense qu’une partie de son hérédité se retrouvera chez Caligula et Néron.

 

Germanicus épouse Agrippine, la petite-fille d’Auguste, née en ~14.

Quand ?

·        en 2, compte-tenu de l’âge de la jeune fille ? Mais en 2, les Césars Gaius et Lucius étaient toujours vivants et Auguste ne souhaitait sans doute pas qu’un Claudius lui donne des arrière-petits-fils avant que ses petits-fils (devenus fils adoptifs) ne puissent lui donner des (arrière)-petits-fils en ligne directe masculine.

·        en 4 ou 5, au moment de l’adoption de Germanicus ? Auguste sera par leur mère l’arrière-grand-père biologique des enfants issus de cette union. D’ailleurs, la première naissance, celle de Nero Caesar, a lieu en 6.

 

Auguste aurait songé à laisser l’empire à Germanicus dont il favorise la carrière : il est fait questeur en 11, cinq ans avant l’âge légal :

GERMANICO

CAESARI TI F AVG N(EPOTI)

Q(VAESTORI) AVGVRI CO(N)S(VLI) DESIG(NATO)

D D

Inscription d’Apamée (Bithynie)

A Germanicus

César, fils de Tibère, petit-fils d’Auguste

questeur, augure, consul désigné,

est dédié ce monument.

 

Le jeune homme obtient le consulat l’année suivante, à 27 ans. Il part ensuite diriger les armées de Gaule et de Germanie, poste important pour acquérir de l’expérience mais sans risque particulier :

Bellum ea tempestate nullum nisi adversus Germanos supererat, abolendae magis infamiae ob amissum cum Quintilio Varo exercitum quam cupidine proferendi imperii aut dignum ob praemium

il ne restait à cette époque aucune guerre, si ce n’est contre les Germains, plus encore pour effacer la honte de l’armée perdue avec Quintilius Varus que par volonté d’agrandir l’empire ou de tirer profit d’une victoire. (Tacite, Annales, I, 3).

 

Lors de l’avènement de Tibère, des mouvements divers se produisent dans les légions de Pannonie et de Germanie, les premières revendiquent, si j’ose dire, des meilleures conditions de service, les secondes associent ces revendications à un mouvement politique :

Germaniciani quidem etiam principem detractabant non a se datum summaque vi Germanicum, qui tum iis praeerat, ad capessendam rem p. urgebant, quanquam obfirmate resistentem

les troupes de Germanie refusaient aussi un prince qu’elles n’avaient pas fait et pressaient avec l’insistance la plus forte Germanicus, qui les commandait alors, de prendre le pouvoir, ce qu’il refusait énergiquement. (Suétone, Tibère, 25).

 

Pourquoi ce refus ? par simple fidélité envers les institutions, la mémoire d’Auguste, son père adoptif ? C’est possible. Pour éviter une guerre civile qui n’aurait pas manqué de se produire, d’autant qu’il se serait trouvé en conflit avec Drusus, le fils de Tibère, qui avait à peu près son âge ? C’est vraisemblable. Parce qu’il ne se sentait pas prêt ? Sa reprise en main des légions de Germanie rappelle la manière de Jules César : savant dosage de sévérité et de clémence directement et consciemment inspiré du grand imperator. Il déclare aux troupes mutinées :

divus Iulius seditionem exercitus verbo uno compescuit, Quirites vocando qui sacramentum eius detrectabant ; divus Augustus vultu et aspectu Actiacas legiones exterruit ; nos ut nondum eosdem, ita ex illis ortos

le divin Jules apaisa une sédition de son armée d’un seul mot, citoyens, appelant ainsi des soldats qui trahissaient le serment qu’ils lui avaient prêté ; le divin Auguste terrifia par l’expression de son visage les légions d’Actium ; moi, je ne les égale pas encore, mais je suis de leur sang. (Tacite, Annales, I, 42).

 

Comme César encore, sous prétexte d’aguerrir de nouveau ses troupes, il entreprend une campagne en Germanie profonde : il passe le Rhin à deux reprises, atteint l’Océan et l’Elbe, remporte de nombreuses victoires sur différents peuples et, succès religieux autant que militaire, il rend six ans après leur défaite les honneurs funèbres à Varus et à ses légions. Il semble que le Bellum Gallicum soit sur le point de se renouveler sous la forme d’un Bellum Germanicum. Tibère s’en inquiète, sans doute avec raison :

non enim simplicis eas curas, nec adversus externos [studia] militum quaeri

ces entreprises ne sont pas désintéressées, et ce n’est pas contre des étrangers que l’on stimule le dévouement des soldats, déclare Tibère en privé. (Tacite, Annales, I, 69).

 

Début 16, Tibère rappelle Germanicus pour ramener le calme en Orient, du côté de l’Arménie. Nul ne se méprend sur les intentions de Tibère, et surtout pas Germanicus lui-même qui ne quitte qu’à reculons à la fin de l’année ou au début de 17 acr[a] in eum studia militum le dévouement total à son égard de ses troupes pour affronter aversa patrui voluntas les résolutions hostiles de son oncle. Il reçoit le 26 mai les honneurs du triomphe sur les Germains :

augebat intuentium visus eximia ipsius species currusque quinque liberis onustus

l’attention des spectateurs redoublait à la vue de la noblesse de son attitude et du char qui portait ses cinq enfants. (Tacite, Ann., I, 3).

Il est de nouveau « élu » consul pour l’année 18 et part avec des pouvoirs étendus se fourrer dans le guêpier oriental en général et arménien en particulier, cette Arménie qui avait coûté si cher à son aïeul Marc Antoine.

 

Au cours du printemps 19, il visite l’Égypte, ce qui lui vaut les remontrances de Tibère :

Tiberius cultu habituque eius lenibus verbis perstricto, acerrime increpuit quod contra instituta Augusti non sponte principis Alexandriam introisset. Nam Augustus inter alia dominationis arcana, vetitis nisi permissu ingredi senatoribus aut equitibus Romanis inlustribus, seposuit Aegyptum

Tibère, après avoir blâmé en termes mesurés sa tenue et sa façon de vivre, lui reprocha très vivement d’être entré dans Alexandrie au mépris des décisions d’Auguste et sans autorisation du prince. Auguste en effet, parmi un certain nombre de domaines réservés, avait mis l’Égypte à part en interdisant aux sénateurs et aux chevaliers romains de quelque renom de pénétrer en Égypte sans sa permission. (Tacite, Annales, II, 52)

 

A l’automne 19, de retour en Syrie, Germanicus tombe malade et meurt assez rapidement. Le bruit se répand qu’il a été empoisonné, peut-être par Cn Pison, gouverneur de Syrie et courtisan de Tibère. On expose le corps nu sur le forum d’Antioche, pour que chacun puisse constater qu’il ne présente pas de traces de violences ou d’empoisonnement. Rome prend spontanément le deuil et prolonge ce deuil même pendant les Saturnales. Lorsqu’en janvier Agrippine arrive à Rome portant les cendres de son mari, l’émotion est à son comble, la ville tout entière, désespérée assiste aux funérailles auxquelles Tibère se garde bien de paraître, et adresse à la jeune veuve et à ses enfants des témoignages de sympathie qui sont ressenties, à juste titre sans doute, comme autant de critiques par l’empereur. On crie à Agrippine qu’elle est

decus patriae, solu[s] Augusti sangui[s], unicum antiquitatis specimen

l’honneur de la patrie, le seul sang d’Auguste, le seul exemple des vertus antiques. Tacite, Annales, III, 4.

 

La légende de Germanicus est née. Bien des années plus tard, on acclamera encore l’empereur Claude aux cris de

Feliciter Germanici fratri ! « vive le frère de Germanicus ! »

 

Qui était-il vraiment ? Difficile à dire : il est mort trop jeune pour qu’une longue carrière ait pu confirmer ou infirmer les qualités que lui prêtent les historiens.

Suétone, dans les premiers chapitres de la Vie de Caligula, trace de lui un portrait extrêmement flatteur :

Omnes Germanico corporis animique virtutes, et quantas nemini cuiquam, contigisse satis constat : formam et fortitudinem egregiam, ingenium in utroque eloquentiae doctrinaeque genere praecellens, benivolentiam singularem conciliandaeque hominum gratiae ac promerendi amoris mirum et efficax studium

Que Germanicus ait réuni toutes les qualités du corps et de l’esprit, plus que n’importe qui d’autre, tout le monde s’accorde à le dire : il avait une beauté et un courage remarquables, il surpassait les autres par son éloquence et ses connaissances générales en grec et en latin, il avait un caractère particulièrement ouvert, il avait un vif désir d’obtenir la sympathie de ceux qu’il rencontrait et réussissait à s’en faire aimer.

Bel éloge que confirme Tacite au cours des deux premiers livres des Annales, non sans évoquer ici ou là quelques zones d’ombre : outre le goût du faste et l’arrogance, luxus et superbiae, que lui reproche son ennemi Pison,

·        l’orgueil du patricien fier de son ascendance :

discors aula erat tacitis in Drusum aut Germanicum studiis. Tiberius ut proprium et sui sanguinis Drusum fovebat : Germanico alienatio patrui amorem apud ceteros auxerat, et quia claritudine materni generis anteibat, avum M. Antonium, avunculum Augustum ferens. contra Druso proavus eques Romanus Pomponius Atticus dedecere Claudiorum imagines videbatur

la cour était secrètement divisée en deux partis : l’un en faveur de Drusus, l’autre en faveur de Germanicus. Tibère poussait Drusus comme issu de son propre sang, l’hostilité latente de son oncle avait augmenté chez tous les autres l’amour qu’ils portaient à Germanicus, et aussi la supériorité de sa noblesse du côté maternel où il comptait Marc Antoine pour grand-père et Auguste pour grand-oncle, tandis que l’arrière-grand-père, un chevalier romain, Pomponius Atticus semblait déparer la généalogie des Claudes. Tacite, Annales, II, 43.

·        une ambition mal dissimulée, qui rappelle celle de son grand-père Marc Antoine et qui évoque la fascination qu’exerçait sur les Romains la légende d’Alexandre :

Germanicus in urbe Artaxata adprobantibus nobilibus, circumfusa multitudine, insigne regium capiti eius imposuit. Ceteri venerantes regem Artaxiam consalutavere, quod illi vocabulum indiderant ex nomine urbis

Dans la ville d’Artaxata, avec l’approbation de la noblesse locale, entouré d’une foule immense, il plaça sur sa tête l’insigne de la royauté. Tout le monde se prosterna et le salua du titre de roi Artaxias, nom qu’ils avaient formé sur celui de leur ville. Tacite, Annales, II, 56.

Un peu plus tard, au cours d’un festin, le roi des Nabatéens (peuple arabe qui vivait au nord du golfe Persique) offre à Germanicus et à Agrippine, des corona[s] aurea[s] magno pondere des couronnes d’or d’un grand poids. Tacite tient à préciser que Pison a rejeté avec véhémence « la couronne plus légère » qu’il s’était vu donner, tout comme les autres VIP présents au même festin. Il faut donc comprendre que Germanicus a accepté et coiffé sa couronne.

 

Vers grecs attribués à Germanicus

 

ΓERMANIKON ΚΑΙΣΑΡΑ ΑΥΤΟΚΡΑΤΟΡΟΣ

ΤΙΒΕΡΙΟΥ ΚΑΙΣΑΡΟΣ ΣΕΒΑΣΤΟΥ ΥΙΟΝ

ΝΙΚΗΣΑΝΤΑ ΟΛΥΜΠΙΑ ΤΕΘΡΙΠΠΩ ΤΕΛΕΙ[Ω]

ΜΑΡΚΟΣ ΑΝΤΩΝΙΟΣ ΠΕΙΣΑΝΟΣ

ΤΟΝ ΕΑΥΤΟΥ ΠΑΤΡΩΝΑ ΔΙΙ ΟΛΥΜΠΙΩ

ILS 8786, à Olympie

Germanicus César, fils de l’empereur

Tibère César Auguste,

vainqueur à Olympie avec un quadrige intact.

Marcus Antonius Pisanus offre cette statue

de son protecteur à Zeus Olympien.

 


Agrippine l’aînée

 

 

Agrippine, petite-fille d’Auguste, était sans aucun doute une femme de caractère :

[Tiberius] nurum Agrippinam post mariti mortem liberius quiddam questam manu apprehendit Graecoque versu : "Si non dominaris," inquit, "filiola, iniuriam te accipere existimas ?" Il prit un jour par la main sa belle-fille Agrippine qui se plaignait avec un peu trop de franchise après la mort de son mari et lui dit ce vers grec : « Si tu ne diriges pas tout, ma chère fille, crois-tu subir une injustice ? » (Suétone, Tibère, 53).

 

Auguste la félicita un jour pour le style d’une de ses lettres, "sed opus est, inquit, dare te operam, ne moleste scribas et loquaris." « Mais, ajouta-t-il, il faut que tu t’efforces d’écrire et de parler de façon moins agressive ». (Suétone, Aug., 86).

 

Elle a deux ans lorsque sa mère Julia épouse Tibère ; elle en a huit lorsque son beau-père fait retraite à Rhodes ; elle en a douze lorsque sa mère Julia est condamnée à l’exil par son grand-père Auguste, exil auquel se condamne volontairement sa grand-mère Scribonia. Agrippine passe donc son adolescence auprès de Livia Drusilla qui n’aime guère les petits-enfants de son mari : accedebant muliebres offensiones novercalibus Liviae in Agrippinam stimulis s’ajoutaient des tensions entre femmes avec les pièges de belle-mère que Livia tendait à Agrippine (Tacite, Annales, I, 33).

 

Quels désirs de revanche, pour ne pas dire de vengeance, ont pu germer dans la tête de la jeune fille ?

 

Elle a 22 ans lorsque sa sœur aînée Julia est à son tour exilée par son grand-père.

 

Mariée assez tardivement, à dix-huit ans me semble-t-il, elle a dû s’interroger longtemps sur le destin qu’on lui réservait. Elle trouve pourtant en Germanicus le mari idéal : Agrippina paulo commotior, nisi quod castitate et mariti amore quamvis indomitum animum in bonum vertebat Agrippine avait un caractère un peu trop emporté, mais par sa fidélité et son amour pour son mari, elle transformait en qualité le côté totalement indomptable de son caractère. (Tacite, Annales, I, 33)

 

Elle suit son mari en Germanie, où elle se trouve face aux soldats mutinés, enceinte et près d’accoucher de sa fille Agrippine. Elle fait preuve du plus grand courage : se divo Augusto ortam neque degenerem ad pericula testa[ba]tur elle affirmait que, issue du divin Auguste, elle ne dérogerait pas devant le danger. (Tacite, Annales, I, 40).

 

Fière de sa fécondité, elle donne naissance à neuf enfants, dont six passeront le cap de la petite enfance pour parvenir à l’âge adulte :

·        Nero, né en 6 (il prend la toge virile en 20), exécuté en 29 sur ordre de Tibère) ; il épouse en 28 Julia, fille de Drusus.

Ο ΔΑΜΟΣ

ΝΕΡΩΝΑ ΙΟΥΛΙΟΝ

ΚΑΙΣΑΡΑ ΠΑΙΔΑ

ΘΕΩ ΝΕΩ ΦΕΡΜΑΝΙΚΩ

ΚΑΙΣΑΡΟΣ

ΚΑΙ ΘΕΑΣ ΑΙΟΛΙΔΟΣ

ΚΑΡΠΟΦΟΡΩ

ΑΓΡΙΠΠΙΝΑΣ

ILS 8788, à Mytilène

Le peuple à Nero Julius César,

fils du nouveau dieu Germanicus César

et de la fertile déesse éolienne Agrippine.

 

·        Drusus, né en 9 (il prend la toge virile en 23), exécuté en 33 sur ordre de Tibère ; il épouse Aemilia Lepida,

·        Gaius Julius Caesar, dit Caligula, né le 31 août 12.

·        Julia Agrippina, née en 15, mariée en 28, mère de l’empereur Néron ; elle meurt assassinée par son fils en 59.

·        Julia Drusilla, née en 16, morte de maladie sous le règne de son frère (en 39 ou 40 ?).

·        Julia Livilla, née en 17, qui sera victime des intrigues de Messaline vers 42.

 

Les trois filles (voir ci-dessous) portent évidemment pour nom le gentilice au féminin de leur père, Julia. Les deux aînées sont désignées habituellement par leur deuxième nom, seule Julia Livilla est appelée simplement Julia par les historiens.

 

Toujours proche de son mari, elle l’accompagne en Orient et assiste à ses derniers moments : Tum ad uxorem versus per memoriam sui, per communis liberos oravit exueret ferociam, saevienti fortunae summitteret animum, neu regressa in urbem aemulatione potentiae validiores inritaret alors, se tournant vers sa femme, au nom de son souvenir, au nom des enfants qu’ils avaient eus ensemble, il la supplie de se dépouiller de sa fierté, de se soumettre aux fureurs du destin, de ne pas s’attirer, de retour à Rome, la colère de plus forts qu’elle en défiant leur puissance. (Tacite, Annales, II, 72).

 

Elle affronte la « mer fermée » pour rapporter au plus tôt à Rome les cendres de son mari. De Brindisi à la Ville, elle reçoit l’hommage de toute l’Italie. Ni Tibère, ni Livia Drusilla ne participent aux funérailles officielles qui ont lieu en janvier 20 : veulent-ils cacher leur chagrin ou au contraire cacher leur soulagement ? Antonia ne se montre pas non plus : on pense que l’empereur le lui a interdit.

 

Un peu plus tard se déroule le procès de Pison, accusé d’avoir empoisonné Germanicus : épisode complexe qui se termine par le suicide de l’accusé, suicide qui ressemble d’ailleurs à un meurtre déguisé.

 

Dès lors Agrippine ne dissimule plus sa haine pour Tibère qu’elle tient pour responsable de l’exil et de la mort de sa mère Julia, qu’elle tient pour responsable de la mort de son mari. Elle a pour elle l’opinion publique, choquée par la dureté du traitement infligé à sa mère Julia, et déçue par la disparition de Germanicus en qui elle voyait le successeur du vieux Tibère.

 

C’est autour d’elle que vont se nouer les conspirations contre l’empereur, surtout après la mort de Drusus à partir de 23 : la succession ne pouvait que revenir à l’un de ses fils, d’autant que Tibère lui-même rejetait son propre petit-fils qu’il tenait pour bâtard.

 

Mais les ambitions d’Agrippine vont se heurter à celles de Séjan. Elle est arrêtée en 28 avec ses fils Nero et Drusus. La chute de son ennemi ne change rien à son sort :

Nondum is dolor exoleverat, cum de Agrippina auditum, quam interfecto Seiano spe sustentatam provixisse reor, et postquam nihil de saevitia remittebatur, voluntate extinctam, nisi si negatis alimentis adsimulatus est finis qui videretur sponte sumptus. Enimvero Tiberius foedissimis criminationibus exarsit, impudicitiam arguens et Asinium Gallum adulterum, eiusque morte ad taedium vitae compulsam. Sed Agrippina aequi impatiens, dominandi avida, virilibus curis feminarum vitia exuerat.

Je pense qu’après l’exécution de Séjan, soutenue par l’espoir, elle s’efforça de vivre, et comme rien des rigueurs qu’elle subissait n’avait été adouci, elle se laissa volontairement mourir, à moins qu’en la privant de nourriture on n’ait arrangé une fin qui pourrait passer pour volontaire. En tout cas, Tibère éclata en accusations plus outrageantes les unes que les autres : il lui reprocha d’être une débauchée, d’avoir commis l’adultère avec Asinius Gallus, et d’avoir été dégoûtée de la vie par sa mort. Mais Agrippine qui ne supportait pas d’égal, qui était avide de domination, s’était dépouillée des défauts féminins pour revêtir les soucis des hommes.

Eodem die defunctam, quo biennio ante Seianus poenas luisset, memoriaeque id prodendum addidit Caesar iactavitque quod non laqueo strangulata neque in Gemonias proiecta foret. Actae ob id grates decretumque ut quintum decimum kal. Novembris, utriusque necis die, per omnis annos donum Iovi sacraretur.

Elle mourut le même jour (18 octobre 33) que celui où deux ans plus tôt Séjan avait subi son châtiment, ce qui, ajouta l’empereur, devait être transmis à la postérité ; et il se vanta de ne l’avoir pas fait étrangler avec le lacet et de ne pas la faire jeter aux Gémonies. On lui rendit pour cela des actions de grâce et on décréta que le quinze des calendes de novembre, jour de ces deux morts, on consacrerait chaque année un don à Jupiter. (Tacite, Annales, IV, 25).

 


IVLIAE GERMANICI FILIAE

Les Julia, filles de Germanicus

 

Les enfants de Germanicus et Agrippine

Habuit in matrimonio Agrippinam, M. Agrippae et Iuliae filiam, et ex ea novem liberos tulit : quorum duo infantes adhuc rapti, unus iam puerascens insigni festivitate, cuius effigiem habitu Cupidinis in aede Capitolinae Veneris Livia dedicavit, Augustus in cubiculo suo positam, quotiensque introiret, exosculabatur ; ceteri superstites patri fuerunt, tres sexus feminini, Agrippina Drusilla Livilla, continuo triennio natae ; totidem mares, Nero et Drusus et C. Caesar. Neronem et Drusum senatus Tiberio criminante hostes iudicavit.

[Germanicus] reçut en mariage Agrippine, fille de M. Agrippa et de Julia. Elle lui donna neuf enfants. Il en perdit deux encore tout petits, un autre déjà garçonnet, d’une remarquable gentillesse. Livie fit consacrer un portrait de lui figuré en Amour dans le temple de Vénus Capitoline, Auguste en plaça un dans sa chambre à coucher et ne manquait pas de lui donner un baiser quand il y entrait. Les autres survécurent à leur père : trois filles, Agrippine, Drusilla et Livilla, nées à un an d’intervalle ; trois garçons, Nero, Drusus et Gaius César. Néron et Drusus furent déclarés ennemis publics par le sénat sur accusation de Tibère. (Suétone, Caligula, 7).

 

Tibère marie Drusilla et Livilla (en 33)

Ser. Galba L. Sulla consulibus diu quaesito quos neptibus suis maritos destinaret Caesar, postquam instabat virginum aetas, L. Cassium, M. Vinicium legit. Vinicio oppidanum genus: Calibus ortus, patre atque avo consularibus, cetera equestri familia erat, mitis ingenio et comptae facundiae. Cassius plebeii Romae generis, verum antiqui honoratique, et severa patris disciplina eductus facilitate saepius quam industria commendabatur. Huic Drusillam, Vinicio Iuliam Germanico genitas coniungit superque ea re senatui scribit levi cum honore iuvenum.

Sous le consulat de Servius Galba et de Lucius Sulla (en 33), après avoir longtemps hésité sur le choix des maris de ses petites-filles, César (Tibère), pressé par l’âge des jeunes filles, choisit Lucius Cassius et Marcus Vinicius. Vinicius était d’origine provinciale : issu de Calès (en Campanie), son père et son grand-père avaient été consuls, le reste de sa famille appartenait à l’ordre équestre. Il avait un caractère doux et parlait avec élégance. Cassius était issu d’une famille plébéienne de Rome, mais ancienne et estimée. Élevé par son père sous une stricte discipline, il se recommandait davantage par son aisance que par son activité. Ainsi sont mariées les filles de Germanicus : Drusilla à ce dernier, Julia (Livilla) à Vinicius. Tibère en informe le sénat par lettre avec un bref éloge des jeunes gens. (Tacite, Annales, VI, 15)

L. Cassius Longinus avait été consul en 30.

 

Caligula et ses sœurs

... honneurs...

Envers sa mère, ses sœurs et sa grand-mère Antonia, il se conduisit la plupart du temps aussi respectueusement que possible… Il donna à ses sœurs les privilèges des Vestales, une place dans sa propre loge pour assister près de lui aux courses de chevaux. Il décréta qu’elles seraient associées aux prières annuelles qui étaient célébrées par les magistrats et les prêtres pour son salut et celui de l’État, et que les serments que l’on prêtait sur son règne seraient prononcés également en leur nom. (Dion Cassius, LIX, 3). On jurait qu’on tiendrait en plus grand honneur Caligula et ses sœurs que soi-même et ses propres enfants. (Dion Cassius, LIX, 9).

En 37, Caligula donna aussi à ses sœurs les privilèges des vierges Vestales, y compris celui d’assister aux courses avec lui dans la loge impériale. (Dion Cassius, LIX, 6)

 

... et déshonneur ...

Il prétendait être Jupiter (incarné) et il en tirait prétexte pour coucher avec de nombreuses femmes et tout particulièrement avec ses sœurs. (Dion Cassius, LIX, 26).

Cum omnibus sororibus suis consuetudinem stupri fecit plenoque convivio singulas infra se vicissim conlocabat uxore supra cubante.

Il eut régulièrement des relations incestueuses avec toutes ses sœurs, et devant tous les convives, ils les faisait placer tour à tour près de lui à la place d’honneur, alors que son épouse occupait la seconde place. (Suétone, Caligula, 24).

 

ΝΕΡΩΝΙ ΚΑΙ

ΔΡΟΥΣΩ ΚΑΙ ΑΓΡΙΠΠΙΝΑ

ΚΑΙ ΔΡΟΥΣΙΛΛΑ

ΝΕΑ ΑΦΡΟΔΙΤΑ

ΤΟΙΣ ΚΑΣΙΓΝΗΤΟΙΣ[Ι]

ΤΩ ΑΥΤΟΚΡΑΤΟΡΟΣ

ΓΑΙΩ ΚΑΙΣΑΡΟΣ

ILS 8789 (inscription de Mytilène)

A Néron, à Drusus, à Agrippine et à Drusilla, la nouvelle Aphrodite, les frères et soeurs de l’empereur Gaius César.

 


Iulia Agrippina

Agrippine la Jeune,

fille de Germanicus,

mère de Néron

 

Agrippine est née au début de l’année 15 en Germanie.

 

Suétone (Caligula, 8) cite une lettre d’Auguste à Agrippine l’Aînée :

Puerum Gaium XV Kal. Iun. si dii volent, ut ducerent Talarius et Asillius, heri cum iis constitui. Mitto praeterea cum eo ex servis meis medicum, quem scripsi Germanico si vellet ut retineret. Valebis, mea Agrippina, et dabis operam ut valens pervenias ad Germanicum tuum.

J’ai décidé hier avec eux que, si les dieux le veulent, Talarius et Asillius conduiront (auprès de toi) le petit Gaius le 15ème jour des calendes de juin (18 mai). Je t’envoie en même temps qu’eux un médecin choisi parmi mes esclaves et j’écris à Germanicus qu’il peut le garder s’il le souhaite. Porte-toi bien, ma chère Agrippine, et tâche de parvenir en bonne santé auprès de ton Germanicus.

 

En admettant qu’Agrippine se soit mise en route fin mai et en comptant un mois de voyage, elle a rejoint Germanicus début juillet. Ce qui situe la naissance d’Agrippine la Jeune fin mars 15.

 

On se souvient qu’Agrippine, enceinte, avait dû quitter « l’Autel des Ubiens » (Cologne), accompagnée du petit Gaius (le futur Caligula) pour trouver refuge à Trèves devant les mutineries qui ont accueilli l’annonce de l’accession de Tibère au pouvoir.

Lorsque Germanicus reprend la situation en mains, les soldats le supplient « de rappeler son épouse », mais

reditum Agrippinae excusavit ob inminentem partum et hiemem, venturum filium : il s’opposa au retour d’Agrippine en raison de la proximité de l’accouchement et de l’hiver, mais annonça que son fils allait revenir. (Tacite, Annales, I, 44).

En fait, soit Agrippine n’était pas allée bien loin (pour autant qu’elle se soit vraiment mise en route), soit elle a réussi à revenir malgré les conditions météorologiques. D’ailleurs, l’expression de Tacite hiemem ne doit pas faire illusion : le plus dur de l’hiver était passé et Germanicus avait peut-être le sens de l’hyperbole quand il s’adressait aux troupes. Ajoutons que nous ne savons pas non plus exactement quand il a jugé nécessaire d’éloigner sa famille et que le imminentem partum tient aussi de l’hyperbole s’il a été prononcé en janvier.

 

Une hypothèse intéressante (mais invérifiable ?) veut que les habitant de l’oppidum Ubiorum, fiers de voir naître chez eux une arrière-petite-fille de l'ancien empereur Auguste, du dieu Auguste plus exactement, aient fait construire un autel qui devait retenir cet événement pour la postérité et dont le nom désignerait dorénavant leur bourgade : Ara Vbiorum.

²

A quatre ans, Agrippine voit mourir son père Germanicus. Elle ne peut ignorer le bruit selon lequel il aurait été empoisonné à l’instigation de Tibère.

 

Elle a treize ans, en 28, quand Tibère la marie à L. Domitius Ahenobarbus, un odieux personnage :

Ex Antonia maiore patrem Neronis procreavit omni parte vitae detestabilem, siquidem comes ad Orientem C. Caesaris iuvenis, occiso liberto suo, quod potare quantum iubebatur recusaret, dimissus e cohorte amicorum nihilo modestius vixit ; sed et in viae Appiae vico repente puerum citatis iumentis haud ignarus obtrivit et Romae medio Foro cuidam equiti Romano liberius iurganti oculum eruit ; perfidiae vero tantae, ut non modo argentarios pretiis rerum coemptarum, sed et in praetura mercede palmarum aurigarios fraudaverit, notatus ob haec et sororis ioco, querentibus dominis factionum repraesentanda praemia in posterum sanxit. Maiestatis quoque et adulteriorum incestique cum sorore Lepida sub excessu Tiberi reus, mutatione temporum evasit decessitque Pyrgis morbo aquae intercutis, sublato filio Nerone ex Agrippina Germanico genita.

De son mariage avec Antonia l'aînée naquit le père de Néron, dont la conduite fut de tout point détestable : ainsi, ayant accompagné en Orient le jeune C. César, il tua l'un de ses affranchis qui s'était refusé à boire autant qu'il le lui ordonnait, et, quoique, pour ce fait, Gaius l'eût chassé du groupe de ses amis, il ne se conduisit nullement avec plus de modération ; au contraire, en faisant galoper tout à coup son attelage dans un bourg de la voie Appienne, il écrasa exprès un enfant, et, à Rome, en plein forum, il arracha un oeil à un chevalier romain qui lui adressait des reproches sans se gêner ; il était, en outre, de si mauvaise foi qu'il refusa de payer non seulement aux banquiers des objets achetés à l'encan, mais encore aux conducteurs de chars, durant sa préture, les récompenses de leurs victoires ; stigmatisé pour ce double fait même par une plaisanterie de sa soeur, devant les plaintes des chefs de factions, il édicta qu'à l'avenir les prix seraient payés comptant. Il fut aussi, peu de temps avant la mort de Tibère, accusé de lèse-majesté, d'adultères et de relations incestueuses avec sa sueur Lepida, mais, sauvé par le changement d'empereur, il mourut d'hydropisie à Pyrges, laissant un fils, Néron, qu'il avait eu d'Agrippine, fille de Germanicus.

 

Elle a 18 ans en 33 quand sa mère meurt de faim dans les prisons de Tibère.

²

En 37, Agrippine donne naissance à un fils qui deviendra l’empereur Néron. Pierre Grimal affirme que Tibère avait interdit au couple d’avoir une descendance. De fait, Tibère est mort le 16 mars, Néron est né le 15 décembre !

Domitius aurait dit de son fils :

ἀδύνατόν ἐστιν ἄνδρα τινὰ ἀγαθὸν ἔκ τε ἐμοῦ καὶ ἐκ ταύτης γεννηθῆναι

il est impossible qu’un honnête homme soit mis au monde par moi et par cette femme. (Dion Cassius, LXI, 2)

Quand Domitius meurt en 40, elle ne le regrette pas.

 

Traitée comme Drusilla et Livilla par son frère Gaius Caligula, elle l’accompagne en 39 dans son expédition en Germanie. Caligula découvre alors ou fait semblant de découvrir une conspiration contre lui, dirigée par Lentulus Gaetulicus et Lepidus, veuf de Drusilla :

Τοῦτο μὲν γὰρ Γαιτούλικον Λέντουλον, τά τε ἄλλα εὐδόκιμον ὄντα καὶ τῆς Γερμανίας δέκα ἔτεσιν ἄρξαντα, ἀπέκτεινεν, ὅτι τοῖς στρατιώταις ᾠκείωτο· τοῦτο δὲ τὸν Λέπιδον ἐκεῖνον τὸν ἐραστὴν τὸν ἐρώμενον, τὸν τῆς Δρουσίλλης ἄνδρα, τὸν καὶ ταῖς ἄλλαις αὐτοῦ ἀδελφαῖς τῇ τε Ἀγριππίνῃ καὶ τῇ Ἰουλίᾳ μετ´ αὐτοῦ ἐκείνου συνόντα, πέντε ἔτεσι θᾶσσον τὰς ἀρχὰς παρὰ τοὺς νόμους αἰτῆσαι ἐπέτρεψεν, ὃν καὶ διάδοχον τῆς ἡγεμονίας καταλείψειν ἐπηγγέλλετο, κατεφόνευσε.

Il fit exécuter Lentulus Gaetulicus, qui jouissait d’une excellente réputation et qui était depuis dix ans gouverneur de Germanie, l’accusant de faire jeu commun avec les soldats. En même temps, il fit mettre à mort Lépidus, l’homme qui était son mignon et son amant, le mari de Drusilla, celui qui avec lui couchait avec ses sœurs Agrippine et Julia (Livilla), à qui il avait permis d’exercer les magistratures cinq ans avant l’âge légal, celui dont il disait qu’il ferait son successeur à la tête de l’empire.

Καὶ τοῖς τε στρατιώταις ἀργύριον ἐπὶ τούτῳ, καθάπερ πολεμίων τινῶν κεκρατηκώς, ἔδωκε, καὶ ξιφίδια τρία τῷ Ἄρει τῷ Τιμωρῷ ἐς τὴν Ῥώμην ἔπεμψε. Τάς τε ἀδελφὰς ἐπὶ τῇ συνουσίᾳ αὐτοῦ ἐς τὰς Ποντίας νήσους κατέθετο, πολλὰ περὶ αὐτῶν καὶ ἀσεβῆ καὶ ἀσελγῆ τῷ συνεδρίῳ γράψας· καὶ τῇ γε Ἀγριππίνῃ τὰ ὀστᾶ αὐτοῦ ἐν ὑδρίᾳ ἔδωκε, κελεύσας οἱ ἐν τοῖς κόλποις αὐτὴν διὰ πάσης τῆς ὁδοῦ ἔχουσαν ἐς τὴν Ῥώμην ἀνενεγκεῖν. Ἐπειδή τε συχνὰ αὐταῖς δι´ ἐκεῖνον δῆλον ὅτι προεψήφιστο, ἀπηγόρευσε μηδενὶ τῶν συγγενῶν αὐτοῦ μηδεμίαν τιμὴν δίδοσθαι.

A l’occasion de ces exécutions, il fit remettre aux soldats une gratification, comme s’il avait vaincu des ennemis, et fit envoyer trois poignards au temple de Mars Ultor (« Vengeur ») à Rome. En raison de leurs relations avec Lépidus, il exila ses sœurs dans les îles Pontia (îles du Latium, à 40 km au large de S. Felice Circeo) et les dénonça au sénat dans une longue lettre comme impies et immorales.

Il donna à Agrippine l’urne qui contenait les cendres de Lépidus, et lui ordonna de les rapporter à Rome en les tenant contre sa poitrine tout le long du chemin de retour.

Malgré la publicité donnée aux distinctions qu’il leur avait fait voter, il interdit que soit accordé le moindre honneur à quelque membre de sa parenté. (Dion Cassius, LIX, 22).

 

En 41, Claude rappelle Agrippine et Livilla. Cette dernière ne profite pas longtemps de sa liberté retrouvée. Elle est exilée en même temps que Sénèque accusé d’être son amant.

 

Vers 43, Agrippine épouse le riche C. Passienus Crispus, consul en 44 pour la deuxième fois. Il meurt fin 47.

²

En 48, elle s’empresse de se faire épouser par son oncle, l’empereur Claude, veuf après le meurtre de son épouse Messaline. Son rêve se réalise :  cuncta regno viliora habebat.

 

Il faut dire que si Claude souhaitait se remarier, il ne savait pas très bien lui-même avec qui ! Les candidates se bousculaient, chacune soutenue par l’un des affranchis de l’empereur :

·        Narcisse appuyait Aelia Paetina, ancienne épouse répudiée ;

·        Callistus soutenait Lollia Paullina ;

·        Pallas tenait pour Agrippine.

 

Agrippine l’emporte. Elle avait trente-quatre ans, Claude en avait cinquante-huit.

καὶ γὰρ καλὴ ἦν καὶ συνεχῶς αὐτῷ προσεφοίτα, μόνη τε ὡς καὶ θείῳ συνεγίγνετο, καὶ τρυφερώτερον κατ'ἀδελφιδῆν προσεφέρετο.

Elle était belle et elle le consultait constamment, en tête à tête sous prétexte qu’il était son oncle, et se comportait avec lui de façon plus libertine qu’il n’aurait convenu à une nièce. (LX, 31).

 

Pauvre Claude ! Laissons lui une excuse politique : en épousant un homme plus jeune que Crispus, Agrippine aurait pu donner naissance à d’autres enfants issus du sang des Césars. On se souvient assez des conflits entre la lignée issue de Tibère et la lignée issue de Drusus. Claude était issu de la gens Claudia, Agrippine de la gens Julia.

 

L’obstacle légal, le mariage d’un oncle et de sa nièce était considéré comme un inceste, se trouve vite levé grâce à l’intervention du censeur Vitellius.

 

Un des premiers actes d’Agrippine après son mariage est d’obtenir le rappel de Sénèque. Il devient le principal précepteur du futur Néron... et peut-être son amant, si l’on en croit les ragots rapportés par Dion Cassius. Décidément, Sénèque fréquentait assidûment les filles de Germanicus !

 

Agrippine se hâte ensuite d’assurer son avenir et celui de son fils. Associant habilement la carotte et le bâton, elle rallie à sa cause les affranchis impériaux qui craignaient qu’à la mort de Claude Britannicus devenu empereur ne cherche à venger la mort de sa mère. Faisant cause commune avec eux, elle s’était déjà débarrassée de Silanus (arrière-arrière-petit-fils d’Auguste) qui prenait à leur goût trop d’influence sur l’empereur et qui s’apprêtait à épouser sa fille Octavie.

 

Malheur à qui se met ou s’était mis en travers de son chemin : elle fait tuer Lollia Paulina pour avoir été l’épouse de Claude et avoir souhaité le redevenir. Mais la tête coupée de Paulina s’était mal conservée à cause des mauvaises conditions de transport. Alors, écrit Dion Cassius (LX, 32), comme elle ne reconnaissait pas la tête qu’on lui avait apportée, elle ouvrit la bouche de ses propres mains et examina les dents qui présentaient des particularités caractéristiques. Agrippine ne s’en laissait pas conter !

 

Dès 49, Néron est fiancé à Octavie. Il est rapidement adopté par Claude, dont il devient ainsi le fils aîné.

 

En 50, Agrippine obtient officiellement le titre de Augusta.

 

Colonia Agrippinensis ou colonia Agrippinensium

Agrippina, quo vim suam sociis quoque nationibus ostentaret, in oppidum Vbiorum, in quo genita erat, veteranos coloniamque deduci impetrat, cui nomen inditum e vocabulo ipsius.

Ac forte acciderat ut eam gentem Rhenum transgressam avus Agrippa in fidem acciperet.

Pour montrer sa puissance même aux peuples alliés, Agrippine obtint la création d’une colonie l’installation de vétérans dans la ville des Ubiens où elle avait été conçue. On lui donna un nom formé sur le sien. Le hasard a fait que lorsque ce peuple avait traversé le Rhin il avait été admis comme allié par son grand-père Agrippa (~38). (Tacite, Annales, XII, 27).

 

Cette ville était jusque là (50 ap. J.-C.) appelée oppidum Vbiorum, civitas Vbiorum ou Ara Vbiorum, parce que Germanicus y avait élevé un « autel » à la divinité d’Auguste. On l’appellera plus tard C. C. A. A. : Colonia Claudia Ara Agrippinensium.

 

La Colonia Agrippinensis est en 58 la proie d’un fléau surprenant : présage de la mort prochaine d’Agrippine ?

Civitas Vbiorum, socia nobis, malo improviso adflicta est. Nam ignes terra editi villas, arva, vicos passim corripiebant ferebanturque in ipsa conditae nuper coloniae moenia. Neque exstingui poterant, non si imbres caderent, non fluvialibus aquis aut quo alio humore, donec inopia remedii et ira cladis agrestes quidam eminus saxa jacere, dein residentibus flammis propius suggressi ictu fustium ut feras absterrebant. Postremo tegmina corpori derepta injiciunt, quanto magis profana et usu polluta, tanto magis oppressura ignes.

Mais la ville des Ubiens, notre alliée, fut frappée d'un fléau inattendu. Des feux sortis de terre ravageaient çà et là les fermes, les champs cultivés, les villages, et s'avançaient jusqu'aux murs de la colonie nouvellement fondée. Rien ne pouvait les éteindre, ni les pluies qui tombaient, ni l'eau des rivières, ni aucun autre liquide. Enfin, ne trouvant pas de remède et irrités du désastre, quelques paysans lancèrent de loin des pierres, puis, voyant les flammes cesser d'avancer, ils approchèrent et les chassaient, comme des animaux, avec des bâtons et d'autres verges. Enfin ils se dépouillent de leurs vêtements et les jettent sur le feu : plus l'étoffe était sale et usée, mieux elle réussissait à l'étouffer.

 

L’autorité de l’Augusta devient omniprésente : elle assiste à ses côtés aux cérémonies publiques, elle reçoit avec lui (sur une estrade séparée, il est vrai) les ambassadeurs étrangers, elle vient en même temps que lui porter secours au peuple lors d’un incendie.

 

Claude se rend compte peu à peu qu’il se laisse dominer et qu’on écarte de lui son fils Britannicus. Décidé à reprendre son pouvoir en main, il s’apprête à faire prendre la toge virile à Britannicus et à le proclamer son héritier.

 

Agrippine n’a plus d’autre choix que d’empoisonner Claude. Elle fait empoisonner un magnifique bolet : les convives et elle-même peuvent se servir dans le même plat que l’empereur à qui on réserve le plus beau des champignons. Le malaise de Claude est attribué à sa consommation excessive de vin et il meurt dans la nuit. Pour retarder l’annonce de sa mort et laisser ainsi à Néron le temps de se faire proclamer par les prétoriens, on aurait fait donner le lendemain 13 octobre un spectacle théâtral privé au cadavre : Exspiravit autem dum comoedos audit il expira enfin en écoutant des comédiens, écrit Sénèque (Apocoloquintose, 4) qui n’a peut-être pas trempé dans l’assassinat proprement dit mais qui a forcément été impliqué dans la suite immédiate.

 

Occidat dum imperet

Pendant cinq ans, Néron devenu empereur grâce à elle, supporte l’autorité de celle qu’il appelle optima mater, jusqu’au moment où (au printemps 59) il décide de l’assassiner en camouflant le meurtre en naufrage. Mais les choses ne se passent pas comme prévu et Néron doit se résoudre à envoyer des tueurs chez sa mère :

Circumsistunt lectum percussores et prior trierarchus fusti caput ejus adflixit. Iam in mortem centurioni ferrum destringenti, protendens uterum exclamavit multisque vulneribus confecta est.

Cubiculo modicum lumen inerat et ancillarum una, magis ac magis anxia Agrippina, quod nemo a filio ac ne Agermus quidem: aliam fore laetae rei faciem; nunc solitudinem ac repentinos strepitus et extremi mali indicia. abeunte dehinc ancilla, « tu quoque me deseris ? »  prolocuta respicit Anicetum, trierarcho Herculeio et Obarito centurione classiario comitatum: ac si ad visendum venisset, refotam nuntiaret, sin facinus patraturus, nihil se de filio credere; non imperatum parricidium. circumsistunt lectum percussores et prior trierarchus fusti caput eius adflixit. iam [in] morte[m] centurioni ferrum destringenti protendens uterum « ventrem feri ! » exclamavit multisque vulneribus confecta est.

Il n’y avait dans sa chambre qu'une faible lumière et une seule esclave. Agrippine était de plus en plus inquiète de ne voir venir personne de chez son fils, pas même Agérmus : si la situation était bonne, les choses auraient un autre aspect, au lieu que c'était la solitude, un tumulte soudain, tout ce qui présage le dernier des malheurs. Comme la servante s'éloignait : « Toi aussi, tu m'abandonnes ? », lui dit-elle ; elle se retourne et voit Anicétus accompagné du triérarque Herculéius et d'Obaritus, centurion de la flotte. Elle lui dit que, s'il était envoyé pour la voir, il pouvait annoncer qu'elle était remise; que, s'il venait pour un crime, elle en croyait son fils innocent; il n'avait pas commandé un parricide. Les assassins environnent son lit, et le triérarque lui asséna le premier un coup de bâton sur la tête. Déjà le centurion tirait son épée pour lui donner la mort. « Frappe au ventre », s'écria-t-elle en lui montrant son ventre, et elle expira percée de coups. (Tacite, Annales, XIV, 8)

 

Hunc sui finem multos ante annos crediderat Agrippina contempseratque. Nam consulenti super Nerone responderunt Chaldaei fore ut imperaret matremque occideret ; atque illa « Occidat, inquit, dum imperet ».

Cette fin, bien des années auparavant, elle en avait cru et méprisé l'annonce. Un jour qu'elle consultait sur les destins de Néron, les Chaldéens lui répondirent qu'il régnerait et qu'il tuerait sa mère : « Qu'il me tue, dit-elle, pourvu qu'il règne. » (Tacite, Annales, XIV, 9)

 


Iulia Drusilla

née en 16

 

Drusillam vitiasse virginem praetextatus adhuc creditur atque etiam in concubitu eius quondam deprehensus ab Antonia avia, apud quam simul educabantur.

En ce qui concerne Drusilla, on croit qu'il la déflora quand il portait encore la prétexte, et qu'il fut même surpris un jour entre ses bras par leur grand-mère Antonia, chez qui tous deux étaient élevés ; plus tard, il l'enleva au consulaire Lucius Cassius Longinus qui l'avait épousée, et la traita publiquement comme sa femme légitime ; tombé malade, il l'institua même héritière de sa fortune et de l'empire. (Suétone, Caligula, 24).

 

Caligula devient empereur en mars 37. Durant cette première année de son règne, il remarie Drusilla à Marcus Aemilius Paulus :

Mox Lucio Cassio Longino consulari conlocatam abduxit et in modum iustae uxoris propalam habuit.

Plus tard (en 37), il l'enleva au consulaire Lucius Cassius Longinus qui l'avait épousée, et la traita publiquement comme sa femme légitime. (Suétone, Caligula, 24).

Τῇ δὲ Δρουσίλλῃ συνῴκει μὲν Μᾶρκος Λέπιδος, παιδικά τε ἅμα αὐτοῦ καὶ ἐραστὴς ὤν, συνῆν δὲ καὶ ὁ Γάιος

Drusilla fut mariée à Marcus Lépidus, à la fois mignon et amant de l’empereur, mais Caligula était aussi son amant à elle. (Dion Cassius, LIX, 11).

 

Fin 37, Caligula tombe malade. On dit, sans doute à tort, que c’est cette maladie qui l’aurait rendu fou.

[Drusillam] heredem quoque bonorum atque imperii aeger instituit.

Tombé malade, il l'institua même héritière de sa fortune et de l'empire. (Suétone, Caligula, 24).

 

En 38 ( ?), Drusilla meurt subitement. Caligula est inconsolable.

Eadem defuncta iustitium indixit, in quo risisse lavisse cenasse cum parentibus aut coniuge liberisve capital fuit. Ac maeroris impatiens, cum repente noctu profugisset ab urbe transcucurrissetque Campaniam, Syracusas petit, rursusque inde propere rediit barba capilloque promisso ; nec umquam postea quantiscumque de rebus, ne pro contione quidem populi aut apud milites, nisi per numen Drusillae deieravit.

Quand elle mourut, il ordonna une suspension générale des affaires, et, pendant cette période, ce fut un crime capital d'avoir ri, de s'être baigné, d'avoir dîné avec ses parents, sa femme ou ses enfants. Puis, dominé par sa douleur, il s'enfuit subitement loin de Rome, la nuit, traversa la Campanie et gagna Syracuse, d'où il revint précipitamment, sans s'être coupé la barbe ni les cheveux ; et depuis, dans toutes les circonstances, fussent-elles les plus importantes, même dans l'assemblée du peuple ou devant les soldats, il ne jura plus que par la divinité de Drusilla. (Suétone, Caligula, 24).

 

Lorsqu’elle mourut vers la même époque, son mari prononça son éloge funèbre et son frère lui fit célébrer des funérailles nationales. Les prétoriens derrière leur commandant et, séparément, les chevaliers défilèrent autour du bûcher ; les garçons de l’ordre sénatorial offrirent un « jeu troyen » autour de sa tombe. On lui vota tous les honneurs qui avaient été accordés à Livie ; on décida qu’elle serait placée au nombre des divinités, que sa statue en or serait placée dans la curie, qu’une statue d’elle, de la même taille que celle de la déesse serait consacrée dans le temple de Vénus sur le forum et qu’elle recevrait le même culte, qu’un temple lui serait bâti en propre et qu’elle aurait un collège de vingt prêtres, hommes et femmes. Par ailleurs, les femmes appelées à témoigner devraient jurer par son nom. Pour son anniversaire, une fête équivalente aux jeux Megalenses serait célébrée et un banquet serait offert aux sénateurs et aux chevaliers. Elle reçut donc le nom de Panthée (« Divinité universelle ») et fut déclarée digne de receoir les honneurs divins dans toutes les cités.

Un sénateur nommé Livius Geminius jura l’avoir vue monter au ciel et retrouver les dieux. Il le jura sur sa tête et celle de ses enfants, prenant à témoin les autres dieux et la nouvelle déesse elle-même. Gaius l’en récompensa de deux cent cinquante mille drachmes (un million de sesterces). Dion Cassius, LIX, 11

 

Plus tard, lors de son expédition en Germanie, Caligula découvre (ou fait semblant de découvrir) un complot où se trouve compromis Lépidus qu’il fait exécuter sur le champ.

Il fit tuer Lépidus, son amant dont il était aussi l’amant, le mari de Drusilla, qui avait couché en sa compagnie avec ses autres sœurs Agrippine et Julia, à qui il avait permis d’exercer les magistratures cinq ans plus tôt que ne le permettaient les lois, à qui il avait déclaré vouloir laisser sa succession au pouvoir. Dion Cassius, LIX, 22.

Reliquas sorores nec cupiditate tanta nec dignatione [quanta Drusilla] dilexit, ut quas saepe exoletis suis prostraverit ; quo facilius eas in causa Aemili Lepidi condemnavit quasi adulteras et insidiarum adversus se conscias ei nec solum chirographa omnium requisita fraude ac stupro divulgavit, sed et tres gladios in necem suam praeparatos Marti Vltori addito elogio consecravit.

Son amour pour ses autres soeurs (Agrippine et Livilla) ne s'accompagna ni d'une passion ni d’égards comparables, puisqu'il les prostitua souvent à ses mignons ; il eut ainsi plus de facilité, lors du procès d’Emilius Lepidus, pour les faire condamner comme adultères et comme complices de la conjuration que ce dernier tramait contre lui. Et, non content de publier les lettres autographes de toutes ses soeurs, qu'il s'était procurées par la fraude et par des voies infâmes, il fit consacrer à Mars Vengeur, en y joignant une inscription, trois glaives préparés contre lui. (Suétone, Caligula, 24).

 

En 39, pour célébrer l’anniversaire de sa sœur Drusilla, Caligula fit entrer dans le Cirque sa statue sur un char tiré par des éléphants et donna au peuple deux jours de spectacles gratuits. Le premier jour, à côté des courses de chevaux on égorgea cinq cents ours, le second on tua le même nombre de bêtes de Libye… On servit un repas au peuple et on offrit des présents aux sénateurs et à leurs femmes. Dion Cassius, LIX, 13.

 


Iulia Livilla

 

Dernière fille (et dernier enfant) d’Agrippine et de Germanicus, Julia Livilla naît en 17 à Lesbos : son père est en route pour son commandement en Orient.

Petita inde Euboca tramisit Lesbum ubi Agrippina novissimo partu Iuliam edidit. De là, il passa par l’île d’Eubée en direction de Lesbos où Agrippine mit au monde son dernier enfant, Julia (Livilla). (Tacite, Annales, II, 54)

 

Livilla fait peu parler d’elle jusqu’à l’expédition de Caligula en Germanie où, avec sa sœur Agrippine, elle avait accompagné l’armée. A titre de concubines ? Leur sœur Drusilla venait de mourir.

Il fit exécuter Lentulus Gaetulicus, qui jouissait d’une excellente réputation et qui était depuis dix ans gouverneur de Germanie, l’accusant de collusion avec les soldats. En même temps, il fit mettre à mort Lépidus, l’homme qui était son mignon et son amant, le mari de Drusilla, celui qui avec lui couchait avec ses sœurs Agrippine et Julia (Livilla), à qui il avait permis d’exercer les magistratures cinq ans avant l’âge légal, celui dont il disait qu’il ferait son successeur à la tête de l’empire. A l’occasion de ces exécutions, il fit remettre aux soldats une gratification, comme s’il avait vaincu des ennemis, et fit envoyer trois poignards au temple de Mars Ultor (« Vengeur ») à Rome. En raison de leurs relations avec Lépidus, il exila, dans les îles Pontia (îles du Latium, à 40 km au large de S. Felice Circeo), ses sœurs qu’il dénonça au sénat dans une longue lettre comme impies et immorales. Dion Cassius, LIX, 22.

 

Agrippine et Livilla passent deux ans abandonnées dans leur île où elles pouvaient craindre le pire : comment oublier le sort de Julia ou d’Agrippa Postumus ?

L’avènement de Claude les sauve :

(Claude) rappela ceux qui avaient été injustement exilés par Caligula ainsi que les sœurs de ce dernier Agrippine et Julia et leur rendit leurs biens. Dion Cassius, LX, 4.

 

Mais, rapidement, Livilla va susciter la jalousie de Messaline :

(En 41, Messaline) qui enrageait de voir que sa nièce (par alliance) Julia ne la respectait pas et ne la courtisait pas, qui en était jalouse parce qu’elle était très belle et rencontrait souvent Claude en tête-à-tête, la fit exiler.

ἐγκλήματα αὐτὴ ἄλλα τε καὶ μοιχείας παρασκευάσασα, ἐφ’ῇ καὶ Σενέκας ᾿Ανναῖος ἕφυγε καὶ ὕστερόν γε οὐ πολλῷ καὶ ἀπέκτεινεν αὐτήν.

Elle forgea contre elle de nombreuses accusations, y compris celle d’adultère, accusation pour laquelle Anneus Seneca (Sénèque) aussi fut exilé [ou plus exactement « banni »]. Quelque temps après, elle réussit même à la faire exécuter. Dion Cassius, LX, 8.

Sénèque fréquentait décidément de très près les deux filles survivantes de Germanicus !

 

Claude a sans doute fait preuve dans cette affaire d’une certaine légèreté, mais ceci n’a rien de bien surprenant :

His, ut dixi, uxoribusque addictus, non principem, sed ministrum egit, compendio cuiusque horum vel etiam studio aut libidine honores exercitus impunitates supplicia largitus est, et quidem insciens plerumque et ignarus [...] : Appium Silanum consocerum suum Iuliasque, alteram Drusi, alteram Germanici filiam, crimine incerto nec defensione ulla data occidit.

Livré, ainsi que je l'ai dit, à ses affranchis et à ses femmes, Claude se conduisit, non comme un prince, mais comme un serviteur : c'est suivant les intérêts ou même les sympathies et les caprices de chacun d'eux qu'il distribua les honneurs, les armées, les grâces, les supplices, et qui plus est, très souvent sans le savoir ni s'en rendre compte [...] : il fit périr, sur des accusations vagues et sans leur permettre de se défendre, Appius Silanus, le beau-père de son gendre, les deux Julies, filles l'une de Drusus, l'autre de Germanicus. (Suétone, Claude, 29)

 

 

Livilla mourra de faim. Bizarrement, Dion Cassius explique, un peu plus loin (LX, 27), que Messaline qui ὑποψίᾳ τε ὅτι τὴν γυναῖκα αὐτοῦ τὴν Ἰουλίαν ἀπεκτόνει soupçonnait (Vinicius) d’avoir fait tuer sa femme Julia [et qui était furieuse qu’il refusât d’être son amant] le fit empoisonner.


IVLIA DRVSI FILIA

 

Née vers 6 ?, assassinée en 43.

Fille de Drusus, mort en 23, lui-même fils de Tibère et de sa première femme, Vipsania Agrippina.

Elle épouse en 20 son cousin issu de germains Nero, fils de Germanicus.

 

Après la mort de Nero en 29, Tibère lui fait épouser Séjan. On se souvient que Séjan avait été l’amant de Livilla, la mère de Julia, et que le couple adultère avait obtenu la condamnation du mari.

 

Après la chute de Séjan, Tibère remarie Julia à Rubellius Blandus.

 

Je n’ai trouvé aucun portrait de cette malheureuse Julia : ni Tacite, ni Suétone, ni Dion Cassius n’ont jugé utile de tracer ce portrait, ne serait-ce qu’en quelques lignes. La raison en est simple : elle n’a pas fait de scandale ni encombré le siècle de ses prétentions. Pourtant, devenue à l’âge de huit ans environ la petite-fille de l’empereur régnant, elle pouvait rêver d’une belle destinée.

 

Auctum dehinc gaudium nuptiis Neronis et Iuliae Drusi filiae. La joie [de voir Nero, un fils de Germanicus, arriver à l’âge adulte en 20] fut encore accrue par le mariage de Nero et de Julia, la fille de Drusus. (Tacite, Annales, III, 29).

 

Elle épouse ainsi un garçon sans doute brillant, promis lui aussi à un bel avenir : si le peuple romain fête avec une telle joie le mariage du fils de Germanicus avec la petite-fille de l’empereur, c’est qu’il espère voir en eux ou en leurs enfants à naître l’avenir de l’empire. Que l’on songe à l’enthousiasme qui saisira l’Italie dix-sept ans plus tard quand Gaius Caligula, le fils de Germanicus, héritera du trône impérial.

 

Drusus.

Il semble que Drusus se soit mal entendu avec son père. On se souvient que Tibère avait dû répudier sa femme Vipsania Agrippina sur ordre d’Auguste pour épouser Julia, or Vipsania était alors enceinte de Drusus et s’était remariée avec Asinius Gallus et, selon Dion Cassius (LVII, 2), ce Gallus proclamait que Drusus était son fils : τόν τε Δροῦσον ὡς υἱὸν προεποιεῖτο, ce qui de toute évidence était faux, du moins biologiquement. Il faudrait savoir qui a élevé l’enfant pour se faire une opinion plus nuancée. Par ailleurs, Drusus se montrait ἀσελγέστατος et ὠμότατος « très débauché » et « très cruel », ce lui valait d’être souvent blâmé par Tibère, tant en privé qu’en public ἐππετίμα καὶ ἰδία καὶ δημοσίᾳ πολλάκις. Dion Cassius (LVII, 3) affirme pourtant que Tibère était attaché à son fils, son seul fils légitime : τῷ υἱεῖ ἅτε καὶ μόνῳ καὶ γνησίῳ ὄντι προσέκειτο.

Quoi qu’il en soit, Drusus n’en reste pas moins l’héritier présomptif du pouvoir impérial et, en 15, il exerce le consulat. Il se distingue en mettant à mal sur un coup de colère un chevalier romain, ce qui lui vaut d’être surnommé Castor, du nom d’une star de la gladiature de l’époque.

Mieux : témoin un soir de goguette d’un violent incendie, il prend la direction des prétoriens chargés de l’éteindre et comme ceux-ci demandent de l’eau, il se met à crier caldam ! caldam ! « de l’eau chaude ! ». Nous dirions : « une carafe d’eau bien fraîche ! ».

Mais Drusus sait se rendre populaire :

ab eo in urbe inter coetus et sermones hominum obversante secreta patris mitigari. neque luxus in iuvene adeo displicebat: huc potius intenderet, diem aedificationibus noctem conviviis traheret, quam solus et nullis voluptatibus avocatus maestam vigilantiam et malas curas exerceret.

Vivant au milieu de Rome, se mêlant aux réunions, aux entretiens de la ville, il passait pour adoucir l'humeur concentrée de son père ; on pardonnait même volontiers à sa jeunesse le goût du plaisir : « Puisse-t-il, disait-on, se livrer à ce penchant, consumer les jours en spectacles, les nuits en festins, plutôt que d'entretenir, seul et loin de toutes les distractions, une vigilance chagrine et des soucis malfaisants ! » Tacite, Annales, III, 37. Trad. Burnouf.

Lorsqu’il exerce son second consulat en 21, sa situation politique s’est fragilisée, d’autant que sa femme Livilla est devenue comme bien d’autres la maîtresse de Séjan.

Πάσας γὰρ ὡς εἰπεῖν τὰς τῶν ἐπιφανῶν ἀνδρῶν γαμετὰς μοιχεύων τά τε λεγόμενα καὶ πραττόμενα ὑπἐκείνων ἐμάνθανε, καὶ προσέτι καὶ συνεργούς σφας ὡς καὶ γαμηθησομένας οἱ ἐποιεῖτο.

Séjan était pour ainsi dire l’amant de toutes les femmes de la classe dirigeante, ce qui lui permettait d’apprendre ce que leurs maris faisaient ou disaient et qui plus est, il en faisait aussi ses complices en leur promettant le mariage. (Dion Cassius, LVIII, 3).

En 23, le conflit entre les deux hommes éclate :

Nam Drusus impatiens aemuli et animo commotior orto forte iurgio intenderat Seiano manus et contra tendentis os verberaverat. igitur cuncta temptanti promptissimum visum ad uxorem eius Liviam convertere, quae soror Germanici, formae initio aetatis indecorae, mox pulchritudine praecellebat. hanc ut amore incensus adulterio pellexit, et postquam primi flagitii potitus est (neque femina amissa pudicitia alia abnuerit), ad coniugii spem, consortium regni et necem mariti impulit.

Drusus, incapable de souffrir un rival et impétueux de caractère, ayant un jour pris querelle avec Séjan, l'avait menacé de la main, et celui-ci, dans un mouvement pour avancer, avait été frappé au visage. De toutes les vengeances, Séjan trouva que la plus prompte était de s'adresser à la femme de son ennemi. C'était Livie, sœur de Germanicus, qui, dépourvue dans son enfance des agréments de la figure, avait acquis avec l’âge une rare beauté. En feignant pour elle un ardent amour, il commença par la séduire. Une femme qui a sacrifié sa pudeur n'a plus rien à refuser. Quand il eut sur elle les droits du premier crime, il lui mit en tête l'espérance du mariage, le partage du trône, l'assassinat de son époux. Tacite, Annales, IV, 3. Trad. Burnouf.

Igitur Seianus maturandum ratus deligit venenum quo paulatim inrepente fortuitus morbus adsimularetur. id Druso datum per Lygdum spadonem, ut octo post annos cognitum est.

Séjan pensa donc qu'il fallait se hâter. Il choisit un poison dont l’action lente et insensible imitât les progrès d'une maladie naturelle. Il le fit donner à Drusus par l'eunuque Lygdus, comme on le reconnut huit ans après. Tacite, Annales, IV, 8. Trad. Burnouf.

Les mobiles de Séjan ne font aucun doute : peut-être sincèrement amoureux de Livilla (ἧς ἤρα, dit Dion Cassius) peut-être pas (selon Tacite), il réaliserait en l’épousant son ambition d’entrer dans la famille impériale. Il avait déjà fiancé en 20 sa fille âgée de deux ou trois ans à Drusus, fils de Claude : auctum dehinc gaudium nuptiis Neronis et Iuliae Drusi filiae. utque haec secundo rumore ita adversis animis acceptum quod filio Claudii socer Seianus destinaretur. La joie du peuple redoubla à l’annonce du mariage de Nero et de Julia, la fille de Drusus. Ce mariage fut accueilli d’autant plus favorablement que l’opinion publique était indisposée en apprenant que Séjan allait devenir le beau-père du fils de Claude. (Tacite, Annales, III, 29).

Mais Tibère s’oppose au mariage de Séjan avec Livilla.

 

Dion Cassius (LVIII, 3) est le seul des historiens à affirmer que Séjan aurait épousé la fille plutôt que la mère :

Τὸν δὲ Σειανὸν Τιβέριος ἐπὶ μέγα δόξης ἐπάρας καὶ κηδεστὴν ἐπὶ ᾿Ιουλιᾳ τῇ τοῦ Δρούσου θυγατρὶ ποιησάμενος ὕστερον ἔκτεινε.

Après avoir élevé Séjan au sommet de la gloire, après en avoir fait son parent en l’autorisant à épouser Julia, la fille de Drusus, Tibère finit par le faire exécuter.

 

Veuve de Drusus (ou veuve une deuxième fois après la mort de Séjan en 31), la malheureuse Julia doit se remarier sur ordre de son grand-père, mais cette fois avec un homme étranger à la famille impériale :

τὰς θυγατέρας τάς τε τοῦ Γερμανικοῦ τὰς λοιπὰς καὶ τὴν τοῦ Δρούσου τὴν ᾿Ιουλίαν ἐδούς [Tibère (en 33), sans entrer dans Rome,] donna en mariage les autres filles de Germanicus [Julia Drusilla et Julia Livilla· Agrippine avait épousé Domitius en 28] ainsi que Julia, la fille de Drusus. Mais la cité n’organisa pas la moindre festivité pour ces mariages, ce fut une journée ordinaire, et même le sénat se réunit ce jour-là pour rendre la justice. (Dion Cassius, LVIII, 21).

Tot luctibus funesta civitate pars maeroris fuit quod Iulia Drusi filia, quondam Neronis uxor, denupsit in domum Rubellii Blandi, cuius avum Tiburtem equitem Romanum plerique meminerant. Dans la cité endeuillée par tant de pertes cruelles, ce fut encore un chagrin supplémentaire que de voir Julia, la fille de Drusus, qui avait été autrefois la femme de Nero, passer par le mariage dans la maison de Rubellius Blandus, dont le grand-père, beaucoup s’en souvenaient, était un chevalier romain de Tibur. (Tacite, Annales, VI, 27).

 

Un C. Rubellius Blandus (le marié ?) avait été consul suffect en 18, l’année du consulat de Tibère et Germanicus.

Du mariage de Julia et Rubellius naîtra Rubellius Plautus qui fera parler de lui sous le règne de Néron.

 

Dès lors, Julia disparaît de l’Histoire. Dion Cassius et Tacite se bornent à accuser Messaline de sa mort :

τήν τε ᾿Ιουλίαν τὴν τοῦ Δροῦσου μὲν τοῦ Τιβέριου παιδὸς θυγατέρα, τοῦ δὲ δὴ Νέρωνος τοῦ Γερμανικοῦ γυναῖκα γενομένην, ζηλοτθπήσασα ὥσπερ καὶ τὴν ἑτέραν, ἀπέσφαξε

 (Messaline) fit tuer (en 43) Julia, la fille de Drusus, le fils de Tibère, celle qui avait épousé Nero Germanicus et dont elle était devenue jalouse, comme de l’autre Julia. (Dion Cassius, LX, 18).

Post Iuliam Drusi filiam dolo Messalinae interfectam après le meurtre par les machinations de Messaline de Julia la fille de Drusus… (Tacite, Annales, XIII, 32).

alors que Suétone (Claude, 29) fait de Claude lui-même le responsable principal de cet assassinat :

Appium Silanum consocerum suum Iuliasque, alteram Drusi, alteram Germanici filiam, crimine incerto nec defensione ulla data occidit, il fit tuer sur des accusations infondées et sans leur accorder la moindre défense Appius Silanus, le père de sa bru, et les deux Julia, la fille de Drusus et la fille de Germanicus.

 


Valeria Messalina

 

Post has Valeriam Messalinam, Barbati Messalae consobrini sui filiam, in matrimonium accepit. Quam cum comperisset super cetera flagitia atque dedecora C. Silio etiam nupsisse dote inter auspices consignata, supplicio adfecit Claude se remaria avec Valeria Messalina, la fille de son cousin Barbatus Messala. Lorsqu’il découvrit qu’en plus de ses autres débordements et de ses scandales elle avait aussi épousé Gaius Silius avec un contrat de mariage en bonne et due forme, il la fit exécuter. (Suétone, Claude, 26)

 

Issue de la haute noblesse de Rome, Valeria Messalina est la petite-fille d’Antonia Maior et donc l’arrière-petite-fille de Marc Antoine. Elle est aussi la nièce de Cn. Domitius Ahenobarbus, époux d’Agrippine 2 et père de Néron.

 

Son arrière-grand-père, Valerius Messala Corvinus (~64 - 8), était le protecteur du poète Tibulle. Rallié à Octave au moment d’Actium, il obtint le triomphe en ~27.

 

Je n’ai trouvé nulle part la date de naissance exacte de Messaline, pas plus que la date de son mariage avec Claude. Je suppose, d’après la date de naissance des enfants, que le mariage a eu lieu en 38 ou 39.

 

Comme les historiens anciens ne font pas mention d’une précédente union, Messaline devait être très jeune : en 33, Tibère se préoccupe de marier les filles cadettes de Germanicus postquam instabat virginum aetas parce que leur âge ne permettait plus d’attendre (Tacite, Annales, VI, 15), or elles avaient 16 et 17 ans ! Lorsque Claude mariera sa fille Octavie à Néron, Octavie sera âgée de 13 ans, l’âge légal du mariage pour une Romaine de cette époque.

 

On peut donc supposer que Messaline avait entre 13 et 15 ans en 38, ce qui la fait naître entre 23 et 25. C’est cette dernière date que retiennent en général les encyclopédies. Simple hypothèse.

 

Elle donne à Claude deux enfants : en 40, Octavie, future femme de l’empereur Néron et, en 41, Tiberius Claudius Caesar, surnommé d’abord Germanicus, puis Britannicus, nom que l’Histoire retiendra.

 

Augusta ?

Le site de numismatique http://vso.numishop.eu/ présente un tétradrachme frappé à Alexandrie en 45 ou 46. Il présente au revers un portrait en pied de Messaline en tenue de cérémonie, tenant des épis de la main gauche, le bras droit étendu portant les représentations de ses deux enfants, avec l’inscription ΜΕΣΣΑΛΙΝΑ ΚΑΙ[ΣΑΡΟΣ] ΣΕΒΑ[ΣΤΗ] .

Malheureusement il faut bien avouer que le dernier mot est illisible, au moins sur la reproduction. Dommage : il semble que Messaline n’ait jamais porté le titre d’Augusta ailleurs que dans les vers de Juvénal !

image002

Avers : ΤΙ ΚΛΑΥΔΙ ΚΑΙΣ ΣΕΒΑ ΓΕΡΜΑΝΙ ΑΥΤ[οκρατωρ]

Tibère Claude César Auguste vainqueur des Germains empereur

Revers : ΜΕΣΣΑ-ΛΙΝΑ ΚΑΙΣ [ΣΕΒΑΣ

Messaline, épouse de César, Augusta (???)

 

Augusta meretrix !

Après Cléopâtre, regina meretrix, « la reine putain », l’impératrice putain ! Traînée dans la boue !

 

Pour résumer au mieux la réputation sulfureuse de Messaline, voici un extrait de la savoureuse Histoire de la prostitution et de la débauche, par le Dr TH.-F. Debray, publiée à Paris en 1879 :

A Rome les lupanars étaient réunis dans le quartier populeux de Suburre, et c'est dans une de ces maisons, dans une cellule sur la porte de laquelle était inscrit le nom Lycisca, que la femme de l'imbécile empereur Claude allait s'offrir à la lubricité publique, trouvant fades les embrassements de ses amants ordinaires, bien qu'ils ne fussent pas souvent choisis avec une grande délicatesse.

Aussi sanguinaire qu'elle était débauchée, c'est surtout sous cet ignoble caractère de courtisane de bas étage que Messaline est restée célèbre, grâce aux traits dont Juvénal l'a si justement accablée. Combien pourtant sont tombés sous le poignard d'un vil esclave à ses ordres, les uns pour avoir repoussé ses avances, les autres pour y avoir trop répondu! Elle s'échappait du Palatin, à la faveur des ténèbres, une perruque blonde dissimulant ses cheveux noirs, les seins retenus par une résille d'or et suivie d'une esclave, sa complice, épiant les passants dans les rues conduisant aux bas quartiers de Rome. Elle arrivait enfin au quartier de Suburre, franchissait la porte d'un lupanar fréquenté par la lie de la populace et s'enfermait frémissante dans la cellule de la prétendue Lycisca.

 

Au point du jour, il fallait chasser du mauvais lieu cette louve inassouvie quoique brisée de fatigue :

Et lassata viris, necdum satiata recessit.

Quelle différence il y a de cette prostituée immonde et féroce, quoique impératrice, à la moins illustre des courtisanes de la Grèce, si dépravée, si avide qu'elle fût. Chez Messaline il n'y avait plus rien que la lubricité bestiale et la cruauté sanguinaire, et le fait est qu'elle termina une existence de déportements inouïs par une folie monstrueuse.

 

« Messaline; dit Beulé, dans ses Portraits du siècle d'Auguste, avait un excès de sève qui avait besoin d'être réprimé, un tempérament que les principes et la surveillance la plus sévère auraient eu quelque peine à contenir. Jetée sur le trône à l'improviste, elle s'enivra du droit de tout oser, se livra à ses instincts qui se développèrent, à ses passions qui se multiplièrent avec furie. Dans son âme, les âcres plaisirs des sens et la fureur du tempérament avaient absorbé, dénaturé, annihilé, dévoré les autres forces. On ne trouvait chez elle ni l'amour des arts et des lettres, ni l'esprit, ni cette délicatesse intellectuelle qui tient quelquefois lieu de morale, ni cette fierté féminine dont le masque ressemble encore à la vertu. Elle était esclave de la matière, servante de son corps et n'avait plus conscience que de la volupté. La volupté était l'unité et la formule suprême de cet être qui, n'étant plus soumis à aucune pression, s'était gonflé comme une tumeur monstrueuse. Toutes les passions qu'un pouvoir sans bornes lui permettait de satisfaire, se ramènent fatalement à cette unité : la cruauté elle-même devient une sorte de jouissance pour ces natures où la violence des sensations a tué tout sentiment et étouffé l'humanité. »

C'est, en termes froids, sans doute, mais excellents, une analyse exacte de cette étrange figure de la Rome impériale, qui en a toute une galerie.

 

Tout comme Suétone et Tacite, Dion Cassius trace de Messaline un portrait sans complaisance (LX, 31) :

Μεσσαλῖνα ὥσπερ οὐκ ἐξαρκοῦν οἱ ὅτι καὶ ἐμοιχεύετο καὶ ἐπορνεύετο· τά τε γὰρ ἄλλα αἰσχρῶς ἔπραττε, καὶ ἐπ'οἰκήματος ἔστιν ὅτε ἐν τῷ παλατίῳ αὐτή τε ἐκαθέζετο καὶ τὰς ἄλλας τὰς πρώτας ἐκάθιζε

Messaline ne se contentait de ses adultères, elle se prostituait aussi : en dehors de ses agissements honteux, il lui arrivait de s’installer en personne dans une cellule de lupanar en plein palais, où s’installaient sur son ordre les autres femmes de la noblesse.

 

Comment ne pas citer ici les vers célèbres de Juvénal ? Même si de toute évidence le poète exagère !

Respice rivales divorum, Claudius audi

quae tulerit. Dormire virum cum senserat uxor,

ausa Palatino tegetem praeferre cubili,

sumere nocturnos meretrix Augusta cucullos

linquebat comite ancilla non amplius una.

Sed nigrum flavo crinem abscondente galero

intravit calidum veteri centone lupanar

et cellam vacuam atque suam ; tunc nuda papillis

prostitit auratis titulum mentita Lyciscae

ostenditque tuum, generose Britannice, ventrem.

 

Regarde les égaux des dieux, écoute ce qu’a supporté Claude. Dès que sa femme le savait endormi, osant préférer une paillasse à son lit du Palatin, Augusta la putain prenait les capes de nuit à capuchon et filait en compagnie d’une servante, d’une seule, pas plus. Puis, cachant ses noirs cheveux sous une perruque blonde, elle entre dans le lupanar moite aux tentures usées, dans sa cellule vide, sa cellule à elle ! Alors, elle s’expose nue, les seins dans une résille d’or, sous une inscription qui lui donne le faux nom de « Lycisca » ; elle exhibe, noble Britannicus, le ventre qui t’a porté.

Excepit blanda intrantis atque aera poposcit,

ac resupina iacens multorum absorbuit ictus.

Mox lenone suas iam dimittente puellas

tristis abit, et quod potuit tamen ultima cellam

clausit, adhuc ardens rigidae tentigine volvae,

et lassata viris necdum satiata recessit,

obscurisque genis turpis fumoque lucernae

foeda lupanaris tulit ad pulvinar odorem.

Elle accueille avec des caresses celui qui se présente et lui demande de l’argent. Et culbutée, allongée, elle reçoit en elle les chocs de ses nombreux clients. Mais bientôt le taulier dit à ses filles de partir ; elle, à regret, s’en va et, c’est une faveur, elle est la dernière à fermer sa cellule. Toute brûlante encore de la tension de sa vulve raidie, fatiguée des hommes mais non pas rassasiée, elle s’en retourne. Répugnante avec son visage défait, souillée par la fumée de la lampe, elle apporte dans le lit impérial l’odeur du lupanar. Satires, VI, 115-132

 

Scandales sexuels qui défraient la chronique in civitate omnium gnara et nihil reticente « dans une ville où tout se sait et où rien ne se tait », selon le mot de Tacite (Annales, XI, 27) mais, écrit Dion Cassius (LX, 18), qui s’accompagnent d’agissements beaucoup plus graves :

Μεσσαλῖνα δὲ ἐν τούτῳ αὐτή τε ἠσέλγαινε καὶ τὰς ἄλλας γυναῖκας ἀκολασταίνειν ὁμοίως ἠνάγκαζε, καὶ πολλάς γε καὶ ἐν αὐτῷ τῷ παλατίῳ, τῶν ἀνδρῶν παρόντων καὶ ὁρώντων, μοιχεύεσθαι ἐποίει. Καὶ ἐκείνους μὲν καὶ ἐφίλει καὶ ἠγάπα, τιμαῖς τε καὶ ἀρχαῖς ἤγαλλε, τοὺς δ'ἄλλους τοὺς μὴ συγκαθιέντας σφᾶς ἐς τοῦτο καὶ ἐμίσει καὶ πάντα τρόπον ἀπώλλυε.

Pendant ce temps, Messaline étalait ses propres débauches et incitait les autres femmes à s’y livrer pareillement : elle fit en sorte que beaucoup de femmes se donnent à des amants en plein palais impérial, en présence et sous les yeux de leurs maris. Ces hommes-là, elle éprouvait pour eux amitié et même tendresse, elle les récompensait en leur faisant donner honneurs et commandements ; les autres, ceux qui refusaient de laisser leurs femmes s’abaisser à cela, elle les détestait et s’arrangeait pour les perdre par tous les moyens.

Καὶ ταῦτα μέντοι τοιαῦτά τε ὄντα καὶ ἀναφανδὸν οὕτω γιγνόμενα τὸν Κλαύδιον ἐπὶ πλεῖστον ἔλαθεν· ἐκείνῳ τε γὰρ θεραπαινίδιά τινα συμπαρακατέκλινε, καὶ τούς τι δυναμένους οἱ μηνῦσαι τοὺς μὲν εὐεργεσίαις τοὺς δὲ καὶ τιμωρίαις προκατελάμβανεν, ὥσπερ καὶ τότε καὶ Κατώνιον Ἰοῦστον τοῦ τε δορυφορικοῦ ἄρχοντα καὶ δηλῶσαί τι αὐτῷ περὶ τούτων ἐθελήσαντα προδιέφθειρε. Τήν τε Ἰουλίαν τὴν τοῦ Δρούσου μὲν τοῦ Τιβερίου παιδὸς θυγατέρα, τοῦ δὲ δὴ Νέρωνος τοῦ Γερμανικοῦ γυναῖκα γενομένην, ζηλοτυπήσασα ὥσπερ καὶ τὴν ἑτέραν, ἀπέσφαξε.

Et bien que tout cela se déroulât ainsi, d’une façon aussi évidente, Claude mit très longtemps à s’en apercevoir. Il faut dire qu’elle faisait en sorte qu’il trouve de petites servantes dans son lit, et qu’elle retenait ceux qui pouvaient le mettre au courant de ses agissements par des récompenses ou des châtiments. Par exemple elle se débarrassa à cette époque-là (43 ap. J.-C.) de Catonius Justus, commandant de la garde prétorienne qui avait l’intention de mettre Claude au courant de son comportement. Elle fit égorger Julia, la fille de Drusus, le fils de Tibère, devenue la femme de Néron Germanicus (frère de Caligula et donc neveu de Claude), dont elle était devenue jalouse comme elle l’avait été de l’autre Julia (la sœur de Caligula).

 

Mnester

Danseur de pantomime, il connaît une carrière à succès sous le règne de Caligula.

M. Lepidum, Mnesterem pantomimum, quosdam obsides dilexisse fertur commercio mutui stupri

On raconte qu’il est tombé amoureux de Marcus Lepidus (le mari de sa sœur Drusilla), du pantomime Mnester ainsi que de quelques otages et qu’il a eu avec eux des relations sexuelles où chacun dominait l’autre à tour de rôle. (Suétone, Caligula, 36)

 

Quorum vero studio teneretur, omnibus ad insaniam favit. Mnesterem pantomimum etiam inter spectacula osculabatur, ac si qui saltante eo vel leviter obstreperet, detrahi iussum manu sua flagellabat

Mais quand il éprouvait de l’amour pour quelqu’un, il poussait sa passion à la folie. Il embrassait le pantomime Mnester même pendant les spectacles et si quelqu’un faisait le moindre bruit pendant qu’il dansait, Caligula le faisait arracher de sa place et le flagellait de sa propre main. (Suétone, Caligula, 55).

 

A la même époque ou au début du règne de Claude, Mnester fréquente Valerius Asiaticus et devient l’amant de Poppaea Sabina, dont la fille épousera Néron :

domum suam Mnesteris et Poppaeae congressibus praebu[erant]

ils avaient prêté leur maison pour les rendez-vous de Mnester et Poppée. (Tacite, Annales, XI, 4)

 

La liaison de Messaline avec le pantomime Mnester me paraît représentative de toutes les autres. Dion Cassius nous la raconte en détail.

Ἐκείνους μὲν δὴ τούτοις ἐτίμησαν, τῇ δὲ δὴ τοῦ Γαΐου μνήμῃ ἀχθόμενοι τὸ νόμισμα τὸ χαλκοῦν πᾶν, ὅσον τὴν εἰκόνα αὐτοῦ ἐντετυπωμένην εἶχε, συγχωνευθῆναι ἔγνωσαν. Καὶ ἐπράχθη μὲν τοῦτο, οὐ μέντοι καὶ ἐς βέλτιόν τι ὁ χαλκὸς ἐχώρησεν, ἀλλ'ἀνδριάντας ἀπ'αὐτοῦ ἡ Μεσσαλῖνα τοῦ Μνηστῆρος τοῦ ὀρχηστοῦ ἐποιήσατο. Ἐπεὶ γὰρ τῷ Γαΐῳ ποτὲ ἐκεῖνος ἐκέχρητο, χάριν τινὰ αὐτῷ ταύτην τῆς πρὸς ἑαυτὴν συνουσίας κατέθετο.

Les sénateurs qui débordaient de haine envers la mémoire de Gaius (Caligula) décrétèrent (en 43) que toute la monnaie de bronze qui avait été frappée à son effigie serait fondue. Il en fut fait ainsi, et cependant le bronze ne fut pas utilisé pour un plus noble usage : Messaline en fit faire des statues de Mnester le pantomime. Il avait eu autrefois des relations intimes avec Gaius, elle lui offrit cette marque de sa reconnaissance pour être son amant à elle.

Σφόδρα γὰρ ἤρα, καὶ ἐπεί γε μηδένα τρόπον μήθ'ὑπισχνουμένη τι μήτε ἐκφοβοῦσα αὐτὸν συγγενέσθαι αὐτῇ ἀναπεῖσαι ἐδύνατο, διελέχθη τῷ ἀνδρί, ἀξιοῦσα αὐτὸν πειθαρχεῖν οἱ ἀναγκασθῆναι ὡς καὶ ἐπ'ἄλλο τι αὐτοῦ δεομένη· καὶ οὕτως εἰπόντος αὐτῷ τοῦ Κλαυδίου πάνθ'ὅσα ἂν προστάττηται ὑπὸ τῆς Μεσσαλίνης ποιεῖν, συνῆν αὐτῇ ὡς καὶ τοῦθ'ὑπ'ἐκείνου κεκελευσμένος. Τὸ δ'αὐτὸ τοῦτο καὶ πρὸς ἄλλους συχνοὺς ἔπραττεν· ὡς γὰρ εἰδότος τε τοῦ Κλαυδίου τὰ γιγνόμενα καὶ συγχωροῦντός οἱ ἀκολασταίνειν ἐμοιχεύετο.

Elle était tombée follement amoureuse de lui, et comme elle n’arrivait par aucun moyen à le convaincre de coucher avec elle, ni par les promesses ni par les menaces, elle alla trouver son mari et lui demanda d’imposer à notre homme « qu’il fasse ce qu’elle voudrait », en faisant croire à Claude qu’elle avait besoin de Mnester pour tout autre chose ! C’est ainsi que Claude lui dit de faire tout ce que Messaline lui demanderait, quoi que ce soit, et que Mnester devint son amant en croyant que l’empereur le lui avait ordonné. Elle employa la même méthode avec bien d’autres hommes. Elle se livra à l’adultère en faisant croire que Claude était au courant de ce qui se passait et consentait à ses débauches. Dion Cassius, LX, 22.

καὶ ὅτι τὸν Μνηστῆρα ἀποσπάσασα ἀπὸ τοῦ θεάτρου εἶχε, καὶ ὁπότε γε λόγος τις ἐν τῷ δήμῳ περὶ αὐτοῦ ὅτι μὴ ὀρχοῖτο γίγνοιτο, θαῦμά τε ὁ Κλαύδιος ἐποιεῖτο καὶ ἀπελογεῖτο τά τε ἄλλα καὶ ὀμνὺς ὅτι μὴ συνείη αὐτῷ. Πιστεύοντες γὰρ ὄντως ἀγνοεῖν αὐτὸν τὰ γιγνόμενα, ἐλυποῦντο μὲν ὅτι μόνος οὐκ ἠπίστατο τὰ ἐν τῷ βασιλείῳ δρώμενα, ὅσα καὶ ἐς τοὺς πολεμίους ἤδη διεπεφοιτήκει, οὐ μὴν καὶ ἐξελέγχειν αὐτὰ ἤθελον, τὸ μέν τι τὴν Μεσσαλῖναν αἰδούμενοι, τὸ δὲ καὶ τοῦ Μνηστῆρος φειδόμενοι·

Elle avait arraché Mnester au théâtre et le gardait pour elle. Quand se produisait au sein du peuple une discussion sur la raison pour laquelle il ne dansait plus, Claude manifestait sa surprise, présentait différentes excuses et jurait qu’il ne couchait pas avec lui. Les gens étaient persuadés qu’il ignorait vraiment ce qui se passait et se désolaient qu’il fût le seul à n’être pas au courant de ce qui se faisait dans son palais. Tout cela s’était répandu jusque chez les ennemis (du peuple romain), mais on ne voulait pas porter d’accusation officiellement, d’un côté par crainte de Messaline, d’un autre côté pour protéger Mnester.

ὅσον γὰρ ἐκείνῃ διὰ τὸ κάλλος, τοσοῦτον τῷ δήμῳ διὰ τὴν τέχνην ἤρεσκεν. Οὕτω γάρ που δεινὸς σοφιστὴς ἐν τῇ ὀρχήσει ἦν ὥστε τοῦ ὁμίλου μεγάλῃ ποτὲ σπουδῇ δρᾶμά τι αὐτὸν ἐπιβόητον ὀρχήσασθαι δεομένου, παρακῦψαί τε ἐκ τῆς σκηνῆς καὶ εἰπεῖν ὅτι « οὐ δύναμαι τοῦτο ποιῆσαι· τῷ γὰρ Ὀρέστῃ συγκεκοίμημαι ».

Autant il était aimé de celle-ci pour sa beauté physique, autant il était aimé du peuple pour son talent. Un jour, par exemple, comme la foule en délire lui avait demandé de danser dans une pantomime à succès, il passa la tête par le rideau de scène et dit : « Je ne peux pas le faire, je suis au lit avec Oreste ». Dion Cassius, LX, 28

 

« Sexus, si licentia adest, saevus, ambitiosus, potestatis avidus »

Un sexe, si on lui en laisse la possibilité, cruel, ambitieux, avide de pouvoir. (Tacite, Annales, III, 33)

 

Assertion qui s’applique parfaitement au portrait que le grand historien nous offre de Messaline dès le début du livre XI :

nam Valerium Asiaticum, bis consulem, fuisse quondam adulterum eius credidit, pariterque hortis inhians, quos ille a Lucullo cooptos insigni magnificentia extollebat, Suillium accusandis utrisque immittit

elle crut que Valérius Asiaticus, deux fois consul, avait été autrefois l’amant (de Poppée, mère de la femme de Néron) et convoitant ses jardins, ceux qui avaient été réunis par Lucullus et qu’il embellissait à grands frais, elle lança contre eux Suillius pour les mettre en accusation.

 

Jalousie et cupidité s’allient à une certaine cruauté, ou pour le moins à une redoutable efficacité :

ipsa ad perniciem Poppaeae festinat, subditis qui terrore carceris ad voluntariam mortem propellerent

elle-même se dépêche de mener Poppée à sa perte : elle lui envoie des gens qui l’incitent par peur de la prison se donner volontairement la mort. (Tacite, Annales, XI, 4)

 

Mais si Messaline ne recule devant rien pour parvenir à ses fins, il faut bien admettre que Claude lui facilite involontairement la tâche :

His, ut dixi, uxoribusque addictus, non principem, sed ministrum egit, compendio cuiusque horum vel etiam studio aut libidine honores exercitus impunitates supplicia largitus est, et quidem insciens plerumque et ignarus. Ac ne singillatim minora quoque enumerem, revocatas liberalitates eius, iudicia rescissa, suppositos aut etiam palam immutatos datorum officiorum codicillos : Appium Silanum consocerum suum Iuliasque, alteram Drusi, alteram Germanici filiam, crimine incerto nec defensione ulla data occidit, item Cn. Pompeium maioris filiae virum et L. Silanum minoris sponsum Soumis, comme je l’ai dit à [ses affranchis] et à ses épouses, il ne se conduisit pas en prince mais en serviteur : selon l’intérêt de chacun d’eux, selon leurs sympathies ou leurs caprices, il distribua honneurs, armées, grâces, supplices, et ceci la plupart du temps à son insu et en toute ignorance. Je ne veux pas énumérer en détail les faits de moindre importance : ses libéralités annulées, ses jugements cassés, les fausses lettres de nomination ou encore celles qu’on a ouvertement falsifiées. Il fit mettre à mort Appius Silanus, le beau-père de son (futur) gendre, les deux Julia, l’une fille de Drusus, l’autre fille de Germanicus, sur des accusations sans fondement et sans les laisser se défendre, sans oublier Gnaeus Pompée, le mari de sa fille aînée et Lucius Silanus, le fiancé de la cadette. (Suétone, Claude, 29)

Notons quand même que certains de ces assassinats ont été perpétrés à l’instigation d’Agrippine après la mort de Messaline.

 

Fraus muliebris

Pari modo oppressum ferunt Appium Silanum : quem cum Messalina et Narcissus conspirassent perdere, divisis partibus alter ante lucem similis attonito patroni cubiculum inrupit, affirmans somniasse se vim ei ab Appio inlatam ; altera in admirationem formata sibi quoque eandem speciem aliquot iam noctibus obversari rettulit ; nec multo post ex composito inrumpere Appius nuntiatus, cui pridie ad id temporis ut adesset praeceptum erat, quasi plane repraesentaretur somnii fides, arcessi statim ac mori iussus est on raconte qu’Appius Silanus se fit prendre de la même façon : Narcisse et Messaline avaient résolu sa perte et s’étaient partagé les rôles. Le premier fit irruption avant le jour dans la chambre de son maître comme un homme affolé et affirma avoir rêvé qu’Appius avait assassiné l’empereur. La deuxième joua la surprise et raconta qu’elle avait eu la même vision depuis plusieurs nuits. Peu de temps après, selon le plan prévu, on annonce l’arrivée soudaine d’Appius comme si la vérité du rêve se manifestait au grand jour (bien sûr on lui avait recommandé la veille de se présenter à cette heure-là). On ordonne de le faire entrer aussitôt et de le faire mourir. (Suétone, Claude, 38)

 

Même dans le scandale de son mariage avec Silius, Messaline réussit impliquer malgré lui son impérial époux :

Nam illud omnem fidem excesserit quod nuptiis, quas Messalina cum adultero Silio fecerat, tabellas dotis et ipse consignaverit, inductus quasi de industria simularentur ad avertendum transferendumque periculum, quod imminere ipsi per quaedam ostenta portenderetur ce qui dépasse les limites de toute vraisemblance, c’est le fait que pour les noces que Messaline avait célébrées avec Silius, il signa lui aussi le contrat de mariage : on l’avait persuadé qu’il s’agissait d’une mise en scène destinée à détourner de lui et à reporter sur d’autres un danger qui le menaçait et que certains présages avaient annoncé. (Suétone, Claude, 29) Pauvre Claude !

 

Flagitium ultimum

ἀστραγάλαι δ’Έρωτός εἰσιν

μανίαι τε καὶ κυδοιμοί

Les dés de l’Amour sont

la folie et le tumulte.

                         Anacréon

 

En 47 ou 48, une fois de plus, Messaline tombe amoureuse ! Mais cette fois, furori proximo amore « d’un amour proche de la folie furieuse », écrit Tacite qui poursuit : nam in C. Silium, iuventutis Romanae pulcherrimum, ita exarserat ut Iuniam Silanam, nobilem feminam, matrimonio eius exturbaret vacuoque adultero poteretur Elle s’était à ce point enflammée pour Gaius Silius, le plus beau des jeunes Romains, qu’elle expulsa de son lit Junia Silana, une femme de la noblesse, et posséda son amant sans partage.

 

Ce Gaius Silius était le fils de C. Silius, consul en 13, adjoint et ami de Germanicus en Germanie. En 24, Séjan décide d’abattre le parti favorable à Agrippine et à ses fils, en particulier Silius et Titius Sabinus : amicitia Germanici perniciosa utrique, Silio et quod ingentis exercitus septem per annos moderator partisque apud Germaniam triumphalibus Sacroviriani belli victor l’amitié de Germanicus leur fut fatale à tous les deux, sans compter que Silius avait commandé une armée importante pendant sept ans, qu’il avait obtenu le triomphe (en 15) pour ses actions en Germanie et qu’il avait maté la révolte de Sacrovir (en 16, avec 30000 fantassins et trois mille cavaliers) (Annales, IV, 18). Silius, devant l’extraordinaire mauvaise foi de l’accusation, se suicide ; sa femme Sosia Galla est exilée.

Le fils aîné (il porte le même prénom que son père) devait être alors âgé d’une dizaine d’années. Il poursuit une carrière sénatoriale sans éclat particulier qui aboutit à sa désignation pour le consulat. Quand est-il devenu l’amant de Messaline ? Avant ou après sa désignation pour le consulat ? Les Annales ne permettent pas d’en décider de façon certaine, Dion Cassius (LXI, 31) affirme que τέλος ὕπατον αὐτὸν ἀπέφηρε ( Μεσσαλῖνα) Messaline pour finir le fit désigner comme consul.

Οἰκίαν αὐτῷ βασιλικὴν ἐχαρίσατο elle lui offrit, dit Dion Cassius (LXI, 31), une résidence royale. Quelle revanche sur le destin si notre Silius avait quelque envie de venger ses parents : amant de l’impératrice au vu et au su de tous, sa maison devenait le pendant officieux du palais. De là à s’imaginer officiellement empereur, il n’y avait qu’un pas, et au lieu d’échafauder une conspiration, une de plus, avec tous les risques que comporte ce genre d’entreprise, n’était-il pas plus sûr d’accéder au pouvoir suprême en se servant de Messaline ?

 

Neque Silius flagitii aut periculi nescius erat : sed certo si abnueret exitio et non nulla fallendi spe, simul magnis praemiis, operire futura et praesentibus frui pro solacio habebat. Illa non furtim sed multo comitatu ventitare domum, egressibus adhaerescere, largiri opes honores ; postremo, velut translata iam fortuna, servi liberti paratus principis apud adulterum visebantur.

Silius n’était pas inconscient du scandale et du danger, mais avec la certitude de périr s’il refusait, avec le vague espoir de tromper son monde, avec dans l’immédiat d’importants profits, il se consolait en attendant l’avenir et en profitant du présent. Elle, sans cacher mais au contraire avec une suite nombreuse, elle s’incrustait chez lui, collait à ses pas quand il sortait, lui prodiguait richesses et honneurs, enfin, comme si le destin de l’empereur y avait été transporté, ses esclaves, ses affranchis et son mobilier y étaient exposés aux regards chez l’amant de sa femme. (Tacite, Annales, XI, 12)

 

Après tout, aux yeux de Silius, ne semblait-elle pas détenir l’essentiel de ce pouvoir ? Comment imaginer que Claude ne soit au courant de rien ? Comment ne pas croire qu’il était prêt à tout accepter ? Et pourtant, ταῦτοὖν πρότερον μὲν καὶ ὑπὸ πάντων τῶν ἄλλων ἀκουόμενα καὶ ὁρώμενα τὸν Κλαύδιον ἐλάνθανεν tout cela dans un premier temps, alors même que tout le monde en avait entendu parler et que tout le monde pouvait le voir, Claude ne le savait pas. Au point où Silius en était arrivé, il avait tout à gagner à pousser l’aventure jusqu’au bout : il devait épouser sa maîtresse et obtenir l’abdication ou la destitution de Claude.

 

Il semble que Messaline n’ait pas envisagé les choses sous cet angle et qu’elle se soit laissé dépasser par l’ampleur du scandale. Sans doute était-elle, malgré son incroyable inconduite, sincèrement attachée à Claude et Tacite nous montre Silius en train d’essayer de convaincre une Messaline très réticente :

Quippe non eo ventum ut senectam principis opperirentur. Insontibus innoxia consilia, flagitiis manifestis subsidium ab audacia petendum. Adesse conscios paria metuentis. Se caelibem, orbum, nuptiis et adoptando Britannico paratum. Mansuram eandem Messalinae potentiam, addita securitate, si praevenirent Claudium, ut insidiis incautum, ita irae properum Ils n’en étaient pas arrivés là pour attendre la vieillesse du prince. Les décisions inoffensives aux innocents, les scandales publics devaient chercher leur issue dans des décisions audacieuses. Ils avaient des complices qui éprouvaient les mêmes craintes. Lui, il était libre, sans enfants, prêt à l’épouser et à adopter Britannicus. Messaline conserverait la même puissance, en y ajoutant la sécurité, s’ils devançaient Claude qui se méfiait aussi peu des complots qu’il était prompt à la colère. (Annales, XI, 26).

 

Argumentation intéressante : leur mariage était donc prévu, mais après la mort de Claude.

Intéressante aussi la place accordée à Britannicus dans ce discours : le clan des Julii représenté par Agrippine posait le jeune Domitius Ahenobarbus (le futur Néron) en rival du fils de Claude. Je ne sais pas si l’amour maternel occupait une place importante dans les sentiments de Messaline, mais tant que son fils pouvait être considéré comme l’héritier du trône impérial, son influence et sa sécurité étaient assurées.

Le point faible de l’argumentation de Silius, c’est que Messaline précisément se sentait parfaitement en sécurité et pensait, à juste titre, n’avoir pas grand-chose à craindre des colères de son mari : Claude éprouvait pour elle amorem flagrantissimum l’amour le plus ardent, dit Suétone, et la suite des événements montre qu’elle savait comment retourner une situation en sa faveur.

 

Messaline écoute ce discours avec un certain détachement : segniter eae voces acceptae ces paroles furent accueillies fraîchement, continue Tacite. Et en effet, qu’avait-elle à gagner dans un complot ? elle était déjà la femme de l’empereur, elle se laissait sans doute donner le titre d’Augusta sans l’avoir officiellement reçu, elle avait un fils qui devait succéder à son père, elle avait enfin tout pouvoir sur Claude. En aurait-elle autant sur un empereur auquel elle serait liée par un crime précédé de scandales ? Ce que Silius lui promettait, elle l’avait déjà. Et vraisemblablement, elle commença par refuser non amore in maritum non par amour pour son mari, dit Tacite, mais pour préserver sa position sociale.

 

Pourquoi dès lors va-t-elle céder ? Ob magnitudinem infamiae pour l’ampleur du scandale, dit Tacite, ce qui semble en effet bien possible : Messaline s’amuse à choquer l’aristocratie romaine, elle joue, et la suite des événements le montre. Nous sommes à l’automne 48, et Claude doit se rendre à Ostie pour la fête de Vulcain. Silius et Messaline en profitent pour célébrer leur mariage, tout à fait officiellement, selon les rites, nuit de noces comprise, avec un contrat de mariage où figure le nom de Claude.

 

On imagine facilement la frénésie qui s’empare de l’entourage de Claude. Un conseil restreint réunit les principaux ministres, en dehors de la présence de l’empereur. Ni Calliste, ni Narcisse, ni Pallas ne peuvent songer un instant à se rallier à Silius et Messaline : ils doivent leur ascension à Claude (au moins les deux derniers) et ils ont tout à perdre si un coup d’état se produit.

 

Bien sûr ils se sont servis de l’influence de Messaline pour imposer leur loi à l’insu de Claude :

Τέως μὲν γὰρ οἱ Καισάρειοι πάντες ὡμολόγουν αὐτῇ, καὶ οὐδὲν τι οὐκ ἀπὸ κοινῆς γνώμης ἐποίουν·

longtemps en effet tous les affranchis impériaux s’étaient accordés avec elle et ne faisaient rien qu’ils n’aient décidé avec son approbation. (Dion Cassius, LX, 31).

 

Il se trouve que leur entente traversait une passe difficile :

ἐπεὶ δὲ τὸν Πολύβιον, καίτοι καὶ ἐκείνῳ πλησιάζουσα, καὶ διέβαλε καὶ ἀπέκτεινεν, οὐκέτι αὐτῇ ἐπίστευον

depuis que par ses calomnies elle avait fait condamner Polybe, bien qu’elle eût une liaison avec lui, ils ne lui faisaient plus confiance. (Dion Cassius, LX, 31).

 

Cette fois, ils doivent se désolidariser de Messaline : même s’ils arrivaient à étouffer provisoirement le scandale, il ne peut que resurgir tôt ou tard et les emporter. Le même scénario risque d’ailleurs de se reproduire car les motivations réelles de l’impératrice sont sans doute plus complexes qu’il n’y paraît. son amour pour Silius (Tacite, Annales, XI, 24) ne suffit pas à expliquer un tel mariage pas plus que novissima voluptas sa recherche de plaisirs sans précédents.

 

A moins qu’on ne donne à cette dernière expression un sens plus précis que ne le laisse entendre Tacite et que Dion Cassius (LX, 31) énonce explicitement. Messaline rêve de devenir polygame :

ἐπεθύμησε καὶ ἄνδρας, τοῦτο δὴ τὸ τοῦ λόγου, πολλοὺς ἔχειν. Καὶ σύμπασιν ἂν τοῖς χρωμένοις αὐτῇ κατὰ συμβόλαια συνῴκησεν, εἰ μήπερ εὐθὺς ἐν τῷ πρώτῳ φωραθεῖσα ἀπώλετο.

elle désirait avoir plusieurs maris, au sens propre du terme, et elle se serait mariée dans les règles légales avec tous ceux à qui elle aurait accordé ses faveurs, si elle n’avait pas été découverte et condamnée à sa première tentative.

 

Curieusement d’ailleurs, ni Tacite, ni Suétone ne soulignent le fait que, déjà légalement mariée à Claude, Messaline ne pouvait pas contracter de nouveau mariage ! Son affaire avec Silius tenait de la mascarade, à moins qu’elle n’y ait vu une occasion d’introduire la polygamie à Rome. Et peut-être même avec la complicité de Claude qui avait apposé sa signature au bas du contrat de mariage et qui était bien capable d’envisager ce genre de réforme.

 

Quoi qu’il en soit, les ministres de Claude ne peuvent que s’opposer à un tel projet. Narcisse agit par simple fidélité envers l’empereur ; Calliste en bon politique souhaite, pardon pour l’anachronisme, ouvrir grand son parapluie ; Pallas travaillait en secret pour Agrippine dont il était l’amant (συνὼν τῇ ᾿Αγριππίνῃ) et a compris tout le parti qu’il pouvait tirer d’un pareil scandale.

 

La décision est prise, il reste à l’appliquer. En premier, il faut informer Claude des événements ou de leur tournure, ce qui ne va pas sans risque quand on connaît la primarité de son caractère et la violence de ses colères, ces colères imprévisibles, brèves, mais d’une extrême violence :

Irae atque iracundiae conscius sibi, utramque excusavit edicto distinxitque, pollicitus alteram quidem brevem et innoxiam, alteram non iniustam fore

conscient d’être enclin à la colère et à l’emportement, il demanda dans un édit qu’on lui pardonne ces deux défauts en les distinguant bien : il promit que ses emportements seraient brefs et inoffensifs, que ses colères ne seraient pas injustes. (Suétone, Claude, 38).

 

Narcisse se charge de l’empereur, ce qui lui permet de garder la situation bien en main, mais avec une certaine prudence. Il réussit à convaincre, non sans peine, Calpurnia et Cleopatra, les deux prostituées qui se tiennent habituellement au service de Claude, de lui annoncer que sa femme vient d’épouser un consul désigné.

 

On imagine la scène à l’heure de la sieste : Claude, alourdi comme d’habitude par un repas trop copieux, embué par le vin, prêt à assouvir ses désirs érotiques, voit Calpurnia se jeter à ses genoux et crier nupsit Messalina Silio ! Messaline a épousé Silius ! Devant l’air ahuri du pauvre homme, elle lui fait confirmer la nouvelle par Cleopatra, puis elle lui conseille de faire appeler Narcisse. Claude reprend un peu ses esprits et demande Narcisse. Celui-ci, qui devait suivre la scène derrière une porte ou une tenture, comprend qu’il peut se présenter sans risque. Il a préparé son discours.

 

Is veniam in praeteritum petens quod ei Vettios, Plautios dissimulavisset, nec nunc adulteria obiecturum ait, ne domum servitia et ceteros fortunae paratus reposceret. Frueretur immo his set redderet uxorem rumperetque tabulas nuptialis. An discidium, inquit, tuum nosti ? nam matrimonium Silii vidit populus et senatus et miles ; ac ni propere agis, tenet urbem maritus

il lui demande pardon pour le passé : il lui a caché les Vettius et les Plautius ; il ne parle pas en ce moment pour lui dénoncer des adultères, pas plus qu’il ne l’engage à se faire rendre sa maison, ses esclaves et les autres ornements de sa grandeur. Que l’autre en profite au contraire, mais qu’il lui rende sa femme et qu’il déchire le contrat de mariage. « Tu n’étais pas au courant, dit-il, de ta répudiation ? Le peuple, le sénat et l’armée ont vu le mariage de Silius : alors si tu n’agis pas rapidement, Rome appartient au mari ! » (Tacite, Annales, XI, 30) .

 

Discours habile : Claude est cocu, d’ailleurs il le savait, mais jusqu’à quel point ? Ce n’est pas le plus grave : il entretient à son insu les amants de sa femme, voilà une circonstance aggravante. Ce n’est pas encore le plus grave : il a été répudié, comme une femme, et surtout il risque de perdre son trône, puisque l’investiture impériale dépend théoriquement du peuple, mais en réalité du sénat qui l’accorde et des prétoriens qui la décident. Cela, Claude en sait quelque chose : il leur doit son accession au pouvoir. Et puis, il y a un point que Narcisse ne développe pas : si Messaline l’avait pas répudié, en admettant que cela soit possible, il serait au courant. Ne se considérerait-elle pas comme veuve ?

Καὶ ἐκφοβήσας αὐτὸν ὡς καὶ τῆς Μεσσαλίνης ἐκεῖνόν τε ἀποκτενεῖν καὶ τὸν Σίλιον ἐς τὴν ἀρχὴν ἀντικαθιστάναι μελλούσης, ἀνέπεισε συλλαβεῖν τινας καὶ βασανίσαι.

l’ayant effrayé en lui expliquant que Messaline allait le faire tuer et que Silius allait le remplacer au pouvoir, il le persuada de faire arrêter et torturer quelques témoins. (Dion Cassius, LX, 31)

 

Claude, qui a vraiment retrouvé sa lucidité, réunit un conseil et décide de rentrer à Rome, en particulier pour s’assurer la fidélité des prétoriens.

Satis constat eo pavore offusum Claudium ut identidem interrogaret an ipse imperii potens, an Silius privatus esset

on sait de source sûre que (sur le chemin du retour) Claude souffrait d’une telle peur qu’il demandait à chaque instant s’il était bien le maître de l’empire et si Silius n’était qu’un simple particulier. (Tacite, Annales, XI, 31)

foedum in modum trepidus ad castra confugit, nihil tota via quam essetne sibi salvum imperium requirens

pris d’une terreur honteuse, il se courut se réfugier dans le camp des prétoriens, et ne demanda rien d’autre tout au long du chemin que « s’il était toujours empereur » (Suétone, Claude, 36).

 

Ergo Narcissus, adsumptis quibus idem metus, non aliam spem incolumitatis Caesaris adfirmat quam si ius militum uno illo die in aliquem libertorum transferret, seque offert suscepturum. Ac ne, dum in urbem vehitur, ad paenitentiam a L. Vitellio et Largo Caecina mutaretur, in eodem gestamine sedem poscit adsumiturque

Ainsi Narcisse, qui s’était rallié ceux qui éprouvaient les mêmes craintes que lui, affirme que la seule chance d’assurer la sécurité de César est de remettre pour cette journée-là et cette journée-là seulement le commandement des prétoriens à l’un des affranchis, et il propose de s’en charger. Puis, pour éviter que pendant le trajet de retour à Rome Claude ne change d’avis sous l’influence de Lucius Vitellius et de Largus Caecina, il demande une place dans la voiture qu’eux et l’obtient. (Tacite, Annales, XI, 33).

 

Dans son roman « Le procès Néron », Pierre Grimal raconte brillamment la suite de ce tragique vaudeville en suivant de très près le récit de Tacite :

Pendant ce temps Narcisse, qui faisait, depuis plusieurs jours, surveiller l’Augusta, était au courant de ses moindres gestes et de ceux de ses amis. Il savait que le mariage sacrilège avait été célébré dans les jardins de Valerius Asiaticus, dont elle appréciait particulièrement les grands arbres et les ombrages, et qu’elle avait acquis en provoquant, sur de fausses accusations, la condamnation à mort de leur propriétaire. Il savait aussi qu’une l’alarme avait été donnée, que l’Augusta avait quitté les jardins d’Asiaticus et se trouvait maintenant dans ceux de Lucullus, où, apparemment, elle préparait sa défense. Quant à ses amis, qui avaient participé à la fête, ils s’étaient, pour la plupart, dispersés. Narcisse prit l’initiative de les faire arrêter, un peu partout, dans la Ville, et jusque chez eux. Il fit aussi garder les issues des jardins où s’était retirée l’Augusta. Il savait qu’elle ne se rendrait pas sans lutter jusqu’au bout. Elle attendait certainement le moment où il lui serait possible de rencontrer Claude, et l’on pouvait tout craindre si elle parvenait à reprendre son ascendant sur lui.

Narcisse ne se trompait pas. Déjà elle passait à l’offensive, sortait des jardins à pied, accompagnée seulement de trois suivantes. Les gardes n’osèrent pas l’en empêcher. En même temps elle ordonne qu’on lui amène ses enfants et envoie un message à la grande Vestale lui demandant de venir l’assister. Puis elle se met en devoir de traverser la Ville à pied, en direction d’Ostie. Sur sa route elle avise une charrette, de celles qui servent à transporter les débris et les ordures, et enjoint à l’homme qui la conduisait de prendre le chemin qu’elle lui indique. La rencontre avec Claude eut lieu près du bois sacré d’Égérie, et, vers le même moment, survint la grande Vestale.

 

Claude, en les voyant, ne fit aucun geste et ne prononça pas une parole. Il paraissait plongé dans une torpeur dont il ne pouvait ou ne voulait sortir pour prendre une décision. Il abandonnait tout aux mains de Narcisse, mais jusqu’à quel point ? Le pire était encore possible si l’on n’agissait sans retard. Les enfants de l’Augusta étaient sur le point de rejoindre leur mère et la grande Vestale exigeait de l’empereur qu’il eût à entendre la défense de son épouse. Très habilement Narcisse réussit à éloigner tout le monde, empêcha Messaline de parvenir jusqu’à la voiture où se trouvait Claude, pria la vestale de retourner à ses devoirs, promit ce que l’on voulut, et [le] cortège put continuer sa route, cependant que Claude demeurait enfermé dans son silence. Il fallait à tout prix le faire sortir de cette torpeur, lui donner des preuves du complot dont il avait failli être victime. [On alla] d’abord dans la maison de Silius, où on lui fit voir que beaucoup d’objets précieux provenant du Palatium y avaient été transportés. Cette vue arracha un moment le prince à son indifférence. Il se mit en colère et déclara que, de tout cela, il saurait tirer vengeance. Narcisse en profita pour le conduire au camp de la garde, où il le fit acclamer par les soldats, puis on revint au Palatium et on lui servit son dîner. Il semblait avoir retrouvé ses sens, mais aussi, avec eux, ses sentiments véritables à l’égard de Messaline.

 

Vbi vino incalvit, iri iubet nuntiarique « miserae » (hoc enim verbo usum ferunt) dicendam ad causam postera die adesset. Quod ubi auditum et languescere ira, redire amor ac, si cunctarentur, propinqua nox et uxorii cubiculi memoria timebantur lorsqu’il fut échauffé par le vin, il ordonna qu’on aille la chercher et qu’on annonce « à la malheureuse » (ce sont, paraît-il, ses mots exacts) qu’elle vienne le lendemain plaider sa cause en personne. Lorsqu’on entendit cela, on comprit que sa colère faiblissait et que son désir amoureux le reprenait, on se mit à craindre, si on attendait trop, la nuit qui venait et les souvenirs du lit conjugal. Tacite, Annales, XI, 37

 

Narcisse décide alors d’en finir. Dans le soir qui tombe il se rend, avec des gardes, aux Jardins de Lucullus où Messaline était revenue et la trouve prostrée, sa mère à ses côtés. Lorsqu’elle le vit elle comprit et saisit un poignard qui se trouvait près d’elle, mais n’eut pas le courage d’aller jusqu’au bout de son geste. Ce fut le tribun de la cohorte qui, d’un seul coup, mit fin à sa vie, au crépuscule de cette interminable journée.

 

Tacite dit que Narcisse ne se rendit pas en personne aux Jardins de Lucullus, mais y envoya un affranchi du nom d’Evodus (Εὔοδος « qui offre une route facile » !) pour surveiller et contrôler les prétoriens. Suétone se borne à dire que

Quam cum comperisset super cetera flagitia atque dedecora C. Silio etiam nupsisse dote inter auspices consignata, supplicio adfecit lorsqu’il (Claude) découvrit qu’en plus de ses autres scandales et de son inconduite elle était allé jusqu’à épouser Gaius Silius, en passant un contrat de mariage devant témoins, il la fit conduire au supplice (Claude, 26).

Dion Cassius (LX, 31) affirme que Claude

καὶ αὐτὴν τὴν Μεσσαλῖναν ἐς τοὺς τοῦ Ἀσιατικοῦ κήπους, δι'οὕσπερ οὐχ ἥκιστα ἀπωλώλει, ἀναχωρήσασαν ἀπέσφαξεν.

fit tuer Messaline elle-même, réfugiée dans les Jardins d’Asiaticus qui ne contribuèrent pas peu à la perdre.

 

Damnatio memoriae

Ainsi finit Messaline. Ajoutons que le sénat soulagé ou flagorneur décréta la damnatio memoriae de l’impératrice déchue : nomen et effigies privatis ac publicis locis demovendas son nom et ses images devaient être ôtés des lieux privés comme des lieux publics. (Tacite, Annales, XI, 38).

 

Inter cetera in eo (Claudio Caesari) mirati sunt homines et oblivionem et inconsiderantiam, vel ut Graece dicam, meteorian et ablepsian. Occisa Messalina, paulo post quam in triclinio decubuit, cur domina non veniret requisiit Entre autres choses, ce qui surprenait chez Claude, c’étaient son manque de suite dans les idées et son inconscience ou, pour employer les mots grecs, sa meteoria (« tête en l’air ») et son ablepsia (« il ne voyait pas plus loin que le bout de son nez »). Après l’exécution de Messaline, il se mit à table et demanda au bout de quelques instants pourquoi la maîtresse de maison ne venait pas dîner. (Suétone, Claude, 39)

 

image002

ΜΕΣΣΑΛΙΝΑ ΚΑΙΣ(ΑΡΑ) [ΣΕΒΑΣ(ΤΗ)]

 


 

 

L'Empire romain

 

 

image009