Noctes Gallicanae

 

Poètes élégiaques

 
traduits par
 
Yves Gerhard

 


 

Introduction

 

Constatant que, parmi les poètes grecs de l’Antiquité, les plus mal servis du point de vue de la traduction en français étaient les élégiaques, j’ai passé quelque temps libre à essayer de traduire ces auteurs des VIIe et VIe siècles avant J.-C., qui restent très inspirés par l’épopée d’Homère, mais qui participent d’une nouvelle ère de la civilisation grecque, entre les temps héroïques et l’avènement du Siècle de Périclès, l’époque dite archaïque.

Parmi les poètes élégiaques de cette époque, certains, tels Tyrtée, Callinos ou Mimnerme, n’ont rédigé que des élégies ; ils figurent évidemment ici. D’autres, comme Xénophane ou Solon, ont utilisé d’autres formes métriques, et c’est alors la totalité des fragments conservés qui est traduite ci-après. D’autres poètes de ces deux siècles– nous pensons à Archiloque et Théognis, mais aussi Alcée et Sappho – sont mieux partagés en fait d’éditions et de traductions françaises, et feront peut-être un jour l’objet de nos transcriptions.

Néanmoins un poète comme Solon, qui joua un rôle historique important et dont les lois seront constamment invoquées par les orateurs attiques, méritait d’être mieux connu en priorité. Il défend son programme politique, mais cherche aussi à clarifier la notion de justice et dénonce la tyrannie de Pisistrate. Plutôt que de classer ses poèmes et fragments en fonction du mètre, ce que font les éditeurs, nous avons tenté un classement chronologique, puisqu’il commente divers événements survenus durant sa vie de politicien actif. Dans la mesure de nos connaissances, nous avons intégré les vers dans leur contexte historique et indiqué les circonstances de leur composition. Les poèmes généraux sont placés à la fin du parcours, notamment sa célèbre Elégie aux Muses sur le bonheur et la justice.

Pour les autres poètes, le classement suit celui des éditeurs. Du point de vue de la langue et de l’inspiration, Callinos et Tyrtée sont très proches : ils encouragent les soldats au combat et exaltent leur engagement jusqu’à la mort, qui leur vaudra la gloire. Mais le premier s’adresse à ses compatriotes d’Ephèse, le second à ceux de Sparte, durant la seconde Guerre de Messénie, et comme Solon, il commente les événements contemporains. Les catégories qui inspirent les plus longs poèmes de Tyrtée : jeunes et âgés, vainqueurs et vaincus, victimes de la guerre et survivants, courageux et lâches, glorieux et méprisés, permettent de définir assez précisément la notion de « mérite » (ἀρετή), qui est centrale chez lui. A cette époque, la bataille n’est plus, comme dans l’Iliade, une suite de duels décousus, mais c’est la phalange, la rangée de soldats alignés et se protégeant l’un l’autre, qui domine. Si le premier rang cède, un deuxième le remplace, et ainsi de suite. Chez Solon et Tyrtée (fr. 12) apparaît la notion nouvelle de « bien commun » propre à la cité (πόλις).

Mimnerme développe, quant à lui, les thèmes de la vieillesse et de l’amour, à côté de brefs fragments mythologiques. Xénophane, enfin, est souvent classé, comme d’autres poètes tels Parménide et Empédocle, dans la catégorie des Présocratiques. Auteur d’élégies et de poèmes en hexamètres, il dénonce la célébrité usurpée des sportifs et surtout critique avec vigueur, dans les Silles, l’anthropomorphisme des représentations des dieux ; il développe ainsi l’idée d’une divinité unique et immuable.

On voit sans peine que, sous le terme d’élégie, on trouve les inspirations les plus diverses : sentiments personnels, encouragements moraux, idées politiques, philosophiques, ou même théologiques et épistémologiques dans le cas de Xénophane.

 

Nous avons utilisé le terme de « fragments » : il faut savoir que les œuvres de ces poètes n’ont pas été conservées dans des manuscrits médiévaux, comme celles d’Homère ou de Platon, mais uniquement sous la forme de citations données par d’autres auteurs. Tel morceau de Solon se trouve chez Démosthène, plusieurs autres dans la Vie de Solon de Plutarque ou dans la Constitution d’Athènes d’Aristote. Certains auteurs, Stobée ou Athénée par exemple, regorgent de citations de tous les poètes grecs. D’autres fragments ont été retrouvés, depuis un peu plus d’un siècle, grâce au déchiffrement des papyrus. Souvent nous ignorons, pour les pièces les plus longues, s’il s’agit d’une élégie entière ou d’une citation partielle. Néanmoins, les trois longs morceaux de Tyrtée (fr. 10-12) et l’Elégie aux Muses de Solon sont généralement considérés comme des poèmes entiers.

 

Les éditeurs ont donc regroupé les fragments dispersés partout et les ont classés par mètre, ou selon les titres indiqués. Nous avons utilisé en priorité :

W. : Delectus ex Iambis et Elegis Graecis, edidit M. L. West, Clarendon, Oxford, 1980 (réimpr.).

D. : Anthologia lyrica Graeca, edidit Ernestus Diehl, Fasc. I : Poetae elegiaci, Teubner, Leipzig, 3e éd., 1949.

Pour Xénophane:

DK : Hermann Diels et Walter Kranz, Die Fragmente der Vorsokratiker, Griechisch und deutsch, tome I, Weidmann, Berlin, 6e éd., 1951 (réimpr.), au numéro 21. Cette collection a été traduite intégralement par Jean-Paul Dumont sous le titre Les Présocratiques, Gallimard, Paris, 1988 (Bibliothèque de la Pléiade).

Un recueil toujours utile des principaux fragments : Les Elégiaques grecs, Edition, introduction et commentaire de Jean Defradas, P. U. F., Paris, 1962 (Coll. « Erasme »).

 

Les élégies sont composées en « distiques élégiaques » : il s’agit d’une brève strophe formée de deux vers, un hexamètre dactylique (le vers d’Homère, mais aussi, en latin, celui de Lucrèce et de Virgile), suivi d’un « pentamètre », fait en réalité de deux débuts d’hexamètre (hémiépès).

Dans le premier vers, la césure se place au 3e pied, après la longue ou entre les deux brèves, et dans le « pentamètre » entre les deux hémiépès. En grec, cette strophe forme en général un tout pour le sens : une seule idée s’affirme ainsi, dans une expression qui permet des antithèses et des mises en évidence. Le distique comporte entre 25 et 31 syllabes, bien délimitées par les césures en groupes de 5 à 8 syllabes.

En français, deux alexandrins ne suffisent que rarement pour rendre cette strophe. Nous avons donc utilisé, pour traduire un distique, un « vers » de 14 syllabes, si possible bien charpenté, suivi d’un alexandrin, soit une période de 26 syllabes. Comme dans la poésie antique, le second vers est imprimé légèrement en retrait. Ce choix permet d’obtenir une traduction qui soit presque un calque du distique grec, avec les groupements de mots qui sont ceux de l’original. L’absence de rimes dans le vers antique nous libère de cette obligation. Les numéros des vers correspondent exactement au texte grec.

Chez Solon, on trouve des trimètres et des tétramètres iambiques, rendus également par des vers de 14 syllabes, parfois par des alexandrins ; de même pour les hexamètres de Xénophane.

 

 

Bibliographie (ébauche)

 

Tous les livres sur la littérature, l’histoire et la civilisation grecques traitent de la période archaïque. La bibliographie qui suit ne propose que des ouvrages en français et de lecture aisée. Ces derniers contiennent tous des indications sur les ouvrages savants.

 

Ouvrages permettant une bonne approche littéraire :

Jacqueline de Romilly, Précis de littérature grecque, P.U.F., Paris, 2e éd., 1991 (réimpr.), 284 p.

Luciano Canfora, Histoire de la littérature grecque d’Homère à Aristote, Ed. Desjonquères, Paris, 1994, 705 p.

Suzanne Saïd, Monique Trédé, Alain Le Boulluec, Histoire de la littérature grecque, P.U.F., Paris, 1997, 720 p.

 

Approche historique :

Claude Mossé, La Grèce archaïque d'Homère à Eschyle, VIIIe au VIe siècles av. J.-C., Seuil, Paris, 1984 (coll. Points Histoire).

Marie-Claire Amouretti et Françoise Ruzé, Le monde grec antique, Hachette, Paris, 4e éd., 1990 (coll. Initiation à l'histoire).

Jean-Claude Poursat, La Grèce préclassique, des origines à la fin du VIe siècle, Seuil, Paris, 1995 (coll. Nouvelle histoire de l'Antiquité, 1).


 

Callinos d'Ephèse

 

Mimnerme de Colophon

 

Solon d'Athènes

 

Tyrtée de Sparte

 

Xénophane de Colophon