Noctes Gallicanae

 

Mimus, mimi et mimulae

 

décembre 2013

janvier 2017

 

 

Quelques mots sur les origines du théâtre à Rome

 

On sait que les rudes paysans latins ont découvert ce qu’on peut appeler la culture lorsqu’ils se sont aventurés dans le sud de la péninsule. La prise de Tarente en 272 fournit un repère chronologique commode.

 

Certains aristocrates romains s’intéressaient déjà depuis longtemps à la culture grecque, mais en toute discrétion. L’opinion de la majorité du Populus Senatusque se résumait à peu près en ces termes : « Bé, qu’est-ce que c’est ? On ne sait plus quoi inventer ! Tout ça c’est bon pour les bonnes femmes ! ». Les guerres dans le sud de l’Italie, la Grande Grèce, ont eu le mérite de faire découvrir la civilisation hellénistique à toute une génération de Romains, depuis les officiers mal dégrossis jusqu’au soldat de deuxième classe. Evidemment, on n’a que mépris pour le Graeculus, le « petit Grec », espèce d’efféminé qui se lave, qui aime entendre la poésie, qui écoute autre chose que les marches militaires et qui va au théâtre ! Si ce n’est pas de la mollesse … D’ailleurs, on crée un verbe pour résumer tout ça : pergraecari « s’engrecquer ». Mais tout au fond de son âme farouche, le Romain se dit que la civilisation qu’il découvre n’a pas que de mauvais côtés. Le temps fera son œuvre, lentement. Un siècle plus tard, le consul Mummius, aristocrate romain, détruit Corinthe et fait distribuer les tableaux de peintres célèbres à ses soldats qui ont besoin de tables pour jouer aux dés ; il les confisque quand il apprend avec stupeur que ces machins-là avaient une grande valeur marchande. Trois siècles plus tard, l’empereur Vespasien reproche à un jeune technocrate de s’être parfumé en vue de son entretien : Maluissem allium oboluisses « J’aurais préféré que tu sentes l’ail ! »

 

En 364, on fait venir d'Étrurie un pantomime. Par sa gracieuse agilité, imitée de celle des danseurs orientaux, – les Etrusques passaient pour être originaires d’Asie mineure –, il séduisit les Romains. Et, comme ce genre de danseur se nommait hister en langue étrusque, le nom d'histrion fut donné à tous les acteurs.

Puis l'art scénique à Rome délaissa peu à peu la danse pour évoluer vers la satura, une sorte de farce. On vit venir de Campanie des acteurs d'atellanes. Les Romains qui se voulaient sérieux et graves prétendaient avoir tempéré ce genre de divertissement pour le rendre honorable.

 

Livius Andronicus

En 240, les responsables romains préparent la visite officielle du tyran de Syracuse Hiéron II. Pour lutter contre l’image désastreuse de Rome dans le monde grec, on décide de donner une représentation théâtrale, comme en Sicile ! Petit problème : on n’a ni théâtre, ni répertoire. Qu’à cela ne tienne : on élèvera un théâtre en bois, la principale diffulté est ailleurs.

Il y avait à Rome une école privée tenue par un ancien esclave acheté à Tarente par la noble famille Livius. Comme il avait été affranchi, il portait le nom de son ancien maître suivi de son nom de naissance : Livius Andronicus. Il enseignait le latin et le grec. Il avait entrepris de traduire en vers traditionnels latins le livre fondamental de la culture grecque, l’Odyssée d’Homère :

ἄνδρα μοι ἔννεπε, Μοῦσα, πολύτροπον...

Virum mihi, Camena, insece versutum...

Le sénat ou le gouvernement ou les deux lui commandent une tragédie en latin sur le modèle des tragédies grecques classiques et sur un thème emprunté à la guerre de Troie, pour montrer à Hiéron qu’on n’était pas des sauvages. Je ne sais pas si Hiéron comprenait le latin, j’en doute, mais il connaissait le pitch et il a dû bien s’amuser in petto des efforts de ses hôtes !

Quoi qu’il en soit, l’art de la scène a fait son apparition à Rome.

 

Après le départ de Hiéron, on démonte le théâtre pour éviter que les fiers Romains ne prennent de mauvaises habitudes : on n’est pas des Graeculi ! On le remontera de temps en temps pour quelques représentations offertes par un politicien en quête de popularité : le peuple a pris goût aux spectacles et Livius a de nombreux imitateurs, généralement originaires du Mezzogiorno, qui proposent un répertoire de plus en plus adapté aux goûts du public.

 

La tragédie, c’est beau, mais c’est triste. Le bon peuple romain avait plutôt envie de rire et l’atellane, farce traditionnelle de la ville d’Atella en Campanie, lui en offrait l’ocasion. Dans ce lointain ancêtre de la Commedia dell’arte, les acteurs masqués incarnaient des personnages stéréotypés : le goinfre, le fanfaron, etc. Le texte était totalement ou en grande partie l’improvisé, on y caricaturait des situations de la vie courante avec une prédilection pour les plaisanteries scatologiques et obscènes.

 

Naevius

Vers 240, un ancien soldat des Guerres puniques, citoyen romain originaire de Campanie nommé Naevius, vient s’installer à Rome et compose avec succès des tragédies et des comédies. On lui doit aussi la toute première épopée en latin sur un sujet romain : le Bellum Poenicum où il célèbre la première Guerre punique à un moment où Hannibal menace de gagner la Seconde. Cette grande épopée patriotique rencontre évidemment un énorme succès.

Poète dramatique, Naevius cherche à renouveler les genres : il compose des tragédies à sujet national, un Romulus, par exemple. En créant la comédie togata, « en toge », où les personnages sont des Romains et non des Grecs, comme c’était traditionnellement le cas, Naevius fait preuve d’audace : pour le public de Rome, qu’un Grec soit cocu ou battu ou les deux, c’est normal et c’est drôle, on s’identifie pas à ces gens-là... mais voir un Romain cocu, battu et content fait grincer quelques dents.

Et puis, en 205, mal inspiré par Aristophane et par une certaine veine de la comédie grecque, Naevius se lance dans la satire politique et tente de faire rire le peuple au dépens de grandes familles aristocratiques, comme les Metellus. De cette comédie, il ne nous reste que ce vers qui ne nous paraît pas bien méchant à côté de ce que peuvent dire – en France – les comiques du 21ème siècle :

Fato Metelli Romae fiunt consules

Un destin malheureux fait que les Metellus deviennent chefs d’Etat à Rome !

L’expérience tourne court : l’auteur est arrêté par les triumvirs et jeté en prison. Il comprend dans son cachot que la classe dirigeante romaine n’a pas le sens de l’humour, comme on peut s’en convaincre au vu de la réponse en vers que Metellus adresse à Naevius :

Dabunt malum Metelli Naevio poetae !

Les Metellus feront des ennuis au poète Naevius.

Ps. Asconius, ad Cic. Verr. I, 10, 29.

Libéré quelque temps après, le brave Naevius juge plus prudent de quitter Rome définitivement.

 

D’autres poètes se succèdent sur la scène romaine : Ennius, Caecilius, Pacuvius, Accius, Lucilius, en attendant Plaute et Térence.

 

Plaute

Né vers 255 en Ombrie, pauvre mais de condition libre, Titus Maccius Plautus vient chercher fortune à Rome où il apprend le latin et le grec. Il exerce les métiers d’acteur, puis de directeur de troupe et de producteur. C’est ainsi que, pour les besoins de sa troupe, il devient auteur. On lui attribue près de 130 pièces, inspirées de la comédie grecque hellénistique. Plaute n’est pas un intellectuel, c’est un homme du peuple qui connaît et qui partage les goûts assez peu relevés de son public. Pas ou peu d’intrigue, on n’est pas là pour suivre une histoire, mais un sens aigu de la caricature : le vieillard radin, le fils prodigue, le soldat fanfaron, l’esclave fourbe ; un sens aigu du comique de gestes et de situation dont Molière se souviendra : coups de pied au cul et quiproquos ; et enfin jaillissement des mots, des images et des calembours. Un comique pas toujours de bon goût mais terriblement efficace !

 

Devant un public macho, les blagues misogynes obtiennent un franc succès, surtout dites par une femme :

Megadorvs : Da mi, optuma femina, manum.

Evnomia : Vbi ea est? quis ea est nam optuma?

Megadorvs : Tu.

Evnomia : « Tu »ne ais?

Megadorvs : Si negas, nego.

Evnomia : Decet te equidem vera proloqui; nam optuma nulla potest eligi: alia alia peior, frater, est.

Megadorvs : Idem ego arbitror, ned tibi aduorsari certum est de istac re umquam, soror. (Aulularia, II, 2)

Megadore : Donne-moi ta main, excellente femme.

Evnomia : Qui ça ? Une excellente femme ? Où est-elle ?

Megadore : C’est toi !

Evnomia : C’est toi qui as dit : « Toi » ?

Megadore : Si tu n’es pas d’accord, je ne suis pas d’accord.

Evnomia : Il ne faut pas dire n’importe quoi, mon cher frère : une excellente femme, ça n’existe pas Il n’y en a pas une pour racheter les autres.

Megadore : Alors là, je suis du même avis que toi, et s’il y a un point sur lequel je ne veux pas te contrarier, ma chère sœur, c’est bien celui-là !

 

Toujours dans l’Aulularia (« la Marmite ») dont Molière s’est inspiré pour écrire l’Avare, Plaute ne recule pas devant les grosses blagues pipi-caca-prout que Molière ne reprendra pas !

Strobilvs : Suam rem periisse seque eradicarier

de suo tigillo fumus si qua exit foras.

Quin cum it dormitum, follem obstringit ob gulam.

Anthrax : Cur?

Strobilvs :Ne quid animae forte amittat dormiens.

Anthrax : Etiamne obturat inferiorem gutturem,

ne quid animae forte amittat dormiens?

Strobile : Il dit qu’il a tout perdu et qu’il va se ruiner

s’il voit de la fumée sortir de son toit à l’extérieur ;

et même quand il va dormir, il s’attache une poche devant le museau.

Anthrax : Pourquoi ?

Strobile : Pour ne pas risquer de perdre un peu de souffle dans son sommeil !

Anthrax : Est-ce qu’il se bouche aussi le trou d’en bas

pour ne pas risquer de perdre un peu de souffle dans son sommeil ?

 

Térence

Quelques années après Plaute, un jeune esclave d’origine carthaginoise et donc renommé Afer, « l’Africain » est acheté par un sénateur romain, Publius Terentius Lucanus. Séduit par la beauté et l’intelligence du garçon, son maître lui fait donner une éducation soignée et l’affranchit. Publius Terentius Afer, que nous connaissons sous le nom de Térence, compose alors des comédies qui ne rencontrent pas le succès populaire : alors que Plaute cherchait à provoquer de grands éclats de rire, Térence cherche à faire réfléchir son public en le faisant sourire. Comment ne pas citer ces vers célèbres, mais pas drôles, du Bourreau de soi-même (Heautontimoroumenos) ?

Menedemvs : Chremes, tantumne ab re tua est otii tibi

                 Aliena ut cures ea quae nil ad te attinent ?

Chremes :     Homo sum : humani nil a me alienum puto.

Menédème : Chrémès, tes affaires te laissent donc assez de temps libre

               pour que tu t'occupes de celles des autres qui ne te concernent pas ?

Chrémès : Je suis un homme, et tout ce qui touche les hommes me concerne.

 

La gloire posthume dont jouissent Plaute et Térence ne doit évidemment pas nous faire oublier qu’ils étaient en concurrence avec de nombreux autres auteurs totalement oubliés aujourd’hui. Les Romains avaient vraiment pris goût au théâtre ! Enfin, plutôt au Caf’conc qu’au Palais Garnier ou à la salle Richelieu.

 

Après Plaute, la comédie va dégénérer pour devenir ce que l’on appelait le mime. Dégénérer au sens propre, tout comme ces races qui, selon Alexandre Dumas, commencent par des aigles et finissent par des perroquets.

 

 

Le mime

Le mime se voulait, comme l’indique son nom d’origine grecque, une « imitation de la vie » : μῖμς ἐστι μιμῆσις βιοῦ.

Imitation de la vie : le mime participait du soap opera, de la série policière, de la comédie un peu lourde et surtout de la télé réalité. C’est dire que le mime ne s’adressait pas à un public raffiné :

Ne legeres partem lascivi, casta, libelli,

 praedixi et monui : tu tamen, ecce, legis.

Sed si Panniculum spectas et, casta, Latinum,

 non sunt haec mimis inprobiora, lege !

Tu ne devrais, chaste dame, lire aucun passage de mon livre ;

je t’ai prévenue, je te l’ai expliqué. Et pourtant tu lis celui-ci.

Mais, si tu vas voir Panniculus et Latinus, chaste dame,

alors mes vers ne sont pas plus indécents que leurs mimes : tu peux me lire ! (Martial, III, 86)

A l’époque de Tertullien, comédie et tragédie classiques se font rares au théâtre, on joue surtout des mimes, au grand scandale de l’auteur chrétien :

Quae privata et propria sunt scaenae, de gestu et corporis flexu mollitiam Veneri et Libero immolant, illi per sexum, illi per luxum dissolutis.

Ce qu’on ne voit que sur la scène et qui la caractérise, ce sont ces gestes et ces mouvements du corps par lesquels on offre en sacrifice sa débauche à Vénus et à Bacchus, deux dépravés, l’une par le sexe, l’autre par l’intempérance.

Contrairement à la tradition du théâtre antique, les rôles féminins étaient tenus par des femmes ; les acteurs jouaient sans cothurnes et sans masque, en tenue de ville.

Les auteurs traçaient les grandes lignes de l’intrigue et il semble que le dialogue, majoritairement en prose, n’ait été que partiellement rédigé : bons mots, phrases clés pour le développement de l’intrigue, etc., le reste étant improvisé par les acteurs en fonction de leur humeur et des réactions du public. Il ne faut pas oublier qu’au milieu des vociférations des spectateurs la danse et les gesticulations remplaçaient avantageusement un dialogue que l’on avait parfois du mal à entendre.

 

Le mime et la satire politique.

Pas question de brocarder ouvertement le pouvoir en place : on n’était pas dans l’Athènes d’Aristophane ou dans la France contemporaine ! Par contre, le public était ravi quand il pouvait trouver dans quelque réplique une fine allusion à un événement ou à une rumeur, allusion que le pantomime soulignait éventuellement par son jeu de scène.

L’allusion se voulait parfois flatteuse :

Domini appellationem ut maledictum et obprobrium semper exhorruit. Cum spectante eo ludos pronuntiatum esset in mimo : « O dominum aequum et bonum ! » et universi quasi de ipso dictum exsultantes comprobassent, et statim manu vultuque indecoras adulationes repressit et insequenti die gravissimo corripuit edicto.

[Auguste] eut toujours horreur du nom de « maître » qu'il considérait comme injurieux et infâmant. Un jour qu'il assistait aux jeux, à cette réplique du mime : « Ô maître juste et bon ! », tous les spectateurs se levèrent et applaudirent comme cette réplique s’appliquait à lui. Il mit fin aussitôt de la main et du regard à ces flatteries indécentes et dès le lendemain il les blâma avec la plus grande sévérité dans un édit. (Suétone, Auguste, 53).

Mais ces allusions sont généralement désagréables. Ainsi, le bruit courait qu’Auguste avait eu des relations homosexuelles :

Populus quondam universus ludorum die et accepit in contumeliam eius et adsensu maximo conprobavit versum in scaena pronuntiatum de gallo Matris Deum tympanizante : « Videsne, ut cinaedus orbem digito temperat ? »

Une fois, un jour de jeux publics, le peuple tout entier vit une allusion à sa mauvaise réputation et applaudit vivement ce vers déclamé sur la scène qui parlait d'un prêtre-eunuque de Cybèle jouant du tambourin : « Tu as vu comment cet efféminé gouverne son globe d’un doigt ? »

Le vers s’interprète de trois façons différentes : orbis désigne « un cercle », temperare indique une organisation harmonieuse. Le prêtre de Cybèle donne le rythme du doigt à son tambourin circulaire ; il gouverne du doigt le cercle terrestre ; je laisse au lecteur le soin de formuler la dernière interprétation.

On ne sait pas comment Auguste a réagi.

Il lui est arrivé en effet dans d’autres circonstances de sévir contre des acteurs dont le comportement lui avait déplu :

Hylan pantomimum querente praetore in atrio domus suae nemine excluso flagellis verberarit.

Sur la plainte du préteur, il fit fouetter dans l’atrium de sa maison, sous les yeux de qui voulait, le pantomime Hylas.

Pyladen urbe atque Italia summoverit, quod spectatorem, a quo exsibilabatur, demonstrasset digito conspicuumque fecisset.

Il expulsa Pylade de Rome et d'Italie, pour avoir montré du doigt afin que tout le monde le reconnaisse un spectateur qui le sifflait.

Suétone (Auguste, 45) ne précise pas ce qu’on reprochait à Hylas ; quant à Pylade, la sanction paraît étrange pour ce genre de dérapage : tout comme Hylas, Pylade aurait dû recevoir le fouet, dans l’atrium d’Auguste ou ailleurs. L’empereur a saisi un bon prétexte pour éloigner le pantomime de Rome, tout comme il éloignera le poète Ovide. Les deux hommes fréquentaient-ils avec trop d’assiduité sa fille Julie ?

 

Les fines plaisanteries, politiques ou autres, ne constituent pas l’essentiel du mime.

Ce que veulent les spectateurs, c’est de la grosse rigolade, la poilade comme on dit, avec du sang et du sexe. Un peu comme de nos jours. Mais la différence avec notre époque, c’est le réalisme de la mise en scène :

Hesterna factum narratur, Postume, cena

 – quod nollem: quis enim talia facta probet ? –

os tibi percisum quanto non ipse Latinus

 vilia Panniculi percutit ora sono […]

Mon cher Postumus, on raconte qu’hier, dans un dîner en ville,

– j’en suis désolé, qui donc pourrait approuver de tels actes ? –

tu t’en es pris une en pleine face, une comme Latinus lui-même

n’en envoie pas de plus sonore sur la tronche de Panniculus […] (Martial, II, 72)

Le public romain ne s’en laissait pas conter : une gifle, c’est une gifle, il faut que ça laisse des traces !

 

Du sang

Laureolus avait été, sans doute à l’époque de Tibère, un brigand célèbre, une sorte de Cartouche ou de Mesrine. Malheureusement pour lui, il avait fini par se faire prendre et, selon la coutume de l’époque, il avait terminé sa carrière sur une croix. On sait que quelques années après sa mort, sous Caligula, son histoire a inspiré les auteurs de mimes : on aimait déjà les biopics.

Lors de l’inauguration du Colisée, en 80 ap. J.-C., on a mis en scène dans l’arène l’histoire de Laureolus. Au dernier acte, un artifice technique a permis de remplacer, sans que le public s’en aperçoive, l’acteur par un condamné à mort. Les spectateurs, et parmi eux le poète Martial, ont pu ainsi assister à la crucifixion de Laureolus en direct live. Mais la mort d’un homme sur la croix prend du temps, et comme le spectacle se déroulait dans une arène et non sur une scène, on a pu éviter au public une attente fasdidieuse en lâchant un ours affamé :

Qualiter in Scythica religatus rupe Prometheus

   adsiduam nimio pectore pavit avem,

nuda Caledonia sic viscera praebuit urso,

   non falsa pendens in cruce Laureolus.

Vivebant laceri membris stillantibus artus

   inque omni nusquam corpore corpus erat. […]

De même que Prométhée, enchaîné sur un rocher au fond de la Scythie, repaît l’oiseau toujours présent de l’excédent de ses entrailles,

de même c’est à un ours de Calédonie que Lauréolus, attaché à une véritable croix, a offert ses entrailles nues.

On voyait vivre encore ses membres déchirés à la chair ruisselante, et ce corps tout entier n’avait plus rien d’un corps.

Même Martial, qui en avait vu d’autres, semble un peu gêné par cette mise en scène répugnante ; il se demande dans les vers suivants quel abominable forfait avait pu commettre ce malheureux pour mériter un sort pareil. Une façon de se donner bonne conscience.

 

Sur scène, on ne poussait pas, semble-t-il, le réalisme au même point que dans l’amphithéâtre. Pas tout à fait. En tout cas, je n’en ai pas trouvé d’exemple et quelques auteurs placent, à tort, sur la scène du théâtre la crucifixion de Laureolus racontée par Martial.

 

Mais les acteurs ne faisaient pas toujours semblant :

Cum in Laureolo mimo, in quo actor proripiens se ruina sanguinem vomit, plures secundarum certatim experimentum artis darent, cruore scaena abundavit.

Dans le mime Laureolus, l'acteur échappe à l’effondrement d'un bâtiment et vomit du sang, plusieurs de ceux qui jouaient les seconds rôles s'évertuèrent à donner une preuve de leur talent et la scène fut couverte de sang. (Suétone, Caligula, 57).

Du sang, pas du ketchup ou de l’hémoglobine : le public de l’époque savait faire la différence.

 

Ut mimulae nudentur

Quant au sexe …

Soyons sérieux : à quoi bon, contrairement à toutes les traditions séculaires, confier les rôles féminins à des femmes, si c’est pour qu’elles restent habillées jusqu’à la fin du spectacle ?

On sait que Caton d’Utique, contrairement à son illustre ancêtre qui appréciait la franche rigolade, se voulait particulièrement austère et puritain :

Eodem ludos Florales, quos Messius aedilis faciebat, spectante populus ut mimae nudarentur postulare erubuit. Quod cum ex Favonio amicissimo sibi una sedente cognosset, discessit e theatro, ne praesentia sua spectaculi consuetudinem impediret. Quem abeuntem ingenti plausu populus prosecutus [est].

Un jour qu'il assistait aux jeux Floraux donnés par l'édile Messius, le peuple n'osa pas demander que les starlettes se déshabillent. Favonius, son ami intime assis à ses côtés, le lui fit remarquer. Aussitôt Caton sortit du théâtre, ne voulant pas que sa présence empêchât d'observer la coutume du spectacle. Le peuple salua sa sortie par de vifs applaudissements. (Valère-Maxime, II, 10, 8).

Valère-Maxime ajoute qu’en applaudissant Caton le peuple montrait son désir de voir renaître le théâtre d’antan. J’en doute : je suis convaincu que le peuple a applaudi pour remercier Caton de sortir et de ne pas le priver du strip tease attendu.

 

Evidemment, la mythologie fournit des sujets scabreux à souhait : il suffit de puiser. On imagine sans peine, par exemple, le parti que pouvaient tirer les auteurs de mimes du Jugement de Pâris. Ce qu’Offenbach ne pouvait pas représenter sur scène, les scénaristes romains l’ont certainement fait plus d’une fois.

Sur la scène, des arbres et des fontaines, au fond une montagne. Au premier plan, un beau jeune homme entouré de quelques moutons : c’est un berger. Tableau. Entre alors en dansant un autre beau jeune homme qui tient un caducée : le dieu Mercure. Tout en dansant, il s’approche du berger à qui il remet une pomme en or. Hurlements de joie des spectateurs : ils connaissent l’histoire, c’est le Jugement de Pâris. On ne va pas s’ennuyer ! Musique. Une actrice entre en scène, elle est bien sûr légèrement vêtue mais à son diadème, son sceptre et son air compassé, on reconnaît Junon. A sa façon de danser et à quelques attitudes, on comprend vite que son air compassé n’est qu’un air qu’elle se donne. Mais la musique se fait martiale : une deuxième actrice apparaît, casque étincelant, bouclier et lance acérée : Minerve, elle danse la pyrrhique... avec quelques clins d’œil au public. Enfin, vêtue d’une tunique plus légère que celle des deux autres déesses, Vénus exécute une danse lascive. Elle s’approche de Pâris qui exprime son émotion par des gestes sans équivoque. Vociférations du public. Le moment du jugement est arrivé, Junon et Minerve proposent tour à tour une récompense au berger en exécutant des danses de plus en plus suggestives. Enfin, sous les acclamations des spectateurs, c’est en enlevant sa tunique que Vénus obtient le prix. Les deux autres déesses expriment leur désespoir en lacérant leur vêtement. Vénus et Pâris quittent la scène après un pas de deux évocateur. Mimulae nudaverunt, les starlettes sont à poil. Plaudite cives, acta est fabula ; messieurs, applaudissez, la pièce est terminée.

 

On atteindra des sommets vers 220 avec Héliogabale, qui ordonne de pousser le réalisme scénique à l’extrême :

In mimicis adulteriis ea, quae solent simulato fieri, effici ad verum iussit.

Il ordonna que, dans les mimes, les actes sexuels, qui sont normalement simulés, soient réalisés pour de bon. (Hist. Aug., Elagabal, 25)

Héliogabale était assez fou pour légiférer sur ce genre de choses. Mais le fait de légiférer ne prouve pas qu’il ait inventé les spectacles pornographiques !


Mimi et mimulae

 

Le mot latin mimus désigne à la fois la pièce et l’acteur qui la joue.

 

Les acteurs de mime étaient des esclaves ou des affranchis : il était déshonorant pour un citoyen romain de monter sur la planches. Mais cela pouvait se produire dans des circonstances exceptionnelles. J’imagine que le Laberius dont parle Suétone avait composé un beau mime à la louange du dictateur et que le jouer lui-même constituait un hommage supplémentaire.

Ludis Decimus Laberius eques Romanus mimum suum egit donatusque quingentis sestertiis et anulo aureo sessum in quattuordecim [e] scaena per orchestram transiit.

Aux jeux scéniques, Decimus Laberius, chevalier romain, joua un mime de sa composition. Il reçut de César cinq cents sesterces et un anneau d'or ; et, de la scène, il alla, en traversant l'orchestre, s'asseoir sur l'un des quatorze gradins réservés aux chevaliers.

On ne sait pas si Laberius a fait profession d’auteur compositeur et s’il est jamais remonté sur les planches.

 

Par contre, d’autres ont cherché un succès de scandale en remplaçant les histrions par des citoyens honorables et, pis encore, en remplaçant les actrices un peu cocottes par des « matrones », c’est-à-dire des femmes mariées de la bonne société. Suétone (Néron, 4) rapporte que le grand-père de Néron a pratiqué plusieurs fois ce genre de provocation qui permettait à certains grands bourgeois de s’encanailler et au peuple de se délecter de scandales qui ont obligé Auguste à intervenir :

praeturae consulatusque honore equites R. matronasque ad agendum mimum produxit in scaenam.

Dans son consulat et dans sa préture, il fit paraître sur la scène des chevaliers romains et des matrones pour représenter des mimes.

 

Certains mimes deviennent des vedettes riches et célèbres, tout comme les gladiateurs et les cochers. Et l’aristocratie n’hésite pas à les fréquenter.

 

Lorsque César, parti combattre en Espagne et en Egypte, confie le gouvernement de l’Italie à Marc Antoine, celui-ci s’affiche partout avec la belle starlette Cythéris dont il a fait sa maîtresse officielle. Cicéron le lui a assez reproché dans les Philippiques. Il était peut-être un peu jaloux !

Aliquid enim salis a mima uxore trahere potuisti.

Tu aurais pu [dans tes discours] emprunter un peu d’humour à ta comédienne d’épouse !

Non seulement il impose Cythéris aux Romains un peu scandalisés, mais il s’acoquine avec toute la troupe qui abuse de sa générosité.

In urbe auri, argenti maximeque vini foeda direptio [...]. Tum existimavit se suo iure cum Hippia vivere et equos vectigalis Sergio mimo tradere.

A Rome, on pille sans vergogne l'or, l'argent et surtout le vin. […]. Dès lors, il se crut en droit de vivre publiquement avec Hippias et de livrer au mime Sergius les chevaux de la république. (Philippiques, II, 25)

On atteint le comble du scandale un jour au forum. La veille, Antoine avait été invité au mariage du mime Hippias. Il avait passé la journée et une partie de la nuit à manger et à boire sans modération, selon son habitude. On réveille au petit matin le maître de cavalerie qui devait animer une réunion au forum. Opération difficile, la digestion d’Antoine est encore pénible, il se sent lourd, il a des renvois. Il monte à la tribune, vacille un peu et tout à coup

In coetu vero populi Romani negotium publicum gerens, magister equitum, cui ructare turpe esset, is vomens frustis esculentis vinum redolentibus gremium suum et totum tribunal inplevit !

Devant le peuple romain en réunion, dans l’exercice de ses fonctions officielles, le maître de la cavalerie, qui ne devrait même pas se permettre de roter, le maître de cavalerie donc se met à vomir de la nourriture mal digérée qui empeste le vin, il en couvre son costume et toute l’assemblée. (Philippiques, II, 25)

 

Mnester

Presque un siècle plus tard, Caligula qui aime s’encanailler s’entoure de cochers, de gladiateurs et surtout de comédiens.

Quorum vero studio teneretur, omnibus ad insaniam favit. Mnesterem pantomimum etiam inter spectacula osculabatur, ac si qui saltante eo vel leuiter obstreperet, detrahi iussum manu sua flagellabat. Equiti R. tumultuanti per centurionem denuntiavit, abiret sine mora Ostiam perferretque ad Ptolemaeum regem in Mauretaniam codicillos suos ; quorum exemplum erat : « ei quem istoc misi, neque boni quicquam neque mali feceris ». (Suétone, Caligula, 55)

Quand il s’entichait de l’un d’eux, il poussait cet attachement jusqu'à la folie. Il embrassait le pantomime Mnester, même en plein spectacle. Et si quelqu'un faisait le moindre bruit pendant que Mnester dansait, il le faisait arracher de son siège et il le fouettait de sa main. Il fit ordonner par un centurion à un chevalier romain qui faisait du chahut de se rendre sur le champ à Ostie et de porter un message en Mauritanie, au roi Ptolémée. Le texte du message était le suivant : « Ne faites aucun bien et aucun mal à celui que je vous envoie ».

Le hasard a fait que le 24 janvier 41, jour de l’assassinat de Caligula, Mnester ait interprété le même personnage de la même tragédie que celui qu’avait interprété l’acteur Néoptolème le jour où Philippe de Macédoine avait été assassiné en 336.

 

Pendant le règne de Claude qui succéde à Caligula, Mnester continue de fréquenter la cour impériale. Il est devenu l'un des amants de Poppaea Sabina, la mère de la future impératrice Poppaea. Il est devenu un peu plus tard l'amant de Messaline, grande admiratrice de l’artiste, qui possédait une statue en bronze de lui. D'abord réticent à répondre aux sollitations de la belle impératrice, Mnester finit par lui céder quand Claude lui-même, en toute innocence, lui fait ordonner de se soumettre aux désirs de sa femme. Assez vite remplacé par Silius dans le lit de Messaline, il a la sottise de se laisser impliquer dans la conspiration fomentée autour l’impératrice qui projette d’assassiner Claude pour le remplacer par Silius. Mnester est exécuté quand la conspiration est découverte.

 

 

 

Cythéris

Cythéris est le nom de théâtre de Volumnia, affranchie d’un certain Volumnius Eupratelus. Κυθηρίς évoque bien évidemment Cythère, l’île d’Aphrodite. Voilà qui en dit long, quand on sait que la réputation des actrices à l’époque était loin d’être irréprochable.

 

Cythéris devient la maîtresse d'Antoine en 49. Antoine est alors tribun de la plèbe et chargé par César de veiller sur l'Italie pendant la campagne d'Espagne. Mais si, à Rome, on était habitué à certaines liaisons, les municipes d’Italie ne manquaient pas d’être choqués par un tribun de la plèbe qui s’affichait avec une créature:

Vehebatur in essedo tribunus pl.; lictores laureati antecedebant, inter quos aperta lectica mima portabatur, quam ex oppidis municipales homines honesti ob viam necessario prodeuntes non noto illo et mimico nomine, sed Volumniam consalutabant. Sequebatur raeda cum lenonibus, comites nequissimi; reiecta mater amicam impuri filii tamquam nurum sequebatur.

Il voyageait dans un char gaulois, le tribun de la plèbe, des licteurs couronnés de laurier le précédaient, au milieu desquels une actrice de mime était portée dans une litière découverte, et des hommes honorables, magistrats municipaux, contraints de sortir des villes pour aller à sa rencontre, la saluaient, en lui donnant, non pas son nom de théâtre, si connu, mais celui de Volumnia. Suivait un chariot avec des proxénètes, une escorte de vauriens. Rejetée à l’arrière, sa mère suivait la maîtresse de ce fils impudique, comme s’il s’agissait de sa bru. (Cicéron, Phil., II, 58).

La mamma venant après la starlette, quelle joie pour les paparazzi de l’époque!

 

En 48, Antoine participe activement à la campagne de Grèce contre Pompée. A son retour de Pharsale, la belle actrice n'hésite pas à faire la longue route de Rome à Brindisi pour accueillir son héros:

Venisti Brundisium, in sinum quidem et in complexum tuae mimulae. Quid est? num mentior? Quam miserum est id negare non posse, quod sit turpissimum confiteri! Si te municipiorum non pudebat, ne veterani quidem exercitus? Quis enim miles fuit, qui Brundisii illam non viderit? quis qui nescierit venisse eam tibi tot dierum viam gratulatum? quis, qui non indoluerit tam sero se, quam nequam hominem secutus esset, cognoscere? Italiae rursus percursatio eadem comite mima...

Tu as débarqué à Brindisi, directement dans les bras et l'étreinte de ta starlette. Comment? Je mens? Il est bien triste de ne pouvoir nier ce qu'il est si honteux d'avouer! Si tu n'étais pas gêné devant les gens de municipes, tu aurais quand même pu l'être devant une armée de vétérans. Quel est donc le soldat qui n'a pas vu cette femme à Brindisi? Quel est celui qui ne sait pas qu'elle avait fait tant de journées de route pour toi, pour te féliciter? Quel est celui qui n'a pas regretté de s'apercevoir si tard qu'il avait suivi un tel voyou? Nouvelle tournée en Italie avec la même comédienne pour compagne... (Cicéron, Phil. II, 61).

On peut penser que, contrairement à ce que Cicéron voudrait nous faire croire, Antoine a dû se tailler un joli succès auprès de ses hommes! Leur général accueilli par la star du moment, c’est un peu de son prestige qui les auréolait. Tout comme les soldats de César qui, lors de son triomphe sur la Gaule chantaient les succès de leur chef :

Urbani, servate uxores: moechum calvom adducimus.

Péquins, surveillez vos femmes : on vous ramène le dragueur chauve. (Suétone, César, 51).

 

Antoine était sincèrement épris de Cythéris, puisqu’en juin 44, Cicéron l’appelle en privé Hic autem noster Cytherius « ce bon vieux Cytherius » (Ad Att., XV, 22). Il ne rompra avec elle que lorsqu’il s’achètera, officiellement du moins, une conduite en épousant Fulvia. Mais ce que Cicéron feint plus tard d’avoir oublié, c’est que lui-même, à peu près à l'époque de cette rupture, n’était pas resté indifférent aux charmes de la belle actrice, comme en témoigne cette lettre passablement hypocrite de 46 (Ad Fam., IX, 26):

Accubueram hora nona, cum ad te harum exemplum in codicillis exaravi. Dices: « ubi? » Apud Volumnium Eutrapelum [...] Audi reliqua: infra Eutrapelum Cytheris accubuit. [...] Me vero nihil istorum ne juvenem quidem movit umquam, ne nunc senem.

Je viens de m’allonger pour dîner, à la neuvième heure, et je t’écris sur des tablettes le texte de cette lettre. Tu me vas dire : « Où donc ? » Chez Volumnius Eutrapelus ! [...] Écoute la suite : à droite d’Eutrapelus s’est allongée Cythéris. [...] Mais moi, rien de tout cela ne m’a troublé quand j’étais jeune, alors tu imagines … maintenant que je suis vieux !

Dans ce cas, on se demande bien pourquoi il s’empresse de raconter qu’il dîne à côté de Cythéris.

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Quant à Cythéris, elle a continué à faire battre les coeurs de la bonne société de Rome. Elle devient en 46 la maîtresse du vertueux Brutus, puis en 44 ou 43, celle de C. Cornelius Gallus, poète et ami de Virgile. Il faut croire qu'elle s'attachait à des hommes qu'elle pensait promis à un bel avenir. Pauvre Cicéron, considéré comme un has been !

 

Sous le nom de Lycoris, c'est d'elle qu'il est question dans la Xème Bucolique:

« Galle, quid insanis? » inquit. « Tua cura Lycoris

perque nives alium perque horrida castra secuta est. » [...]

Apollon dit: « Gallus, quelle est ta folie? Lycoris, ton cher souci,

en a suivi un autre à travers les neiges et les horribles camps. [...]

 « Hic gelidi fontes, hic mollia prata, Lycori,

hic nemus; hic ipso tecum consumerer aevo.

Nunc insanus Amor duri me Martis in armis

tela inter media atque adversos detinet hostis.

Tu procul a patria – nec sit mihi credere tantum –

Alpinas, a, dura nives et frigora Rheni

me sine sola vides. A, te ne frigora laedant!

A, tibi ne teneras glacies secet aspera plantas! [...]

omnia vincit Amor, et nos cedamus Amori. »

 « Ici sont de fraîches fontaines, ici de molles prairies, Lycoris,

ici un bocage: ici avec toi je consumerais mes jours.

Mais maintenant un amour insensé me retient sous les armes du cruel Mars

 au milieu des traits et des coups de l'ennemi.

Loin de la patrie (puissé-je ne pas le croire!)

Hélas ! les neiges des Alpes et les rudes frimas du Rhin!

C’est seule et sans moi que tu les vois. Hélas, que ces frimas ne blessent pas !

Hélas, que les âpres glaçons ne coupent pas tes pieds délicats! [...]

L'Amour triomphe de tout ; nous aussi, cédons à l'Amour! »

 

Gallus devint plus tard le premier gouverneur de l'Égypte devenue province romaine. On ignore s'il avait renoué avec Cythéris-Lycoris, mais un vers de l'Art d'aimer d'Ovide permet de l'imaginer:

Vesper et Eoae novere Lycorida terrae

L'Occident et les terres de l'Orient connaissent le nom de Lycoris.

 

On sait que Gallus a perdu en Égypte le sens de la mesure et que dans son orgueil il a dû se prendre pour le successeur des Ptolémées. Pour éviter une condamnation infamante, il a préféré se suicider.

 

Quel a été le destin de Cythéris? Si elle a suivi Gallus, elle a sans doute été entraînée dans sa perte. Si elle est restée avec son officier des armées de Germanie, on peut imaginer une rapide déchéance, comme celle de la plupart des courtisanes vieillissantes de l'antiquité : au mieux lena, "maquerelle" ; au pire fille à soldats ou mendiante.

 

Quoi qu'il en soit, elle disparaît de l'histoire vers 38, elle n’avait certainement pas trente ans.

 

 

 


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