Noctes Gallicanae

Sparte

 

ἡ Λακεδαιμονία

 

ἄγετ’ ὦ Σπάρτας ἔνοπλοι κοῦροι

ποτὶ τὰν Αρεως κίνασιν

Venez jeunes gens armés de Sparte

à la danse d'Arès

 

 


Les citations proviennent des textes suivants :

Lyc. : Plutarque, Vie de Lycurgue ;

Paroles : Plutarque, Apophtegmes lacédémoniens (autrement dit « Paroles de Spartiates » !) ; Paroles de femmes spartiates.

Coutumes : Plutarque, Coutumes des Spartiates ;

Rép. : Xénophon, La République des Lacédémoniens. (Traduction de P. Chambry, Garnier-Flammarion).


Lycurgue et la constitution spartiate

 

Περὶ Λυκούργου τοῦ νομοθέτου καθόλου μὲν οὐδὲν ἔστιν εἰπεῖν ἀναμφισβήτητον…

Sur Lycurgue le législateur, on ne peut absolument rien dire qui ne soit discutable, écrit Plutarque au début de sa Vie de Lycurgue.

 

Lycurgue aurait vécu au VIIIe siècle et aurait donné à Sparte ses institutions : deux rois (βασιλεῖς), héréditaires, qui exercent des pouvoirs essentiellement religieux et militaires, et un Sénat de vingt-huit membres, âgés de plus de soixante ans (γερουσία). On créera plus tard cinq éphores (ἔφορος, « le surveillant ») aux pouvoirs très étendus.

 

Ἐναντία γε μὴν καὶ τάδε τοῖς ἄλλοις Ἕλλησι κατέστησεν ὁ Λυκοῦργος ἐν τῇ Σπάρτῃ νόμιμα. Ἐν μὲν γὰρ δήπου ταῖς ἄλλαις πόλεσι πάντες χρηματίζονται ὅσον δύνανται· ὁ μὲν γὰρ γεωργεῖ, ὁ δὲ ναυκληρεῖ, ὁ δ᾽ ἐμπορεύεται, οἱ δὲ καὶ ἀπὸ τεχνῶν τρέφονται.

Voici encore d'autres usages opposés à ceux du reste de la Grèce que Lycurgue a établis à Sparte. Dans les autres états, tout le monde s'enrichit tant qu'il peut : l'un cultive la terre, l'autre arme un vaisseau, un troisième fait du commerce, les autres vivent de différents métiers.

᾿Εν δὲ τῇ Σπάρτῃ ὁ Λυκοῦργος τοῖς ἐλευθέροις τῶν μὲν ἀμφὶ χρηματισμὸν ἀπεῖπε μηδενὸς ἅπτεσθαι, ὅσα δὲ ἐλευθερίαν ταῖς πόλεσι παρασκευάζει, ταῦτα ἔταξε μόνα ἔργα αὑτῶν νομίζειν. Καὶ γὰρ δὴ τί πλοῦτος ἐκεῖ γε σπουδαστέος, ἔνθα ἴσα μὲν φέρειν εἰς τὰ ἐπιτήδεια, ὁμοίως δὲ διαιτᾶσθαι τάξας ἐποίησε μὴ ἡδυπαθείας ἕνεκα χρημάτων ὀρέγεσθαι; ἀλλὰ μὴν οὐδ᾽ ἱματίων γε ἕνεκα χρηματιστέον· οὐ γὰρ ἐσθῆτος πολυτελείᾳ ἀλλὰ σώματος εὐεξίᾳ κοσμοῦνται. Οὐδὲ μὴν τοῦ γε εἰς τοὺς συσκήνους ἕνεκα ἔχειν δαπανᾶν χρήματα ἁθροιστέον, ἐπεὶ τὸ τῷ σώματι πονοῦντα ὠφελεῖν τοὺς συνόντας εὐδοξότερον ἐποίησεν ἢ τὸ δαπανῶντα, ἐπιδείξας τὸ μὲν ψυχῆς, τὸ δὲ πλούτου ἔργον.

A Sparte, Lycurgue a défendu aux hommes libres de toucher à aucune affaire d'argent ; assurer la liberté de l'État, telle est, selon lui, la seule affaire qu'ils doivent regarder comme la leur. Et en effet pourquoi rechercherait-on la richesse là où le législateur, en ordonnant d'apporter la même part à la table commune et de vivre du même régime, a fait en sorte qu'on ne désire pas l'argent pour mener une vie luxueuse. Ce n'est pas non plus pour des habits qu'on voudrait s'enrichir ; la parure d'un Spartiate n'est pas dans le luxe des vêtements, mais dans la bonne constitution de son corps. Ce n'est pas non plus pour avoir de quoi dépenser en faveur de ses commensaux qu'il faudrait amasser de l'argent, puisque Lycurgue a établi qu'il est plus glorieux de servir ses amis en travaillant de ses mains qu'en prodiguant l'argent.  Il a fait voir que l'un est l'oeuvre du coeur, l'autre, l'oeuvre de la richesse. Rép. 7.

 

Parmi les particularités de la constitution spartiate qui surprenaient les autres Grecs, on peut citer :

 

Le partage des terres, qui a pour but d’éliminer de Sparte νοσήματα πολιτείας πλοῦτον καὶ πενίαν « les maladies sociales que sont la richesse et la pauvreté »·

... ἔνειμε τὴν μὲν ἄλλην τοῖς περιοίκοις Λακωνικὴν τρισμυρίους κλήρους, τὴν δὲ εἰς τὸ ἄστυ τὴν Σπάρτην συντελοῦσαν ἐνακισχιλίους· τοσοῦτοι γὰρ ἐγένοντο κλῆροι Σπαρτιατῶν.

[Lycurgue] partagea la Laconie en trente mille lots pour les périèques et la partie qui était tributaire de la ville de Sparte en neuf mille lots : chacun de ceux-ci fut attribué à un Spartiate » Lyc, 8.

 

La monnaie de fer qui sur le plan intérieur devait assurer l’égalité entre les citoyens, en supprimant toute cupidité :

Πρῶτον μὲν γὰρ ἀκυρώσας πᾶν νόμισμα χρυσοῦν καὶ ἀργυροῦν μόνῳ χρῆσθαι τῷ σιδηρῷ προσέταξε· καὶ τούτῳ δὲ ἀπὸ πολλοῦ σταθμοῦ καὶ ὄγκου δύναμιν ὀλίγην ἔδωκεν, ὥστε δέκα : μνῶν ἀμοιβὴν ἀποθήκης τε μεγάλης ἐν οἰκίᾳ δεῖσθαι καὶ ζεύγους ἄγοντος.

Tout d’abord, ayant ôté toute valeur à la monnaie d’or et d’argent, il décida qu’on n’emploierait plus que la monnaie de fer, à laquelle il ne fixa qu’une faible valeur pour un poids et un volume importants. Ainsi, celui qui recevait une somme de dix mines avait besoin d’une grande salle chez lui pour la ranger et d’un attelage pour la transporter. Lyc, 9.

Non seulement cette monnaie était malcommode, mais encore dépourvue de toute valeur réelle puisque ce fer recevait un traitement qui le rendait impropre à tout autre usage. Lycurgue supprimait ainsi toute possibilité de commerce extérieur :

Οὐδὲ ἐπέβαινε τῆς Λακωνικῆς οὐ σοφιστὴς λόγων, οὐ μάντις ἀγυρτικός, οὐχ ἑταιρῶν τροφεύς, οὐ χρυσῶν τις, οὐκ ἀργυρῶν καλλωπισμάτων δημιουργός.

Il ne venait en Laconie ni professeur d'éloquence, ni devin charlatan, ni proxénète, ni fabricant de bijou d’or ou d’argent. Lyc, 9.

 

L’artisanat utile : tout ce qui servait à la vie en commun était l’objet d’une attention particulière, comme par exemple les lits, sièges et tables sans oublier le matériel militaire comme le fameux κώθων, gobelet du soldat.

᾿Απηλλαγμένοι γὰρ οἱ δημιουργοὶ τῶν ἀχρήστων ἐν τοῖς ἀναγκαίοις ἐπεδείκνυντο τὴν καλλιτεχνίαν.

les artisans débarrassés des travaux inutiles montrèrent tout leur talent dans les objets indispensables. Lyc, 9.

 

 

Ajoutons qu’à Sparte la surveillance des citoyens s’exerce en permanence et que la délation est encouragée :

Αἱροῦνται τοίνυν αὐτῶν οἱ ἔφοροι ἐκ τῶν ἀκμαζόντων τρεῖς ἄνδρας· οὗτοι δὲ ἱππαγρέται καλοῦνται. τούτων δ᾽ ἕκαστος ἄνδρας ἑκατὸν καταλέγει, διασαφηνίζων ὅτου ἕνεκα τοὺς μὲν προτιμᾷ, τοὺς δὲ ἀποδοκιμάζει. Οἱ οὖν μὴ τυγχάνοντες τῶν καλῶν πολεμοῦσι τοῖς τε ἀποστείλασιν αὐτοὺς καὶ τοῖς αἱρεθεῖσιν ἀνθ᾽ αὑτῶν καὶ παραφυλάττουσιν ἀλλήλους, ἐάν τι παρὰ τὰ καλὰ νομιζόμενα ῥᾳδιουργῶσι.

« Les éphores choisissent parmi ceux qui sont dans la force de l'âge trois hommes qu'on appelle hippagrètes.  Chacun de ceux-ci en enrôle cent autres et donne les raisons pour lesquelles il les préfère et exclut les autres. Ceux qui n'ont pas eu l'honneur d'être choisis deviennent les ennemis et de ceux qui les ont rejetés et de ceux qui leur ont été préférés, et ils s'observent les uns les autres, pour voir s'ils commettent quelque manquement aux lois de l'honneur.

Καὶ αὕτη δὴ γίγνεται ἡ θεοφιλεστάτη τε καὶ πολιτικωτάτη ἔρις, ἐν ᾗ ἀποδέδεικται μὲν ἃ δεῖ ποιεῖν τὸν ἀγαθόν, χωρὶς δ᾽ ἑκάτεροι ἀσκοῦσιν ὅπως ἀεὶ κράτιστοι ἔσονται, ἐὰν δέ τι δέῃ, καθ᾽ ἕνα ἀρήξουσι τῇ πόλει παντὶ σθένει ἄν.

Et telle est cette rivalité très agréable aux dieux et très utile à l'État, qui fait accomplir tous les devoirs exigés d'un honnête homme, qui fait déployer tous ses efforts à chacun des deux partis pour maintenir toujours sa vertu entière, et qui porte chaque membre à secourir l'État, s'il le faut, de toutes ses forces. » Rép. IV.


Les rhètres

 

Lycurgue fonda sa constitution sur trois lois fondamentales qu’il appela des « rhètres ». Le mot ῥήτρα désigne la convention orale, la loi non écrite et fondée sur la parole divine.

 

La première interdisait les lois écrites, afin de faciliter l’évolution des lois et de ne pas se rendre esclave de leur lettre ;

La deuxième proscrivait le luxe et imposait de n’utiliser que la hache dans la construction des plafonds et la scie pour les portes : qui aurait l’envie de vivre luxueusement dans une maison aussi grossière ?

La troisième interdisait de faire la guerre plusieurs fois de suite aux mêmes ennemis de peur qu’ils ne s’aguerrissent.


L’éducation des enfants

[Τήν παιδείαν] μέγιστον ἡγεῖτο τοῦ νομοθέτου καὶ κάλλιστον ἔργον εἶναι

Lycurgue pensait que l'éducation était le travail le plus important et le plus beau d'un législateur. Lyc. 14

Τὸ δὲ γεννηθὲν οὐκ ἦν κύριος ὁ γεννήσας τρέφειν, ἀλλ´ ἔφερε λαβὼν εἰς τόπον τινὰ λέσχην καλούμενον, ἐν ᾧ καθήμενοι τῶν φυλετῶν οἱ πρεσβύτατοι καταμαθόντες τὸ παιδάριον, εἰ μὲν εὐπαγὲς εἴη καὶ ῥωμαλέον, τρέφειν ἐκέλευον, κλῆρον αὐτῷ τῶν ἐνακισχιλίων προσνείμαντες· εἰ δ´ ἀγεννὲς καὶ ἄμορφον, ἀπέπεμπον εἰς τὰς λεγομένας Ἀποθέτας, παρὰ Ταΰγετον βαραθρώδη τόπον, ὡς οὔτε αὐτῷ ζῆν ἄμεινον ὂν οὔτε τῇ πόλει τὸ μὴ καλῶς εὐθὺς ἐξ ἀρχῆς πρὸς εὐεξίαν καὶ ῥώμην πεφυκός. Ὅθεν οὐδὲ ὕδατι τὰ βρέφη, ἀλλ´ οἴνῳ περιέλουον αἱ γυναῖκες, βάσανόν τινα ποιούμεναι τῆς κράσεως αὐτῶν.

Quand un enfant lui naissait, le père n'était pas maître de l'élever : il le prenait et le portait dans un lieu appelé λέσχη, où siégeaient les plus anciens de la tribu. Ils examinaient le nouveau-né. S'il était bien conformé et robuste, ils ordonnaient de l'élever et lui assignaient un des neuf mille lots de terre. Si, au contraire, il était mal venu et difforme, ils l'envoyaient en un lieu appelé les Apothètes, qui était un précipice du Taygète. Ils jugeaient, en effet, qu'il valait mieux pour lui-même et pour l'État ne pas le laisser vivre, du moment qu'il était mal doué dès sa naissance pour la santé et pour la force. De là vient aussi que les femmes ne lavaient pas les nouveau-nés avec de l'eau, mais avec du vin : elles voulaient ainsi éprouver leur constitution.

Λέγεται γὰρ ἐξίστασθαι τὰ ἐπιληπτικὰ καὶ νοσώδη πρὸς τὸν ἄκρατον ἀποσφακελίζοντα, τὰ δ´ ὑγιεινὰ μᾶλλον στομοῦσθαι καὶ κρατύνεσθαι τὴν ἕξιν. Ἦν δὲ περὶ τὰς τροφοὺς ἐπιμέλειά τις μετὰ τέχνης, ὥστ´ ἄνευ σπαργάνων ἐκτρεφούσας τὰ βρέφη τοῖς μέλεσι καὶ τοῖς εἴδεσιν ἐλευθέρια ποιεῖν, ἔτι δὲ εὔκολα ταῖς διαίταις καὶ ἄσικχα καὶ ἀθαμβῆ σκότου καὶ πρὸς ἐρημίαν ἄφοβα καὶ ἄπειρα δυσκολίας ἀγεννοῦς καὶ κλαυθμυρισμῶν.

Les nourrices, de leur côté, étaient soigneuses et expertes : au lieu d'emmailloter les bébés qu'elles élevaient, elles laissaient entièrement libres leurs membres et tout leur corps ; elles les habituaient à n'être point difficiles ni délicats sur la nourriture, à ne pas s'effrayer des ténèbres, à ne pas craindre la solitude, à s'abstenir des caprices vulgaires, des larmes et des cris. Lyc. 16

 

L’enfant est soigné par les femmes et joue jusqu'à sept ans. Au-delà, garçons et filles sont élevés en commun sous la direction de fonctionnaires, les pédonomes ( παιδονόμος), et sous la surveillance des garçons les plus âgés, les irènes ( εἴρην), qui ont le droit de les frapper et leur infliger des privations.

 

Leur éducation vise d’abord à faire d’eux de bons citoyens-soldats :

Λάκων ἐρωτηθεὶς τί ἐπίσταται, εἶπεν «ἐλεύθερος εἶναι».

Un Spartiate à qui on demandait ce qu’il avait appris répondit : « à être libre ». Paroles, 234

 

Le reste n’a que peu d’importance à leurs yeux :

Γράμματα ἕνεκα τῆς χρείας ἐμάνθανον ... ἡ δὲ παιδεία ἦν αὐτοῖς πρὸς τὸ ἄρχεσθαι καλῶς καὶ καρτερεῖν πονοῦντα καὶ μαχόμενον νικᾶν ἢ ἀποθνῄσκειν.

ils n’apprenaient à lire et écrire que pour des raisons pratiques… On leur enseignait à obéir sans hésiter, à supporter vaillamment les fatigues, à vaincre ou à mourir en combattant. Coutumes, 4.

 

Par contre, ils apprennent à chanter et à danser en mesure, le lyrisme choral jouant un rôle important dans les fêtes de la cité :

ὧν ἕνεκα δείγματος οὐ χεῖρόν ἐστιν ἕν τι προενέγκασθαι. Τριῶν γὰρ χορῶν κατὰ τὰς τρεῖς ἡλικίας συνισταμένων ἐν ταῖς ἑορταῖς,

Il n’est pas mauvais, pour en donner une idée, de citer un exemple. Dans les fêtes, on formait trois choeurs correspondant aux trois âges :

ὁ μὲν τῶν γερόντων ἀρχόμενος ᾖδεν·

Celui des vieillards chantait le premier :

Ἄμμες πόκ´ ἦμες ἄλκιμοι νεανίαι

Nous, nous étions autrefois de vaillants jeunes gens.

Ὁ δὲ τῶν ἀκμαζόντων ἀμειβόμενος ἔλεγεν·

Celui des hommes dans la force de l’âge répondait :

Ἄμμες δέ γ´ εἰμές αἰ δὲ λῇς, αὐγάσδεο

Nous, nous le sommes aujourd'hui; si tu veux, mets-nous à l'épreuve.

Ὁ δὲ τρίτος ὁ τῶν παίδων··

Et le troisième, celui des enfants :

Ἄμμες δέ γ´ ἐσσόμεσθα πολλῷ κάρρονες

Quant à nous, nous serons plus audacieux encore. (Lyc. 21)

 

Les jeunes Spartiates marchent sans chaussures, courent nus, couchent sur la dure. Les repas sont pris en commun et la nourriture est grossière. On les entraîne à la hardiesse et à la ruse, voire au vol. Mais ceux qui se font prendre sont battus et privés de nourriture. On connaît l’anecdote célèbre :

Λέγεταί τις ἤδη σκύμνον ἀλώπεκος κεκλοφὼς καὶ τῷ τριβωνίῳ περιστέλλων, σπαρασσόμενος ὑπὸ τοῦ θηρίου τὴν γαστέρα τοῖς ὄνυξι καὶ τοῖς ὀδοῦσιν, ὑπὲρ τοῦ λαθεῖν ἐγκαρτερῶν ἀποθανεῖν.

Un enfant qui avait dérobé un renardeau et le tenait caché sous son manteau, laissa, dit-on, la bête lui déchirer le ventre avec ses griffes et les dents : pour ne pas être découvert, il supporta la douleur jusqu’à en mourir. Lyc. 18

 

De seize à dix-neuf ans, l'adolescent est dit εἴρην, « mâle ». Il subit une série d'initiations, manoeuvres militaires, exercices sportifs de lancer et d'escrime, missions secrètes, épreuves d'endurance, flagellations (διαμαστίγωσις) :

Οἱ παῖδες παραὐτοῖς ξαινόμενοι μάστιξι διὅλης τῆς ἡμέρας ἐπὶ τοῦ βωμοῦ τῆς Ὀρθίας Ἀρτέμιδος μέχρι θανάτου πολλάκις διακαρτεροῦσιν ἱλαροὶ καὶ γαῦροι, ἀμιλλώμενοι περὶ νίκης πρὸς ἀλλήλους, ὅστις αὐτῶν ἐπὶ πλέον τε καὶ μᾶλλον καρτερήσειε τυπτόμενος· καὶ περογενόμενος ἐν τοῖς μάλιστα ἐπίδοξός ἐστι. Καλεῖται δὲ ἅμιλλα διαμαστίγωσις· γίγνεται δὲ καθἕκαστος ἔτος.

Chez les Spartiates, les garçons étaient frappés à coups de fouet toute une journée sur l’autel d’Artémis Orthia, souvent presque jusqu’à la mort, et supportaient cette épreuve avec gaîté et orgueil, rivalisant les uns avec les autres pour la victoire, à celui d’entre eux qui supporterait d’être battu le plus longtemps et qui recevrait le plus grand nombre de coups. Celui qui l’emportait était tenu en toute particulière estime. On appelait ce concours « la flagellation » et il avait lieu chaque année. Coutumes 40.

 

Parfois on les oblige à tuer des hilotes, en cachette, c’est ce que l’on appelle la κρυπτεία :

Ἦν δὲ τοιάδε· τῶν νέων οἱ ἄρχοντες διὰ χρόνου τοὺς μάλιστα νοῦν ἔχειν δοκοῦντας εἰς τὴν χώραν ἄλλως ἐξέπεμπον, ἔχοντας ἐγχειρίδια καὶ τροφὴν ἀναγκαίαν, ἄλλο δὲ οὐδέν·οἱ δὲ μεθ´ ἡμέραν μὲν εἰς ἀσυνδήλους διασπειρόμενοι τόπους, ἀπέκρυπτον ἑαυτοὺς καὶ ἀνεπαύοντο, νύκτωρ δὲ κατιόντες εἰς τὰς ὁδοὺς τῶν εἱλώτων τὸν ἁλισκόμενον ἀπέσφαττον.

Voici en quoi consistait la cryptie. Les chefs des jeunes gens envoyaient de temps à autre dans la campagne, tantôt ici, tantôt là, ceux qui passaient pour être les plus intelligents, sans leur laisser emporter autre chose que des poignards et les vivres nécessaires. Pendant le jour, ces jeunes gens, dispersés dans des endroits couverts, s'y tenaient cachés et se reposaient ; la nuit venue, ils descendaient sur les routes et égorgeaient ceux des hilotes qu'ils pouvaient surprendre.  Lyc. 28

 

A vingt ans, le jeune homme est soldat et il le reste jusqu’à soixante ans. Discipline rude : la moindre faute est punie de la bastonnade, les autres de la perte des droits civiques, de la dégradation, de la mort. L'infanterie lourde des hoplites vêtus de rouge pourpre combat en lignes horizontales et doit mourir plutôt que de reculer.

 


Les femmes spartiates

 

A trente ans, l'homme peut et doit se marier. Il a vu depuis longtemps sa compagne s'entraînant nue comme lui aux exercices physiques, aux coups et aux pas cadencés, pour le plus grand scandale des autres Grecs : le poète Ibycos de Rhégion qualifie les femmes de Sparte de φαινομηρίδες, « montre-cuisses ».

 

Anacréon (fragm. 399) emploie le verbe δωριάζειν au sens de « se montrer nue en parlant d’une femme ».

 

Ὥσπερ δὲ οἱ πολλοὶ τῶν τὰς τέχνας ἐχόντων ἑδραῖοί εἰσιν, οὕτω καὶ τὰς κόρας οἱ ἄλλοι Ἕλληνες ἠρεμιζούσας ἐριουργεῖν ἀξιοῦσι. Τὰς μὲν οὖν οὕτω τρεφομένας πῶς χρὴ προσδοκῆσαι μεγαλεῖον ἄν τι γεννῆσαι; ὁ δὲ Λυκοῦργος ἐσθῆτας μὲν καὶ δούλας παρέχειν ἱκανὰς ἡγήσατο εἶναι, ταῖς δ᾽ ἐλευθέραις μέγιστον νομίσας εἶναι τὴν τεκνοποιίαν πρῶτον μὲν σωμασκεῖν ἔταξεν οὐδὲν ἧττον τὸ θῆλυ τοῦ ἄρρενος φύλου· ἔπειτα δὲ δρόμου καὶ ἰσχύος, ὥσπερ καὶ τοῖς ἀνδράσιν, οὕτω καὶ ταῖς θηλείαις ἀγῶνας πρὸς ἀλλήλας ἐποίησε, νομίζων ἐξ ἀμφοτέρων ἰσχυρῶν καὶ τὰ ἔκγονα ἐρρωμενέστερα γίγνεσθαι.

Les autres Grecs veulent que les jeunes filles vivent comme la plupart des artisans, qui sont sédentaires, et qu'elles travaillent la laine entre quatre murs. Mais comment peut-on espérer que des femmes élevées de la sorte aient une magnifique progéniture ? Lycurgue, au contraire, pensa que les esclaves suffisaient à fournir les vêtements, et, jugeant que la grande affaire pour les femmes libres était la maternité, il commença par établir des exercices physiques pour les femmes, aussi bien que pour le sexe mâle ; puis il institua des courses et des épreuves de force entre les femmes comme entre les hommes, persuadé que si les deux sexes étaient vigoureux, ils auraient des rejetons plus robustes. Xénophon, Rép. Lac., 1.

 

Viros commemoro : qualis tandem Lacaena ? quae cum filium in proelium misisset et interfectum audisset : « Idcirco, inquit, genueram ut esset qui pro patria mortem non dubitaret occumbere.

Je prends des exemples d’hommes. Que dire de la femme spartiate ? Celle qui avait envoyé son fils au combat et qui en apprenant sa mort dit : « C’est pour cela que je l’avais mis au monde, pour qu’il soit de ceux qui n’hésitent pas à trouver la mort pour leur patrie. » Cicéron, Tusculanes, I, 42.

 

Les filles de Sparte qui reçoivent à peu près la même éducation que les garçons jouissent d’un grand respect et d’une liberté inhabituelle en Grèce :

Εἰπούσης γάρ τινος, ὡς ἔοικε, ξένης πρὸς αὐτὴν ὡς « Μόναι τῶν ἀνδρῶν ἄρχετε ὑμεῖς αἱ Λάκαιναι, » « Μόναι γάρ, » ἔφη, « τίκτομεν ἄνδρας. »

A une femme, une étrangère comme on le voit, qui lui disait: "Vous, les Lacédémoniennes, vous êtes les seules qui commandiez aux hommes", [Gorgo, la femme de Léonidas] répondit: "parce que nous sommes les seules qui mettions au monde des hommes!". Lyc. 15

 

Une fois marié, le Spartiate reste soumis à l'inspection des magistrats qui viennent vérifier s'il n'y a pas de luxe, d'argent et d'or au foyer, s'il n'exerce pas secrètement un métier manuel, si sa vie privée est conforme à la morale :

Καὶ λόγος ἀπομνημονεύεται Γεράδα τινὸς Σπαρτιάτου τῶν σφόδρα παλαιῶν, ὃς ἐρωτηθεὶς ὑπὸ ξένου τί πάσχουσιν οἱ μοιχοὶ παρ´ αὐτοῖς, εἶπεν·

ξένε, οὐδεὶς γίνεται μοιχὸς παρ´ ἡμῖν.

Ἐκείνου δὲ ὑπολαβόντος, « Ἐὰν οὖν γένηται;

Ταῦρον, ἔφη Γεράδας, ἐκτίνει μέγαν, ὃς ὑπερκύψας τὸ Ταΰγετον ἀπὸ τοῦ Εὐρώτα πίεται.

Θαυμάσαντος δ´ ἐκείνου καὶ φήσαντος· Πῶς δὲ ἂν γένοιτο βοῦς τηλικοῦτος;

Γελάσας Γεράδας, Πῶς δ´ ἄν, ἔφη, ἐν Σπάρτῃ μοιχὸς γένοιτο;

 « Un étranger demandait à Géradas de Sparte quel était chez eux le châtiment des adultères :

— Étranger, répondit-il, il n'y a pas d’adultère chez nous.

— Mais s'il y en avait ? reprit l’étranger.

— Il serait condamné, dit Géradas, à payer le prix d’achat d'un grand taureau qui, en se penchant du haut du Taygète, pourrait boire dans l'Eurotas.

— Mais est-il possible, dit l'étranger étonné, qu'on puisse trouver un si grand taureau ?

— Mais est-il possible, répliqua Géradas en riant, qu'on puisse trouver un adultère à Sparte ? » Lyc. 15

 


Les repas en commun

En principe, le Spartiate ne mange pas chez lui : il prend ses repas avec ceux de son corps d'armes. Ce sont les φιδίτια. Les convives, assis, se répartissent en groupes de quinze, les συσσίτια (de σύν « ensemble » et σίτον « nourriture, blé »). Chacun paie sa quote-part avec les revenus de son lot de terre publique. Celui qui ne peut pas payer perd ses droits civiques.

Τῶν εἰσιόντων εἰς τὰ συσσίτια ἑκάστῳ δεικνύων πρεσβύτατος τὰς θύρας· «διὰ τούτων, φησίν, οὐδεὶς ἐξέρχεται λόγος».

A chacun de ceux qui entraient dans les syssities, le plus ancien disait en montrant les portes : « A travers elles, pas un mot ne sort de ce qui se dit ici » Coutumes, 1.

 

Ces repas frugaux paraissent très mauvais au goût des étrangers, en particulier le fameux « brouet noir » :

On dit que Denys, le tyran de Sicile, avait pour cette raison acheté un cuisinier spartiate et lui avait ordonné d’en préparer sans craindre la dépense ; qu’il y goûta et le recracha, écoeuré. Alors le cuisinier lui dit :

«  βασιλεῦ, τούτον δεῖ τὸν ζωμὸν γυμνασάμενον Λακωνικῶς καὶ τῷ Εὐρώτᾳ λαλουμένον ἐποψᾶσθαι. »

« Roi, ce brouet, il faut d’abord avoir fait l’exercice à la spartiate et s’être baigné dans l’Eurotas pour le consommer » Coutumes, 2.

Cicéron dans les Tusculanes (V, 34) avait raconté une variante de la même anecdote :

Victum Lacedaemoniorum in philitiis nonne videmus ? Ubi cum tyrannus cenavisset Dionysius, negavit se iure illo nigro, quod cenae caput erat, delectatum. Tum is qui illa coxerat : « Minime mirum ; condimenta enim defuerunt. – Quae tandem ? inquit ille. – Labor in venatu, sudor, cursus ab Eurota, fames, sitis. His enim rebus Lacedaemoniorum epulae condiuntur ». Ne savons-nous pas la nourriture des Lacédémoniens dans leurs philities ? C’est là que Denys le Tyran qui venait d’y prendre son dîner affirma ne pas avoir aimé leur fameux brouet noir, qui constituait le plat principal. Celui qui l’avait préparé lui répondit alors : « Ce n’est pas étonnant, il manquait des ingrédients. – Lesquels ? demanda Denys. – La fatigue de la chasse, la sueur, la course depuis l’Eurotas, la faim, la soif. C’est avec tous cela que les repas des Lacédémoniens sont assaisonnés. »

 

ζώμος μέλας

Hacher un morceau maigre de porc ou de sanglier.
Faire bouillir dans du vin.
Additionner de sang vinaigré.
Saler, ajouter origan, sarriette, sauge, thym.
Réduire jusqu’à la consistance d'une soupe épaisse.
Arroser d'huile d'olive.

 

Recette donnée par le Guide Grec Antique, Hachette, d’après Athénée.

 

 

« Un Spartiate s’arrêta un jour dans une auberge et donna un morceau de viande au patron pour qu’il le fasse cuire. Celui-ci lui demanda du fromage et de l’huile [pour accompagner la cuisson].

Τί, ἔφη, εἰ τυρὸν εἶχον, ἔτι ν ἐδεόμην ψου ;

Quoi? dit le Spartiate, si j’avais du fromage, tu crois que j’aurais besoin de viande ? » Paroles.

 

Les enfants ont le droit d'assister, sans manger, aux repas des adultes qui ne s'enivrent jamais, et de profiter de l'édifiante conversation des guerriers :

Καὶ πίνειν ἀναγκάζοντες πολὺν ἄκρατον εἰς τὰ συσσίτια παρεισῆγον, ἐπιδεικνύμενοι τὸ μεθύειν οἷόν ἐστι τοῖς νέοις. Καὶ ᾠδὰς ἐκέλευον ᾄδειν καὶ χορείας χορεύειν ἀγεννεῖς καὶ καταγελάστους, ἀπέχεσθαι δὲ τῶν ἐλευθέρων.

On forçait [des hilotes] à boire beaucoup de vin pur et on les introduisait aux syssities pour faire voir aux jeunes gens ce que c'était que l'ivresse. On leur faisait chanter des chansons et danser des danses vulgaires et grotesques, en leur interdisant celles des hommes libres. Lyc. 28

 


Le laconisme

Les Spartiates, « Lacédémoniens » ou « Laconiens », apprennent à dire le plus de choses possible en aussi peu de mots que possible : d’où l’expression « laconique ».

 

Φιλίππου τοῦ Μακεδόνος προστάττοντός τινα διἐπιστολῆς, ἀντέγραψαν οἱ Λακεδαιμόνοι « Περὶ ὧν ἡμῖν ἔγραψας, Οὔ. »

Comme Philippe de Macédoine leur imposait certaines dispositions par lettre, les Lacédémoniens répondirent : « A propos de ce que tu nous as écrit, c’est non ».   Paroles, 235.

 

Σαμίων πρεσβευταῖς μακρολογοῦσιν ἔφασαν οἱ Σπαρτιᾶται « τὰ μὲν πρᾶτα ἐπιλελάσμεθα, τὰ δὲ ὕστερα οὐ συνήκαμες διὰ τὸ τὰ πρᾶτα ἐπιλελᾶσθαι. »

Aux ambassadeurs de Samos qui tenaient de longs discours, les Spartiates répondirent :

« Nous avons oublié le début

                       et nous n’avons pas compris la fin

                                         parce nous avons oublié le début ». Paroles, 232.

 


Poètes lacédémoniens : Alcman, Terpandre et Tyrtée.

 


 

 

 

 

 

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chouette

 

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