MALADIES ET THÉRAPIES AU DÉBUT

DU XIXème SIÈCLE

 

 

 

Actuellement la pathologie, d'une part, et la thérapie, d'autre part, mettent en oeuvre des sciences bien distinctes : la médecine, la chirurgie et la pharmacie, sans parler des laboratoires de recherche et d'analyses.

 

A l'origine, la médecine, la chirurgie et la pharmacie n'étaient point séparées; le même individu exerçait les trois disciplines, d'une manière plus ou moins empirique, plus ou moins pragmatique. Les progrès des connaissances, grâce à l'observation, à la comparaison et à la réflexion , se traduisirent par un éclatement et chacun des trois arts évolua séparément des autres.

 

Des barbiers qui, autrefois, se contentaient de raser la barbe et de couper les cheveux, furent attirés par certains aspects de la chirurgie; et, dès la fin du XVème siècle, il fut possible de dénombrer trois catégories de barbiers qui, tout en continuant de raser la barbe, faisaient et/ou vendaient des perruques, ce sont les barbiers-perruquiers; ou s'occupaient des bains et des étuves, ce sont les barbiers-étuvistes; ou enfin pratiquaient de petites opérations, telles que la saignée, les scarifications, la pose de ventouses et de sangsues..., ce sont les barbiers-chirurgiens.

 

Afin de bien distinguer ces deux dernières catégories de barbiers, il fut décidé que les barbiers-chirurgiens devaient avoir leur boutique vitrée de petits carreaux et, en guise d'enseigne, un bassin de cuivre jaune; tandis que les barbiers-perruquiers arboraient un bassin blanc et une boutique vitrée de grands carreaux, dont les chassis étaient obligatoirement peints en bleu, sous peine d'amende en cas de contravention.

 

Les chirurgiens, non barbiers, qui exerçaient leur art depuis l'antiquité, réussirent à former une corporation distincte de celle des barbiers, à compter de 1714.

 

Laissons de côté les chirurgiens, qui ne sont pas concernés par cet exposé, et jetons un rapide coup d'oeil sur  les médecins.

 

Dès le troisième millénaire avant J.C., des textes médicaux retrouvés à Sumer décrivent de nombreuses maladies et les moyens de les soigner; mais la médecine revêtait alors un caractère sacré et seule, da ns les civilisations les plus anciennes, une caste sacerdotale pouvait l'exercer. On retrouve d'ailleurs, à notre époque, une situation sensiblement semblable dans les groupements humains primitifs avec l'homme-médecine.

 

La méthode d'Hippocrate, médecin grec né vers 470 avant J.C., fondée sur l'observation des maladies et l'expérience fut appliquée durant près de deux mille ans. Hippocrate fut si célèbre qu'on lui attribua des écrits dont il n'est probablement pas l'auteur.

 

Dioscoride, autre médecin grec du Ier siècle après J.C., décrivit plus de mille médicaments différents.

 

Galien, lui aussi médecin grec, s'installa à Rome au cours du IIème siècle  et écrivit de nombreux ouvrages d'anatomie, de physiologie, de pathologie et de thérapeutique qui firent autorité jusqu'au XVIème siècle.

 

En 540, Aetius d'Amida publia, en Mésopotamie, une véritable encyclopédie médicale en 16 volumes.

 

Paul d'Egine, médecin byzantin, proposa dès le VIIème siècle des techniques opératoires qui furent mises en pratique durant près de mille ans.

 

Trois médecins, de langue arabe, connurent la célébrité : Hunayn ibn Ishâk (IXème siècle) à Bagdad, al-Râzi (vers 900) en Perse, et Abû al-Qâsim (fin du Xème siècle) en Espagne; le premier pour avoir remis à jour et traduit les grandes oeuvres médicales de l'antiquité, le second pour avoir découvert que l'image est transmise au cerveau par le nerf optique, et le troisième pour ses traités de médecine et de chirurgie.   

 

Il n'entre point dans mes intentions de vous importuner en évoquant, siècle après siècle, les progrès de la médecine en Europe et en Asie. Chacun connaît les noms d'Ibn Sînâ, dit Avicenne (+ 1037), de Paracelse (1500), d'Ambroise Paré (1573), de Laënnec (1822) ou de Claude Bernard (1843) ... et de bien d'autres.

 

En France, la première école de médecine méritant vraiment cette appellation fut fondée au début du XIIème siècle à Montpellier. Elle acquit le statut de Faculté en 1280 et fut rattachée à l'Université.

 

Abandonnons ce rapide survol de la science médicale et venons-en aux Hautes-Alpes.

 

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Le primedi 1er floréal an 12, jour consacré à la Rose, ou samedi 21 avril 1804 "vieux style", le premier numéro du

"Journal d'Agriculture et des Arts pour le département des Hautes-Alpes

- Rédigé par des Membres de la Société d'Emulation de ce département",

publication trimestrielle,

sortit des presses de l'imprimerie Joseph ALLIER à GAP.

 

J'ai parcouru, avec intérêt et parfois avec amusement, les articles de ce journal sur plusieurs années, et j'ai noté quelques sujets curieux, quelquefois drôles, voire bizarres.

 

Ayant eu quelques petits problèmes de santé, durant le printemps et l'été, je me suis tout naturellement penché sur ce qui traitait de maladies et de thérapie. Permettez-moi de résumer à votre intention la "substantifique moelle " de ces lectures. Le style et l'orthographe des documents cités sont strictement respectés.

 

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Dès le numéro 1, soit le 1er floréal an 12, un article intitulé "Médecine domestique", après des considérations générales sur la vie, la santé et la maladie, énumère un certain nombre de préceptes simples dans le but de mettre en garde les populations contre de mauvaises habitudes ; ce qui nous permet d'entrevoir ce qu'étaient lesdites mauvaises habitudes. L'auteur, qui signe "FARNAUD, Docteur Médecin", expose que

 

L'existence devient triste et pénible lorsqu'elle s'écoule sans la santé parfaite ; celle-ci est donc le plus grand bien auquel l'homme puisse prétendre ; puisqu'elle donne à la simple médiocrité un prix que ne pourraient compenser tous les autres biens.

 

Sous ce rapport, les habitans des Hautes-Alpes, à qui nous indiquerons, par la voie de cette feuille, quelques préceptes généraux, pour prévenir les désordres de la santé, guérir, affaiblir ou diminuer les maladies, à l'aide de quelques conseils faciles à saisir et à mettre en pratique ; sous ce rapport, dis-je, les habitans des Hautes-Alpes ne sont pas les plus mal partagés de la nature. S'ils ont à se plaindre de l'ingratitude du sol qui fournit à peine à leur subsistance ; ils ont aussi moins à redouter les causes générales qui favorisent et développent les maladies fréquentes, graves et insidieuses, et dont ne peuvent se garantir certaines contrées où règne la parfaite aisance.

 

En effet, l'air atmosphérique des Alpes n'est point ordinairement saturé de miasmes ou de vapeurs marécageuses et fébriles ; les vents du nord, qui l'ébranlent fortement à diverses époques de l'année, précipitent tous les principes hétérogènes qui sont impropres à la respiration et à l'action des forces vitales ; il reste pur et ordinairement sec. Nous pourrions faire le même éloge des eaux de ces montagnes ; en se filtrant à leur sommet, elles font jaillir dans les vallons des sources d'eaux limpides, légères et précieuses pour la santé.

 

Les Alpicoles jouissent donc des premières conditions nécessaires à une santé soutenue et florissante ; il leur serait facile d'atteindre aux autres, avec les précautions suivantes, qui sont toujours plus ou moins susceptibles d'être mises en pratique, et que je vais indiquer.

 

1er Précepte - Evitez, autant que possible, de vous soumettre aux impressions successives et trop rapides de froid et de chaud, qui arrêtent la transpiration des corps, peuvent la repousser sur le cou, et donner naissance à une angine, espèce de suffocation sur la poitrine, et produire une pleurésie ou fluxion sur cet organe, sur les muscles ou les membranes, et faire naître un rhumatisme aigu, etc. Ainsi au printemps ces maladies exigent souvent, sur-tout chez les gens d'une compléxion forte et sanguine, l'application des sangsues ou la saignée, les délayans et les tempérans ; tandis que, dans l'automne, sous la constitution australe ou le règne des vents humides du midi, elles sont de nature catarrhale, et exigent seulement et plus spécialement les remèdes expectorans et les sudorifiques, suivant les cas ; cependant beaucoup de gens de la campagne ont la funeste habitude de traiter sans conseil tous les maux commençant de la même manière, c'est-à-dire, avec du vin chaud et du sucre, quelquefois même avec des boissons d'absinthe ; mais lorsque ces maladies sont purement inflammatoires ; toutes les crises naturelles sont alors suspendues ou trop activées ; et le malade meurt, victime d'un remède mal indiqué ; tandis que la diette, le repos, et un peu d'eau miellée, aiguisée d'un filet de vinaigre, lui eussent sauvé la vie, en donnant au médecin le temps d'aller tracer le plan méthodique de son traitement, basé sur l'âge, les forces de l'individu, la saison et la température de l'air, et d'empêcher par-là qu'on s'efforce impitoyablement à éteindre le feu par le feu.

 

2ème Précepte - Ne respirez point un air renfermé, qui ne se renouvelle pas constamment par des ouvertures suffisantes, tel que celui des étables peu aérées, et où les habitans des campagnes restent, une partie de l'année.

En effet l'air qui a déjà été respiré une fois ne peut plus être élaboré ou digéré par l'organe de la respiration ; l'air pur ou l'air vital est le seul qui puisse l'être ; il n'est donc pas plus raisonnable de présenter aux poumons un air dont la respiration a déjà épuisé tout ce qu'il avait de vivifiant, que d'offrir à l'estomac des choses déjà digérées et dégoûtantes.

 

3ème Précepte - Ne préférez jamais l'eau de puits, sur-tout lorsqu'elle est stagnante et qu'elle n'est pas renouvelée souvent, à l'eau de fontaine, si vous voulez ne pas courir les risques de prendre la fièvre.

 

4ème Précepte - Si vous avez une indisposition légère, n'allez pas de suite et sans réfléxion prendre des purgatifs de précaution, qui au lieu de prévenir les maladies, les occasionnent le plus souvent  le mal qui, attaqué avec plus de modération et de prudence, eût cédé sans effort à la diette, à la nature, et aux simples boissons, devient souvent très-grave et ne céde qu'au temps et aux grands remèdes dont on aurait pu se passer.

Il ne faut donc purger que lorsque les principes impurs ou superflus, flottans ou détachés, sont près à l'être ; voilà ce que nous enseigne l'expérience journalière, expérience de trois mille ans.

 

5ème Précepte - Dans les maladies qui ne viennent pas essentiellement d'épuisement, évitez les substances animales, et sur-tout les bouillons de viande, les oeufs, qui ne tendent qu'à nourrir la fièvre, la corruption, et par conséquent à épuiser, en dernière analyse, le malade au lieu de soutenir ses forces.

 

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En 1807, le docteur MICHEL, dans un article intitulé "Observations sur la propreté", donne quelques conseils d'hygiène aux paysans haut-alpins :

 

La propreté est un devoir que nous impose la société, rien ne peut nous en dispenser C'est un des plus puissants moyens de conserver la santé, de la rétablir lorsqu'elle est perdue, elle ajoute aux grâces et à la beauté, entretient la fraîcheur du teint, la blancheur de la peau, et éloigne les infirmités qui accompagnent la vieillesse.

 

La malpropreté annonce ordinairement des sentimens bas, des moeurs grossières ; quand elle est volontaire et affectée, elle cache beaucoup d'orgueil et de vanité.

 

Le peuple en général néglige trop la propreté, il la confond avec le luxe ; qu'il se désabuse ! On est propre avec des vêtemens grossiers comme avec le linge le plus fin, l'eau pure suffit pour se laver, il n'est pas nécessaire d'y ajouter des essences.

 

C'est par les pores de la peau que s'échappe la transpiration ; cette secrétion a une odeur plus ou moins forte qui diffère dans chaque individu, et qui est encore relative à l'état de maladie, et au régime La propreté est un des grands moyens de la favoriser et d'éviter une infinité de maladies qui ne sont dues qu'au défaut de secrétion de cette humeur. Combien de rhumatismes chroniques, d'ophtalmies rebelles, d'engorgemens glanduleux etc., ne reconnaissent-ils que cette cause !

 

Les vêtemens qui touchent immédiatement la peau sont ceux qui exigent la plus grande propreté ; ils absorbent la transpiration ; portés long-temps ils irritent la peau donnent lieu aux démangeaisons, à des éruptions boutoneuses aux dartres, à la vermine, etc. On doit changer de linge le plus souvent possible et le lessiver à chaque fois ; quant aux vêtemens de laine qui ne peuvent être lavés aussi souvent, on peut y supléer en les exposant à l'air libre au lieu de les renfermer dans des gardes-robes.

 

On doit peut-être moins attribuer à l'état de l'air que l'on respire dans les nombreuses assemblées ces fréquentes syncopes qu'on y observe qu'à l'odeur qui s'exhale des linges malpropres.

Nous avons dans ce département des cantons dont les habitans portent avec eux une odeur infecte et nauséabonde assez forte pour se faire sentir à une assez grande distance. En général quoique forts et vigoureux, ils sont pâles et décolorés. La gale est fréquente chez eux ; ils sont très-sujets à la bouffissure des jambes ; aux rhumatismes chroniques. Ils ne doivent ces accidens qu'à la malpropreté et au manque de linge. Les bains de jambes sont très-utiles sur-tout dans ce département où l'ouvrier travaillant pieds nus a presque toujours les jambes et les pieds recouverts d'une croute de terre et de fumiers très-épaisse qui bouche les pores et s'oppose à la transpiration.

 

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En 1809/1810, le docteur GILBERT se penche sur les "Maladies particulières aux habitans des campagnes" et il s'adresse directement aux intéressés :

 

Habitans des campagnes ! voici les principales causes de vos maladies, mais ce ne sont pas les seules ; chaque saison, et les différens travaux qu'elles nécessitent, vous en occasionnent de nouvelles, que quelques soins , dictés par la simple raison, peuvent prévenir ou modérer. Ainsi, dans le cours d'un hiver froid et sec, et dans le printemps qui lui succède, vous êtes exposés aux inflammations de poitrine, aux pleurésies, aux points de côté, aux fluxions sur les yeux ou les oreilles, aux érisypeles à la face, aux esquinancies Du moment où la fièvre se déclare, résignez-vous à la diète, les bains de pieds, quelques sang-sues, des boissons aigrelettes sucrées, des gargarismes de même espèce, suffiront le plus souvent : un doux purgatif à la fin terminera heureusement les maladies de cette nature.

 

Il est à la campagne une opinion ancienne et respectée ; c'est celle de la nécessité de la saignée au mois de Mai. Cet usage se fonde sur ce que cette époque de la saison est vraiment celle où les accidens d'une irritation inflammatoire, plus ou moins vive, sont les plus fréquens, et où la saignée peut, en conséquence, devenir très-utile. Mais du moment où cet usage se généralise sans motif et sans raison, du moment où chaque homme des champs, quelle que soit sa constitution, sa force, son âge, l'état actuel de sa santé, se porte par routine vers cette opération ; alors cette routine peut devenir à chaque instant un moyen de perdre, peut-être pour long-temps, la santé dont il jouissait, et c'est le plus funeste des abus. Il ne doit donc s'y déterminer qu'après avoir consulté sur sa situation un homme éclairé.

 

A mesure que l'Eté s'avance, les travaux du jour deviennent plus pénibles et plus dangereux ; alors les liqueurs animales s'altèrent, alors naissent les fièvres bilieuses, les fièvres ardentes, appelées fièvres chaudes, les coliques, et toutes les autres maladies de cette nature. La diète, les eaux d'orge nitrée dans les premières vingt-quatre heures, les lavemens émolliens répétés, un doux vomitif dans les premiers jours, quelques purgatifs vers la fin de la maladie, quelques amers pour rétablir les forces tels sont les procédés généraux.

 

En Automne, l'abondance des fruits, leur mauvais choix, et l'irrégularité de la saison, produisent ces terribles dyssenteries qui, si souvent, deviennent épidémiques, et ravagent les cantons où elles s'établissent. La diète pendant quelques jours, une eau de riz légèrement acidulée, des demi lavemens de décoction de graine de lin et de tripes, souvent répétés, un doux vomitif d'ipécacuanha dans les premiers jours, des potions gommeuses prises le jour par cuillerées, rendues anodines le soir par l'addition d'une demi-once de liqueur de Sydenham, quelques minoratifs de manne et de rhubarbe, des substances toniques à la fin ; telles sont les lois générales du traitement de cette maladie.

 

Les fièvres intermittentes sont aussi très-communes dans cette saison. Il ne faut pas les abandonner à elles-mêmes comme celles du Printemps, on courrait les risques de les voir se prolonger pendant l'Hiver suivant. Un régime modéré est indispensable ici ; les végétaux cruds et les fruits doivent être interdits ; un vomitif est souvent utile ; les boissons amères, quelques purgatifs ; et l'usage du vin d'absynthe, des poudres de camomille-romaine, des extraits de gentiane, du quinquina en substance, constituent la méthode curative qui doit être adoptée.

 

Cette même saison voit naître aussi des fièvres d'un mauvais caractère, connues sous le nom de rémittentes, parce qu'elles ont chaque jour un ou deux accès semblables à ceux des fièvres intermittentes, sans qu'après ces accès la fièvre abandonne absolument le malade. Le principe vital paraît frappé de faiblesse et de mort prochaine dans ces fièvres. Le quinquina à grande dose est le seul remède qui les guérisse ; mais il ne peut être administré sans l'intervention d'un Médecin éclairé qui fixe ses doses, et le moment de les prendre. Le camphre est aussi particulièrement utile dans ces cas, ainsi que le vin ; les purgatifs sont dangereux.

 

Il est bon de savoir que ces fièvres deviennent épidémiques et mortelles dans les lieux ou les hommes sont pêle-mêle entassés dans un espace étroit, sur-tout si la malpropreté, compagne presque inséparable de la pauvreté et de la misère, retient dans le même lit plusieurs individus sains et malades, ce qui n'arrive que trop souvent.

 

Le peu de soin que prennent les habitans des campagnes de leurs maisons, contribue singulièrement à la production de leur maladie. Chaque cultivateur a une petite cour fermée, pour l'ordinaire, dans laquelle il amoncèle tous ces fumiers jusques à la porte de sa maison, de sorte qu'il ne peut sortir sans les fouler aux pieds, et sans en respirer l'odeur infecte. On en voit beaucoup qui les entassent dans une fosse profonde, remplie d'une eau fétide qui croupit et ne s'écoule jamais. L'habitude émousse sans doute, jusqu'à un certain point, l'impression mal faisante de ces effluves ; mais il n'en est pas moins vrai qu'il est impossible de calculer à quel degré leur inhalation par les voies de la respiration, peut être funeste.

 

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Le 1er juillet 1812, un avis non signé réconforte quelque peu les malheureux campagnards, guettés par tous les maux dont il vient d'être question, en leur indiquant

les moyens de prévenir la contagion et d'en arrêter les progrès.

 

Nous apprenons ainsi que

dès le 15 messidor an 13 (4 juillet 1805), le Ministre de l'intérieur appela l'attention de MM. les Préfets sur la nécessité d'employer les fumigations d'acides minéraux comme le seul vrai préservatif éprouvé contre la contagion, dont l'efficacité était démontrée par une longue expérience et reconnue par toutes les sociétés savantes.

 

Il convient d'utiliser des

flacons portatifs désinfectans. Ces flacons se trouvent tout préparés dans plusieurs pharmacies Il suffit de les ouvrir pendant quelques minutes, pour donner issue au gaz désinfectant et  préservatif. Lorsqu'après un usage répété, ils n'en fournissent plus, on les rétablit dans leur première force en y remettant pour la valeur de quelques centimes de sel marin, d'oxyde de manganèse et d'acide sulfurique.

Les officiers de santé, obligés de fréquenter les hôpitaux, les prisons, etc., devraient toujours en être munis pour leur propre sûreté.

Il existe également des appareils destinés à désinfecter de vastes salles, il est nécessaire de recourir, dans ce cas, à de grandes fumigations en vaisseaux ouverts. On ferme les portes et fenêtres et l'on ne rentre qu'après dix ou douze heures.

 

Ceci est un peu compliqué pour le commun des mortels, on peut cependant recourir à des médications plus simples.

Par exemple, pour lutter contre la fièvre, voici un excellent remède qui fut

publié par le gouvernement, il y a 40 ans [ donc vers 1760/1770], et a été négligé depuis, on ne sait pourquoi. Ce sont les gésiers de volaille, telle que poule, dindons et qui offrent ce remède. On les fend, on les nettoie du gravier qu'ils contiennent, on les lave légèrement, on les fait sécher au soleil ou dans l'intérieur d'une cheminée, et on les pulvérise. On renferme ensuite cette poudre dans une bouteille bien bouchée, pour s'en servir dans l'occasion. Cette poudre se délaie dans un verre ou demi-verre de vin blanc et vieux, et se prend une demi-heure avant l'accès. On répète jusqu'à trois fois ; il est rare que la fièvre résiste. Un régime doux est tout ce que ce remède exige.

On a vu, il y a plus de 30 ans, un bon prieur-curé de Franche-Comté, guérir toutes les fièvres de sa paroisse et des villages voisins, au moyen de pilules d'une composition bien étrange. Il allait dans son grenier, formait, en les roulant entre ses mains, de petites boulettes avec des toiles d'araignées telles qu'il les trouvait, et administrait, dans du vin blanc, ce remède dont il laissait ignorer la nature aux malades. Il manquait très-rarement de guérir.

 

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Avant la découverte, par Pasteur, du vaccin anti-rabique, la rage est considérée comme

une maladie si affreuse, elle inspire une horreur si grande, que tout homme qui dit avoir un remède pour la guérir doit être écouté. En voici un nouveau :

 

Prenez une grosse poignée de sauge, une de rue, et une de triolet ; pilez bien le tout dans un mortier et mettez ce composé dans un vase.

 

Pilez ensuite dans le mortier treize ou quatorze clous de girofle, avec de la peau d'orange aigre, du poids d'un écu de 3 livres.

 

Remettez ensemble dans le mortier la sauge, la rue , le triolet, les clous de girofle et la peau d'orange, et repilez avec soin toutes ses matières ; jetez encore sur ces drogues, dans le mortier, deux poignées de gros sel, prises à deux mains et bien pleines ; pilez le sel avec tout le reste ; délayez le tout dans deux verres de vin blanc vieux ; exprimez au travers d'un linge ; vous obtiendrez deux grands verres de liquide. On n'en fait prendre qu'un au malade, s'il le rejette, on lui donne le second. On n'en donne qu'un demi-verre aux enfans. Ce remède opère sur tous les animaux ; on en fait boire un verre à un cochon, à un chien ; il faut tripler la dose pour un cheval ou un boeuf, observant toujours de mettre une couche de marc sur la plaie.

 

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D'autres procédés sont mis en oeuvre en cas de blessure. Pour une coupure légère, par exemple, il suffit d'appliquer

une petite compresse imbibée d'eau et de vin. Jamais on ne doit employer ici aucun corps gras. Nous supprimons aussi tout spiritueux ou alcohols, eau-de-vie, esprit-de-vin, eau vulnéraire, etc. Les liqueurs spiritueuses crispent, endurcissent et conservent les choses telles qu'elles sont, la routine seule a perpétué l'emploi de ces topiques abusifs.

 

Si la blessure est profonde et si une hémorragie survient,

on frappe d'eau froide et la blessure et l'espace blessé, et même tout le membre Si cependant le sang continue de couler, on est en ce cas obligé d'avoir recours à l'agaric ou à l'amadou, qu'on applique sur les artères ouvertes, et qu'on soutient par un bandage ni trop ni trop peu serré. Des traitemens aussi simples préviendront les accidens auxquels une coupure négligée donne trop souvent lieu. Combien d'ouvriers demeurent des semaines entières sans pouvoir reprendre leurs travaux pour une plaie primitivement mal soignée.

Nous terminerons... par une réflexion qui sans doute, un jour, aura sa valeur. On apprend tant de choses aux jeunes personnes du sexe; on leur procure si péniblement des talens agréables, souvent bientôt perdus pour la société et pour elles-mêmes : mais si elles doivent devenir mères, pourquoi ne pas faire entrer dans le plan de leur éducation ce genre d'instruction, ne pas leur procurer ces connaissances qui intéressent la maternité, qui donnent à une maîtresse de maison cet empire du bien à faire!...

De plus, les femmes apprendraient à ne pas reculer d'effroi à la vue du sang. Combien de mères s'évanouissent quand elles voient leur enfant ensanglanté... Qu'on apprenne donc au Sexe... à savoir se familiariser avec les maux, à comprimer les sentimens douloureux qu'ils excitent, afin de pouvoir les soulager.

 

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Certains particuliers, médecins, apothicaires ou autres, savaient guérir une maladie bien précise, ou du moins le prétendaient-ils. Parmi tous ces remèdes quelques-uns n'étaient sans doute point l'oeuvre de charlatans, et il était souhaitable de permettre aux malades souffrant d'un mal pour lequel un remède efficace existait dans une région, ou un village, de bénéficier de cette découverte.

 

Il est bien évident que pour être en mesure de mettre à la disposition de tous un remède quelconque, il fallait connaître les composantes dudit produit. Un décret impérial du 18 août 1810 supprime, à compter du 1er janvier 1811, toute permission accordée pour la vente des remèdes dont les inventeurs ont gardé le secret de la composition. Ce même décret stipule ensuite que la sollicitude constante de Sa Majesté pour le bien de ses sujets, l'a portée à désirer d'acheter des inventeurs ou propriétaires actuels, la recette de tout remède reconnu nouveau et utile, afin de la rendre public, pour propager par là les lumières et soulager l'humanité souffrante.

 

Une Commission, composée de cinq membres, est chargée d'examiner la composition de ces remèdes, de juger de leur utilité, et de proposer le prix qu'il convient de payer à leur inventeur ou propriétaire actuel.

 

L'inventeur, ou propriétaire, d'un remède doit obligatoirement fournir à la Commission la recette exacte et détaillée, sous les véritables noms adoptés dans le commerce ou en pharmacie, des substances qui entrent dans la composition du remède, de leur dose, du mode de leur réunion ou préparation, s'il en exige un particulier...; des échantillons du remède annoncé, et séparément une suffisante quantité des substances qui entrent dans la composition...; une déclaration du prix auquel le remède est vendu, et un aperçu de la quantité que les propriétaires sont ou ont été dans le cas d'en distribuer chaque année...; l'énoncé exact de la dose et de la manière suivant laquelle on conseille de l'administrer...

 

Ce bref exposé m'a permis, peut-être, de vous faire prendre conscience des problèmes auxquels se heurtaient malades et médecins au début du dix-neuvième siècle, c'était hier! Nous pouvons ainsi mesurer le chemin parcouru et, au vu des progrès énormes accomplis en peu de temps, espérer que nos enfants et nos petits-enfants connaîtront un monde de plus en plus armé contre les maladies qui nous frappent encore aujourd'hui.

 

 

Gap, avril 1994

 

Gaston CANU 

 

Annexe

 

Dr Ferdinand CHAVANTLa peste à Grenoble, 1410-1643», Paris,1903

(Bibliothèque nationale, Td53.326)

 

Pour fuir de la peste le dard,

Pars tôt, va loin et reviens tard

 

    Aucune épidémie de notre époque ne peut donner une idée de ce qu’étaient les pestes autrefois, telles la peste noire des XIVème, XVème et XVIème siècles.

 

Historique - En 1348, la peste noire fit 28 millions de morts en Europe. Elle sévit dans tout le Dauphiné, surtout à la Tour-du-Pin. Elle fit périr en Provence, non compris Avignon, 120.000 personnes et 30.000 en Avignon. Il n’est pas certain que la peste sévit à Grenoble ; cependant Humbert II, le dernier des dauphins, poursuivit les juifs qu’on rendait responsables de l’épidémie, 74 d’entre eux furent brûlés et leurs biens confisqués.

C’est en 1410 que la peste fit son apparition à Grenoble. En 1420, 1427 et 1454 nouvelles épidémies. En 1467, le Parlement se réfugie à Moirans. Les malades sont chassés hors des murs de la ville et vont mourir dans la campagne.

Les Grenoblois, qui avaient le culte des morts, enterraient les pestiférés autour de l’Hôpital de l’Ile (Ile Verte) et, dès que l’épidémie cessait, ils exhumaient les corps pour les ensevelir au cimetière, lieu saint.

Les malades de l’Ile atteignirent 1.500 personnes en octobre 1586 ; la plupart, faute de place, vivaient dans des cabanes en planches et couchaient sur de la paille. Cet hôpital servit de refuge aux pestiférés pendant 160 ans, période durant laquelle 14 épidémies frappèrent la ville.

L’épidémie de 1586, à Grenoble, fut certainement la plus terrible, il mourut les 2/3 de la population ; cette épidémie dura 3 ans, du 15/07/1586 au printemps 1589.

En 1630, une épidémie très meurtrière frappa Grenoble, apportée par deux voyageurs venant de Gap. Le 21 août 1630, un ambassadeur d’Angleterre, de passage, meurt à Grenoble, victime de la peste.

 

L’église - Il fut interdit à tout prêtre de confesser des pestiférés, sous peine d’être exclu de la ville et de faire une quarantaine. Un aumônier spécial était désigné pour les malades de l’Ile et enfermé avec eux. Les distributions d’eau bénite furent supprimées pour éviter la propagation de la maladie et les messes furent célébrées en plein air pour la même raison. Plusieurs églises et chapelles furent dédiées à Saint-Roch, patron des pestiférés.

 

Étiologie ancienne - Ignorant l’agent infectieux de la peste, on croyait, y compris les plus célèbres médecins, que la peste pouvait être provoquée par des causes « supernaturelles », comme la conjonction de Mars et de Saturne, par exemple. D’autres causes « inférieures » étaient également retenues : guerres, disettes, famines, casernes, cloaques, canaux, conduits infects, charognes puantes... mais aussi les puces, les rats...La peste est transmise par les personnes infectées, par leurs habits ou leurs marchandises; ainsi un soldat communiqua la peste à Embrun par des bas de soie, provenant d’un pillage opéré à Guillestre lorsque cette ville fut prise par Lesdiguières. Ceci explique les mesures très sévères édictées pour protéger les villes. En arrivant aux portes d’une cité, le voyageur présentait un billet de santé à la sentinelle qui l’apportait au chef de poste, lequel décidait si le porteur devait être admis ou non. Si ce dernier venait d’une localité suspecte, la sentinelle recevait le billet de santé au bout d’un bâton et l’arrosait de vinaigre avant de le remettre à son chef.

On accusait des malfaiteurs de répandre la peste en prenant de la graisse qui avait touché les bubons des pestiférés et en l’étendant sur les serrures des maisons d’habitations. Ces « engraisseurs », lorsqu’ils étaient pris, étaient pendus ou brûlés.

 

Traitement ancien

1) Traitement superstitieux. Prières publiques, processions, , voeux solennels, pénitence publique : les flagellants.

2)Prophylaxie : isolement, propreté, désinfection, autopsie des cadavres. On ne craignait point de séquestrer les habitants dans un quartier, dans une rue, dans une maison... pour empêcher toute communication avec le reste de la ville ; des enfants venaient voir  leurs parents séquestrés par les gens de police et apparaissant à leurs fenêtres pour la dernière fois ; des notaires recevaient dans la rue les dernières volontés des pestiférés qui testaient du haut de leurs maisons.

La peur régnait. En 1581, par exemple, les Grenoblois qui se rendaient au marché de la Mure furent assaillis à coups de pierres par les habitants de la Matheysine qui craignaient de voir apporter chez eux la peste.

Pour des raisons d’hygiène, ressentie par les médecins comme un des moyens d’éviter la contagion, un règlement municipal de 1720 informe les habitants d’avoir à nettoyer les rues, à ne pas y faire d’ordures, à ne pas vider les pots de chambre par le fenêtres de jour et de nuit, à peine de cinq livres d’amende. On procédait à la désinfection des maisons en brûlant divers produits réputés désinfectants ( la parfumerie). Les lettres étaient soumises à la désinfection.

Le Conseil de Santé, créé en 1577, dirigé par un capitaine de santé, était un corps spécial investi de l’autorité nécessaire pour pouvoir enrayer le fléau. Le capitaine de santé avait sous ses ordres des lieutenants et des soldats.

 

Traitement médical des anciens - Les anciens étaient partisans de le doctrine humorale. La peste était donc un poison qu’il fallait combattre et évacuer du corps par tous les moyens : sudorifiques, purgatifs, révulsifs ; puis les antiseptiques internes et les préservatifs dont la liste est fort longue et fort variée comme l’ail ou l’urine de bouc à flairer ; certains appliquaient sur le bubon, ou charbon, « le cul plumé d’un jeune coq vif qui n’aict monté sur poule, luy frottant ledit cul de fiel broyé et luy entrefermant le bec afin qu’il soit contrainct d’attirer l’humeur par ledit cul avec l’air ».

 

Traitement chirurgical - Le chirurgien ouvrait les bubons de façon à en évacuer le pus et à faciliter la sortie du venin.

 

 


 

 

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